Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694129
144 pages

p. 46 à 59
doi: en cours

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Dossier : Transmettre l'identité après l'émancipation

Volume 35 2002/2

2002 Archives juives Dossier : Transmettre l’identité après l’émancipation

L’éducation juive à Marseille sous Vichy (1940-1943) : une renaissance circonstancielle

Renée Dray-Bensousan René DRAY-BENSOUSAN est professeur à l’IUFM de Marseille, agrégée d’histoire et chercheur à la Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme (UMR Telleme) et auteur de diverses contributions sur les Juifs des Bouches-du-Rhône pendant les années noires. Elle a soutenu, en décembre 2001, sa thèse de doctorat : La Communauté juive de Marseille pendant la deuxième guerre mondiale, 1939-1944.
The Jewish educational structures in Marseilles were of the current israelite type and in few numbers. But after 1940, because a relative freedom of practicing religion was left by Vichy administration and also because many French Jews and refugees retire to Marseilles, these structures increased. Eager to maintain Judaism alive among the young, the central consistory together with organisations such as OSE and ORT took many initiatives actuated by the confessional approach belonging to « israelistism ». But the various ultra orthodox groups stranded in the city do not remain behindhand, as well as the Zionistic organization favouring a more cultural practice of Judaism.
Different levels then, an educational juxtaposition following the complex outlines of the new local Jewish geography, which do not impede with a kind of a cooperation between the refugees spokesmen and the local notabilities centered on the common object as defined by Edmond Fleg : to make « inside Judaism [...] a refuge », a place for resisting in front of the humiliations and danger of the times being. These endeavours unfortunately come to an end in 1943 and 1944 when physical survival becomes the first aim for a Jew in Marseilles.
IMGIMGIMGIMFSouccot au service d’accueil du Comité d’aide aux réfugiés (CAR), Marseille, octobre 1941.
D. R. Mémoire Juives - Patrimoine photographique.
L’éducation juive à Marseille se limitait, avant la seconde guerre mondiale, à l’éducation religieuse donnée par les familles et par les Talmud Tora [1], suivant les habitudes cultuelles et culturelles de l’israélitisme. L’enseignement religieux qui préparait les garçons à la bar-mitsva se faisait entre les deux guerres dans l’enceinte de la synagogue de la rue Breteuil et sous la surveillance d’Israël Salzer [2], grand rabbin de Marseille depuis 1929, et de Georges David, président du consistoire depuis 1906. Deux ministres-officiants, Maurice Landeler et Henri Samuel, en avaient la charge. Quant aux filles qui préparaient la bat mitsva [3], c’était le rabbin lui-même qui s’en occupait avec l’aide de son épouse Fanny. La cérémonie, contrairement à celle des garçons, était collective et réunissait au moment de la Pentecôte les filles habillées de blanc comme des premières communiantes chrétiennes. Un ouvroir accueillait les plus âgées le jeudi après-midi : elles y apprenaient à broder, à coudre, à dessiner et recevaient une instruction religieuse avant un goûter substantiel, sous le patronage de la Société des dames israélites de Marseille et de Fanny Salzer. Enfin, le grand rabbin animait un cercle d’études juives chez lui, tous les samedis après-midi.
Toutes ces activités, partiellement interrompues au moment de la déclaration de guerre par la mobilisation du grand rabbin et par l’absence de son épouse sur le point d’accoucher, resurgirent lorsque, consécutivement à la guerre, la population juive de Marseille augmenta. Mais parler dès lors d’éducation juive en zone sud, c’est d’abord se situer dans un contexte politique particulier, celui du gouvernement de Vichy qui, tout en jouant d’une ambiguïté certaine, ne toucha pas aux aspects cultuels : les lieux de culte sont laissés ouverts, les associations cultuelles sont reconnues et maintenues après la création du Commissariat général aux questions juives en mars 1941, de même que la liberté de culte, mais une liberté relative. Vichy laissa une certaine marge de manœuvre au Consistoire central, seul représentant du judaïsme sur le plan religieux, même après la mise en place de l’Union générale des israélites de France (UGIF) en novembre 1941 [4], ce que son directeur pour la zone sud, Raymond-Raoul Lambert, ne cessa de proclamer, pour sa zone au moins.
Est-ce à dire que cette éducation se limite à une approche confessionnelle ? Cette vision était celle des Juifs eux-mêmes depuis la séparation de l’Église et de l’État et depuis la laïcisation de l’enseignement. En ce sens, on peut dire que Vichy se situe dans la continuité républicaine. Jacques Helbronner, président du Consistoire central, réaffirmait d’ailleurs en décembre 1941 : « Le seul lien qui unisse tous les Israélites, mêmes incroyants, c’est le lien religieux [5]… ». Cependant, sous l’influence des conditions difficiles qui leur étaient faites, la conception que se faisaient les Juifs de l’éducation juive devint de plus en plus culturelle. Conserver son judaïsme, c’était conserver une identité qui n’était pas uniquement religieuse ; d’autres composantes affleuraient. Nous nous contenterons dans cet article d’observer ce trait à travers les structures d’éducation mises en place à Marseille.
Car, pendant la seconde guerre mondiale, la ville de Marseille et, par voie de conséquence, sa communauté juive, étaient au cœur d’un bouleversement. L’exode et la fuite en zone sud, comme l’a déjà montré en son temps l’ouvrage de Jean-Michel Guiraud [6], leur donnent une place privilégiée sur le plan culturel. Paris n’était plus Paris ; la capitale a passé le flambeau à la province, et notamment à Marseille, devenue une des vitrines du judaïsme français. Celle-ci se devait donc de répondre aux nouveaux besoins des repliés et réfugiés, et l’éducation juive, pensée en termes de continuité et de survie, préoccupa les dirigeants communautaires au moins jusqu’en 1943.
 
Une conséquence de la guerre : Marseille, nouveau pôle du judaïsme français
 
 
Marseille qui comptait environ dix mille Juifs à la veille du conflit en abritait désormais un peu plus de 14 000 [7]. « La nouvelle Jérusalem de la Méditerranée », ainsi baptisée dans un article fielleux du quotidien Le Matin [8], avait accueilli beaucoup de réfugiés et de repliés venus surtout de la région parisienne ou d’Alsace. Comme les Juifs alsaciens arrivés en 1940 jouaient un rôle essentiel dans la politique d’assistance à Marseille, devenue dans la vie juive la « capitale des Œuvres sociales [9] », l’Association cultuelle marseillaise dut en tenir compte et s’adapter à la nouvelle donne, car les nouveaux venus pratiquaient pour beaucoup le rite ashkénaze et étaient plus exigeants en matière de Halaha [10].
Par ailleurs, l’organisation consistoriale alsacienne avait conservé le système concordataire, la loi de Séparation de 1905 ne s’étant pas appliquée en Alsace-Lorraine du fait de son appartenance à l’époque au Reich allemand ; le rattachement à la France en 1919 avait respecté cette originalité. C’est ainsi que les rabbins consistoriaux alsaciens repliés à Marseille, comme le grand rabbin René Hirschler [11] ou Simon Langer, continuèrent à recevoir leur traitement de l’État vichyste.
Se retrouvèrent aussi à Marseille des orthodoxes alsaciens, comme l’association des Amis de la tradition juive ou ATJ, repliée de Colmar, et des membres de l’association orthodoxe de jeunes strasbourgeois Yechouroun [12], disparue en tant qu’association depuis 1939. Ils furent rejoints un peu plus tard par l’Association des israélites pratiquants créée par un rabbin proche du hassidisme, Zalman Chneerson, qui quitte au début de 1941 sa maison d’enfants du château de Morelle, à Brout Vernet, pour se réfugier à Marseille avec ses protégés. Ces associations orthodoxes fonctionnaient selon des normes spécifiques. L’Association des israélites pratiquants (AIP) regroupait sous la houlette de Zalman Chneerson [13], « barbe rousse, boitillant dans son caftan à la mode de Pologne », une centaine de personnes qui priaient dans l’oratoire de la rue Sylvabelle dans un « immeuble cossu dans un des plus beaux quartiers de Marseille […]. [Là] deux vastes chambres et un hall au rez-de-chaussée, une cuisine et deux pièces à l’entresol […]. Le rabbin réfugié avec sa famille dans l’entresol. La cuisine ne demeure pas inoccupée non plus : des ombres furtives apparaissent le soir et s’évanouissent le matin ; ce sont des évadés des camps d’internement de Vichy auxquels le rabbin donne asile. L’une des pièces du rez-de-chaussée sert de bureau et de salle de réception – défilé interminable de la misère juive –, l’autre, le bureau du rabbin, est en même temps une synagogue et une salle de cours ; on y célèbre les mariages et l’on y règle les divorces et même des litiges financiers.»
Les rapports successifs et les réponses du rabbin Salzer [14] aux questionnaires envoyés par le Consistoire central pour faire le point sur la judaïcité française nous laissent entrevoir, entre décembre 1940 et le printemps 1942, une structure communautaire locale adaptée à la nouvelle situation. Au moment de reprendre les cours d’instruction religieuse pour les filles, le président David adressa une lettre à ses coreligionnaires, pour leur annoncer la nouvelle et les prier d’en faire part aux repliés dont, évidemment, il ignorait les adresses. D’un autre côté, les rapports d’activité des associations et des organisations juives nationales venues se réfugier dans la ville montrent que celles-ci se comportaient de manière totalement autonome. Il faut faire un effort de lecture pour se rendre compte qu’en fait il existait une certaine solidarité entre les réfugiés et les autochtones qui s’entraidaient, et que les dirigeants locaux participaient personnellement à l’élaboration de la politique commune, même si le personnel employé dans les instances nationales restait un personnel de repliés.
Dès l’année 1940, des oratoires nouveaux et des Talmud Tora furent ouverts non seulement dans les centres d’accueil, comme celui de la rue des Convalescents ou de la rue Fauchier, mais encore dans divers quartiers de la ville. Le centre ou Œuvre du foyer israélite (Hachnassath Orchim), fondé en 1902, se trouvait rue des Convalescents. Il avait ouvert ses portes aux sans-abri qui dormaient dans les étages. L’oratoire de rite ashkénaze se trouvait au rez-de-chaussée et un second dans une pièce du premier étage. En dehors des heures des offices religieux, cette salle abritait une cantine où étaient servis midi et soir des repas chauds, soit entièrement gratuits soit soumis à un modeste paiement de principe, et en tout cas à la remise par tous les bénéficiaires de tickets de pain et de matière grasse.
Simon Langer, aumônier militaire de juin à septembre 1940, puis aumônier des camps, se percevait lui-même comme le rabbin des réfugiés, et animait pour les ashkénazes les offices du samedi et des jours de fêtes dans une salle louée à cet effet boulevard Longchamp, quartier bourgeois et résidentiel. C’est encore lui qui assumait la formation religieuse des filles et des garçons de ce milieu. Les Éclaireurs israélites de France (EIF) avaient reconstitué plusieurs cours polycopiés à l’occasion du passage de Samy Klein, inspecteur des mouvements de jeunesse, et les offices du shabbat du temple de la rue Breteuil retrouvèrent un certain lustre. Quant au cercle d’étude du rabbin Salzer, ses effectifs avaient gonflé selon les dires du rabbin lui-même, qui ne précise pas davantage.
En 1942, quatre-vingts garçons et filles recevaient une instruction religieuse dispensée par deux ministres-officiants assistés d’un répétiteur, dans un local de la synagogue de la rue Breteuil. Les réfugiés et repliés avaient leurs propres institutions.
Les villes voisines, Arles, La Ciotat, Cassis, riches elles-aussi de leurs réfugiés, purent ouvrir des lieux de prières et d’études grâce aux prêts de livres et de rouleaux de la Loi par le rabbin Salzer. Des officiants en surnombre à Marseille assumaient ces tâches nouvelles. Mathieu Muller, replié lui-même et dirigeant de l’Agoudat Israël [15], avait collecté 5 000 livres en hébreu et objets rituels en Suisse pour les distribuer dans les camps de Gurs et des Milles [16].
Il n’était pas encore question, à l’époque, d’ouvrir une école juive. Il faut rappeler que, contrairement à ce qui se passa en Algérie où les élèves juifs furent exclus des écoles publiques, le gouvernement de Vichy ne prit pas de mesure d’exclusion de cette sorte en métropole. Les assistantes sociales déjà sur place, comme Nicole Salon-Weil [17], se chargèrent donc de faire inscrire les enfants des familles réfugiées des centres d’accueil et des hôtels dans les écoles publiques du quartier. Elles se heurtèrent d’abord au manque de place, du fait de l’afflux des réfugiés, pas tous juifs loin de là : les assistantes sociales de l’OSE (Œuvre de secours aux enfants) constataient ainsi, au début de l’arrivée en masse des réfugiés en 1940, que 80 % des enfants juifs étrangers ne fréquentaient plus les écoles ; ces dernières étant bondées, les directeurs refusaient de recevoir de nouveaux élèves. Mais elles finissaient par avoir gain de cause : leurs interventions firent baisser le pourcentage d’enfants non scolarisés à 10 % [18].
Un peu plus tard, quand les Juifs étrangers furent internés dans des camps pour les hommes, dans des hôtels pour les femmes et les enfants, des écoles, ou plus exactement des cours, y seront institués avec l’aide de l’Éducation nationale qui consentit à un détachement d’heures. Des jardins d’enfants s’ouvrirent dans les hôtels Bompard et du Levant [19]. Même aux pires heures, l’éducation des enfants ne fut jamais négligée. L’OSE, en étroite collaboration avec le Comité d’aide aux réfugiés (CAR), prenait en charge les quatre-vingts enfants de l’hôtel du Levant, les trente-deux de l’hôtel Bompard, et les vingt-trois de l’hôtel Terminus, soit en tout quatre cent soixante enfants, y compris de nombreux cas particuliers. Tous étaient scolarisés et recevaient une instruction religieuse juive à côté de l’enseignement laïc, avec parfois une spécificité comme ces cours d’anglais dispensés à l’hôtel Bompard en juillet 1941 [20].
 
L’éducation juive
 
 
Edmond Fleg pouvait s’écrier « Le judaïsme intérieur est notre seul refuge [21] », il savait qu’il serait entendu et suivi. L’attention des responsables communautaires fut maintes fois attirée sur la nécessité de maintenir à tout prix le niveau de la culture juive. Cette éducation juive était dispensée non seulement directement à travers des cours de religion et de pensée juives mais aussi par le biais d’associations privées qui délivraient des formations professionnelles.
Le 25 avril 1941 était créé à Marseille, à l’instigation de Samy Klein, le Comité directeur de la jeunesse juive avec un vaste programme d’éducation. En juin suivant, une association pour la jeunesse, la Jeunesse juive de France (JJF), se constituait dans la même ville pour regrouper la jeunesse juive non-adhérente aux Éclaireurs israélites et celle dont les associations avaient disparu du fait de la guerre. Les groupes Yechouroun et les jeunesses sionistes y participaient avec un statut à part : les anciens dirigeants gardaient leurs prérogatives et continuaient à gérer leurs mouvements de façon autonome. Yechouroun devenait la « section traditionaliste de la Jeunesse juive de France, d’une part, et la section de la Jeunesse des Amis de la Tradition juive ( ATJ) d’autre part [22] ».
Cette formation se voulait apolitique, et s’apprêtait à répondre aux besoins exprimés au cours d’une tournée d’exploration de six jeunes gens dans les six régions délimitées par le Consistoire en zone libre. Trois objectifs sont mis en avant dans le projet de statut de l’association : créer des cercles d’études et des cours religieux, organiser l’orientation et le reclassement professionnel de ses membres, développer l’esprit de camaraderie et d’entraide, les sentiments d’honneur, de dignité et le respect des lois. Un local avait été mis à la disposition de cette nouvelle association par l’OSE au 25 de la rue d’Italie. Adrien Benveniste, ex-professeur du lycée Thiers, exclu de l’enseignement par le statut des Juifs de 1940, dirigeait le conseil directeur avec l’aide de Julien Samuel. Cette association n’obtint jamais la publication de ses statuts en raison de la création de l’UGIF. Ses dirigeants participèrent cependant au camp de formation des cadres organisé par les EIF à Lautrec en août 1941, et animèrent à Marseille un service d’orientation professionnelle tous les mardis et les vendredis. Pour cela, des contacts avaient été établis avec les cours publics ou privés, les chantiers de jeunes chômeurs de la ville, et avec les écoles juives de reclassement professionnel de l’Organisation-Reconstruction-Travail (ORT). Soixante-treize Français et trente-quatre étrangers furent placés de cette manière. Des cours par correspondance portant sur les matières juives débutèrent [23]. Plusieurs autres initiatives allèrent dans le même sens : inauguration d’une bibliothèque à Marseille en présence de représentants des communautés de Nice, Cannes, Montpellier, Nîmes en juillet 1942 [24], mais aussi envoi de livres et de rouleaux de la Loi aux internés des camps et des groupements de travailleurs étrangers par les soins du rabbin Salzer.
Il fut même question, au début de l’année 1942, d’ouvrir un lycée juif dans la banlieue marseillaise [25]. En effet, la Commission centrale envisagea en septembre 1941 de rouvrir à Marseille l’école secondaire Maïmonide, créée en 1935 à Paris, puis à Boulogne-sur-Seine où elle préparait au baccalauréat une centaine d’élèves dont certains se destinaient à entrer au Séminaire rabbinique. Trois objectifs étaient visés : former des élèves-rabbins « à la française », ce dont le judaïsme français avait un besoin urgent ; accueillir des enfants refusés dans les lycées et collèges publics ; être un lycée juif. Le projet n’eut pas de suite, et c’est à Limoges en définitive que s’ouvrit le petit séminaire rabbinique en mai de l’année suivante [26].
Le Consistoire central manifesta un souci affirmé de l’instruction religieuse des jeunes. Une commission religieuse de la jeunesse, dont le secrétaire n’était autre qu’Adrien Benveniste, mit au point un nouveau programme [27], tandis que, de son côté le Keren Kayemet le-Israel (KKL, ou Fonds national juif) créa un comité d’éducation, le Vaad Hachinouh [28]. Des manuels et des cours furent envoyés aux étudiants privés de professeurs ; les premiers cours par correspondance circulèrent à partir de janvier 1942, envoyés tour à tour de Marseille, du centre EIF de Moissac ou de Limoges ; en avril, 350 abonnements avaient été souscrits [29]. Des ouvrages furent publiés ou republiés – la méthode de lecture en hébreu et la grammaire du rabbin Joseph Bloch, Hillel ou le judaïsme d’Aimé Pallière, un manuel de langue hébraïque reproduit par le Vaad [30].
En dehors de la langue hébraïque et de sa grammaire, les thèmes d’études portaient essentiellement sur la pensée juive. Le programme de la Commission de l’instruction religieuse de la jeunesse à Marseille nous est parvenu grâce à une lettre d’Adrien Benveniste écrite avant son différend avec les autorités consistoriales, qui lui reprochaient son éloignement du judaïsme [sic] et finirent par le cantonner dans un rôle purement administratif [31]. Ce programme peut nous servir d’étalon. Voici quelques thèmes : « Notions sommaires sur les textes sacrés et bibliographie, Abraham, l’idée monothéiste dans le Pentateuque, la philosophie des Psaumes, David, Salomon, […] Philon et l’essai de synthèse judéo-hellénique, […] la méthode du Talmud […], Rachi… [32] ».
La méthode d’enseignement frappe par son modernisme. L’enseignement de l’hébreu se faisait par l’oral : « sur les textes étudiés, l’on posera aux élèves des questions en hébreu et ils répondront de même. Par exemple, si l’on traite l’histoire d’Abraham, cette conversation élémentaire portera sur tout ce qui concerne le patriarche ». Les disciplines traitées dans les devoirs étaient les suivantes : hébreu, histoire, « catéchisme » (c’est le mot employé), Bible, palestinographie, Michna et Talmud, Courants de pensée.
 
Pensée juive et travail manuel
 
 
Très rapidement au sein des éducateurs de l’ORT se fit sentir le besoin d’intégrer dans l’éducation, aux côtés de la formation de l’esprit, la formation de l’œil, des mains, du goût par l’introduction des travaux manuels. « L’enseignement des travaux manuels n’est pas une formation professionnelle, mais fait partie de l’éducation générale ! […] Dans l’œuvre de l’éducation juive […] l’importance toute particulière d’un travail d’éducation qui vise à mettre au service de la pensée créatrice les mains d’enfants juifs, les mains de Jacob [33] ».
Les mesures prises à l’encontre des étrangers mettaient ceux-ci dans l’impossibilité quasi absolue de se livrer à quelque activité que ce soit. Les exclusions raciales avaient également atteint de nombreux Juifs français en interdisant à beaucoup d’entre eux d’exercer leur profession habituelle légalement, d’où la nécessité d’envisager un reclassement, on dirait aujourd’hui une reconversion. L’émigration n’était facilitée – en principe – qu’aux Juifs étrangers. Les Français entre 17 et 45 ans ne pouvaient quitter le sol de la France.
Rapidement les organismes d’assistance juive de la région de Marseille ressentirent leurs limites devant l’immensité de la tâche, d’où de nouvelles créations et une certaine spécialisation qui fut le critère de regroupement au sein de l’UGIF. Divers types de formation furent proposés : manuelle et artisanale, agricole [34], technique. L’ORT et les associations affiliées, comme le Comité français de reclassement professionnel (CRP), se chargèrent du reclassement artisanal (2e direction de l’UGIF, Travail). L’OSE (3e direction, Santé) se réserva la reconversion des médecins, et l’entretien des enfants dans les maisons où leur étaient souvent proposés différents apprentissages [35] ; l’EFI (entraide, 1re direction, Famille), le reclassement agricole ; les EIF (4e direction, Jeunesse) se chargèrent des jeunes. Mais tous participaient à cet immense labeur en donnant des bourses et des aides. Le travail manuel et le retour à l’enseignement professionnel, qui, par ailleurs, restait un bon moyen de transmettre les valeurs traditionnelles, étaient en quelque sorte la réponse obligée pour aborder une situation de crise grave [36].
Le CRP, déclaré le 3 juillet 1941 à la préfecture des Bouches-du-Rhône, avait pour objet de reclasser dans l’artisanat, l’industrie et l’agriculture des victimes de la guerre, et plus particulièrement les Français de confession israélite. Il proposait comme moyens la création de centres, des cours, des ateliers, la fourniture d’outils et de semences, et une aide aux élèves ayant achevé leurs études pour qu’ils puissent s’installer à leur compte ou trouver une situation. Le conseil d’administration, essentiellement composé de Marseillais, regroupait le bâtonnier Georges David, président, aidé de trois vice-présidents, le professeur de médecine David Olmer, Mme Consolo, fille du président du consistoire, et Félix Valabrègue, un industriel marseillais. Deux réfugiés vinrent compléter l’équipe : Samy Lattes, le secrétaire, et André Weil, le trésorier. Le professeur William Oualid, Pierre Dreyfus, et Édouard Saier représentaient l’ORT. Le CRP avait passé des accords avec le ministère de l’Agriculture et de l’Enseignement technique pour le placement d’élèves à l’École pratique d’industrie La Martinière à Lyon, à l’École professionnelle de Marseille, à l’École hôtelière de Nice et à l’École pratique de Brives.
Par ailleurs des ateliers avaient été créés par l’ORT et l’Association des israélites pratiquants (AIP) au sein de la deuxième direction de l’UGIF. L’impétueux rabbin Zalman Chneerson avait installé une école professionnelle au siège de son association, c’est-à-dire dans la cave de son appartement, rue Sylvabelle [37] ; elle se transforma en « compagnie de travailleurs » lorsque Vichy décida d’y incorporer les Juifs étrangers. Il y avait intégré pendant un certain temps Joseph Bass, le futur dirigeant du Réseau Bass [38], comme professeur de dessin industriel aux côtés du secrétaire Léon Poliakov. Un cours d’électricité et de radio y était donné à quarante-deux étudiants par le Dr Radzowitz, célèbre physicien viennois.
Au siège de l’ORT, dans un bel immeuble cossu place Alexandre Labadie, dix-sept filles suivaient les cours de coupe et de couture, trente élèves s’étaient inscrits à l’atelier de réparation de machines à coudre, trente autres à celui de réparation de bicyclettes.
Un accord inventant la formation par alternance, décidé entre l’ATJ et Yechouroun [39], envisagea au printemps 1942 la fondation d’une école de cadres Beth-Yacov, réservée aux jeunes filles désireuses de se former à un métier tout en continuant à suivre des cours d’instruction religieuse. Il fut prévu que ces jeunes filles feraient le matin des stages soit au centre médical de l’OSE, soit dans d’autres œuvres (jardins d’enfants, ateliers divers, travail de bureau), les après-midi étant consacrées à l’étude. Des cours de connaissance générale du judaïsme, de littérature, de Bible, ces derniers sous la direction du rabbin Munk, leur seraient dispensés par Paul Klein et son épouse, dans une petite salle de la synagogue de la rue Breteuil, où se tenaient d’ordinaire les offices de rite ashkénaze.
L’étude avait été parée de toutes les vertus. Elle fut conçue pendant l’Occupation comme un moyen de résister et de rester humain. Au cours de leur tournée dans les régions, les délégués de la « collecte du grand rabbin » ne trouvaient rien de mieux, pour collecter des fonds et attirer leurs coreligionnaires dans les réunions, que d’organiser des conférences. La commission de la collecte allait jusqu’à proposer des plans d’intervention très bien structurés dans lesquels étaient abordés les problèmes du moment.
Mais les structures éducatives de Marseille furent balayées par la violence des persécutions de 1943 et 1944 : rafles massives, arrestation ou passage dans la clandestinité des principaux dirigeants communautaires [40]. Toute l’équipe de l’OSE de Marseille quitta la ville au printemps de 1943, soit pour Limoges, soit pour la Drôme et l’Ardèche, où les enfants furent mis en lieu sûr [41]. Pour les Juifs de Marseille, la survie physique passa au premier plan, et l’éducation juive se cantonna au cercle familial, dans des refuges hors de la ville et dans la clandestinité… sans oublier ceux qui ne connurent que les camps.
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NOTES
 
[1]Cours d’instruction religieuse de premier niveau.
[2]Sur Israël Salzer, voir la biographie établie par Renée Dray-Bensousan in Archives juives, n°28/1, 1er semestre 1995, pp. 106-109.
[3]Cérémonie de la majorité religieuse des filles, à 13 ans comme les garçons.
[4]Voir Anne Grynberg, Catherine Nicault, « Le Consistoire central en France sous l’Occupation. Une résistance spirituelle ? » in Transmission et passage dans le monde juif, sous la direction d’Esther Benbassa, Paris, Publisud, 1997, pp. 247-278.
[5]Archives du Consistoire central (désormais ACC, consultables à l’Alliance israélite universelle, désormais AIU), Fonds Moch, boîte 2, Intervention de Jacques Helbronner lors de la réunion de la Délégation permanente, le 7 décembre 1941.
[6]Jean-Michel Guiraud, La Vie intellectuelle et artistique à Marseille à l’époque de Vichy et sous l’occupation, 1940-1944, Marseille, reprint Éditions Jeanne Laffitte, 1998.
[7]Renée Dray-Bensousan, La Communauté juive de Marseille pendant la seconde guerre mondiale, thèse de doctorat, décembre 2001.
[8]Le Matin, 6 février 1941.
[9]Archives de l’OSE (consultables à AIU), rapport de Julien Samuel, intitulé » Le centre OSE de Marseille 1941-1943 ».
[10]Halaha : droit rabbinique qui loin de se cantonner « aux questions de nature strictement religieuses ou rituelles […] enveloppe tous les aspects de la vie et toutes les branches du droit », cf. Jean- Christophe Attias, Esther Benbassa, Dictionnaire de civilisation juive, Paris, Bordas, 1997, p. 112.
[11]René Hirschler, marseillais d’origine, grand rabbin de Strasbourg, nommé en 1941 aumônier général de tous les camps d’internement en zone sud, est arrêté par la Gestapo avec son épouse, née Lévy, à son domicile marseillais, le 23 décembre 1943, alors qu’ils s’apprêtaient à quitter la ville. Voir la monographie qui lui est consacrée par la communauté de Strasbourg dans le supplément de son bulletin Unir, du 23 mars 1962, et Monique Lévy, notice bibliographique de Samuel-Raoul Hirschler, le père du grand rabbin, in Archives juives n°33/1, 1er semestre 2000, pp. 126-128.
[12]OSE (AIU), boîte XXXII-2, rapport de Jacques Cohn au Conseil directeur de la jeunesse juive ( CDJJ). Ce mouvement d’abord local, a du cesser toute activité en septembre 1939. Mais ses membres se retrouvent ensuite dans diverses villes pour continuer à propager le judaïsme traditionnel.
[13]Léon Poliakov, L’Auberge des musiciens, Paris, Mazarine, 1981, p. 85 ; Delphine Deroo, Les Enfants de la Martellière, Paris, Grasset, 1999, pp. 42-65 ; Katy Hazan, Les Orphelins de la Shoah, Paris, Les Belles Lettres, 2000, pp. 204-207.
[14]ACC (AIU), boîte 19, rapports du rabbin Salzer datés de décembre 1940, de mars 1941, de janvier 1942, et réponses d’avril-mai 1942.
[15]Agoudat Israël : parti religieux ultra-orthodoxe. Mathieu Muller est également membre de l’ATJ avec le rabbin Langer.
[16]The American Jewish Year Book 5702, September 21 1941, to september 11 1942, vol 43, The Jewish Publication Society of America, Philadelphia, 1941-5702, p. 157.
[17]Voir sa notice biographique établie par Renée Dray-Bensousan in Archives juives, n°31/2, 2e semestre 1998, pp. 122-124.
[18]OSE (AIU), boîte 1, rapport d’activité de l’OSE en zone libre de 1940 à 1943. Le travail de Nicole Salon Weil, assistante sociale de l’OSE, fut considérable ; par ailleurs le phénomène du gonflement des effectifs scolaires avec l’exode atteint tous les cycles de l’enseignement. Ainsi le lycée Montgrand voit ses effectifs passer de 1 088 élèves à la rentrée d’octobre 1939 à 1 339 élèves en novembre 1940 et 1 409 élèves en novembre 1941. Voir Andrée Perfumo, L’Enseignement secondaire des jeunes filles sous la Troisième République. Le lycée Montgrand de Marseille de 1914 à 1945, mémoire de maîtrise, université d’Aix-en-Provence, 1979, p 36.
[19]Centre de documentation juive contemporaine (désormais CDJC), XXXI-127/132, Procès-verbal du comité OSE de Marseille, en date du 4 novembre 1941.
[20]OSE (AIU), boîte XXV, rapports d’activité de l’Union OSE pour les mois de juin, juillet, août 1941.
[21]ACC (AIU), boîte 2, Commission de la jeunesse, Edmond Fleg, le 27 juillet 1942 ; Philippe Landau, « Vivre la Thora en France métropolitaine sous l’Occupation », Revue d’histoire de la Shoah Le Monde Juif, Le Consistoire durant la Seconde Guerre mondiale, mai-août 2000, n°169, pp. 108-125.
[22]OSE (AIU), boîte XXXII, correspondance de Paul Klein, responsable à Marseille, lettre datée de février 1942.
[23]ACC (AIU), boîte 42, 1er rapport d’activité de l’association daté du 16 février 1942 et portant sur la période de juin à décembre 1941, rapport sur l’exploration des délégués du conseil-directeur de la jeunesse juive en juillet 1941.
[24]Ibid., boîte 17, rapports classés par régions et par villes.
[25]Ibid., boîte 4.
[26]Philippe Landau, « Vivre la Thora… », op. cit., p. 118.
[27]ACC (AIU), boîte 4, le 5 août 1942, lettre d’Isaïe Schwartz à Israël Salzer.
[28]ACC (AIU) boîte 5, création d’un comité d’éducation (Vaad Hachinouh) par le KKL, le 24 février 1942 ; id., boîte 41, dossier organisations pro-palestiniennes, lettre envoyée par Joseph Fisher à Hirschler le 13 juillet 1942, de Lyon ; pour tous ces problèmes voir Lucien Lazare, « Le Consistoire central et les mouvements de jeunesse », et Claude Singer, « Des intellectuels au Consistoire », in Revue d’histoire de la Shoah, Le Monde Juif, Le Consistoire durant la Seconde Guerre mondiale, n°169, pp. 125-132 et 133-150.
[29]OSE (AIU), boîte XXXII-2, rapport sur les cours par correspondance (15 janvier-15 avril 1942).
[30]CDJC, CCCLXVI-36, Le Judaïsme français sous l’Occupation. Quatre années de persécution antijuive, par Jacob Kaplan, mémoire de 47 pages.
[31]Entretien avec Nadia Peyrelevade à Marseille le 4 avril 2002 ; archives privées de Nadia Peyrelevade, sœur d’Adrien Benveniste qui a eu l’amabilité de me communiquer la correspondance de son frère avec les rabbins Liber et Kaplan entre mai et juillet 1942, et un opuscule écrit par Claude Singer sur Adrien Benveniste, daté de janvier 1992. Il apparaît à la lumière de ces documents que la personnalité d’Adrien, laïc et plutôt détaché des pratiques religieuses, l’a desservi. Il ne connaît pas l’hébreu et a fait un mariage mixte.
[32]Archives du consistoire de Paris, carton 15, lettre d’Adrien Benveniste datée de Marseille le 8 juin 1942.
[33]Préface rédigée par le Dr A. Syngalowski pour un ouvrage de l’ORT-Suisse sur les travaux sur bois, en octobre 1944. Le Dr Syngalowski fut l’adjoint de L. Bramson à la direction de l’ORT à Marseille pendant toute la guerre.
[34]De nombreux chantiers ruraux ou fermes-écoles sont implantés dans la région provençale, à Salon par exemple, ou en banlieue, dans des petits jardins qui s’apparentent aux jardins ouvriers.
[35]Sabine Zeitoun, L’Œuvre de secours aux enfants (OSE) sous l’Occupation en France, Paris, L’Harmattan, p. 126.
[36]Le débat très ancien sur le renouveau de l’homme juif par le retour au travail manuel et à la terre trouve là une résonance nouvelle en ce sens qu’il n’y a d’autre alternative que celle-là pour essayer de répondre à une crise issue d’une politique antisémite volontariste. Il ne s’agit plus d’une idéologie mais d’une stratégie.
[37]Archives de l’AJDC, op. cit., budget AIP.
[38]Archives privées. Témoignage de Denise Siekerski, envoyé de Jérusalem à son amie Huguette Shmerb, ancienne cheftaine EI.
[39]Archives de Yechouroun in OSE (AIU), boîte XXXII-2, rapports sur les entretiens entre Me E. Schnurmann et M. Muller, représentants de l’ATJ d’une part, et Ms Jacques Cohn et Paul Klein, représentants du Yechouroun d’autre part, journées des 30 avril au 4 mai 1942.
[40]Rappelons en particulier l’arrestation et la déportation de René Hirschler et de sa femme (arrêtés à Marseille par la Gestapo le 23 décembre 1943), des ministres-officiants Maurice Landeler (arrêté par la Milice dans la synagogue-même le 9 avril 1943. Voir notre thèse, op. cit., p. 715) et Henri Samuel (arrêté en janvier 1944. Ibid.), tandis que le rabbin Israël Salzer trouvait refuge dans la clandestinité d’un maquis de Haute-Loire. Le rabbin Samuel (Samy) Klein, aumônier de la jeunesse et aumônier général des EIF, est fusillé par les Allemands le 7 juillet 1944. Cf. L’Activité des organisations juives en France sous l’Occupation, Paris, CDJC, réédition de 1983, p. 239 et suivantes ; voir encore le témoignage que lui consacre Lucien Lazare dans sa contribution « Le consistoire central et les mouvements de jeunesse » in Revue d’histoire de la Shoah, le monde juif, n°169, mai-août 2000, pp. 131-132, et la notice biographique rédigée par Monique Lévy dans ce numéro. Enfin, Raymond-Raoul Lambert, nommé directeur général de l’UGIF sud, est arrêté par la Gestapo le 23 août 1943 à Marseille avec sa femme Simone, née Bloch, et ses quatre enfants.
[41]OSE (AIU), boîte XV, récapitulatif de l’action de l’OSE pendant la guerre.
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