Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694129
144 pages

p. 145 à 148
doi: en cours

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Dictionnaire

Volume 35 2002/2

2002 Archives juives Dictionnaire

Paul Haguenauer, grand rabbin

(Bergheim, Haut-Rhin, 11 janvier 1871 – Auschwitz, avril 1944)

Françoise Job Françoise JOB, docteur en histoire, est l’auteur, entre autres ouvrages, de Gustave Nordon (1877-1944), Presses universitaires de Nancy, 1992, et de Racisme et répression sous Vichy. Le camp d’internement d’Écrouves, Éditions Messene/CDJC, 1996.
Né dans une famille implantée de longue date à Bergheim, fils aîné du second mariage de Benjamin Haguenauer, tantôt courtier ou brocanteur, tantôt boucher ou cultivateur, avec Rosalie Neumann d’Odratzheim, il est le dixième d’une nombreuse fratrie (9 demi-frères ou sœurs et 3 frères ou sœurs vivants). Il est cousin du rabbin Abraham Meyer.
Né au lendemain immédiat de la défaite de 1870, il use du droit d’opter pour la nationalité française accordé par traité aux jeunes Alsaciens nés peu après l’annexion - quitte à être interdits de séjour en Alsace annexée. Il fait ainsi déjà montre de son patriotisme français et se rend donc à Paris en 1889, année de la mort de son père et année de ses dix-huit ans, afin d’y faire ses études rabbiniques au Séminaire. Il obtient en 1895 le diplôme de deuxième degré rabbinique. Encore élève, il assume des missions rabbiniques, particulièrement à Roubaix en 1893 et 1895.
Candidat malheureux en 1896 aux postes de Vesoul et d’Alger, il est nommé rabbin à Remiremont par arrêté du 29 septembre 1897 ; au cours de ce ministère, et donc en pleine affaire Dreyfus, il est la cible d’accusations totalement mensongères (il aurait attaqué l’armée française) de la part de la feuille antisémite La Libre parole dans son numéro du 25 janvier 1898, accusations dont il est lavé à la suite d’une enquête de police. Candidat à Dijon en 1900, c’est à Constantine qu’il est nommé grand rabbin le 10 octobre 1901. Il s’y installe en pleine agitation antisémite ; le courage dont il fait preuve alors dans la défense de l’ordre public et de sa communauté – entre autres quand il s’interpose dans une bagarre entre Juifs et musulmans - lui valent de recevoir de la République la Médaille d’argent du Courage et du gouvernement tunisien la Croix du Nicham Iftikar. Une permutation avec Moïse Netter entre Constantine et Oran en 1903 échoue par suite de l’opposition du consistoire de Constantine.
En 1907 il est nommé grand rabbin de Besançon. Sa candidature à Lyon en 1908 n’ayant pas eu de suite, il reste à Besançon jusqu’en 1919, après l’interruption de la première guerre mondiale. Nommé aumônier du 17e corps d’armée en 1897, puis d’une ambulance de brigade de la division de Constantine en 1902, il est en effet pendant la Grande Guerre aumônier au 7e puis au 35e corps d’armée ; sa courageuse conduite au front et son dévouement lui valent la Croix de guerre et la Légion d’honneur à titre militaire avec le grade de chevalier (il sera promu officier en 1930).
En délicatesse avec certains de ses confrères, il s’abstient systématiquement à partir de 1913 de participer à l’assemblée annuelle du rabbinat français.
Le 12 septembre 1919, il accède au poste de grand rabbin de Nancy, dont, après une candidature sans succès à Paris en 1926, il assume la charge jusqu’au 2 mars 1944, jour de son arrestation. Interné du 2 au 30 mars 1944 au Centre de séjour surveillé d’Écrouves, puis à Drancy, il part en déportation le 13 avril suivant par le convoi n°71 ; les témoignages divergent et sont impossibles à recouper : est-il mort dans le train de déportation ou a-t-il été gazé à l’arrivée à Auschwitz ? Sa femme, Noémi Lévy, née à Sainte-Marie-aux-Mines en 1876, partage son destin ; il l’avait épousée en 1899 et en avait eu deux fils, Camille, né le 10 février 1900, professeur de lettres, et Robert, né le 7 janvier 1908, comptable.
Érudit, le grand rabbin Paul Haguenauer avait pris l’habitude dès 1893 de publier régulièrement dans la presse israélite. D’un style clair et concis, ses articles, pour nombreux qu’ils soient, ne dépassent pas en général une ou deux pages. L’inspiration en est essentiellement religieuse et morale, souvent dans un but éducatif. Parfois, l’auteur fait revivre un personnage célèbre (Benjamin de Tudèle, Zadoc Kahn) ; les problèmes d’actualité en revanche n’attirent guère son attention, hormis dans un article concernant l’instruction de la jeunesse et dans deux papiers sur le judaïsme d’Orient et la Palestine juive. Gérant, à partir de février 1927 et jusqu’en 1939 inclus, de La Revue juive de Lorraine fondée en janvier 1925, il n’en fait pas sa tribune et n’y écrit pas d’éditorial. Nul doute cependant qu’il soit personnellement responsable du choix des articles, souvent historiques et bien documentés, et des échanges d’idées entre correspondants. Il avait été nommé officier d’académie en 1906 et officier de l’Instruction publique en qualité d’aumônier du lycée de Nancy en 1922.
Profondément patriote, homme de devoir et homme de cœur, homme de caractère aussi, il jouissait à Nancy d’une grande considération. On le savait serviable, charitable, dévoué et chaleureux. Admirateurs et détracteurs – ces derniers nombreux parmi les immigrés d’Europe de l’Est -, s’entendent sur un point : très attaché à sa patrie, il était totalement étranger à la notion supranationale de peuple juif. Il n’appréciait pas les étrangers, s’irritait de leur « jargon boche » (le yiddish) et méprisait ce qui s’écartait du modèle du Français israélite. À son avis, les particularités notoires des Juifs immigrés ne manqueraient pas d’être source d’antisémitisme, lequel, fatalement, retomberait sur les autochtones. Néanmoins, il se faisait un devoir d’honorer de sa présence les manifestations de l’Association cultuelle et culturelle de rite polonais, fondée en 1924, qui n’avait pas de rabbin, et en faisait des comptes-rendus élogieux dans La Revue juive de Lorraine.
Lorsque les forces d’occupation allemandes entrèrent à Nancy, le 16 juin 1940, le grand rabbin Haguenauer resta à son poste, alors que les deux tiers de ses coreligionnaires nancéiens avaient fui, plus ou moins tardivement, en zone non occupée. Il mit à l’abri les objets du culte et une partie de l’ameublement de la synagogue. Il fit preuve du même sang-froid que jadis à Constantine. Il maintint le culte et l’enseignement religieux, se dépensa pour venir en aide à ses coreligionnaires et s’acharna à faire fonctionner, dans les circonstances les plus difficiles, l’hospice de vieillards israélites de Nancy, bondé par suite de l’arrivée de réfugiés d’Alsace-Lorraine expulsés à partir de septembre 1940. En 1942, refusant pour lui-même la délégation régionale de l’UGIF, il la fit confier à Gustave Nordon qu’il aida dans son œuvre caritative et humanitaire.
Devant l’assertion de la propagande nazie selon laquelle les arrestations puis les rafles de Juifs d’origine étrangère, à Nancy et ailleurs, avaient pour seul but de les renvoyer dans leur pays d’origine, il resta légaliste. Il était persuadé qu’un Français israélite respectueux des ordonnances restrictives du statut des Juifs ne risquait ni l’arrestation ni l’internement. Partisan inconditionnel de l’ordre établi avec toutes ses conséquences en cette période dramatique, il fulminait contre ceux de ses coreligionnaires qui enfreignaient les interdits jusqu’à les qualifier de « délinquants », et jugeait que leur internement à Écrouves ne méritait pas de pitié. Il estimait pouvoir garder des « relations correctes » avec les autorités allemandes : « un peu de prudence et de force de caractère […] conjureraient le mal ». L’évolution tragique de la situation entre 1942 et 1944, la multiplication et la systématisation des arrestations ne firent pas évoluer ses convictions, cependant que son ascendant, sa forte personnalité, amenaient nombre de ses coreligionnaires, de plus en plus inquiets, à l’interroger sur l’opportunité de fuir la zone occupée ; il les en dissuadait. Beaucoup de Juifs nancéiens ont payé de leur vie leur confiance aveugle en son opinion.
C’est seulement au moment de son arrestation, lors de la rafle générale du 2 mars 1944, et de son internement à Écrouves qu’il comprit qu’en réalité « un grand malheur » s’abattait sur les Juifs. Son comportement fit montre dès lors de plus de lucidité et de réalisme. Des témoins l’ont vu à Drancy, assis par terre, pitoyable mais entouré de fidèles. Il avait refusé une proposition d’évasion d’Écrouves : « Un berger ne quitte pas son troupeau ». Cette phrase, maintes fois répétée, a fabriqué son aura.
Paul Haguenauer a incarné, jusqu’à l’extrême, la mentalité d’une certaine époque et d’un certain judaïsme français.
À Nancy, la rue de l’Équitation, proche de la synagogue, a été débaptisée pour prendre le nom du grand rabbin Haguenauer le 19 septembre 1948.
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ŒUVRES

·  Nombreux articles dans les Archives israélites à partir de 1897, dans l’Annuaire des Archives israélites à partir de 1913, dans les Cahiers de l’Alliance israélite de France.

SOURCES

·  Archives nationales F19/11060 et 11068 ; Archives du Consistoire Icc 39 (4), consistoire de Constantine 1896-1905 ; Archives privées, correspondances, témoignages oraux ; Jean-Louis Kleindist, Les Familles juives à Bergheim et à Ribeauvillé, t. 2, Ribeauvillé (Cercle de recherches historiques de Ribeauvillé et environs), février 1997, p. 175 ; Françoise Job, Les Juifs de Nancy du XIIe au XXe siècle, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1991 ; id., Gustave Nordon (1877-1944), Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1992, p. III ; id., Racisme et répression sous Vichy. Le camp d’internement d’Écrouves, Paris, Éditions Messene/CDJC, 1996, pp. 195 et 226 ; id., « Les Juifs de Nancy pendant la guerre de 1939-1945 », Archives juives 27/2, 2e semestre 1994, pp. 78-88 ; Mémorial en souvenir de nos rabbins et ministres-officiants victimes de la barbarie nazie, Paris, J. Jacobs, 1947, p. 20 ; Archives israélites 54, 1893, p. 310. 56, 1895, p. 319. 57, 1896, p. 135. 58, 1897, p. 190. 64, 1903, p. 391. 69, 1908, p. 187. 77, 1916, p. 130. 83, 1922, p. 147. 85, 1924, p. 111 ; L’Univers israélite 49, 1893, p. 23. 51/1, 1895, p. 37. 56/1, 1900, p. 472. 59/1, 1903, p. 91. 61/1, 1906, p. 638. 63/2, 1908, p. 184. 71/2, 1916, p. 605. 72/2, 1917, p. 610. 76/1, 1920, p. 103. 77/2, 1922, p. 583.
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