2002
Archives juives
Éditorial
André Kaspi
Archives juives propose à ses lecteurs un dossier important et passionnant. Les Juifs sont entrés dans la communauté française en 1790 et 1791. Napoléon Ier a mis sur pied une architecture consistoriale qui assure au culte israélite l’égalité vis à vis de l’État avec les autres cultes. Désormais, la voie de l’intégration est largement ouverte. Débouchera-t-elle sur l’assimilation totale ? En un mot, puisque les Juifs sont devenus des israélites, ne devraient-ils pas aller jusqu’au bout du chemin, renoncer à leur identité religieuse pour adopter la religion dominante et se fondre dans la masse des catholiques ? Sans doute la question est-elle posée avec une brutalité qu’évitaient les hommes et les femmes du XIXe siècle et plus encore celles et ceux du XXe siècle. Mais, discrète, persistante, elle reste présente.
Toutefois, quels que soient les motifs qui l’inspirent, la conversion ressemble à un arrachement. C’est le rejet volontaire du passé, l’entrée dans une nouvelle communauté, l’adoption d’une autre histoire. Elle peut signifier le retour à la religion de la part de ceux qui n’ont reçu aucune instruction religieuse et découvrent soudain leurs aspirations spirituelles. Elle peut aussi résulter d’une contrainte, physique ou morale. Elle demeure, malgré tout, le danger majeur qui menace toute minorité, même s’il arrive que des catholiques ou des protestants se convertissent au judaïsme ou s’en rapprochent. Toute minorité craint de disparaître. La conversion est une disparition « douce ». Elle n’en est pas moins redoutable, surtout lorsque des personnalités déterminées, des institutions puissantes s’emploient à convertir. Le judaïsme français a connu sa période de doutes, traversé la mer des périls, vécu des crises profondes ou superficielles.
Nous sommes conscients qu’en traitant de cette délicate question, nous heurterons des sensibilités, nous ne parviendrons pas à épuiser le sujet et nous échouerons à retranscrire des réalités complexes, souvent individuelles, toujours difficilement saisissables. Mais le jeu en vaut la chandelle. L’histoire que nous proposons n’est pas définitive. Elle ne vise certainement pas à imposer des conclusions auxquelles il serait interdit de toucher. Tout au contraire. Comme dans les numéros antérieurs, nous souhaitons stimuler la recherche. C’est pourquoi nous ne limitons pas nos efforts au dossier. Nous publions aussi une étude sur les étudiants, les savants et les ingénieurs juifs d’origine russe, une analyse de la spiritualité et de la musique dans la vie communautaire de la campagne alsacienne. Nos rubriques habituelles complètent le numéro. Je tiens, à ce propos, à souligner que notre dictionnaire progresse à grands pas. Les notices biographiques sont maintenant nombreuses. D’autres attendent d’être soumises aux lecteurs. Il sera temps, dans les prochains mois, d’envisager de les rassembler dans un volume. Ce sera, à n’en pas douter, l’un des apports majeurs des Archives juives.