2002
Archives juives
Lectures
Lectures
• Rita Hermon-Belot, L’abbé Grégoire. La politique et la vérité, préface de Mona Ozouf, Paris, Seuil, 2000, 506 p., bibliographie, index des noms de personnes, 24,39 €
Rita Hermon-Belot, L’abbé Grégoire. La politique et la vérité, préface de Mona Ozouf, Paris, Seuil, 2000, 506 p., bibliographie, index des noms de personnes, 24,39 €
Cette biographie intellectuelle de l’un des personnages les plus controversés, parce que superficiellement ou partiellement étudié, de l’époque révolutionnaire, renommé dans l’histoire des Juifs de France comme un actif artisan de leur Émancipation, offre une lecture salubre à recommander à tous ceux qui ne voient en Grégoire que cet artisan, non sans narcissisme. L’auteur s’appuie sur une connaissance solide et fine des mouvements successifs de la vague révolutionnaire et de ses acteurs pour présenter dans leur ordre chronologique et analyser les avatars successifs de Grégoire, complexes – et contradictoires à nos yeux modernes : catholique des Lumières, curé de la campagne lorraine, révolutionnaire profondément religieux, évêque constitutionnel dans la lignée gallicane, républicain à tous crins, montagnard décidé, antiterroriste, thermidorien actif, retraité par force affirmant de plus en plus son jansénisme... avant tout catholique et républicain. Ainsi se trouve remis en perspective dans la longue durée le combat de Grégoire en faveur de l’Émancipation, épisode de circonstance dans une vaste entreprise humaniste et spirituelle ; c’est la dimension spirituelle du judaïsme qui interpelle Grégoire bien plus encore que les tristes conditions de vie qu’il avait constatées en Lorraine. Mais bien loin de l’humanisme individualiste d’un Clermont-Tonnerre (« il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus »), il s’est agi pour Grégoire d’articuler dans une perspective politique réaliste la place de l’État et celle des cultes, au premier rang desquels bien sûr le culte catholique, également, en attendant leur conversion finale, les cultes des « frères errants », protestants, juifs, anabaptistes... En ce sens, il allait déjà dans la droite ligne de l’organisation consistoriale napoléonienne et manifestait les prémisses d’une pensée moderne qui remet la communauté au centre du judaïsme français
Monique Lévy
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Laurent Joly, Vallat. Du nationalisme chrétien à l’antisémitisme d’État, 1891-1972, Préface de Philippe Burrin, Paris, Grasset, 2001, 446 p., 21,80 €
Quoi de neuf sur Xavier Vallat ? Fidèle de Pétain, Vallat fut secrétaire général aux Anciens Combattants de juillet 1940 à mars 1941, puis commissaire général aux Questions Juives de mars 1941 à mai 1942. Mutilé de la Grande Guerre, élu député dès 1919 à l’âge de 28 ans, il s’illustra tout particulièrement à la Chambre, le 6 juin 1936, quand il déclara face à Léon Blum : « Votre arrivée au pouvoir, Monsieur le président du Conseil, est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif. » Il critiqua le premier statut des Juifs, celui du 3 octobre 1940, qu’il jugeait trop imprécis, et fit adopter le deuxième, celui du 2 juin 1941. Bref, on pensait savoir l’essentiel sur cet « anti-juif » militant. Laurent Joly démontre, preuves à l’appui, qu’il restait encore beaucoup à découvrir.
Cette biographie est aussi complète que possible. Elle innove sur trois points. Laurent Joly reconstitue le milieu dans lequel Vallat fut élevé, la force du nationalisme et de la xénophobie, de l’antijudaïsme chez bon nombre de catholiques qui font des Juifs « le peuple déicide » et les champions d’un capitalisme financier sans scrupules ni limites. Leur ralliement à la République reste superficiel. À mesure que les années passent, c’est le communisme qui devient l’ennemi principal, celui qui met en péril les fondements mêmes de la nation. Dans ce monde bouleversé qu’ils ne comprennent plus, ils sont convaincus que les Juifs sont inassimilables. La France doit s’en débarrasser, les exclure. Ils ne vont pas jusqu’à souhaiter leur extermination.
Avec l’accession au pouvoir de Pétain, tout devient possible. Vallat est alors l’un des théoriciens de l’antisémitisme d’Ètat. Joly nous rappelle qu’à la réflexion, le deuxième statut ne satisfaisait pas le commissaire général. Il élabora avec ses adjoints un troisième statut, plus rigoureux, qui ne reposait pas sur la race ou la religion, mais sur les traditions juives. Il n’eut pas le temps de le faire adopter, puisque les Allemands, estimant que Vallat était trop tiède à l’égard de la persécution, obtinrent son renvoi. Pourtant, Vallat qui tire gloire de sa détestation des « Boches » reste au gouvernement. Il apporte son concours à Pierre Laval. Lorsque Philippe Henriot est assassiné le 28 juin 1944, il lui succède et prononce à la radio de violentes diatribes contre les Alliés, contre la Résistance, contre les Juifs. II soutient avec éloquence la collaboration avec l’Allemagne nazie.
Le troisième Vallat surgit dans les années cinquante et soixante. Après quelques années de prison, il entre en journalisme. Il publie articles et éditoriaux notamment dans Aspects de la France, le successeur de l’Action française, milite pour un retour à la monarchie, continue en expert à combattre l’influence juive en France et soutient en 1967 la cause d’Israël. Il est alors le pape de l’extrême droite, le survivant d’une époque dont certains expriment la nostalgie. Il fait partie de la cohorte d’anciens de Vichy qui ont transmis l’héritage aux générations suivantes. Laurent Joly ouvre ainsi une piste que les historiens feraient bien de creuser. Autant dire que l’ouvrage ne laissera pas indifférent.
André Kaspi
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Le Choix des X. L’École polytechnique et les polytechniciens, 1939-1945, collectif sous la direction de Marc Olivier Baruch et Vincent Guigueno, Paris Fayard, 2000, 343 p., illustrations, index des noms de personnes, 150 francs
Chacune des trois parties de cet ouvrage, « Élites occupées », « Élites engagées », « Mémoire polytechnicienne des années noires », offre, à côté de contributions d’historiens, des documents et des témoignages. Les parcours des élèves et anciens élèves de l’école de l’époque de l’Occupation furent divers, fruit d’un choix individuel plus que d’éventuels déterminismes dus à la formation polytechnicienne. Nos lecteurs pourront grâce à ce livre replacer dans une optique plus générale l’article de Bernard Lévi sur « La condition des élèves juifs de l’École polytechnique sous l’Occupation » paru dans Archives juives 32/1, 1er semestre 1999. Cet article s’appuyait essentiellement sur des textes réglementaires, alors que Bernard Lévi donne dans cet ouvrage son témoignage personnel d’ancien élève passé à la Résistance, aujourd’hui principal animateur de l’association X Résistance.
M. L.
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Claude Vigée, La Lune d’hiver. Récit – Journal – Essai, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque d’études juives » sous la direction de Daniel Tollet, « Série Littérature » sous la direction de Catherine Coquio, 2002, 406 p.
Paru pour la première fois en 1970, ce récit autobiographique de Claude Vigée, « écrivain juif de langue française », était devenu introuvable. C’est dire s’il faut être reconnaissant à Daniel Tollet et Catherine Coquio de cette belle réédition entièrement revue par l’auteur, et augmentée, à sa demande, d’un inédit d’Arnold Mandel.
En vérité seuls les textes de la première partie, « La salle d’attente », relève totalement de l’écriture autobiographique, genre auquel l’écrivain ne s’est livré pas sans réticences, comme le rappelle le professeur Chiantaretto dans son introduction, « L’écriture de soi chez Claude Vigée ». Si le propos couvre la période allant de la seconde guerre mondiale à la guerre des Six jours, seules les années 1939-1942 constituent un témoignage au sens historique du terme. Ce qui ne retire rien, évidemment, aux autres pages, les plus nombreuses, où l’écriture de soi se déploie sur d’autres registres, à coup sûr plus essentiels pour l’auteur : peinture d’états d’âme – solitude et vacuité cafardeuse de l’exil américain de décembre 1942 à la fin des années cinquante, plénitude trouvée ensuite en Israël –, réflexions sur l’art et la condition de poète, et tout particulièrement de poète alsacien, sur le multilinguisme – on retient en particulier sa défense et illustration du parler alsacien.
Reste que les passionnés d’histoire s’attacheront surtout à son récit des années 1939-1942, d’autant qu’y sont insérés des extraits du journal intime de l’auteur et qu’il renvoie à plusieurs documents publiés en annexe : l’ultime et merveilleux été 1939 sur la côte normande, la déclaration de guerre et les quelques mois nettement moins insouciants passés à l’université de Caen, la déchirure de la débâcle et de l’exode de mai-juin 1940, et surtout celle, irrémédiable du statut des Juifs d’octobre 1940. Traumatisme fondateur qui rend Claude Vigée, jeune Juif d’Alsace pouvant se targuer de cinq générations d’ascendants français, résolument sioniste, l’Émancipation et l’assimilation étant considérés désormais par lui comme des leurres auxquels il n’est plus question de se laisser prendre. Dés lors, un lien majeur avec la France est coupé. Échoué à Pau, puis à Toulouse, Claude Vigée, apprenti poète et carabin, entre en résistance juive aux côtés d’Arnold Mandel, du couple Knout et d’Abraham Polonski dans la Main Forte, société secrète d’inspiration sioniste-révisionniste et noyau de l’Armée juive, avant de réussir à gagner – non sans mal – les États-Unis en décembre 1942.
Ces pages comptent pour la connaissance de l’histoire de ce groupe toulousain qui illustra la Résistance juive sous l’Occupation ; leur intérêt est encore renforcé par la publication du « Testament juif » d’Arnold Mandel, texte d’une amertume désespérée rédigé à Toulouse en 1942, que Vigée, qui l’emporta aux États-Unis, ne put à l’époque faire publier. Plus globalement, l’itinéraire singulier de Claude Vigée, passé de l’assimilation au sionisme via la cassure de Vichy et de la Shoah, contribue à éclairer celui de ces quelques centaines de Juifs français « montés » en Israël après la guerre, la confiance envers la patrie de l’Émancipation définitivement ruinée, et pourtant encore attachés à elle par bien des fils, en particulier celui de sa langue.
Catherine Nicault
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