2002
Archives juives
Mélanges
Vie communautaire, spiritualité et musique dans la campagne alsacienne.
Le rôle des chantres
Claude Heymann
Rabbin de Haguenau et président de l’association Morasha (Strasbourg), a consacré plusieurs articles au judaïsme alsacien dans Zer Zahav, volume en hommage au grand rabbin Max Warschawski (Strasbourg, 1987), Les Études haguenoviennes (T. XVIII, 1992) et Archives juives.
The cantors in the alsacian countryside stand for an important aspect of the alsacian rural Judaïsm, which no longer exists to-day. Seen as main notabilities or « easy-going » men among very often small communities, they play the main part in the human organization of these social groups. The cantors may have been the keepers otf a specific liturgical tradition – and as such most criticized by the urban Jews – or they may have been the firts to initiate changes which, respecting the halakha, allow the synagogal surrounding to remain the axis of communautary life. Very often, their artistic renown reaches, beyond the circle of the Jewish community, the local music-loving people.
On ne peut évoquer l’histoire des Juifs des villages alsaciens sans se pencher sur le rôle de leurs chantres
[1], animateurs religieux les plus proches des fidèles dans toutes les localités où il n’y avait pas de rabbin. L’instauration de la cantilation
[2] au X
e siècle dans des prières au texte définitivement formalisé et l’adaptation de mélodies sur les poèmes liturgiques ont fait du
hazan
[3] un personnage essentiel ; c’est dire si l’on fait attention à la manière de chanter, de lire la
Tora et d’interpréter la liturgie ! En effet, tous les fidèles ne savent pas cantiler ou mener un office, et rares sont ceux qui, grâce à leur belle voix, peuvent encourager la ferveur des fidèles.
Par ailleurs, la communauté met à la disposition du
hazan un des seuls livres de prières, alors manuscrits, disponibles, et c’est donc grâce à lui que les fidèles ont accès au rituel et célèbrent le culte commun. Interrogé au Moyen Âge par une communauté démunie qui ne peut engager à la fois un rabbin et un chantre, Asher ben Yehiel, plus connu sous l’anagramme Rosh, répond que le rabbin a priorité s’il est un
gadol ha-tora – un sage réputé capable de statuer en matière de
halakha (loi juive), que par contre, s’il n’est pas une sommité, c’est un
hazan qu’il faut choisir
[4]. On voit bien au travers de la question posée que la communauté considère déjà la présence d’un
hazan comme indispensable et les services rendus par le rabbin et le chantre comme équivalents, bien que d’ordre différent, et se sent obligée de recourir à l’autorité d’Asher ben Yehiel pour trancher la question.
Le
hazan est un personnage central au sein des communautés du XVIII
e siècle, comme le montre le recensement des Juifs d’Alsace de 1784 : des communautés aussi réduites que Rothbach, qui compte 47 personnes, ou La Walck, près de Pfaffenhoffen, où ne résident que 62 Juifs, ont leur
hazan. Les contrats de
hazanim nous permettent d’apprécier leur rôle tant au sein de la synagogue qu’au sein de la communauté. Ainsi à Odratzheim en 1764 le chantre doit être parmi les premiers membres présents à la synagogue tous les jours pour l’office du matin et du soir et réciter la prière devant la
teva (pupitre de l’officiant) « avec un recueillement total, et en prononçant clairement chaque mot et sans en supprimer une lettre. Il lui est formellement interdit de se trouver dehors, seul un cas de force majeure peut l’en excuser
[5] ». Élie Scheid cite le règlement de la communauté de Ribeauvillé, encore plus sévère
[6] ; le texte précise que « les premier et second ministres-officiants devront toujours être à leur poste, sous peine de dix sols d’amende pour le premier et de cinq sols pour le second. Ils ne pourront s’absenter sous peine d’une amende de deux thalers
[7]. » Le chantre est aussi le garant des honneurs
[8] dus à chacun, car « à la sortie du Pentateuque et pendant la lecture il faut que le rabbin et le prévôt
[9] aient leurs honneurs accoutumés. Si le ministre-officiant ne s’y conforme pas, il aura deux thalers d’amende ». Il est encore responsable de la lecture du
memerbuch, le livre de mémoire mentionnant les noms des disparus du jour que l’on prononce avant de réciter un
kadish (prière de l’endeuillé) en leur mémoire : la menace d’une amende de 18 sols lui évitera un oubli coupable. Seuls les hommes mariés sont admis à être appelés à la
Tora et en cas d’appel d’un célibataire le chantre sera mis à l’amende.
Ces quelques articles soulignent un aspect essentiel du rôle du
hazan : il est à la fois responsable du bon déroulement des offices et de l’observance du règlement communautaire. Pour mener à bien sa mission, il doit faire preuve de qualités d’arbitre afin d’éviter, autant que faire se peut, les conflits. Dès lors on ne s’étonnera pas qu’il fasse véritablement corps avec sa synagogue. Il y est omniprésent et rien ne s’y fait sans lui, sa présence constante à la
Schule (école, nom donné à la synagogue en Alsace) lui donne un rôle central dans l’économie humaine de la communauté
[10]. Il peut être soit le gardien d’une tradition liturgique soit l’initiateur de changements qui, dans le cadre de la
halakha, permettront à l’espace synagogal de rester le pivot central de la vie communautaire.
Au sein de l’Alsace rurale, alors que les rabbins ne résident pas dans les petits villages, le chantre est à la fois le sage, le confident et l’arbitre en cas de conflit… de quoi susciter de multiples vocations et faire rêver les petits garçons en quête de héros ! Il est aussi un notable au même titre que le rabbin ou le président de la communauté, et incarne très souvent l’autorité religieuse proprement dite. Isaïe Moch (1840-1925) de Mertzwiller est l’exemple-type de ces chantres qui, pendant plusieurs décennies, façonnent les communautés et en deviennent petit à petit les chefs incontestés. Connu sous le diminutif de « Yiche », il arrive à s’imposer tant dans le domaine cultuel que dans l’enseignement, son arbitrage dans les conflits commerciaux est très souvent sollicité. À force de travail, le niveau liturgique de cette petite communauté d’Alsace bossue
[11] devient tout à fait remarquable. Il est de notoriété publique que tous les jeunes ayant passé sous sa férule savent parfaitement lire l’hébreu et très souvent faire un office. Le « Yiche » est en quelque sorte l’âme de sa communauté.
Dans les communautés où il n’y a pas de rabbin, dès la fin du siècle dernier le
hazan représente très officiellement le culte israélite auprès des autorités. On voit ainsi Marcel Behr (1887-1955), ministre-officiant à Guebwiller, prononcer dans les années trente une allocution au nom de la communauté lors de l’inauguration du monument aux morts érigé à la suite de la Grande Guerre
[12]. Le
hazan s’astreint, en tant que responsable religieux, à rendre visite aux malades et aux vieillards. De la sorte, à l’instar du rabbin, il a la possibilité de vraiment communiquer avec ses ouailles dans un cadre différent de celui de la synagogue. Le chantre est, par ailleurs, très actif au sein de la
hevra qadisha (la confrérie du Dernier devoir, qui veille aux inhumations), il en est souvent le secrétaire-responsable. Il convoque les membres de la confrérie pour veiller les agonisants et surveiller les toilettes mortuaires. Le
hazan tient également le registre du cimetière et y inscrit chaque réservation et chaque décès avec précision. Proche des familles, le chantre ne se limite pas à son rôle d’officiant religieux, il anime les repas de mariage et égaie de sa belle voix les convives en entonnant les meilleurs morceaux de son répertoire. Il est parfois circonciseur et participe aussi à la cérémonie de
hole krach (imposition du nom) de la petite fille.
Les
hazanim alsaciens du milieu du XIX
e siècle possèdent des notions musicales mais ont très rarement fréquenté le conservatoire
[13]. Peuvent-ils encore cultiver et enrichir les bases acquises auprès de leurs maîtres ? Très certainement, mais le public de la
schule y tient-il vraiment ? Si les Juifs alsaciens sont, dans leur ensemble, très attachés aux airs des prières ou
nigounim qu’ils entendent à la synagogue et que les colporteurs fredonnent toute l’année lors de leurs longs déplacements, ils préfèrent sans aucun doute la ferveur spontanée d’un
shaliah tsibbour (chantre amateur) guidant le chant communautaire à un ténor qui transformerait la synagogue en opéra. Rien n’est plus caractéristique que l’indignation d’un des personnages de Léon Cahun qui s’exclame : « Il paraît qu’à Francfort et à Paris on a bâti des synagogues avec des orgues, et qu’on y fait chanter des enfants de chœur. Des orgues ! des orgues ! Pourquoi pas une église et la messe tout de suite ! Voilà bien l’idolâtrie des temps nouveaux ! Reb Chmoûl, lui, n’admet que l’oratoire aux murs nus, et l’antique officiant qui nasille, et le chantre qui chevrote. Qu’importe que les fidèles chantent faux
[14]… »
Le Juif de la campagne, au milieu du XIX
e siècle, ne se sent pas l’âme d’un spectateur passif, il veut participer et, à l’occasion, accompagner de son propre chant les mélopées du
hazan. S’il en est empêché, il se sent étranger à sa propre synagogue. La
schule, pour le Juif alsacien, n’est pas uniquement un local de culte mais bien le lieu même de son identité. Cette précision est, à notre avis, fondamentale pour saisir les rapports entre la
hazanout et les fidèles. André Neher, Juif alsacien s’il en est, analyse très justement les rapports que ses coreligionnaires entretiennent avec la
schule : « C’est la caractéristique d’une Maison juive que d’être intime, que de s’infléchir vers les perspectives de l’âme. Est Maison […) ce qui abrite, ce qui protège
[15]… » L’officiant doit contribuer, dans l’esprit des Juifs de la campagne d’Alsace, à faire régner cette atmosphère si particulière à la synagogue de village et sa fonction s’inscrit bien dans cette aspiration à y trouver une intimité chaleureuse.
Malgré cette atmosphère intimiste et bon enfant, le
hazan, pour provoquer un regain d’intérêt chez son auditoire, doit élargir son répertoire, ce qui profite généralement à la qualité de ses prestations. Les fidèles critiquent constamment les mélodies chantées par l’officiant. L’interprétation personnelle de telle ou telle mélodie permet au Juif des campagnes de donner son avis et d’aiguiser son sens artistique, ce qui n’est pas toujours agréable pour le
hazan. Comme le note laconiquement Joseph Bloch dans ses souvenirs « les offices étaient fréquentés par tous et le chant du ministre-officiant faisait l’objet de la critique des fidèles
[16]. » Puis la situation évolue et, les
hazanim des communautés rurales prenant exemple au plan liturgique sur leurs collègues des grandes villes, les offices deviennent plus solennels.
Remarquons qu’en général les Juifs alsaciens sont fiers de leur
hazan, comme le père Salomon auquel Daniel Stauben fait dire : « Wintzenheim près de Colmar possède un ministre-officiant qui n’est ni plus ni moins qu’une célébrité digne […] de se faire entendre dans la synagogue consistoriale de Francfort
[17] ! » Certains
hazanim sont de vrais ténors et agrémentent les soirées des villageois en quête de spectacles. Leur aura dépasse alors largement le cercle restreint de leur communauté. « Une note toute particulière de Bel-Canto est réservée aux auditeurs par la présence de Monsieur Robert Loeb, ministre-officiant de la communauté israélite et ténor réputé » précise l’invitation du Comité des veillées d’Altkirch en avril 1929 en conviant les mélomanes de la petite cité au concert du chantre local
[18]. Il est par ailleurs connu que certains non-Juifs assistent au fond de la
schule la veille de
Yom Kippour à cet office si caractéristique qu’est le
Kol Nidrei. L’officiant y déploie toutes ses qualités artistiques et tout son savoir-faire ; quant aux fidèles, ils ne sont pas en reste et se font un devoir d’accompagner le chantre avec ardeur.
Plus tard, lorsque la pratique des
singerle (aides ou apprentis chantres)
[19] disparaîtra, certains
hazanim vont monter et diriger de véritables chorales à l’instar d’Édouard Strauss (1857-années 1930) à Sélestat ou de son élève Henri Weil (1880-1978) à Brumath dans les années vingt de notre siècle (à l’origine ces petits chœurs sont composés de jeunes gens). Nous assistons aussi à une évolution très nette des mentalités : les services religieux deviennent petit à petit de vrais concerts, dont les fidèles sont friands. On vient dès lors à la synagogue non seulement pour prier, mais aussi pour entendre de beaux airs solennels et bien chantés. Albert A. Neher, dans un de ses contes, résume assez bien les ambitions du chantre, officiant dans le petit village de Valff au début de notre siècle : « Le hazen éleva aussitôt la voix et chanta un
Ma Tovou. […] Il fit de son mieux, d’abord parce que beaucoup parmi les assistants étaient d’une autre confession, ensuite parce qu’il voulait prouver aux juifs de Valff qu’on pouvait y célébrer également une cérémonie nuptiale tout à fait à la hauteur. Il tenait à démontrer aussi que ses qualités vocales valaient celles de ses collègues de Wolfisheim et même de Strasbourg
[20]. » Gardons-nous cependant de généraliser à outrance : bon nombre des Juifs alsaciens héritiers de la ferveur d’antan restent réfractaires à la pompe au sein de la synagogue.
La modernité. L’orgue dans les synagogues
Aussi le ciel de la liturgie n’est-il pas sans nuages car la
chassaunes (la
hazanout de village), et ce malgré l’évolution amorcée, « ne passe pas » dans les milieux progressistes des grandes villes et s’y trouve fortement contestée. Dès 1856 Gerson Lévy réclame avec véhémence, pour le judaïsme français tout entier, et donc aussi pour l’Alsace, une réforme de la liturgie et des offices : « Le principal officiant était ordinairement un nasillard dont les trilles imitaient le hennissement du cheval, avec accompagnement d’une basse-taille dont tout le mérite consistait à contrefaire le grognement d’un animal en horreur aux israélites [un porc], et d’un fausset discordant ressemblant à la voix aigre et perçante de la jeune fille ; l’assistance entière faisait chorus avec ce trio, et pas un ne connaissait la gamme
[21]. » Le même Gerson Lévy a malgré tout l’honnêteté d’avouer pour conclure : « Nos père trouvaient cela beau, surtout quand il y avait force fanfare, force valses, force ariettes ».
Mais c’est sans aucun doute Henry Weil, alias Zède, le critique musical strasbourgeois bien connu des lecteurs des
Dernières Nouvelles d’Alsace, qui décoche après l’arrivée de Joseph Borin en 1933
[22] les flèches les plus acérées contre la
hazanout alsacienne : « Une vieille légende nous parle souvent – s’écrie-t-il – du “ chassaunes alsacien ”. Nous ne voulons point faire en trois lignes le procès de cette expression, mais c’est la chose en elle-même qu’il faudrait anéantir, car elle est vraiment peu reluisante… Le “ chassaunes alsacien ” est l’œuvre – ou plutôt le méfait – de quelques braves hazanim de nos provinces dont les intentions pures ont été anéanties par la faiblesse de l’inspiration et surtout par la déformation de leur mauvais goût. La plupart des prières que ces officiants ont tenté d’illustrer sans posséder la moindre notion de la composition musicale […] sont des œuvres d’une pauvreté qui frise déjà l’indigence […]. Chanter les prières les plus solennelles sur des ritournelles de foire ! […] Et c’est cela qu’ils qualifiaient ensuite de “ chassaunes alsacien ” ! » Ce pamphlet est sans doute excessif, il nous révèle néanmoins la volonté de certains responsables communautaires d’embellir les offices en les rendant plus attrayants. N’oublions pas que les grandes synagogues tout nouvellement construites dans les grandes villes ne sont pas toujours pleines !
Mais les Juifs d’Alsace, à l’instar des Juifs de l’Europe toute entière, sont à la recherche d’un service religieux solennel et l’introduction de l’orgue dans les synagogues exprime le mieux cette aspiration. L’orgue apparaît donc dans les synagogues françaises au milieu du XIX
e siècle, et est utilisé même pour le
shabbat et les fêtes à partir des années 1880 dans presque toutes les grandes communautés d’Alsace à l’exception notoire de Colmar. Si les rabbins consistoriaux ne s’y opposent pas vraiment
[23], comment réagissent les
hazanim ? Force est de constater qu’ils ne semblent pas avoir croisé le fer avec leurs communautés sur cette question. Notons cependant qu’à part Brumath, Benfeld et Sélestat, rares sont les petites communautés qui se servent d’un orgue ou d’un harmonium le
shabbat et les jours de fête. Même si, dans la plupart des synagogues alsaciennes, l’
almemor (autre mot pour désigner la
teva, estrade de l’officiant) se trouve maintenant devant l’Arche Sainte (armoire de la
Tora), ce qui est un signe certain de modernité et de changement, la musique semble bannie des offices du
shabbat et des fêtes par ces hommes respectueux de la tradition
[24].
Nous dirons pour conclure que la qualité inégale des hazanim n’empêche pas la liturgie d’être l’élément central de la vie communautaire et de constituer la source principale de spiritualité proposée aux Juifs d’Alsace à la fin du XIXe siècle.
L’image du hazan : une figure contrastée
Comment apprécier l’activité des
hazanim alsaciens ? Leur image, au travers des témoignages littéraires ou artistiques, est plutôt contrastée. Dans les contes d’Albert A. Neher, le
hazan-instituteur de Langensoutlzbach, Fraenkel, apparaît comme le véritable confident et le dévoué soutien de Reb Isaac Strauss, le rabbin. Il tient à la synagogue comme à la prunelle de ses yeux et le rôle qu’il joue au sein de la communauté est véritablement central
[25]. On trouve par contre dans ces mêmes contes un écho différent, comme dans cette réplique : « Tous les hazaunim [prononcé à l’ alsacienne] sont quelque peu meschougge [loufoques], sans quoi ils ne seraient pas hazan », dit en riant […] le
hazan de Schieheim dans le conte intitulé « Un couple bien assorti »
[26].
Ce type de remarque confirme les dictons et les blagues qui courent sur les
hazanim et pas seulement sur les
hazanim alsaciens
[27]. Chez Edmond Fleg, le personnage de Monsieur Lobmann, brave
hazan parisien encore très alsacien, est nettement moins sympathique et trahit les sentiments secrets de l’auteur envers les acteurs de la vie juive dans le Paris de la fin du XIX
e siècle. Il répète à volonté à son élève
bar mitsva, aux prises avec des questions métaphysiques angoissantes et qui hésite entre christianisme et judaïsme : « Le principal, c’est la Barsche [prononciation alsacienne de
Parasha, portion du Pentateuque que le jeune
bar mitsva doit chanter publiquement au cours de l’office] » ; il a un dos voûté, une redingote toute sale, un très vieux chapeau qu’il garde constamment sur la tête, des yeux qui clignotent sous des sourcils anxieux, du poil sur les doigts et du noir sous les ongles, il parle du nez avec l’accent alsacien
[28].
Un autre récit vient corroborer cette image du chantre enseignant la
Parasha : « Monsieur X… nous enguirlandait, raconte un futur professeur de médecine, parce que nous lisions mal notre texte – reproche justifié – et que nous chantions mal – reproche injustifié : comment aurions-nous pu chanter juste ? Il nous accompagnait sur un piano désaccordé, sur lequel il jouait faux tout en poussant des hurlements de colère. J’ai évoqué récemment ces scènes pénibles avec mon ami R.L…, qui les a vécues un an après moi. R.L… pense encore aujourd’hui que les séances chez Monsieur X… ne pouvaient qu’éloigner les jeunes de la religion
[29]. »
On pense naturellement, en lisant ces récits, à certaines gravures particulièrement féroces d’Alphonse Lévy qui, comme le dit Élie Szapiro
[30], ne peut s’empêcher de déformer les traits de ses modèles et, quoi qu’il en dise, de les ridiculiser. Rappelons que la lithographie intitulée
La Barche
[31] a été insérée dans un ouvrage allemand,
Les Juifs dans la caricature. Mais le côté sympathique du personnage l’emporte souvent comme lorsqu’Alphonse Lévy lui-même commente sa lithographie intitulée
La cour de la synagogue pendant le kipour : « Fatigués par le jeûne et par l’atmosphère surchauffée de la synagogue, les fidèles vont respirer dans la cour. Là le chasan (ministre-officiant) du village qui supporte vaillamment le jeûne, raconte un moschele (une historiette) à deux bons vieux
[32]… »
Au travers des témoignages et des documents, le
hazan de campagne du début du siècle apparaît à la fois comme un notable important et un personnage bon enfant. Son dévouement à la communauté et à sa
schule est reconnu par tous. Mais il n’est pas paré de toutes les vertus : il manque de pédagogie et il lui est difficile de transmettre autre chose qu’une tradition sans réflexion véritable. Attachant en dépit de ses coups de colère
[33], il fait partie d’un paysage folklorique et laisse en général un souvenir attendri, incarnant tout un pan du judaïsme rural alsacien aujourd’hui disparu. Cette atmosphère si particulière d’une communauté numériquement réduite et nécessairement solidaire devant l’adversité toujours menaçante reste pour ceux qui l’ont connue un point d’ancrage au milieu d’un monde qui change et évolue très vite.
â—†
[1]
Sur les aspects professionnels du métier de chantre, voir notre article « Les chantres de la campagne alsacienne : une profession mal connue »,
Archives juives, 33/2, 2
e semestre 2000, pp. 21-36.
[2]
C’est-à-dire l’art de donner l’intonation musicale adéquate.
[3]
Nous utilisons indifféremment les termes de chantre, de
hazan et de ministre-officiant.
[4]
Asher ben Yehiel,
Sheeïlot outeshouvat ha-Rosh, Jérusalem 1971, VI, 1.
[5]
Samuel Kerner, « La communauté juive d’Odratzheim (1740-1889) »,
Annnuaire de la Société d’histoire et d’archéologie de Mosheim 1984, pp. 113-143.
[6]
Élie Scheid,
Histoire des Juifs d’Alsace, Paris 1887, pp. 260-262, articles 5, 6, 7 et 9, d’après Archives départementales du Haut-Rhin, E 699.
[7]
Le règlement de la communauté juive de Metz de 1769 est rédigé dans le même esprit. Les syndics messins y rajoutent cependant une note plus sévère, infligeant au
hazan, en cas de retard, une « amende d’une livre pour chaque transgression ». Cette amende, poursuit le document, « sera déduite de ses émoluments sans rémission… ».
[8]
Le chantre à cette époque doit veiller à la juste répartition des
mitzvot. Les notables ayant droit à un certain nombre de ces honneurs, il incombe au chantre de les leur garantir. Ces
mitzvot sont soit des appels à la
Tora ou
Alyah, où la personne rejoint le chantre au pupitre pour lire avec lui le texte du rouleau sacré, soit des tâches plus matérielles comme sortir et déshabiller la
Tora etc. La répartition des
mitzvot étant une source fréquente de conflits, le
hazan doit faire preuve de diplomatie pour éviter les heurts. Notons que cette fonction est aujourd’hui dévolue au bedeau.
[9]
Le chef laïc de la communauté juive est appelé prévôt, syndic, préposé, commissaire, président, selon les documents et les époques. Le terme hébraïque est
parness, pluriel
parnassim.
[10]
Dans la
halakha, et particulièrement chez les décisionnaires du XVIII
e et du XIX
e siècles, on retrouve les mêmes thèmes que R. Israël Meir Kagan (1839-1934), auteur du
Mishna Berura, résume en ces termes : « Le
hazan ne doit pas être sot mais capable d’intervenir dans les affaires communautaires à bon escient ».
[11]
Partie du Bas-Rhin insérée en forme de bosse dans le département de la Moselle.
[12]
Sur une photographie qui nous a été communiquée par Mme Suzette Weil de Villers-lès-Nancy.
[13]
Nous parlons ici des chantres des campagnes et non des officiants des grandes villes ou des gros bourgs comme Haguenau.
[14]
Léon Cahun,
La Vie juive, avec dessins d’Alphonse Lévy, cité par E. Heymann,
Alphonse Lévy, Strasbourg-Genève, Éditions d’art Heymann, 1976, p. 86.
[15]
La Synagogue de la Paix, Strasbourg, 1958, p. 28.
[16]
Joseph Bloch et Salomon Picard,
Grussenheim, communauté juive disparue, Grussenheim, Les amis du cimetière israélite, 1960, p. 30.
[17]
Daniel Stauben,
Scènes de la vie juive en Alsace, Paris, 1860, p. 46.
[18]
Document conservé à l’association
Morasha, don de M. R. Loeb de Zurich.
[19]
Voir dans notre article « Les chantres de la campagne alsacienne : une profession mal connue »,
op. cit., le paragraphe consacré à leur formation.
[20]
Albert A. Neher, « Un couple bien assorti »,
La Double demeure. Scènes de la vie juive en Alsace, Paris 1965, p. 85.
[21]
Gerson Lévy,
Orgue et pioutim, Metz, 1859.
[22]
Originaire de Pologne, Joseph Borin introduit à Strasbourg une pratique liturgique solennelle et des airs inconnus sur les bords de l’Ill que contestent les Juifs de la campagne, nouveaux venus à Strasbourg, qui ont connu un autre type de liturgie et une atmosphère bon enfant dans les synagogues de village.
[23]
Voir la lettre adressée par le grand rabbin du Bas-Rhin, Arnaud Aron, et le président du consistoire de Strasbourg, Alphonse Ratisbonne, à Gerson Lévy, parue en introduction à l’ouvrage cité note 21.
[24]
À Strasbourg le chantre Moritz Loewe demande l’introduction de l’orgue, mais milite-t-il pour son utilisation pendant le
shabbat et les fêtes ? Voir sur ce sujet John Planer, « L’introduction de l’orgue à la synagogue de Strasbourg »,
Almanach du K.K.L., 1994, pp. 89-93.
[25]
Un
hazan d’une petite communauté alsacienne nous confiait qu’il souhaitait mourir à la synagogue en plein office, comme les artistes !
[26]
Albert A. Neher,
op. cit., p. 62.
[27]
Arnold Mandel,
Le Petit livre de la sagesse populaire juive, Paris, 1963, p. 83.
[28]
Edmond Fleg,
L’Enfant prophète, Paris 1926. Les questions existentielles et identitaires n’effleurent pas ce fonctionnaire du culte, comme le montre une autre réplique de M. Lobmann dans le même ouvrage : au jeune Claude qui lui demande : « Mais qu’est-ce qu’un juif doit croire ? », il répond : « Ça par exemple, on ne m’a jamais demandé ! […] Voilà quarante ans que je fais le Bar-mitzwé : ça meneschoumé [vraiment], personne ne m’a jamais demandé… ».
[29]
Document remis à l’association Morasha.
[30]
Élie Szapiro, « Alphonse Lévy et l’image du Juif en France au temps de l’affaire Dreyfus (1895-1902) »,
Archives Juive, 27/1, 1
er semestre 1994, p. 77.
[31]
E. Heymann,
op. cit., p. 72. Il est vrai que selon le commentaire d’Alphonse Lévy lui-même il ne s’agit pas d’un chantre mais d’un « professeur d’hébreu […] déclassé qui n’a pas assez de science pour obtenir son diplôme de rabbin, ni assez de savoir pour avoir le titre de professeur. Cependant il a un peu de l’un et de l’autre ». À notre sens, la ressemblance avec le
hazan qui en général enseigne la
barche est trop frappante pour être passée sous silence.
[33]
cf. Serge Braun,
Le Dernier testament. Chronique de la communauté de Lauterbourg, Strasbourg, Éditions Coprur, 1997, p. 98.