2002
Archives juives
Dictionnaire
Berthe Weill, galeriste (Paris, vers 1865 – L’Isle-Adam, avril 1951)
Françoise Job
Docteur en histoire, auteur de plusieurs ouvrages sur les Juifs de Lunéville et de Nancy, notamment Gustave Nordon, Nancy, Presses universitaires de Nancy.
Berthe Weill en 1926. Dessin par Édouard Goerg.
Collection particulière.
Berthe Weill est née de Salomon Weill, de Gerstheim (Bas-Rhin), venu s’établir dans la capitale en 1853, et de Jenny Lévy, née à Paris d’un père originaire de Landau. Celle-ci, par sa mère, Esther Mayer, descendait d’une lignée de hazanim (ministres-officiants) alsaciens, lorrains et parisiens, certains prestigieux.
Toute petite (1m50), très myope, les yeux bleus, portant des lorgnons et plus tard de grosses lunettes, vêtue habituellement d’un costume-redingote et d’une cravate noirs, Berthe Weill est restée célibataire. Ses parents, d’un modeste milieu petit-bourgeois, étant très pauvres selon ses dires, elle fut mise en apprentissage chez un antiquaire de renom, Mayer, rue Laffitte. Auprès de cet homme cultivé, passionné par son métier, elle acquit de solides connaissances et tout particulièrement sur les gravures du XVIIIe siècle.
Après le décès de Mayer, elle s’installa à son compte, en 1897, rue Victor Massé (9e arrondissement de Paris), dans une toute petite boutique, en association jusqu’en 1900 avec un de ses frères. Tous deux étaient des gestionnaires inexpérimentés. Influencée par le célèbre critique d’art Roger Marx, Berthe Weill devait ressentir une véritable attirance pour les recherches nouvelles des jeunes peintres pour qui l’art véritable était non pas dans la réalité vue mais sentie. Mus par un sentiment de révolte, ils voulaient rompre avec l’inspiration des tableaux de genre exposés aux Salons de peinture, leurs sujets conventionnels, voire « leur niaiserie, leur platitude, leur puérilité », selon Paul Reboux. Berthe Weill au tournant du siècle, devant ce bouleversement radical des habitudes, se demandait si cette évolution n’était pas plutôt une révolution.
Toujours est-il qu’en 1901, avec l’inauguration de la « Galerie B. Weill », la première galerie de peinture de « Jeunes peintres » venait de naître. Les expositions allaient s’y succéder mois après mois. La boutique de la rue Victor Massé était tendue de fils d’où pendaient, accrochées avec des pinces à linge, des toiles pas encore sèches. À un moment, Berthe Weill put agrandir sa galerie mais dut y renoncer en raison d’impératifs financiers ; en 1914, elle ne disposait que de six mètres de cimaises. En 1917, elle déménagea rue Taitbout « dans un très beau magasin », puis en 1920 au 46 de la rue Laffitte, toujours dans le même arrondissement, « la rue des tableaux », que les galeristes commencèrent à quitter après la Grande Guerre.
Durant ses trente années de fonctionnement, la galerie a exposé les œuvres d’une bonne centaine d’artistes, peintres essentiellement, graveurs, dessinateurs, affichiers et quelques rares sculpteurs. Beaucoup d’entre eux ont atteint la notoriété, ce dont Berthe Weill se réjouissait à la fin de sa vie. Elle est peu diserte sur les raisons de ses choix en cette période d’explosion des styles, du figuratif au fauvisme, suivi bientôt par le cubisme et le néo-cubisme. Il est indéniable qu’elle a su comprendre les démarches différentes des jeunes peintres, déplorant qu’un Picabia, à ses débuts, ne se soit pas encore dégagé de l’impressionnisme. Il est indéniable que, par-delà l’évolution et l’imbrication des tendances, elle a eu un flair attesté pour juger du talent. Il fallait qu’elle « sente » la manière de peindre d’un artiste, faute de quoi elle refusait ses toiles. Elle s’est enthousiasmée pour le fauvisme, a fini par apprécier le cubisme ; la délicatesse d’un artiste l’enchantait mais elle était rebutée par la mièvrerie. Elle aimait qu’un peintre évolue dans son style et sa technique. Ce fut le cas de nombre d’entre eux, au demeurant influencés les uns par les autres ; d’autres voulaient prouver qu’il était dans leurs possibilités de tout réaliser.
Berthe Weill était assez éclectique pour lancer ou promouvoir des peintres aussi différents dans leur art que Picasso dès 1900, Raoul Dufy, Suzanne Valladon, et exposer aussi bien Braque que Charmy, Derain, Friesz, Gleizes, Goerg, Gromaire, Laurencin, Lhôte, Lautrec, Marquet, Matisse, Metzinger, Modigliani, Pascin, Redon, Utrillo, Vlaminck, Valloton, et combien d’autres… Berthe Weill disait admirer les jolies femmes. De là peut-être une partie de l’intérêt accordé à Van Dongen, à Modigliani et à son cher Pascin qui, prenant la moralité bourgeoise à contre-pied, avaient fait œuvre de désacralisation de la femme en la représentant dans sa réalité humaine.
En cette métropole de l’art qu’était alors Paris, Berthe Weill a très vite exposé des peintres étrangers : des Espagnols tels Nonell et Picasso, les Hongrois Czöbel et Reth, le Hollandais Van Dongen ; plus tard, le Tchèque Eberl ; des Américains comme le Mexicain Diego Rivera et le Chilien Ortiz de Zarate. Mais très rarement des artistes juifs d’Europe de l’Est, Kisling excepté et encore avec une certaine réticence. Elle estimait Chagall « trop avancé » ; en vérité, apparemment insensible à leur culture, elle pourrait avoir eu à leur égard une réaction identique à celle de son ami, le galeriste et critique d’art Basler, lequel qualifiait leurs toiles de « torchons gras ». Berthe Weill achetait aux artistes directement, dans des galeries et en salle des ventes.
En raison de ses choix anticonformistes, elle a maintes fois été en butte à l’hostilité. Elle a subi sarcasmes et manifestations de visiteurs choqués par la violence de cette nouvelle peinture ; sans oublier le scandale provoqué en 1917 lors de l’exposition des nus « à poils » de Modigliani ! Les manifestations d’antisémitisme, endémiques dans ce milieu culturel et qui pouvaient émaner d’artistes en renom, la blessaient. Berthe Weill faisait front et défendait le talent de ses peintres.
En dépit de tous les chefs-d’œuvre « qui lui sont passés par les mains », Berthe Weill n’a pas fait fortune, bien au contraire. De fonds propres, elle n’en a guère disposé. Elle avouait ne pas avoir de « capacités financières » et n’a pas su constituer de réserves lors des périodes fastes. Afin de pallier les frais de la galerie (beaucoup de curieux, peu d’acheteurs et pas encore de mouvements spéculatifs), il lui a fallu « vendre de tout » pour vivre : des antiquités toujours, des bijoux artistiques parfois, des livres surtout pour lesquels elle ressentait une véritable passion. « Il fallait revendre vite et à petit prix » pour disposer de quelques liquidités, de sorte que la cote des peintres ne montait pas suffisamment dans sa galerie. D’autre part, en raison de l’exiguïté de sa boutique, Picasso la quitta dès 1904 pour le marchand Clovis Sagot. En cette période héroïque, la vie n’était pas toujours facile à Montmartre ; certains jours de misère, Berthe Weill a partagé son « frichti » avec Raoul Dufy.
« La mère Weill », comme l’appelaient ses peintres, était bourrue, volontiers caustique et pète-sec ; elle-même avouait la sauvagerie de son caractère : « tout mon aspect repousse ». Les relations commerciales n’en ont pas toujours été facilitées ! Elle avait cependant d’exceptionnelles qualités de cœur et de dévouement ; jamais elle n’a profité de la détresse d’un artiste. Bien au contraire, elle en a aidé plus d’un par des achats opportuns, des expositions gratuites alors qu’elle-même se trouvait dans la gêne. Jamais non plus elle n’a abusé de la naïveté d’un vendeur. Durant la guerre de 1914-1918, pour ne pas porter préjudice aux artistes français mobilisés, elle a refusé d’exposer des peintres de nations non-belligérantes. D’une honnêteté scrupuleuse, rare en ce milieu des marchands d’art de Montmartre, elle avait aussi une haute idée de son métier. Elle fustigeait les marchands qui asservissaient un peintre en s’assurant l’exclusivité de sa production et ceux qui organisaient des ventes fictives à Drouot afin de gonfler artificiellement les cotes.
À Montmartre, Berthe Weill a tenu un rôle d’animateur culturel. Elle présentait une exposition de cinq peintres tous les mois ; une autre annuelle, à thème. Elle organisait des soirées littéraires ; Appollinaire, Blaise Cendrars y ont participé. En 1921, pour la centième exposition de la galerie, elle a imaginé « une petite revue des peintres » sous forme de Guignol, avec un programme humoristique. Le succès a été « extraordinaire » ! En novembre 1923, elle publia le premier bulletin annuel de la galerie (il y en eut cinq) ; elle y contribuait par ses poèmes. Lors des « noces d’argent » de la galerie en 1926, elle a fait avec lucidité le bilan de ses vingt-cinq années d’activité : « tirer les marrons du feu, voilà mon rôle ». Elle ferma boutique en 1939, après avoir fait éditer en 1933 un précieux livre de souvenirs, « Pan ! … dans l’œil … », préfacé par Paul Reboux.
Pour son instinctive compréhension de la peinture de son époque, la sûreté de son jugement, ses qualités imaginatives, son talent d’animation et sa convivialité, « la mère Weill » a été un personnage central à Montmartre, « pleine de fougue, d’élan, de vitalité […] ; toute sa vie, elle a donné un extraordinaire exemple de désintéressement, […] de respect […] pour tous ceux en qui elle devinait des mérites. »
Vivant très misérablement rue Saint-Dominique, Berthe Weill, restée à Paris durant l’Occupation, a réussi à échapper aux persécutions raciales. Lorsqu’on est venu procéder à son arrestation dans son minuscule et sombre logement, elle se serait dressée de toute sa petite taille, vociférant de telle sorte qu’elle aurait donné l’impression de pouvoir brandir la malédiction. Elle n’a pas été arrêtée ! À l’instigation de la Société des amateurs d’art et des collectionneurs, une vente publique de « ses » peintres eut lieu le 12 décembre 1946 à Paris. Quatre-vingt œuvres, essentiellement des tableaux, ont été offerts en reconnaissance des efforts désintéressées qui avaient aidé leurs débuts, sans compter quelques autographes et catalogues. Ces dons substantiels de plusieurs des peintres les plus renommés ont permis de réunir environ quatre millions de francs de l’époque, mettant ses dernières années à l’abri du besoin. Berthe Weill s’était retirée dans une maison de retraite à L’Isle-Adam, en banlieue parisienne. Elle est décédée, impotente et presque aveugle, à l’âge de 85 ans. Elle était chevalier de la Légion d’honneur depuis 1948. On connaît plusieurs portraits d’elle : par G. Capon, E. Charmy, E. Goerg, L. Mahélin, P. Picasso, S. Valladon…
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ŒUVRES
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Pan… dans l’œil ou trente ans dans les coulisses de la peinture contemporaine, 1900-1930, préface de Paul Reboux, illustrations de Picasso, Raoul Dufy, Pascin, Paris, 1933.
SOURCES
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Bibliothèque d’art et d’archéologie (Fondation Jacques Doucet), Autographes 734/Aut. carton 95, 15 lettres d’artistes à Berthe Weill, lettre de Berthe Weill ; Catalogue de la vente aux enchères publiques de tableaux modernes au bénéfice de Melle Berthe Weill ; Jean-Paul Crespelle, Montparnasse vivant, Paris, 1962 ; Brigitte Haus, « Les artistes juifs de l’École de Paris ou la conquête de la liberté », Archives Juives, 31/2, 2e semestre 1998, pp. 42-60 ; René Huygue, Jean Rudel, L’Art et le monde moderne, t. 1, 1880-1920, Paris, Larousse, 1970 ; Dominique Jarrassé, « De l’art judaïque à l’art juif. Linéaments d’une historiographie de l’art juif en France », Archives Juives, 31/2, 2e semestre 1998, pp. 15-28 ; Rosy-Yaël Morali, « Camille Pissaro, artiste juif ? », Archives Juives, 14, 1978, pp. 12-15 ; Ambroise Vollard, Souvenirs d’un marchand de tableaux, Paris, Club des Libraires de France, 1957 ; témoignages de Frédéric Lévy, Marcelle Lévy (le peintre Marvy), Pierre Lévy, de Valenciennes (Nord).