2002
Archives juives
Dossier : Transmettre l’identité après l’émancipation
L’école consistoriale élémentaire de Paris, 1819-1833. La « Régénération » à l’œuvre
Monique Nahon
Monique NAHON est formatrice de travailleurs sociaux. Elle prépare à l’EHESS, sous la direction de Jean Baubérot, une thèse de doctorat sur l’école élémentaire consistoriale de Paris.
The creation of the consistorial school in Paris is part of the whole planning to regenerate the poor Jews which was ordered by the Napoleon Empire and supported by the prominent Jews of Paris in order to make their mise-rable coreligionists become French citizens of israelite religion more rapidly. These projects were started as early as 1812, and the school for boys opens in 1819, that for girls in 1822. From the start, they adhere to the method of mutual teaching, which was then popular, and they offer a free and original educational program : a gene-ral teaching centered on the knowledge of the French language and a basic jewish religious education ; this is a way to learn the Hebraic language and thus to foster a specificity going beyond the sole religion. Because of various hardnesses, the city of Paris was impelled to take charge of these schools as early as 1833.
Documents ACIP Série FF1 (1819-1820)
Dès 1791, l’accession des Juifs au statut de citoyen actif se double de l’obligation de « remplir les devoirs qui [leur] sont imposés ». Comme l’exprime bien Berr Isaac Berr, les jeunes Juifs seront en état d’« obtenir l’estime de [leurs] concitoyens pour occuper [une] des places où [ils pourront] signaler le patriotisme qui couve dans [leur] cœur
[1] » lorsqu’ils auront reçu une instruction appropriée. Sous-entendu le fait que les enfants de familles juives aisées étaient à même de recevoir cette instruction de précepteurs privés, le ton était donné, les rôles étaient distribués : les classes pauvres devaient mériter leur émancipation, se « régénérer » selon le vocable de l’époque, les notables ayant pour mission de les guider sur cette voie ; et leur régénération passait par la réforme des écoles de l’avis de ces mêmes notables, en particulier aux yeux d’un Berr Isaac Berr, fervent admirateur de Moïse Mendelssohn et influencé par l’expérience scolaire de la
Jüdische Freischule ouverte à Berlin en 1778
[2]. Les décrets napoléoniens de 1808 ne feront qu’en préciser le cadre en mettant en place les consistoires et en les dotant de missions d’ordre et de police. L’article 7 des décisions du Grand Sanhédrin, dont Berr Isaac Berr et son fils Michel Berr ont été membres, ordonne en effet :
« … de rechercher et d’adopter les moyens les plus propres à inspirer à la jeunesse l’amour du travail, et à la diriger vers l’exercice des arts et métiers ainsi que des professions libérales, attendu que ce louable exercice est conforme à notre sainte religion, favorable aux bonnes mœurs, essentiellement utile à la patrie, qui ne sauraient voir dans les hommes désœuvrés et sans état que de dangereux citoyens [3] ».
Remarquons que le Grand Sanhédrin maintient l’équilibre entre les aspects profane et religieux de la formation de la jeunesse, et se préoccupe vivement de la prévention des déviances.
Malgré le poids de la religion catholique dans la société française
[4], le Code civil montre une véritable laïcité dans son fondement, et un certain nombre de dispositions qui conduiront à ce que Jean Baubérot nomme « le premier seuil de laïcisation
[5] ». L’institution scolaire, entre autres, s’autonomise dans le cadre d’un processus de prédominance de l’État-Nation ; du moins dans l’enseignement secondaire et supérieur, car l’enseignement primaire, resté jusqu’au début des années 1880 entre les mains de l’Église, est imprégné par la religion qui véhicule sa morale et ses valeurs de façon plus ou moins impérative.
Voici donc le cadre dans lequel le consistoire de Paris va élaborer son projet d’école élémentaire pour les enfants des classes juives pauvres de Paris, groupe en pleine expansion démographique et dépourvu de structures éducatives traditionnelles en raison de la quasi-clandestinité à laquelle il était astreint avant la Révolution.
La première trace du projet apparaît dans la copie, conservée dans les archives du Consistoire, d’une lettre en date du 4 janvier 1812 écrite par le ministre des Cultes, le comte Bigot de Préameneu, au Consistoire central
[6] ; cette lettre répondait sans doute à une demande de création d’école. En voici quelques extraits qui expriment le point de vue officiel sur le rôle de la religion à l’école élémentaire :
« Ce qui tient à l’instruction générale et ce qui concerne en particulier celle d’une classe d’enfants qu’il s’agit en quelque sorte de régénérer mérite de fixer l’attention du Gouvernement.
Votre demande a été examinée avec beaucoup d’intérêt sous divers rapports.
Et d’abord quant aux écoles d’instruction générale, il faut considérer que dans les autres cultes, les écoles primaires sont, pour la classe pauvre, des établissements de religion et de charité. Les curés et les pasteurs forment et entretiennent des Écoles. Dans plusieurs villes, les bureaux de bienfaisance tiennent aussi des écoles communes à tous les cultes, sauf l’enseignement de la religion, que le Curé fait séparément aux enfants de son culte.
Ce que les Israélites peuvent demander, c’est de participer à cet ordre général ; ainsi leurs enfants ne doivent point être exclus des écoles ouvertes par les bureaux de bienfaisance ; mais si à défaut de ces écoles, ou par des considérations relatives au culte, ils craignent d’envoyer leurs enfants à ces écoles, ils doivent faire comme les curés catholiques et les pasteurs protestants. C’est aux rabbins à donner aux enfants la première instruction dont la base est la religion ; ils n’éprouveront aucune opposition de la part de l’Université. Peut-être auriez-vous, Messieurs, à craindre davantage de la part de ceux des rabbins qui prétendraient que, chargés d’enseigner par l’art. 21 du décret du 10 décembre 1806, ils sont les interprètes des Écritures sans être assujettis aux peines qu’entraîne l’instruction dans une école primaire. Ce serait une opinion aussi fausse que dangereuse. Vous devez, et je vous en donne l’ordre exprès, leur transmettre des instructions qui les rappellent aux vrais principes en même temps qu’elles leur donneront connaissance des instructions du Gouvernement. L’obligation d’enseigner la religion serait bien loin de remplir son but si elle se bornait à de simples interprétations ou explications des Livres saints. Quelle serait donc l’utilité du ministère du rabbin si la connaissance de ces livres n’était pas répandue par la première instruction ? ils ne la doivent pas moins que les pasteurs dans les autres cultes ; cette fonction est une de celles qui entrent en considération dans leur traitement ; ils doivent comme tous les pasteurs ouvrir des écoles de religion pour leurs fidèles dans leurs synagogues, ils doivent s’occuper essentiellement de procurer au surplus, soit par eux-mêmes, soit par des maîtres auxquels la charité de leurs fidèles ferait un sort, soit enfin par les écoles publiques, l’instruction nécessaire à toutes les classes, la lecture, l’écriture et les éléments de calcul… ».
On voit que les portes des écoles publiques sont ouvertes aux écoliers juifs, mais si les parents juifs refusent – pour des raisons non précisées, certainement la crainte du prosélytisme catholique – d’envoyer leurs enfants dans les écoles des bureaux de bienfaisance, ils ont la possibilité d’ouvrir leurs propres écoles. Dans celles-ci néanmoins, les rabbins sont tenus d’enseigner les textes religieux de base, à l’exclusion de tout commentaire. La méfiance du ministre à l’égard de l’enseignement traditionnel rabbinique s’exprime ici sans fard.
Quelques mois plus tard, au cours de sa séance du 11 novembre 1812, le consistoire de Paris, exprime sa satisfaction des positions du ministre des Cultes et ouvre le débat sur le projet de création d’une école primaire pour la classe indigente :
« C’est […] principalement sur l’élévation de la classe infortunée que doivent se porter nos regards et notre tendre sollicitude. Il n’est […] aucun de nous qui n’en sente l’importance, tant sur le rapport de la religion que de la morale. Si nous laissions croître cette intéressante portion de la jeunesse dans l’oisiveté et dans l’ignorance de ses devoirs religieux et moraux, elle finirait indubitablement par s’adonner au vice et à une conduite déréglée. En lui inspirant au contraire, de bonne heure, des principes religieux, en lui donnant une instruction primaire comprenant l’hébreu, le français, l’écriture et le calcul, nous devons espérer d’en faire de bons sujets, capables d’entrer avec succès en apprentissage d’arts et métiers [7] ».
La création de cette école gratuite coûterait environ 4 500 francs qu’il faudrait répartir sur la masse des contribuables du département de la Seine, et ce malgré l’opposition de certains dirigeants consistoriaux qui auraient préféré un financement par souscription volontaire.
C’est donc un projet essentiel qui doit impliquer l’ensemble de la communauté. La responsabilité de l’école, qui serait placée sous la double surveillance du grand rabbin et du comité de secours, incomberait et à l’autorité religieuse et à l’autorité sociale, double tutelle reproduisant assez fidèlement les modèles des autres cultes. Mais l’apprentissage de la langue hébraïque, cité en premier dans le programme d’enseignement, ouvrait sur un processus de formation et de transmission qui allait bien au-delà de l’enseignement d’un catéchisme et nous paraît bien éloigné des instructions officielles : véhicule d’une culture et d’une histoire autant que d’une religion, il visait à sauvegarder, sinon à créer, un sentiment d’appartenance à un groupe minoritaire.
Afin de connaître les besoins de la population juive, le Comité de bienfaisance ouvre en mai 1812 un registre destiné à recevoir les inscriptions des garçons de 6 à 12 ans désireux d’entrer dans la future école primaire israélite : 50 noms sont portés sur le registre accompagnés des professions des parents : 24 chefs de famille sont colporteurs, 6 sont marchands de lunettes, 5 exercent des métiers du culte, 3 sont journaliers, 3 marchandes à la toilette, 1 graveur, 2 boutonniers, 1 instituteur, 5 sans profession
[8].
La création de l’école de garçons, puis de l’école de filles
Les principes étant posés dès 1812, il faut attendre encore sept ans avant que l’école voit le jour : le registre du consistoire de Paris fait état de quinze réunions pendant cet intervalle, sans qu’à aucun moment soit abordée la question de l’école. Pour Robert Anchel, rien ne se fit sous l’Empire par suite de blocages politiques et des résistances internes opposées par les Juifs attachés aux traditions, peu disposés à envoyer leurs enfants suivre un enseignement mixte, sinon totalement profane
[9]. La question scolaire fut relancée après la chute de l’Empire et l’avènement de Louis XVIII, deux événements accueillis avec soulagement par le Consistoire ; sans doute le catholicisme était-il redevenu religion d’État, mais la Charte garantissait la liberté des cultes. L’ordonnance royale du 29 février 1816 concernant l’instruction primaire est le premier texte important uniquement consacré à l’enseignement élémentaire. Tout en veillant à ce que « l’instruction primaire soit fondée sur la religion, le respect pour les lois et l’amour dû au souverain », l’ordonnance engage les communes à créer une école là où il n’y en avait pas
[10], texte rapidement complété par la « Décision relative aux Écoles primaires du culte israélite » du 18 mai 1816 :
« Relativement à deux questions élevées par le Consistoire central des Israélites sur les écoles primaires de ce culte, savoir : 1° si dans les villes où les Juifs sont en grand nombre, leurs Écoles primaires peuvent être surveillées par des Comités organisés conformément à l’ordonnance du 29 février dernier ; 2° si ces Écoles doivent être aux frais des communes.
Sur la première question, la Commission décide qu’il sera répondu affirmativement ; bien entendu, les magistrats désignés par l’ordonnance feront nécessairement partie de ces Comités. Sur la seconde, la Commission décide qu’il sera répondu négativement ».
Une lettre pastorale adressée le 29 avril 1818 par le Consistoire central aux consistoires de province proclame : « Hâtez-vous d’établir des écoles où la jeunesse israélite puisse apprendre ce qu’elle doit à Dieu et à l’État, et où elle soit instruite de la connaissance de ses devoirs religieux, moraux et civils. Ce n’est qu’au moyen d’une bonne instruction qu’on réussit à former des hommes utiles à la société et à eux-mêmes
[11] ». À Metz, communauté appuyée sur une ancienne tradition intellectuelle et où l’instruction élémentaire était dispensée de longue date dans le cadre privé, un projet d’école déjà bien structuré (avec budget, local, et engagement d’un instituteur en la personne de Lion Mayer Lambert, le futur grand rabbin de Metz), donné en exemple à Paris, achoppe sur la question du financement
[12].
La création de l’école parisienne redevient donc d’actualité, mais une commission est nommée le 21 septembre 1818 seulement par le Consistoire. Elle est composée des grands rabbins du Consistoire central Emmanuel Deutz et Abraham de Cologna, et de laïcs : le Dr Friedlander, Olry Terquem et Jacob Rodriguès fils, « chargée de lui présenter les moyens les plus convenables et les plus économiques, à l’effet d’établir à Paris une école primaire pour les jeunes israélites de la capitale suivant le mode d’enseignement mutuel ». Nous reviendrons un peu plus loin sur cette méthode d’enseignement, alors très en vogue.
À partir de cette date, les décisions et les démarches s’accélèrent : une commission chargée de la haute surveillance et de la comptabilité de la future école est nommée par une circulaire du consistoire de Paris du 26 avril 1819, en même temps que sont ratifiées les normes pour le choix d’un local et d’un maître. Les membres en sont Abraham de Cologna, J.M. Hatzfeld, Orly Terquem, Mathis Dalmbert, Julien Lecerf, Baruch Weill, Mayer Picard, David Singer et Alphonse Cerfberr
[13] ; ils se choisissent le 10 mai suivant pour président Abraham de Cologna, pour secrétaire Alphonse Cerfbeer, pour trésorier J. M. Hatzfeld
[14] ; les inspecteurs seront Dalmbert et Picard
[15]. Cependant le consistoire traîne comme le montre le rapport du 12 juillet suivant, que ladite commission lui adresse au lendemain de l’ouverture de l’école et dans lequel elle évoque les retards mis à l’exécution du projet :
«… des circonstances impérieuses ont sans doute enchaîné jusqu’ici l’activité de votre zèle et mis des entraves à l’exécution de vos désirs ; mais aujourd’hui qu’un Roi tolérant, qu’un Roi philosophe, vient au devant de vos souhaits, aujourd’hui que les moyens d’opérer la régénération radicale de nos coreligionnaires sont mis à votre disposition dans des conjonctures et dans une position si avantageuse, l’inertie serait volontaire, inexcusable et vous seriez responsables à la postérité du bien que vous négligeriez de faire. »
La commission avait concentré tous ses efforts sur la recherche d’un local, recherche longue et difficile : il devait se situer dans le quartier où résidaient la majorité des enfants, c’est à dire dans les troisième et quatrième arrondissements actuels. Or, les loyers y étaient élevés, les moyens du Consistoire médiocres, et considérables les résistances des propriétaires qui redoutaient les nuisances occasionnées par la présence de nombreux enfants dans un espace restreint. En attendant de trouver un local convenable, aux normes de l’enseignement mutuel, et pour ne pas retarder l’ouverture de l’établissement, le consistoire mit à sa disposition une salle attenante à la synagogue, 14 rue Neuve-Saint-Laurent. Ce local présentait un certain nombre de défauts, dont celui de « ne pouvoir contenir au-delà de quatre-vingt-quinze élèves
[16] », mais il n’était pas souhaitable de surseoir davantage à l’ouverture de l’école qui fut hébergée pendant quelques semaines au temple des Billettes dirigé par le pasteur Monod
[17]. On avait trouvé aussi un instituteur, David Drach, répondant au profil désiré : fils d’un talmudiste, brillant élève de plusieurs
yeshivot alsaciennes, le préceptorat qu’il a exercé dans une riche famille juive de Ribeauvillé lui a donné une certaine expérience de l’enseignement, profane comme théologique ; il maîtrise aussi bien le grec et le latin que l’hébreu, et est par ailleurs le gendre du grand rabbin Emmanuel Deutz dont il a épousé en 1817 la fille, Sara
[18] ; arrivé à Paris en 1813, il y est devenu secrétaire du Consistoire central. Il se forme rapidement à la nouvelle méthode d’enseignement mutuel et instruit des moniteurs
[19].
L’école est enfin ouverte le 4 juillet 1819, elle accueille environ 80 écoliers. Le 1
er septembre suivant un « Projet d’adresse aux israélites de la capitale » vise à élargir son public en insistant sur la nécessité de « donner aux enfants l’instruction religieuse, base de toute morale », ainsi que sur l’intérêt de la méthode mutuelle, source d’économie « de peine, de temps et de dépenses
[20] », tandis que l’ouverture de l’école est déclarée à la préfecture de la Seine
[21]. La Société pour l’instruction élémentaire, dévolue à la promotion en France de l’enseignement mutuel, accorde sur sa demande au comité de surveillance de l’école reconnaissance, assistance technique et légitimité dans la société française
[22] ; la Société y procède à une inspection et son
Journal d’éducation évoque en termes élogieux le travail accompli à l’école
[23].
Dès le mois d’octobre suivant, l’école est transférée 3 rue des Singes. L’inauguration en est célébrée avec solennité le 13 novembre.
Très rapidement après la mise en marche de l’école élémentaire de garçons une école similaire est créée pour les filles. La création en est évoquée dans le discours du membre du consistoire de Paris, B. Rodriguès, prononcé à l’occasion de la distribution des prix du 31 octobre 1820
[24], avec la constitution d’un comité formé des épouses de notables juifs actifs au sein du consistoire de Paris ou du comité de l’école de garçons : Mesdames B. Rodriguès présidente, Michel Berr vice-présidente, Meyer Laurent secrétaire, Abraham Furtado trésorière. Dans son budget prévisionnel pour 1821, le comité de surveillance de l’école de garçons demande un supplément pour une école mutuelle de filles à créer
[25], et le projet est largement soutenu par Madame Rodriguès dans un discours du 5 novembre 1821
[26] :
« Vous savez pendant combien de siècles les Israélites ont été malheureux, les femmes ne pouvaient être étrangères à l’oppression qui pesait sur les hommes, elles ne peuvent maintenant l’être à leur bonheur et à leur régénération […]. Réunissons tout notre zèle, tous nos efforts pour arracher les pauvres jeunes filles israélites à une oisiveté dont les conséquences sont si dangereuses ; occupons-nous de les rendre propres à devenir de bonnes mères de famille, de leur faire aimer le travail et l’instruction, de leur donner les moyens d’exercer une louable industrie… ».
On aura remarqué le mélange de stéréotypes relatifs à la condition de la femme et d’un réel souci d’égalité. Le comité des dames protectrices nomme une institutrice, Mademoiselle Mayer Marx, qui suit avec succès pendant quatre mois les cours de l’école normale dirigée par Madame Quignon, et l’école s’ouvre le 6 mai 1822 rue de la Croix, n°19, avec un effectif de soixante-cinq élèves âgées de six à quatorze ans qui vont y apprendre les principes de la religion, l’histoire sainte, la langue française, l’hébreu, le calcul, et presque tous les travaux d’aiguille
[27].
Le choix de l’enseignement mutuel
L’enseignement mutuel avait vu le jour en Angleterre où l’industrie connaissait une croissance considérable depuis le XVIIIe siècle. Au début du siècle suivant apparaît le monitorial system, système inventé par le pasteur anglican Andrew Bell (1753-1832) puis développé par le quaker Joseph Lancaster (1778-1838), fondé sur la démultiplication des tâches du maître assisté de moniteurs, ce qui, en termes de rendement, offrait la perspective de pouvoir résoudre le problème de l’instruction populaire. En effet la méthode s’appuie sur l’usage systématique de planches murales et d’ardoises, d’où économie de livres, d’encre, de plumes et de papier, et sur le recours à des moniteurs choisis par le maître parmi les meilleurs élèves, d’où économie de personnel enseignant. Ainsi l’école de Borough Road accueille-t-elle, pour un seul maître, plus de 900 élèves. Les manufacturiers de l’époque virent dans cette méthode un moyen de formation rapide et économique et la possibilité de développer dans la classe ouvrière des habitudes de régularité, d’ordre, de soumission ainsi que des rudiments d’instruction permettant de comprendre les consignes. Les méthodes de Bell et Lancaster se diffusent donc rapidement, relayées par deux associations concurrentes soutenues l’une par l’Église anglicane établie, l’autre par les dissidents.
La méthode est introduite en France par une commission de cinq membres qui avait été chargée par Lazare Carnot, ministre de l’Intérieur pendant les Cent-Jours, de lui donner son avis sur les meilleures méthodes d’enseignement primaire, en application du décret du 27 avril 1815. Trois de ces membres, Edme François Jomard (1779-1862)
[28], Alexandre de Laborde et Charles de Lasteyrie étaient revenus d’Angleterre en 1814 enthousiasmés de leurs visites dans les écoles d’enseignement mutuel. On retrouve Jomard secrétaire de la Société pour l’instruction élémentaire fondée à Paris le 18 juin 1815, et De Laborde et De Lasteyrie, ainsi que le philanthrope catholique Joseph-Marie de Gérando, parmi les rédacteurs des statuts de cette même société. Elle disposait du relais de sociétés locales en province et d’un organe de liaison, le
Journal d’éducation
[29]. Émanation de notables libéraux, en majorité protestants, sensibles aux succès obtenus par de puissantes associations en Hollande et en Angleterre, elle s’appuie sur les sociétés locales d’encouragement à l’agriculture et à l’industrie et, dans certains départements, sur les préfets dont l’action est alors décisive. Son but est d’améliorer la situation matérielle et morale du pays par l’éducation populaire, d’ouvrir à cet effet à Paris des écoles et un institut dit « institution normale » pour la formation des maîtres, et de faire réaliser à ses frais les instruments pédagogiques nécessaires – méthodes, tableaux pédagogiques, livres élémentaires. Michel Berr est l’un des membres de la Société ; il effectue à ce titre une visite de l’école consistoriale le 5 décembre 1819, suivie d’un rapport publié dans le
Journal d’éducation
[30]. Un autre membre de la Société, Nyon, publie à Paris en 1816 un
Manuel pratique ou
Précis de la méthode d’enseignement mutuel pour les nouvelles écoles élémentaires, ouvrage de référence pour les écoles mutuelles.
Entre 1815 et 1820, plus de mille écoles mutuelles s’édifient ainsi en France, pour environ cent cinquante mille élèves (contre 50 000 dans les écoles des Frères) ; en particulier deux écoles élémentaires protestantes inspirées de l’enseignement mutuel s’ouvrent à Paris entre 1812 et 1816, l’une rue des Billettes organisée par l’Église de la Confession d’Augsbourg, l’autre rue du Coq-Saint-Jean par le pasteur E. Delessert. La mode de l’enseignement mutuel, combattue par l’Église catholique, forte d’une méthode concurrente, la méthode simultanée
[31], et méfiante envers une initiative cataloguée comme protestante, ne durera guère plus de dix ans ; là encore, les écoles protestantes, les premières à l’avoir adopté, continueront plus longtemps de le mettre en pratique
[32].
La Société pour l’instruction élémentaire et la méthode d’enseignement mutuel étaient parfaitement connues des milieux juifs comme le montre un article élogieux de
L’Israélite français
[33], qui souligne le rôle des protestants dans sa diffusion :
« … On doit des éloges au zèle et à l’activité des communions protestantes pour répandre et accréditer la nouvelle méthode. Partout des écoles se forment en faveur de le jeunesse protestante.
Nous nous flattons, et ceci n’est pas sans fondement, que la jeunesse israélite ne tardera pas à partager les avantages attachés à cette belle institution ».
Rappelons à ce propos que la toute nouvelle école consistoriale fut hébergée quelque temps en 1819 dans le temple protestant de la rue des Billettes. Par ailleurs, la démocratisation en germe dans la méthode d’enseignement mutuel correspondait bien aux valeurs de solidarité traditionnellement cultivées dans les sociétés d’entraide juives, particulièrement pour l’aide aux étudiants pauvres. Ainsi, dans un « Projet d’adresse aux israélites de la capitale » du comité de surveillance en date du 1
er septembre 1819, passe-t-on de la charité privée, individuelle, «aux carrières plus vastes et non moins glorieuses ouvertes aujourd’hui à la bienfaisance
[34] ». Enfin, la pénurie chronique d’argent dont souffraient les consistoires, obligés d’assurer le traitement des ministres du culte alors que ceux des autres cultes reconnus étaient assurés par l’État, ne pouvait que pousser le consistoire de Paris à adopter la méthode la moins onéreuse.
Règlement intérieur, programme et manuels d’enseignement
Très vite en effet, la commission élabore un « Règlement Intérieur pour les Écoles Primaires gratuites des Israélites de Paris», en soixante-neuf articles regroupés en six chapitres, qu’elle soumet à l’approbation du Consistoire
[35]. Il se réfère explicitement au
Précis de Nyon, avec toutefois l’originalité de faire une place au culte israélite, à l’enseignement de l’hébreu (lecture et écriture, éléments de langue hébraïque, traduction de la Bible) et à l’instruction de la religion juive. Le samedi et les jours de fêtes juives, les enfants seront conduits ensemble et en ordre à la synagogue, et le maître les réunira à l’école pour leur exposer le sommaire des chapitres du
Pentateuque lus pendant l’office ; cette lecture sera suivie d’une instruction religieuse, et naturellement de la prière pour le Roi. Le programme des études prévoit en outre une leçon de lecture hébraïque et de traduction de la Bible de 45 minutes tous les matins et de 40 minutes deux fois par semaine l’après-midi ; la matinée commence à 9 heures par une courte prière et se termine par une prière d’action de grâces, l’après-midi s’ouvre sur une prière d’invocation et se ferme par la prière du soir, suivie naturellement d’une prière pour le Roi et sa famille. Ces prières journalières, dont l’horaire est comparable à celui des écoles de confession chrétienne, sont faites alternativement en hébreu et en français. Notons que, selon le règlement, les élèves, qui doivent rester nus-tête le reste du temps, auront la tête couverte pendant tout le temps dévolu à l’enseignement religieux. La transmission du judaïsme est ainsi clairement établi. Pour le reste, les matières enseignées sont la lecture et l’écriture françaises, le calcul, des éléments de grammaire, le dessin linéaire et quelques notions d’histoire et de géographie. On ne doit parler dans l’école que le français, l’usage de toute langue étrangère étant strictement défendu. On ne nous dit pas si un emblème juif remplace le crucifix des écoles chrétiennes dans les salles de classe, mais « sont placés dans un lieu apparent de l’école le Décalogue, en hébreu et en français, et le buste du Roi ou une gravure de son portrait ».
Le choix des manuels scolaires était particulièrement important à une époque où les livres spécialisés dans l’instruction des écoliers étaient peu nombreux. Ces livres étaient en quelque sorte polyvalents puisqu’ils servaient à la fois à l’apprentissage de la lecture et comme guides de religion, de morale et de civisme. Leur choix, qui exprimait les options idéologiques des notables gestionnaires de l’institution, était fondamental. Le 5 octobre 1820 le Consistoire central stipule après délibération que l’ouvrage de Samuel Cahen, encore manuscrit,
Précis élémentaire d’instruction religieuse et morale pour les jeunes Français israélites
[36], conforme aux articles 4 à 9 des décisions doctrinales du Grand Sanhédrin, « est adopté comme livre élémentaire et classique à l’usage de toutes les écoles israélites du Royaume. Ce manuscrit sera imprimé aux frais du Consistoire central. Un nombre suffisant d’exemplaires sera distribué gratis, pour les élèves pauvres, aux différentes écoles israélites du royaume, établies et à établir ». Dans sa préface, l’auteur souligne la nécessité d’un manuel qui soit à la fois livre de lecture et livre de morale ; il reconnaît que la parfaite connaissance de l’hébreu est indispensable mais fait observer que « les enfants du premier âge, ayant à peine la capacité d’en apprendre les premiers principes, il aurait été inconvenant et même absurde de publier cet ouvrage dans tout autre idiome que la langue nationale, la seule familière aux jeunes élèves ». Un autre ouvrage, de Michel Berr cette fois, paraît largement utilisé, l’
Abrégé de la Bible et choix de morceaux de piété et de morale. À l’usage des israélites de France, en français également ; il est adopté par David Drach à Paris, par les comités des écoles de Metz et de Nancy et par la Société pour l’instruction élémentaire à Paris
[37].
L’Abrégé porte comme sous-titre « par un Israélite Français, Membre de la société et du Conseil d’administration de la société pour l’instruction élémentaire fondée à Paris ». La préface en a été éditée en 1819 « à Paris, chez l’auteur, Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, n°28 ». Il est cité dans la liste de quinze ouvrages approuvés par le comité des livres élémentaires de la Société
[38].
Il faut remarquer également le rôle dévolu à l’école dans la surveillance sanitaire des enfants, admis entre cinq et treize ans sur présentation d’un certificat médical constatant que l’élève a eu la petite vérole ou a été vacciné, et n’est atteint d’aucune maladie contagieuse ; le médecin, Moïse Cahen, doit faire une visite hebdomadaire à l’école et assurer l’exclusion temporaire des enfants contagieux
[39].
Enfin l’article 60 du règlement innove en ouvrant une passerelle avec les milieux du travail : il indique que « le maître visitera avec les moniteurs et les élèves méritants, à des époques déterminées par les inspecteurs de service, le conservatoire des arts et métiers, les manufactures royales et les principaux ateliers de la capitale. »
1819-1823. Succès et problèmes
Dès le 25 mai 1819, l’école reçoit un premier versement du consistoire de 2 000 francs
[40] assorti d’un certain nombre de dons de particuliers
[41], ce qui lui permet de présenter en juillet un début de budget – 2 450 francs de recettes, 897 francs de dépenses (pour l’organisation de l’école, l’achat de livres, de meubles, de papeterie, le salaire d’un copiste et d’un garçon de bureau)
[42]. Suit en septembre un budget prévisionnel de 4 000 francs pour 1820
[43], consacré pour moitié environ à des frais matériels et pour moitié aux appointements de l’instituteur David Drach, du moniteur général, et du garçon ; nous apprenons ainsi que les émoluments de David Drach se montent à 1 500 francs.
Mais très rapidement apparaissent des difficultés de financement, les ressources dégagées par le consistoire, les dons de particuliers et les faibles participations de quelques familles d’élèves ne suffisant pas à assurer le fonctionnement. Dès 1820 le consistoire demande une subvention au ministère de l’Intérieur
[44], et chaque année le comité de surveillance menace de démissionner si les fonds indispensables ne sont pas fournis. Dans l’impossibilité de régler le loyer du local de la rue des Singes (600 francs), il transfère l’école de garçons en octobre 1822 dans le bâtiment de la synagogue de la rue Neuve-Saint-Laurent libéré par l’inauguration de la nouvelle synagogue consistoriale de la rue Notre-Dame-de-Nazareth. Cette situation de pénurie ne cesse qu’en 1833, quand les deux écoles consistoriales, celle de garçons et celle de filles, sont communalisées, c’est à dire prises en charge par la Ville de Paris.
Quant aux résultats scolaires, ils paraissent quasiment miraculeux au bout de quelques semaines de fonctionnement
[45]. Les progrès des élèves sont étroitement suivis par le comité de surveillance qui reçoit tous les mois du directeur un état de présence des élèves ainsi que le tableau de leur « ascension », c’est à dire de leur passage dans les classes plus avancées.
« Telle est l’excellence de la nouvelle méthode d’enseignement que déjà on peut signaler les progrès des élèves. Des enfants arrivés sans les moindres notions préliminaires en aucun genre de connaissances, n’ont fait pour ainsi dire que traverser les classes inférieures pour monter aux plus élevées. Parmi ces derniers nous citons avec plaisir le jeune Bernard qui, dans le court espace d’un mois, a passé de l’alphabet à la septième classe d’écriture et à la huitième de lecture. […] Les enfants qui se sont le plus distingués appartiennent à la classe la plus indigente de nos coreligionnaires, heureux présage des avantages que retireront un jour de l’instruction ceux qui paraissaient voués pour toujours à la misère et à l’abjection.
Le moral de nos élèves a acquis également une amélioration sensible, […] nous en avons un exemple frappant dans la conduite des jeunes Salomon Mayer et Baccarat ; ces enfants, après avoir donné à leur entrée dans l’école l’exemple de l’insubordination, soit en résistant aux ordres de leur maître, soit en frappant les moniteurs, se distinguent aujourd’hui par leur application et par une conduite irréprochable. Le jeune Salomon pousse même l’ardeur pour le travail jusqu’à mettre à profit les heures de récréation en les employant à se perfectionner dans la lecture et dans l’écriture. Ce changement est dû autant à l’émulation qui règne dans l’école qu’aux soins infatigables de l’instituteur… ».
Même son de cloche chez les filles
[46]. Optimisme exagéré sans doute, l’absentéisme exerçant autant de ravages dans les écoles juives que dans les écoles chrétiennes de l’époque
[47]. Certains parents, réduits « au plus affreux dénuement […] envoient leurs enfants colporter des marchandises dans les lieux publics dans l’espoir d’en tirer quelques profits qu’ils préfèrent aux avantages de l’instruction
[48] ». Le comité de l’école demande au consistoire de Paris, auquel le Comité de bienfaisance était très lié, de supprimer à ces parents tout secours et en particulier les distributions de pains azymes pour les fêtes de la Pâque. Et de citer l’exemple des bureaux de bienfaisance municipaux qui « exigent que leurs pauvres envoient leurs enfants aux écoles primaires, et même le bureau du 7
e arrondissement a soin de s’informer, avant d’accorder des secours aux pauvres israélites, s’ils envoient leurs enfants à notre école
[49] ». N’oublions pas cependant que l’aspiration de la jeunesse juive à s’élever dans la société civile par l’instruction est une caractéristique du siècle, et que ce sont les enfants âgés d’une dizaine d’années en 1820 qui sont dans la force de l’âge sous le Second Empire, quand se réalise la promotion sociale des Juifs français
[50].
Les tensions pourtant ne manquent pas. Tensions au sein même du Consistoire, où le manuel de Michel Berr est loin de faire l’unanimité, comme il apparaît dans la très officielle lettre du Consistoire central au ministre de l’Intérieur de juillet 1820
[51] :
« Par l’examen de cet ouvrage, nous avons acquis la pénible conviction que son travail ne peut obtenir notre suffrage sous le rapport de l’orthodoxie. Monsieur Berr, traçant son plan sous un point de vue trop borné, l’a tellement rétréci que son travail est incomplet et défectueux, de là ces lacunes et ces retranchements de plusieurs parties de l’histoire sainte et d’une quantité nombreuse de passages bibliques, dont la connaissance est du plus haut intérêt pour l’instruction religieuse de la jeunesse israélite. […] Nous pensons que jusqu’à ce qu’il paraisse dans ce genre un ouvrage hébraïquement [sic] orthodoxe, il est évidemment préférable que les enfants israélites continuent de lire en hébreu, et de traduire, verset par verset, dans la langue du pays, le texte de la Bible ».
Pour éviter toute dérive similaire, le Consistoire adresse aux sept consistoires départementaux l’arrêté suivant : « Aucun livre d’instruction religieuse et morale ne pourra être adopté à l’usage des écoles primaires israélites du royaume s’il n’a été approuvé par le Consistoire Central
[52] ». Le Consistoire revendique ainsi sans aucune ambiguïté sa prééminence en matière d’orthodoxie religieuse, et la tutelle qu’il entend exercer sur l’instruction élémentaire.
Un autre problème, lié à la prononciation de l’hébreu, suscite un débat entre le Consistoire et le comité de surveillance de l’école
[53] : à la suite de longues discussions et d’examens philologiques et grammaticaux, c’est la prononciation orientale – autrement dite portugaise – qui a été adoptée pour la lecture en hébreu à l’école. Mais la majorité des enfants pauvres qui la fréquentent sont des ashkénazes initiés par leur famille à la prononciation dite « allemande » ; ils sont si troublés par le changement qu’ils désapprennent l’une sans apprendre l’autre. Certains qui ont pratiqué à l’école la prononciation orientale se trouvent incapables de suivre l’office ashkénaze, et un grand nombre de pères de famille se refusent à envoyer leurs enfants à l’école consistoriale parce qu’on y force leur progéniture à renoncer à leur prononciation habituelle, ce qui leur paraît une violence faite à l’autorité parentale. Des donateurs même, mécontents de ce choix, privent l’école de leur contribution. En fin de compte, le comité propose au Consistoire d’autoriser simultanément les deux prononciations en laissant le choix aux parents.
Problème identitaire enfin. Faut-il, à l’exemple de ce qui se pratique à Bordeaux, admettre à l’école un enfant non-juif, fils d’une veuve espagnole, comme le demande le même B. Rodriguès, membre du consistoire de Paris, donateur et membre du comité de surveillance de l’école
[54] ? Refus du comité qui met en avant les difficultés financières : « ce n’est pas l’esprit d’intolérance qui l’a dictée [notre décision], mais […] nous n’avons en vue que la justice et le véritable intérêt de l’établissement », qui est entièrement financé par la communauté juive ; « l’exemple de Bordeaux ne peut nous guider : l’établissement de cette ville n’est pas comme celui de Paris entretenu aux frais de la communauté israélite
[55] ». Pourtant, d’après Eugène Coquebert de Montbret, attaché au ministère des Affaires étrangères et auteur d’une « Notice sur l’état des Israélites en France », tout autres seraient les raisons de ce refus : cette demande, selon lui, « a été rejetée par la Commission particulièrement d’après les motifs développés par MM. Cologna, Michel Berr et autres, comme vexatoire, irréligieuse et pouvant faire croire à un système dangereux de prosélytisme
[56]
[57] ».
1823-1833 : la crise et la marche vers la communalisation
Malgré ces tensions, tout semble aller au mieux jusqu’en 1823. Les inspections et les discours de distribution de prix restent très élogieux
[58], et David Drach se voit attribuer une médaille d’argent par le conseil d’administration de la Société élémentaire comme étant l’un des « instituteurs primaires qui se sont le plus distingués dans leur profession
[59] ». Mais en 1823, coup de tonnerre : David Drach se convertit au catholicisme ! Il faut se mettre en quête en catastrophe d’un nouveau maître pour l’école de garçons. Un concours est ouvert
[60] et dès le 24 avril le comité écrit au Consistoire pour lui demander de ratifier le choix qu’il a fait en la personne de Samuel Cahen : « Nous avons dû choisir un homme dont la moralité religieuse fut généralement avouée et parfaitement connue ; le scandale produit récemment par l’ex-professeur nous faisait un devoir d’être bien circonspects dans notre choix, et l’instruction religieuse étant la chose fondamentale de notre établissement…
[61] ». Futur fondateur en 1840 des
Archives israélites de France, Samuel Cahen était « porteur de plusieurs certificats de capacité et du diplôme de l’académie de Metz » et enseignait alors à Versailles les langues hébraïque, française et allemande.
Malgré les éloges toujours contenus dans les rapports d’inspection des écoles, malgré la présence à l’école de garçons d’élèves brillants comme le futur rabbin Lazard Wogue, on entre dans une situation de crise : aux prises avec des difficultés de trésorerie aiguës, le comité menace en permanence de fermer les écoles ; en 1832 la mise en place de comités cantonaux présidés par le maire d’arrondissement « chargé de surveiller et d’encourager l’instruction primaire des individus appartenant à ce culte [israélite]
[62] » vient s’interposer entre le consistoire et son école, même si la composition du comité cantonal local n’est pas de nature à priver le consistoire de son autorité. Jaloux de ses prérogatives, en proie à de multiples problèmes financiers que la loi du 8 février 1831 sur la rétribution par l’État des ministres du culte israélite (ou du moins de certains d’entre eux) ne résout que partiellement, le consistoire modifie sa conception de l’école. La solution à la crise va être apportée en juin 1833 par la loi Guizot sur l’instruction primaire qui stipule que «… le ministre de l’Instruction publique pourra, après avoir entendu le conseil municipal, autoriser à titre d’écoles communales des écoles plus particulièrement affectées à l’un des cultes reconnus par l’État ». Une délibération du Consistoire du 20 août 1833 décide de demander à l’autorité publique que les deux écoles consistoriales établies à Paris soient reconnues par le ministre de l’Instruction publique comme écoles communales et placées à ce titre sous l’administration immédiate de la Ville de Paris. Tout en conservant leur spécificité confessionnelle
63, les écoles seront désormais astreintes, en échange des subventions municipales, au contrôle de leur programme tandis que le recrutement des maîtres devra obéir aux règles fixées par les autorités.
Quinze ans seulement se sont écoulés entre la création de l’école consistoriale de Paris et sa communalisation. Dans une période de mutations rapides où se mettent en place dans la capitale, à partir de communautés morcelées, des structures communautaires « à la française », l’école a bel et bien joué, par son double enseignement, profane et religieux, un rôle de passerelle vers la société laïque, d’ascenseur social pour des enfants démunis et de préservation de l’identité religieuse. Ce rôle déborde largement l’objectif de départ, à savoir « normaliser » une population pauvre, la rendre digne de son émancipation. Dans ce creuset, des enfants d’origines, de cultures et de langues différentes, qui ont pu accéder à un tronc commun de connaissances profanes et religieuses grâce à une prise en charge globale, scolaire et sociale à la fois.
L’ancienne école consistoriale de filles : l’école de la rue des Hospitalières-Saint-Gervais au début du XXe siècle.
Collection Marcel Wallach. Mémoires Juives - Patrimoine photographique.
â—†
[1]
Lettre d’un citoyen, membre de la ci-devant Communauté des Juifs de Lorraine, à ses confrères, à l’occasion du droit de citoyen actif, rendu aux Juifs par le décret du 28 septembre 1791, Nancy, 1791. L’industriel Beer Isaac Beer (1744-1828), ami de l’abbé Grégoire, fut l’un des artisans du combat pour l’émancipation civile et politique des Juifs de France.
[2]
Pour la première fois dans une école juive, on enseignait l’allemand et le français, le dessin, les mathématiques et la géographie à côté des matières juives traditionnelles. Sur cette expérience, imitée dans d’autres communautés d’Allemagne, cf. Jacob Katz,
Hors du ghetto. L’émancipation des juifs en Europe (1770-1870), préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Hachette, 1984, pp. 138-139, et Lois Dubin,
The Port Jews of Habsburg Triest, Stanford, 1999.
[3]
René Gutman,
Le Document fondateur du judaïsme français : les décisions doctrinales du Grand Sanhédrin, 1806-1807, Presses universitaires de Strasbourg, 2000, p. 69.
[4]
Les Juifs constituaient environ 0,2 % de la population française et les protestants 2 %.
[5]
Jean Baubérot,
Histoire de la laïcité française, Paris, PUF, coll. « QSJ ? », 2000.
[6]
Archives du Consistoire (désormais AC), K Emp 14. Mais, il semble que le projet date déjà de 1809 : cf Christine Piette,
Les Juifs de Paris 1808-1840, Québec, Presses de l’Université Laval, 1983, pp. 38-41 et 183-185.
[7]
AC, AA1, Registre des délibérations du consistoire de Paris 1809-1821.
[8]
Léon Kahn,
Histoire des écoles communales et consistoriales israélites de Paris, Paris 1884, p. 107.
[9]
Robert Anchel,
Les Juifs de France, Paris, 1946.
[10]
« Article 1
er – Il sera formé dans chaque canton, par les soins de nos préfets, un Comité gratuit et de charité pour surveiller et encourager l’instruction primaire… ».
[11]
Paris, Sétier, imprimeur du Consistoire central des Israélites, n°18-1818.
[12]
Rapport présenté au Comité scolaire au cours de la séance du 21 mai 1818, reproduit dans
L’Israélite français août 1817-mars 1818, p. 98.
[13]
Central Archives for the History of the Jewish People à Jérusalem (désormais Central Archives…), ZF 141, Registre de la correspondance de la Commission chargée de la surveillance et de l’administration des écoles consistoriales de Paris, 10 mai 1819-24 mars 1822, lettre n°1, 10 mai 1819.
[15]
Ibid., lettre n°5, 25 mai 1819.
[16]
Central Archives…, ZF 141, Registre de la correspondance…, 10 mai 1819-24 mars 1822, lettre du comité de surveillance au consistoire de la Seine, n°8, 10 juin 1819.
[17]
Ibid., lettre du comité de surveillance des écoles au pasteur Monod, n°8, 10 juin 1819. Il s’agit probablement de Frédéric Monod, membre d’une dynastie riche en vocations pastorales.
[18]
Voir sa biographie dans
Archives juives 34/2, 2
e semestre 2001, pp. 122-126.
[19]
Central Archives…, ZF 141, Registre de la correspondance …, 10 mai 1819-24 mars 1822, lettre du 12 juillet 1819 : « pendant que le Comité s’occupait du matériel de l’école, le maître qui devait en diriger les travaux se familiarisait avec la nouvelle méthode d’enseignement, il suivait le cours normal avec autant d’exactitude que d’intelligence et il formait à la fois les moniteurs généraux et les moniteurs particuliers ». Sur le rôle joué par les moniteurs dans la méthode de l’enseignement mutuel, voir plus loin.
[20]
Ibid., lettre n°17.
[21]
Ibid., lettre n°20. Les rapports avec les pouvoirs publics locaux seront suivis et excellents, comme le prouve la présence du maire de l’arrondissement à la distribution des prix de 1820,
Journal d’éducation, 1820, Discours prononcés à la distribution des prix de l’école primaire des Israélites de Paris le 31 octobre 1820.
[22]
Ibid., lettre n°22.
[23]
Journal d’éducation, 1820, discours cité note 22.
[25]
Central Archives…, ZF 141, Registre de la correspondance…, 10 mai 1819-24 mars 1822, lettre n°71, 10 décembre 1820.
[26]
Journal d’éducation.
[27]
Ibid., octobre 1822.
[28]
1779-1862. Polytechnicien, géographe, il fut secrétaire de la Société pour l’instruction élémentaire jusque sous la Monarchie de Juillet et dirige le bureau de l’Instruction publique de la Seine de 1816 à 1830.
[29]
Le
Journal d’éducation comporte 20 volumes in 8° allant du 1
er octobre 1815 au 31 décembre 1828. Lui succèdera le
Bulletin de la Société pour l’instruction élémentaire.
[30]
Journal d’éducation, 1819 : « … notre satisfaction a été complète sous tous les rapports, et […] excepté ce que la différence de religion exige, tout se passe dans cet établissement comme dans une de nos bonnes écoles. Les jeunes israélites jouissent d’un avantage en plus, de l’étude de la langue hébraïque ajoutée à celle du français… ».
[31]
Méthode mise au point au XVIII
e siècle par les Frères des écoles chrétiennes et Jean-Baptiste de la Salle. Elle repose sur la distinction entre trois sections successives confiées chacune à un maître, l’enseignement du maître s’adressant simultanément à tous les enfants d’une même section (
N.D.L.R.).
[32]
Sur l’enseignement mutuel, cf. Antoine Prost,
Histoire de l’enseignement en France 1800-1967, Paris, Armand Colin, coll. « U », 1968, pp. 116-118.
[33]
L’Israélite français 1817-1818, p. 12.
[34]
Central Archives…, ZF 141, Registre de la correspondance…, 10 mai 1819-24 mars 1822, lettre n°17.
[35]
Imprimerie Porthmann, rue Sainte Anne n°43, vis à vis de la rue Villedot.
[36]
Selon S. Schwarzfuchs, dans
Du Juif à l’israélite. Histoire d’une mutation, 1770-1870, Paris, Fayard, 1989, p. 269, l’ouvrage, édité en 1820, a connu 28 éditions.
[37]
Journal d’éducation, 1820.
[38]
Ibid., mars 1821.
[39]
Central Archives…, ZF 141, Registre de la correspondance…, 10 mai 1819-24 mars 1822, lettre n°9, 10 juin 1819.
[40]
Ibid., lettre n°2.
[41]
Ibid., lettres n°3 et 6.
[42]
Ibid., lettre du 12 juillet 1819.
[43]
Ibid., lettre n°19.
[44]
Ibid., n°67, 15 octobre 1820.
[45]
Ibid., Lettre du comité de surveillance au consistoire de la Seine, 12 juillet 1819.
[46]
Journal d’éducation, 1823. Procès-verbal de la distribution des prix de l’école élémentaire de jeunes filles israélites, le 21 octobre 1822.
[47]
Central Archives…, ZF 141, Registre de la correspondance…, 10 mai 1819-24 mars 1822, lettre n°80, 11 mars 1821.
[48]
Ibid., lettre n°101, 18 décembre 1822.
[50]
David Cohen,
La Promotion des Juifs en France à l’époque du Second Empire (1852-1870), Aix-en-Provence, Presses de l’université d’Aix-en-Provence, 1980.
[51]
Lettre du Consistoire central en date du 18 juillet 1820 adressée au ministre de l’Intérieur, Berr ayant demandé en avril précédant une approbation gouvernementale pour son ouvrage. Celui-ci fut finalement édité à titre privé, puis réédité en 1839. Cf. François Delpech,
Sur les Juifs. Études d’histoire contemporaine, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1983, p. 97.
[52]
Circulaire n°2144 du 31 décembre 1820.
[53]
Central Archives…, ZF 141, Registre de la correspondance…, 10 mai 1819-24 mars 1822, lettre n°62, 10 juin 1820.
[54]
Dans un tout autre contexte, des enfants de pauvres catholiques avaient été admis à l’école israélite de Bordeaux. « Un moniteur les appelle dans une chambre particulière, à la prière, aux heures où elle est faite aux enfants israélites… »,
Journal d’éducation, 1821.
[55]
Central Archives…, ZF 141, Registre de la correspondance…, 10 mai 1819-24 mars 1822, lettre n°70, 10 décembre 1820.
[56]
Eugène Coquebert de Montbret,
Notice sur l’état des israélites de France, Paris 1821.
[57]
Journal d’éducation, 1823. Procès-verbal de la distribution des prix de l’école élémentaire de jeunes filles israélites, le 21 novembre 1822.
[59]
Central Archives…, ZF 141, Registre de la correspondance…, 10 mai 1819-24 mars 1822, lettre n°116, 20 avril 1823.
[60]
Ibid., lettre n°12, 24 avril 1823.
[61]
Arrêté du 17 avril 1832 du ministre de l’Instruction publique et des Cultes Montalivet.
[62]
Dans ce cas précis, l’école, dirigée par S. Cahen jusqu’en 1836, gardera jusqu’au XX
e siècle la particularité de ne pas faire classe le samedi. Voir Jeanne Brody, « L’école de la rue des Hospitalières-Saint-Gervais, pratique religieuse et école laïque »,
Archives juives 26/2, 2
e semestre 1995, pp. 49-60. Mais l’école des filles ferme le dimanche : voir Christine Piette,
op. cit., p. 40, note 52.