Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694110
144 pages

p. 120 à 128
doi: en cours

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Mélanges

Volume 35 2002/1

2002 Archives juives Mélanges

Étudiants, savants et ingénieurs juifs originaires de l’Empire russe en France (1860-1940)

Irina Gouzevitch Dimitri Gouzevitch Docteurs en histoire et ingénieurs d’études respectivement au Centre A. Koyré et au Centre du monde russe et soviétique (EHESS, Paris). Spécialistes de l’histoire de l’enseignement technique en Russie, du transfert technique et de la circulation des connaissances entre la Russie et l’Europe occidentale, ainsi que de l’émigration juive russe en France (notamment universitaire), ils publient en Russie et en France, en particulier dans Les Cahiers du monde russe et soviétique.
The authors went through the archives of professional training colleges, universities and research institutes in France in order to draw out the first statistical tables and specific picture of the Jewish students coming from Russia. The number of this population accounts for the changes in the history of the Jews in Russia and of Europe on entering the first World War ; women are particularly numerous, whereas in their birth country they were far more debarred the right to have access to university than the men. For some of theese students, university was merely a blind for their political action, but for the majority it meant a longing to become true professionals. What befell them subsequently varied widely.
IMGIMGIMGIMFArnault Tzanck dans son service de l’hôpital Saint-Louis en 1946. Né à Ordjinikidze dans le sud de la Russie en 1886, il fait ses études de médecine à Paris et est reçu au concours de l’Internat en 1911. Médecin des Hôpitaux de Paris, dermatologue, organisateur de la transfusion sanguine, il se met en 1942 au service de la France libre et organise à Alger ses unités sanitaires. Un institut médico-chirurgical porte son nom à Saint-Laurent-du-Var.
Collection particulière.
L’histoire de l’émigration juive russe en Europe occidentale constitue un sujet vaste, difficile à traiter tant du point de vue de l’importance numérique de la population concernée que de l’étendue de la période à examiner. En effet, propulsée vers l’Occident en plusieurs vagues, cette émigration débute dans les années 1860 et tarit presque définitivement dans les années 1940. La spécificité du développement historique de la Russie présente, dans ce contexte, des difficultés non négligeables dans la mesure où, pour établir la stratigraphie de l’émigration juive, nous devons considérer deux structures étatiques différentes : l’Empire russe dont l’histoire s’achève en 1917, et la Russie soviétique (puis l’URSS) après cette date.
Pour étudier les diverses facettes du phénomène, plusieurs entrées sont possibles. Celle que nous avons choisie ici concerne les visées professionnelles et les formations des émigrés juifs venus étudier en France. Nous aborderons ce domaine, déjà défriché par différents travaux [1], en nous concentrant plus particulièrement sur l’histoire des enseignements techniques nationaux [2]. Pour ce faire, nous prendrons en considération les conditions d’éducation dans le pays d’origine avant d’aborder les conditions d’accueil et la présence des Juifs de Russie dans les établissements français [3].
 
Les obstacles mis à l’instruction supérieure des Juifs dans l’Empire russe
 
 
Un jour, au terme d’une inspection militaire, Alexandre II s’adressa, raconte-t-on, au rang des recrutés pour s’informer de leurs problèmes éventuels. Un jeune soldat juif s’aventura à lui répondre : « Oui, Majesté, j’ai beaucoup de problèmes. Je ne peux pas vivre où je le souhaiterais, je ne peux pas étudier à l’Université, ma famille est très pauvre et malheureuse ». Et le Tsar lui aurait répondu : « Pensez-vous que ma vie soit plus facile ? Mes ministres me trompent, les révolutionnaires lancent des bombes et essaient de me tuer et la question juive est tellement perturbante… ». « Oh, je vois, Majesté, lui répondit le soldat, laissons tout et partons ensemble en Amérique ! ».
Pour n’être qu’une anecdote, cette vieille histoire juive résume bien le sort des Juifs au sein de l’Empire russe. Pourtant, le règne d’Alexandre II, cadre de cette histoire, correspond à une période de calme relatif pour la population juive après la politique réactionnaire suivie des décennies durant par Nicolas Ier.
Jusqu’aux années 1860, la question de la présence des Juifs dans les institutions d’enseignement de l’État ne se pose pour ainsi dire pas. Les jeunes Juifs sont, la plupart du temps, éduqués dans le moule de la religion traditionnelle à l’intérieur de la communauté, et les autorités, préoccupées de leur assimilation, cherchent moins à briser la tradition qu’à les attirer dans les écoles de langue russe ou dans des écoles spécialement créées pour eux [4]. Le pourcentage de Juifs dans l’éducation supérieure reste très réduit.
Deux décennies plus tard la situation a radicalement changé sous l’effet de la politique d’assimilation, en partie soutenue par le mouvement de la Haskala (les Lumières juives). Celui-ci a transformé l’état d’esprit de la nouvelle génération qui suffoque dans l’ambiance pesante de la zone de résidence. L’éducation est devenue pour ces jeunes un moyen de s’émanciper et de conquérir leur liberté. En vingt ans le nombre de Juifs dans les écoles supérieures a augmenté dans des proportions considérables : de 129 (3 %) en 1865, ils sont passés à 1 856 (14,5 %) en 1886.
Mais c’est le moment aussi où le processus d’émancipation entre en conflit avec la judéophobie qui pénètre les plus hautes sphères de l’État à la suite de l’assassinat d’Alexandre II. À la suite d’une violente polémique publique et d’une série de débats administratifs internes, une décision historique est prise qui marque un tournant dans l’histoire des Juifs de Russie : la restriction de leur accès à l’éducation secondaire et supérieure. Deux documents produits par le ministère de l’Éducation publique en trois semaines définissent le nouvel ordre des choses, introduisant un quota dans l’admission des Juifs dans les établissements de l’Empire : 3 % dans les capitales, 5 % dans les régions de Kazan et de Kharkov, 10 % dans la zone de résidence [5].
Initialement, la décision est dépourvue de caractère officiel ; elle est diffusée par une série d’instructions secrètes qui entraînent une forte résistance du milieu universitaire. Durant les vingt années qui suivent, elle est l’objet d’âpres luttes et le numerus clausus ne devient véritablement une loi qu’en 1908. En 1916, elle est étendue aux lycées et aux écoles supérieures privées. En dépit de toutes ces mesures, l’aspiration à l’éducation parmi la jeunesse juive touche des groupes de plus en plus larges et stimule une émigration massive. Comme le formule justement Nancy Green, « l’émigration comme émancipation » est l’un des phénomène les plus significatifs caractérisant les nouvelles générations et des représentants de l’intelligentzia juive à la recherche hors de Russie des moyens d’une promotion et d’une reconnaissance [6].
 
La France, terre d’accueil des étudiants juifs de Russie
 
 
Vers quels pays les étudiants juifs orientent-ils leur choix ? Tout d’abord vers l’Allemagne et la Suisse pour des raisons de langue et de proximité. La plupart des Juifs ont des facilités à maîtriser l’allemand. Ces pays restent relativement proches de la Russie et constituent de toute façon des territoires naturels de transit avant la quête éventuelle d’une destination plus lointaine en Europe ou en Amérique. Grâce aux recherches de Claudie Weill, la situation et l’évolution des étudiants juifs russes en Allemagne sont à présent bien connues, ce qui n’est pas le cas de la France [7].
La France tient une place singulière dans l’histoire de l’émigration intellectuelle juive de Russie. Comme cela a été démontré récemment, les archives françaises regorgent de documents sur l’importante population estudiantine russe présente dans les écoles supérieures techniques, les universités et les institutions de recherche à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Ces archives – des registres, des fiches d’inscription, des rapports et correspondances administratives – représentent un matériel particulièrement riche pour réaliser une analyse prosopographique, sociologique et historique.
Peut-on, à partir de ces sources, considérer que le contingent d’étudiants qui a choisi la France se distingue de celui qui se dirige vers l’Allemagne ? De fait oui, largement en raison des perceptions différentes de ces deux pays parmi la jeunesse juive. La France est, à l’évidence, le pays européen qui incarne le mieux l’idéal d’émancipation vers lequel tendent les émigrants en venant étudier dans ce pays. Premier État à avoir émancipé les Juifs, elle constitue également un modèle de démocratie et de respect des droits civils. Quelle ville autre que Paris peut être considérée comme le centre des lumières et de la civilisation européenne ? De plus, la volonté de s’émanciper par les études s’accorde avec l’attitude très ouverte des universités françaises envers les étudiants étrangers. L’accès aux universités est libre, l’inscription facile, et le coût des études très modeste. Le contrôle policier à l’égard des étrangers existe certes, mais dans une moindre mesure qu’en Allemagne.
L’évolution numérique des étudiants juifs de Russie dans les universités françaises épouse assez étroitement le cours des événements intervenus en Russie, soit l’introduction et la légalisation du numerus clausus (1887) et la Révolution de 1905. En 1887, 100 émigrants sont inscrits dans les universités françaises ; 22 ans plus tard, en 1909-1910, ils sont 2 800. Plus de 19 000 inscriptions de Russes et de Roumains sont enregistrées dans les établissements français entre 1905 et 1914, parmi lesquels 5 820 sont des femmes. D’après les estimations concernant la période précédant la Première Guerre mondiale, 75 % des étudiants russes sont officiellement d’origine juive.
L’autre particularité de cette présence estudiantine était la forte proportion de femmes qui représentent, entre 1906 et 1913, près de 70 % de toutes les femmes étrangères enregistrées à l’université de Paris. Leur répartition par faculté est encore plus significative : les étudiantes d’Europe centrale et orientale constituent 99 % des femmes inscrites à la faculté de droit : 98 % à celle de médecine ; 65 % à celle de lettres [8]. Ce phénomène trouve en partie son explication dans la situation des femmes en matière d’éducation en Russie [9]. À partir de 1864, leur accès aux études supérieures est généralement limité et cette restriction présente un double enjeu compte tenu de leur état de dépendance au sein de la communauté juive. La pression à l’émigration se fait d’autant plus forte parmi les femmes aspirant à l’instruction et elles représentent de ce fait la majorité des étrangères inscrites dans les établissements français.
Gardons-nous cependant de brosser un tableau idéal de la présence estudiantine russe en France car la situation de ces étrangers n’est pas si simple. Différents rapports faisant état de limites fixées à l’enregistrement des étudiants russes dans les universités françaises en témoignent, limites à relier à la conclusion de l’Alliance franco-russe à la fin du siècle [10]. Il ne faut pas sous-estimer par ailleurs les conflits internes au monde étudiant, en particulier entre nationaux et étrangers, les premiers accusant les seconds de bénéficier d’une situation privilégiée en raison, notamment, de leur soustraction à l’obligation du service militaire. Les étudiants en médecine se plaignent tout particulièrement des places limitées dans les hôpitaux et de la concurrence des étrangers. La situation des étudiantes étrangères est encore plus difficile car elles doivent affronter non seulement les moqueries et les brimades des étudiants mais également le comportement méprisant de certains professeurs qui refusent de les prendre au sérieux. Cette hostilité conduit parfois des étudiantes au suicide comme Elena Ley, première femme Docteur ès Sciences de l’université de Paris.
Enfin, si les universités françaises sont un puissant pôle d’attraction pour les étudiants juifs russes, il n’est pas le seul comme le suggère leur présence relativement importante dans les écoles supérieures techniques, y compris dans la plus élitiste d’entre elles, l’École polytechnique, qui, malgré l’importante sélection à l’entrée, compte 47 auditeurs russes entre 1804 et 1930 [11].
 
Les filières techniques
 
 
Parmi les grandes écoles françaises que nous avons étudiées, deux types présentent un intérêt particulier pour leur rôle à la fois dans le domaine de l’ingénierie française et dans les structures professionnelles des Juifs émigrés. Il s’agit des écoles techniques provinciales et, à Paris, du Conservatoire des arts et métiers (CNAM). Compte tenu des sources disponibles, les premières nous permettront d’évoquer les étudiants d’avant-guerre, et le CNAM les générations de l’entre-deux-guerres [12].
La présence des étudiants juifs de Russie dans les écoles techniques de province demeure jusqu’à ce jour très mal connue. Les premiers résultats que nous pouvons présenter, fondés sur la consultation de différents registres, donnent cependant un idée de la richesse de ce champ de recherche. Ils montrent notamment la place importante tenue par les étudiants juifs de Russie dans certains établissements. Ainsi, des écoles comme l’Institut électrotechnique de Toulouse (aujourd’hui ENSSEEIHT) paraissent avoir survécu grâce à la présence des étudiants juifs russes : ils représentent le quart des effectifs étudiants en 1910, un tiers en 1911, 40 % en 1912, jusqu’à 50-55 % en 1913-1914 pour atteindre finalement 66 % en 1915, années où la grande majorité des jeunes Français est mobilisée. Naturellement, après la guerre, leur proportion chute ; elle demeure néanmoins significative puisqu’au début des années 1920, ils constituent encore le tiers des effectifs [13].
La présence des auditeurs russes au CNAM, qui fut avec la Sorbonne et l’École polytechnique l’un des établissements les plus attractifs pour les étudiants juifs russes, peut être étudiée pour l’après-guerre où ils sont plusieurs centaines d’inscrits, formant le groupe le plus nombreux parmi tous les inscrits dans les écoles supérieures techniques [14]. Leur nombre va sans cesse croissant tout au long de la période considérée. De 26 en 1922 ils passent à 234 inscrits en 1934 (soit près de 10 %).
On peut distinguer en leur sein deux générations : les « seniors » ou les pères qui émigrent de Russie à l’âge adulte ; les « juniors », soit les enfants émigrés avec leurs parents. Les premiers, déjà en possession d’une profession, veulent un diplôme français pour adapter leurs compétences aux conditions légales françaises. De 1922 à 1927, les « seniors » constituent de 60 à 84 % des étudiants russes du CNAM. Au début des années 1930, la situation change radicalement lorsque les « juniors » deviennent majoritaires – 180 étudiants sur les 243 recensés dans la période. L’âge des étudiants est donc très variable. Le plus âgé, Jacques Arenson, pharmacien, a 64 ans au moment de son inscription (1926) ; le plus jeune, Valentin Shishman, 12 ans (1930). Les femmes, très peu nombreuses initialement (3 à 10 par an), finissent par représenter une proportion assez significative (55, soit 23,5 %) au milieu des années 1930. Elles composent surtout la part des « juniors », cherchant à s’intégrer professionnellement dans la société française.
Le statut professionnel des étudiants juifs russes du CNAM est très diversifié. Nous trouvons aussi bien des « individus sans profession » que des travailleurs auxiliaires, des électriciens, mécaniciens, ou encore des ingénieurs, architectes, docteurs, chimistes, quelques officiers et beaucoup d’étudiants, essentiellement parmi les « juniors ». Les cours les plus fréquemment suivis sont, par ordre d’importance, les mathématiques et la mécanique, puis l’électricité, les cours de machines, la physique et la chimie.
 
Esquisse de typologie
 
 
Du point de vue de leurs objectifs en matière d’éducation, les étudiants peuvent être classés en deux catégories principales. La première est formée de militants politiques de tous types (anarchistes, socialistes, nationalistes etc.) Cette population typique de la période pré-révolutionnaire est numériquement très importante, les archives françaises en témoignent. Les rapports de police soulignent notamment la création par des émigrés russes de nombreuses organisations politiques estudiantines très actives. Un rapport de 1914 indique « qu’il est très difficile pour un Français de savoir exactement ce qui se passe dans ces milieux très clos où les gens ne parlent que russe ou d’autres langues inconnues » (comprendre : le yiddish !). Et il recommande en conséquence de contrôler très attentivement les meetings qui constituent, selon l’auteur, le rendez-vous de tous les terroristes russes et où l’état de surexcitation est extrême [15].
Grâce aux fiches d’enregistrement conservées dans les universités on constate qu’en réalité une part des étudiants de Russie ne poursuit ses études qu’un court laps de temps, parfois un semestre ou deux seulement. Autrement dit, pour ceux-là, il semble que les études aient été une simple couverture administrative destinée à masquer leurs activités politiques. Les universités avec leur régime libéral sont des lieux privilégiés pour ces « étudiants » qui optent principalement pour les Humanités : lettres, philosophie, histoire ou droit. Et même s’ils parviennent au diplôme, la carrière professionnelle en France ou ailleurs n’est pas leur objectif réel. Ils lient leur destin à celle de la nouvelle Russie qu’ils veulent contribuer à créer.
La deuxième catégorie d’étudiants est constituée de tous ceux pour qui l’obtention d’un diplôme, d’une profession constitue un but primordial. Extrêmement nombreux dans les années 1900-1910 en raison de la politique restrictive du gouvernement russe vis à vis de l’instruction des Juifs, ce groupe demeure assez considérable durant l’entre-deux-guerres, période au cours de laquelle l’éducation devient un moyen de survie. Les émigrés de cette catégorie sont représentés dans les établissements de tous types et tout particulièrement dans ceux procurant un diplôme solide, garantissant une bonne intégration professionnelle, comme c’est le cas surtout des écoles techniques. Si certains interrompent leurs études, c’est pour des raisons différentes de celles qui prévalent chez les militants, puisque l’interruption est le plus souvent motivée par une nouvelle migration vers un autre pays de destination.
Le comportement des femmes ne fait pas exception. On les retrouve aussi bien chez les « politiques » que chez ceux aspirant à l’acquisition d’une formation où elles semblent avoir été plus persévérantes dans leurs objectifs.
 
Des trajectoires multiples
 
 
Que deviennent ces étudiants et diplômés ? Paradoxalement, la France, comme l’Allemagne ou la Suisse, sont absentes du Guide de l’émigration juive publié en 1913 et diffusé en Russie pour aider au choix de la destination [16]. En revanche, l’ouvrage contient de nombreuses informations sur les États-Unis et l’Amérique en général. Cette lacune est probablement liée au fait que les pays d’Europe occidentale sont surtout considérés comme des territoires de transit et non d’émigration définitive.
De fait, la destinée des émigrés juifs de Russie ayant effectué leurs études en France est extrêmement diverse. Il est impossible de distinguer même des tendances dans les choix ultérieurs. Tout au plus peut-on évoquer certaines trajectoires à titre emblématique de cette diversité, comme celle de Salomon Lefschetz (Moscou, 1884-Princeton, 1972), qui quitte Moscou au tout début du XXe siècle pour entrer à l’École Centrale en 1902 où il acquiert un diplôme d’ingénieur, avant d’aller s’installer aux États-Unis où il réussit une très belle carrière académique dans différentes universités américaines. En 1963, il devient correspondant étranger de l’académie française des sciences [17]. Celle de David Rutenburg illustre ces cas rares d’étudiants formés en France qui ont poursuivi leur carrière en Russie soviétique sans y avoir été persécuté. Rutenburg quitte la Russie des Tsars en raison du numerus clausus, fait ses études de médecine à Strasbourg avant de revenir en Russie où il complète sa formation à l’université de Kiev. Après avoir participé à la guerre civile aux côtés des Rouges, il devient professeur à Leningrad et prend la tête de l’Institut de pédiatrie de la ville [18].
L’histoire des étudiants juifs de Russie en France de la fin du XIXe siècle à 1940 se situe ainsi au croisement de différentes parcours : celui des Juifs russes d’Europe et des États-Unis, celui des mouvements révolutionnaires et sionistes. Elle participe, plus généralement à l’histoire de l’éducation, de la culture, etc., sans oublier l’histoire de l’émancipation où les femmes ont tenu une place singulière.
Que ces étudiants soient devenus des travailleurs anonymes, des ingénieurs renommés ou des notables de la science européenne et mondiale, la clé de leur réussite individuelle et collective est à rechercher, nous semble-t-il, dans leur grande capacité d’adaptation et dans leur volonté d’émancipation par l’instruction, volonté mûrie et forgée dans les conditions particulièrement complexes de l’existence des Juifs dans l’Empire russe.
â—†
 
NOTES
 
[1]Nancy L. Green, Les Travailleurs émigrés juifs à la Belle Époque. Le « Pletzl » de Paris, Paris, Fayard, 1985 ; L. et M. Bonneff, La Vie tragique des travailleurs. Enquête sur la condition économique et morale des ouvriers et ouvrières d’industrie, Paris, Marcel Rivière & Cie, 1914 ; Nathan Weinstock, Le Pain de misère. Histoire du mouvement ouvrier juif en Europe, 3 t. Paris, la Découverte, 1984 ; I. L. Tudorjanu, « L’émigration laborieuse russe de la période de l’impérialisme aux États-Unis dans l’historiographie bourgeoise russe », dans Problèmes de la démographie historique de l’URSS, Tomsk, Tomskogo un-ta, 1980, pp. 311-320 (en russe) ; A. S. Sokolov, « L’émigration laborieuse russe en Amérique dans le dernier quart du XIXe siècle », dans Ethnographie soviétique, 1986/2, pp. 95-104 (en russe) etc.
[2]Cf. notamment nos travaux : « Les contacts franco-russes dans le monde de l’enseignement supérieur technique et de l’art de l’ingénieur », Cahiers du Monde russe et soviétique, 1993, vol. 34/3, pp. 345-368 ; « Technical Higher Education in Nineteenth-Century Russia and France : Some thoughts on a historical choice », History and Technology, 1995/12, pp. 109-117 ; « La science sans frontières : élèves et stagiaires de l’Empire russe dans les écoles supérieures françaises au XIXe-XXe siècles », Les Cahiers d’Histoire du CNAM, 1996/5, pp. 63-92.
[3]Ce texte a été traduit et adapté de l’anglais par Catherine Gousseff.
[4]I. Sosis, « Les tensions sociales à l’époque des grandes réformes », dans Les Juifs dans l’Empire russe XVIIIe-XIXe siècles, recueil de travaux, pp. 481-541 (en russe).
[5]A. Ivanov, « La question juive et l’éducation supérieure en Russie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle », Messager de l’Université juive de Moscou, 1994, 1/5, p. 38 (en russe).
[6]N. L. Green, « L’émigration comme émancipation : les femmes juives d’Europe de l’Est à Paris, 1881-1914 », Pluriel, 1981/ 27, pp. 51-59.
[7]Claudie Weill, Étudiants russes en Allemagne : 1900-1914 : quand la Russie frappait aux portes de l’Europe, Paris, L’Harmattan, 1996.
[8]N. L Green, « L’émigration comme émancipation… », op. cit., pp. 56-57 ; George Weisz, The Emergence of Modern Universities in France : 1863-1914, Princeton, Princeton University Press, 1983.
[9]Cf. nos travaux sur le thème : « La voie russe d’accès des femmes aux professions intellectuelles scientifiques et techniques : 1850-1920 », Travail, genre et sociétés : la revue du Mage, Paris, 2000/4, pp. 55-75 ; « A Women’s Challenge : The Petersburg Polytechnic Institute for Women : 1905-1918 », dans Crossing Boundaries, Building Bridges : Comparing the History of Women Engineers : 1870s-1990s, ed. by Annie Canel, Ruth Oldenziel, Karin Zachmann, Amsterdam, Harwood Academic Publishers, 2000, pp. 103-126 ; « The Difficult Challenges of the No Man’s Land or the Russian Way Towards Women’s Engineering Professionalization : 1850s-1920s », Quaderns d’Historia de l’Enginyeria, Barcelona, vol. IV, 2000, pp. 173-241.
[10]Cf. à ce propos N. A. Chapov, « Les étudiants russes dans les écoles supérieures d’Europe occidentale au début du XXe siècle », Annales historiques, 1987/115, pp. 194-211 (en russe).
[11]Cf. I. et D. Gouzevitch, « Les contacts franco-russes… », op. cit.
[12]Les problèmes de sources sont relatifs aux registres et aux fiches d’inscription, très inégalement conservés pour la période 1880-1940. Ainsi, dans les archives du CNAM, seuls sont consultables les registres allant de 1921 à 1934. Signalons notre recherche en cours sur les étudiants russes de l’École électrotechnique et mécanique de Nancy qui devrait permettre de combler d’importantes lacunes sur la période pré-révolutionnaire.
[13]Association des ingénieurs de l’École nationale supérieure d’électrotechnique, d’électronique, d’informatique et d’hydraulique de Toulouse, Annuaire 1988-1989, Toulouse, IET-ENSSEEIHT, 1988, pp. 419-431. Après 1917, l’identification des étudiants juifs est plus difficile à faire en raison, notamment, du processus de naturalisation.
[14]Cf. pour plus de détails, notre article, « Les étudiants juifs de Russie au CNAM, 1922-1935 », dans Les Juifs russes à l’étranger, Jérusalem, I/6, 1998, pp. 46-62 (en russe).
[15]Archives de la Préfecture de police de Paris, BA 1709, rapport du 20 mai 1914.
[16]Ja. Janovskij, A. Kasteljanskij, Guide pour les questions d’émigration, Société de colonisation juive, Saint-Pétersbourg, 1913 (en russe).
[17]Archives de l’Académie des sciences (Paris), Dossier « Lefschetz Salomon ».
[18]David Mijajlovitch Rutenburg, Encyclopédie juive russe, t. 2, Moscou, RAEN-« Epos », 1995, p. 517 (en russe) ; id., interview de I. V. Saharovym, 20 juin 1997/D. Gouzévitch, 1 f. Rupokis’. Archives D.I.G.
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A. Ivanov, « La question juive et l’éducation supérieure en...
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[7]
Claudie Weill, Étudiants russes en Allemagne : 1900-1914 : ...
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[8]
N. L Green, « L’émigration comme émancipation… », op. cit.,...
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[9]
Cf. nos travaux sur le thème : « La voie russe d’accès des ...
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[10]
Cf. à ce propos N. A. Chapov, « Les étudiants russes dans l...
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[11]
Cf. I. et D. Gouzevitch, « Les contacts franco-russes… », o...
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[12]
Les problèmes de sources sont relatifs aux registres et aux...
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[13]
Association des ingénieurs de l’École nationale supérieure ...
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[14]
Cf. pour plus de détails, notre article, « Les étudiants ju...
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[15]
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[16]
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[17]
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[18]
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