2002
Archives juives
Dictionnaire
Mark Vichniak, juriste et militant socialiste-révolutionnaire, (2 janvier 1883 – 31 août 1977)
Claudie Weill
Intellectuel engagé, juriste, publiciste, militant politique, Mark Vichniak est un personnage central de la « Russie à l’étranger ». Il est l’un des animateurs de la principale revue politico-littéraire de l’émigration, Sovremennye Zapiski (Annales contemporaines) qui paraît à Paris de 1920 à 1940 et dont Nina Berberova confirme qu’y être publié « représentait, dans l’émigration, une distinction honorifique » ; à ses yeux, en dépit de « son caractère violent et impulsif », Vichniak est le plus doué de ses rédacteurs. Professeur de droit – il enseigne à Paris à l’Institut d’études slaves – c’est aussi un militant socialiste-révolutionnaire qui met ses compétences de juriste au service de la Révolution de 1917. Il est ainsi le secrétaire du Préparlement puis de l’Assemblée constituante. Opposant toutefois au régime bolchevik, il parvient en 1919 avec sa femme, qui est aussi sa cousine, à gagner Marseille via Sébastopol, Odessa et la Grèce, et s’installe à Paris. Il est enfin l’auteur de trois volumes de mémoires couvrant la quasi totalité de sa vie, dont les deux derniers constituent un témoignage extrêmement précieux sur la période de l’exil.
Pensant que la prolongation de l’exil rend le militantisme politique sans objet, il demeure néanmoins fidèle à ses engagements : « J’estimais qu’il était de mon devoir de préserver une pleine loyauté au parti, surtout à son passé. […] Adhérent à l’organisation parisienne, j’assistais aux réunions du groupe, participais aux élections de sa direction, accomplissais les tâches qui m’étaient confiées : j’intervenais comme contradicteur, rapporteur ou co-rapporteur dans les réunions publiques, dans les réunions et les congrès des organisations socialistes-révolutionnaires à l’étranger, j’écrivais dans les organes du parti, défendais des opinions et des positions qui m’étaient propres ou qui nous étaient communes ». Au nombre de ces publications, on peut citer Svoboda (La Liberté) qui paraît à Paris entre 1933 et 1936 ; il poursuit cette activité après 1940 aux États-Unis, où il collabore à l’organe socialiste-révolutionnaire, puis à Socialistitcheskij Vestnik (Le Messager socialiste), revue menchevik devenue socialiste lorsqu’en 1952 les sociaux-démocrates et les socialistes-révolutionnaires rescapés fusionnent dans l’exil américain.
Il s’agit surtout pour lui de défendre la légitimité de la Révolution de février contre ses détracteurs à gauche (bolcheviks, socialistes-révolutionnaires de gauche et même membres du Parti socialiste-révolutionnaire) et à droite (ceux qui rendent les socialistes-révolutionnaires responsables de leur situation d’émigrés). Orienté cependant vers la collaboration avec les composantes démocratiques de l’émigration, le PSR participe aux activités caritatives et culturelles du Zemgor (Conseil des zemstvos et des villes, émigré), à l’Action russe (enseignement) etc. C’est surtout à travers Sovremennye Zapiski que se concrétisent les liens et les débats entre les socialistes-révolutionnaires qui en assument la direction et l’ensemble de la mouvance démocratique.
Né dans une famille de petits commerçants juifs « observant strictement toutes les coutumes et les règles religieuses », Mark Vichniak parle apparemment plutôt le yiddish dans le milieu familial. Son premier séjour à l’étranger date de 1903-1904, lorsque, inscrit en droit à l’université de Moscou, il va étudier la médecine pendant un an à l’université de Fribourg-en-Brisgau, ce qui le range au nombre de ceux que, dans son parti, on appelle les « socialistes-révolutionnaires allemands ».
Ce qui prévaut chez lui, c’est l’identité « à trait d’union » : « Je me suis toujours senti comme un Juif russe et j’estimais que dans les conditions de la Russie du XIXe siècle, le Juif constituait un type psychologico-moral particulier et une catégorie national-étatique qu’il était inadmissible et, du point de vue de la culture générale, inopportun, pour ne pas dire “ inconvenant ”, de scinder en “ juif ” et en “ russe ”, en opposant les termes ».
La judéité de Mark Vichniak s’exprime autant dans l’être – c’est-à-dire le fait d’assumer une identité – que dans le faire – c’est-à-dire ses domaines d’intervention. C’est ce que révèlent, comme autant de flashes, quelques épisodes de sa vie. Sa socialisation politique doit beaucoup au milieu juif de Moscou : I. Fondaminskij et A. Goc, ses amis d’enfance, l’entraînent dans le Parti socialiste-révolutionnaire. Il rencontre le premier, de deux ans son aîné, alors qu’il est lui-même âgé de neuf ans, dans un oratoire près de Moscou où Hassidim (tenants du mouvement mystique fondé en Podolie au XVIIIe siècle par le Baal Shem Tov) et Mitnagdim (leurs opposants) prient ensemble. Le second appartient « à la famille socialiste-révolutionnaire traditionnelle Goc-Vysockij-Gavronskij », qui, à l’instar de la famille Cederbaum (celle de Martov) à Saint-Pétersbourg, est pour les mencheviks une pépinière de militants, socialistes-révolutionnaires pour la plupart.
L’aspect religieux est demeuré une constante dans la définition de la judéité de Mark Vichniak. À telle enseigne que, durant l’été 1918, alors qu’il tente avec Fondaminskij de rejoindre le gouvernement d’opposition aux bolcheviks, issu de l’Assemblée constituante et composé principalement de socialistes-révolutionnaires de droite, et qu’ils sont contraints par les déplacements de la ligne de front de faire halte dans une maison forestière, Vichniak accepte, à la demande d’un habitant du village voisin, de venir compléter le minyan pour Yom Kippour, à la différence de Fondaminskij. Dans l’exil français, il continue à célébrer les fêtes juives comme Pessah.
Sur le versant séculier de la judéité se situe le travail qu’il trouve au Comité des délégations juives auprès de la Conférence de la Paix lorsqu’il arrive, démuni, à Paris à la fin de 1919. Peu après, il commence à collaborer à La Tribune juive. Ayant rencontré Leo Motzkine, secrétaire général de l’organisation sioniste, chargé du travail technique concernant la protection des minorités juives, il collabore avec lui en tant qu’expert de droit public pour la défense des droits des minorités juives. Il publie d’ailleurs anonymement en 1933 un article intitulé « La SDN et l’oppression des Juifs en Allemagne. Étude juridique » (Cahiers du Comité des délégations juives, n° 9/10). Ce Comité finance en 1926 sa mission d’enquête sur la minorité juive de Bessarabie roumaine, enquête qu’il élargit de son propre chef à la minorité russe, assumant ainsi son identité à trait d’union. Introduit par Motzkine au comité du Congrès mondial des minorités juives, ancêtre du Congrès juif mondial, il y reste jusqu’à la mort de ce dernier et son remplacement par Nahoum Goldmann. La mise en œuvre de ses compétences de juriste au service des apatrides, des personnes déplacées, des minorités, en particulier des minorités juives, est, tout autant que son engagement de socialiste-révolutionnaire, une constante dans la vie de Mark Vichniak.
S’étant prononcé pour l’autonomie nationale culturelle dans une version proche de celle des austro-marxistes, il aurait été logique qu’il refuse le sionisme. Pourtant il décide au milieu des années trente de se rendre en Palestine, faisant appel aux conseils et à l’appui de son ami Piotr Rutenberg, ancien socialiste-révolutionnaire passé au sionisme. A posteriori et après trois séjours en Palestine, Vichniak se félicita de l’échec de cette démarche. La distance culturelle avec le monde environnant telle qu’elle se manifeste dans le conflit judéo-arabe lui apparaît comme comparable à celle qui le sépare des peuples primitifs de Sibérie. En outre, l’hébreu des prières qu’il connaît depuis son enfance n’est pas l’ivrit (l’hébreu moderne du Yishouv, la communauté juive de Palestine) qu’il tente d’apprendre – et il s’estime peu doué pour les langues étrangères.
Lors de sa fuite vers les États-Unis en 1940, judéité et socialisme se rencontrent à nouveau : la campagne d’obtention de visas pour « les socialistes russes et étrangers, surtout pour les Juifs et pour ceux que menace le danger nazi », orchestrée par le Jewish Labor Committee, est couronnée de succès. Vichniak et sa femme figurent en tête de la liste des personnes concernées. Ce sont à nouveau les Juifs de Russie aux États-Unis qui lui procurent ses premiers travaux rémunérés : une étude sur les transferts de populations, une brochure sur une convention internationale contre l’antisémitisme. À distance, judéité et russité se fondent dans l’appartenance à l’Europe : « Continuant à me sentir Juif russe et, par là même, Européen, je n’ai jamais perdu mes liens avec l’Europe. »
Vichniak offre ainsi l’exemple d’une perception à la fois nationale et religieuse de la judéité qui correspond à la vision « éthique » des socialistes-révolutionnaires, sans qu’il ait jamais été engagé, comme le socialiste-révolutionnaire de gauche Isaak Tejnberg par exemple, dans le mouvement ouvrier juif proprement dit, pas même dans sa mouvance socialiste-révolutionnaire, c’est-à-dire le Serp (Parti ouvrier socialiste juif) ou, après 1917, les Fareinikte (Unifiés). Sa longévité permet de mesurer dans la durée les évolutions de la combinaison entre engagement politique et personnel, entre judéité et russité.
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M. Vinjak, Dan’ pro lomu (Tribut au passé), New York, Izdatel’stvo imeni ekhova, 1954 ; Sovremennye Zapiski. Vospominanija Redaktora (Les Annales contemporaines. Mémoires d’un rédacteur), Indiana University Publications, Slavic and East European Series, 1957 ; Gody emigracii 1919-1969. Pari-N’ju Jork (Vospominanija), (Années d’émigration, 1919-1969, Paris-New York (Souvenirs), Stanford, Hoover Institution Press, 1970. Id., Pravo men instv, Paris, 1926. Nina Berberova, C’est moi qui souligne, Arles, Actes Sud, 1989, pp. 297-301. Jack Jacobs, Ein Freund in Not. Das jidische Arbeiterkomitee in New York und die Flichtlinge aus den deutschsprachigen Lândern, 1933-1945, Bonn, Friedrich-Ebert-Stiftung, 1993.