Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694137
144 pages

p. 10 à 24
doi: en cours

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Dossier : Aspects de la presse juive entre les deux guerres

Volume 36 2003/1

2003 Archives juives Dossier : Aspects de la presse juive entre les deux guerres

La presse des anciens combattants juifs face aux défis des années trente

Philippe-E. Landau Philippe-E. LANDAU, docteur en histoire, conservateur des archives consistoriales de Paris, a publié Les Juifs de France et la Grande Guerre. Un patriotisme républicain, Paris, CNRS Éditions, 1999, et prépare un ouvrage sur le chevalier David, Paul, Drach (1791-1865).
Similar to their comrades of the First World War, the Jewish veterans founded associations dedicated to the defense of their own interests and the assertion of their patriotism. Two associations, with quite different political sympathies, are founded during the thirties with papers to express their purposes : the Association of the Jewish Volunteers (ACVJ) publishes The Jewish Volunteer (1931-1935), and the Patriotic Union of the French Israelites (UPFI) a Bulletin (1935-1938). Both these papers give evidence of the contradictions existing in the French society, and the torments which already befall the Jewish community previous to the Second World war.
IMGIMGIMGIMFLa Une du Bulletin de l’Union patriotique des Français israélites du 17 octobre 1938. La manchette « Français d’abord... » coiffe un éditorial d’Edmond Bloch (dimensions 33,8 x 25 cm).
Coll. Philippe-E. Landau.
De l’armistice de novembre 1918 à l’avènement du régime de Vichy en juillet 1940, le souvenir de la Grande Guerre marque profondément la mémoire israélite. Il est vrai que, sur 36 000 combattants juifs mobilisés, dont 8 500 volontaires étrangers engagés, près de 6 800 sont morts [1]. Démobilisés pour la grande majorité en 1919, les combattants juifs survivants rejoignent les nombreuses associations qui, en 1935, comptent plus de trois millions d’adhérents, notamment l’Union nationale des combattants (UNC), proche des milieux de droite, l’Union fédérale (UF), influencée par le radicalisme, ou l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC), de tendance socialiste [2]. Certains préfèrent rallier des associations à base militaire comme Les Poilus d’Orient et les amicales régimentaires.
Mais, dès la fin des années vingt, l’appel au civisme, le souci de préserver la concorde dans une République qu’ils soutiennent malgré ses faiblesses politiques, ainsi que le nouveau cours des relations avec l’Allemagne réveillent leur militantisme. Il est vrai que, forte d’un quart de l’électorat, la génération des anciens combattants s’affirme alors sur tous les plans dans la société [3]. Tout en se défendant de vouloir intervenir dans le champ politique, ils aspirent à faire entendre leurs voix dans un monde qui porte en lui les séquelles du conflit et un avenir incertain.
Dans ce contexte, alors qu’auparavant les israélites avaient évité toute forme de particularisme au nom du républicanisme et de l’expérience commune du feu, deux associations d’anciens combattants juifs se forment : l’Association des anciens combattants volontaires juifs (ACVJ) en mars 1928 et l’Union patriotique des Français israélites (UPFI) en juin 1934. Si la première, à ses débuts, répond bien aux critères de défense catégorielle propres aux associations d’anciens combattants, elle tend, quelques années plus tard, à investir les affaires de la cité. Quant à la seconde, elle intervient dès l’origine dans la vie politique. Chacune possède son organe de presse, témoin de préoccupations nécessairement liées aux tensions qui agitent la société française dans son ensemble et la communauté en particulier, même si les deux titres de presse s’efforcent de conserver « une exigence de la morale et du civisme [4] ».
 
Le Volontaire Juif : patriotisme et intégration
 
 
En mai 1919, avec le concours d’anciens engagés tels que l’homme de lettres Edmond Fleg et le grand rabbin Maurice Liber, aumônier militaire de la 37e division d’infanterie, Maurice Vanikoff réalise un premier bulletin éphémère, dont le but est d’honorer les centaines de volontaires tombés à la bataille de Carency (Artois) en mai 1915 [5]. Un appel à témoignage est lancé auprès des rescapés afin de constituer la matière d’un Livre d’Or. Faute de moyens et de cohésion, le petit bulletin disparaît après un unique numéro.
Ayant retrouvé la vie civile et leurs réseaux communautaires, les immigrés constituent en mars 1928 l’Association des anciens combattants volontaires juifs. Mieux intégrés désormais, ils souhaitent faire connaître leur participation à la Grande Guerre. Les plaies refermées, les souvenirs décantés, il leur devient possible, comme à leurs camarades des autres associations, de dépasser les revendications propres au mouvement des anciens combattants [6]. L’association ne se borne donc pas à une œuvre mutualiste ou d’assistance, tenant les camarades informés des pensions et de leurs droits ; elle entend être présente dans tous les domaines qui concernent les immigrés et leur intégration. D’où sa sensibilité à l’évolution de l’antisémitisme en France.
Le président, Me Kadmi Cohen, engagé volontaire d’origine polonaise et conseiller à l’Organisation sioniste mondiale, précise les projets à long terme de l’association : publier un Livre d’or à la mémoire des volontaires et participer à toutes les manifestations patriotiques où un hommage peut être rendu aux engagés juifs [7]. D’autres tâches prendront toute leur ampleur par la suite, à savoir la lutte contre l’antisémitisme d’autant plus que celui-ci était susceptible de toucher les anciens combattants juifs dont certaines ligues sous-estiment parfois la participation au conflit [8]. Les membres de l’association tels Henri Volf, David Silberstein et Arthur Michalovitz sont persuadés que ce groupement de patriotes étrangers sera une nouvelle source de prestige pour la communauté juive en même temps que « la meilleure réponse aux antisémites ».
Telle est précisément la mission assignée à l’organe de presse qu’ils décident de faire paraître. Le 1er janvier 1931, Le Volontaire Juif est proposé aux lecteurs au prix d’un franc le numéro ou de dix francs l’abonnement annuel [9]. Mensuel au départ, le journal paraît régulièrement jusqu’à la fin de l’année 1932. Par la suite, sans être officiellement bimestriel, il est publié à raison de six numéros par an. L’année 1934 fait exception avec seulement cinq numéros, sans doute en raison d’une actualité débordante liée aux manifestations du 6 février [10]. En cinq années d’existence, trente-sept numéros sortent de presse, avec un imposant supplément en juin-juillet 1935 sur la Conférence mondiale des anciens combattants juifs tenue à Paris à l’occasion du 20e anniversaire des combats de l’Artois, à Carency et au Souchez. Ce numéro met un terme à la parution du Volontaire Juif
Six membres composent la commission du bulletin ; cinq d’entre eux sont des anciens volontaires, titulaires de la Croix de guerre, et quatre des commerçants, dont Zalman Bach, Joël Kogan, David Silberstein et Ruprecht. Tous sont venus en France entre 1905 et 1911 après avoir fui la Russie et la Roumanie. Le rédacteur en chef est Maurice Vanikoff, ancien chansonnier et publiciste, tandis que Jacques Biélinky, journaliste, assume la fonction d’archiviste et de conseiller technique [11]. Ils résident tous dans les quartiers populaires de la capitale et sont bénévoles. La rédaction du journal est logée chez l’administrateur Ruprecht au 1, rue d’Hauteville dans le 10e arrondissement.
De 8 à 16 pages selon les numéros et l’intensité de l’actualité, l’organe ne semble pas avoir de difficultés financières. L’ACVJ, forte de plus de 350 adhérents, soutient l’entreprise et s’occupe de la diffusion du journal qui bénéficie d’une excellente promotion tant auprès des milieux immigrés que des sphères israélites. Jacques Biélinky, qui écrit aussi dans la presse yiddish et dans L’Univers israélite, le fait connaître dans nombre d’associations. De même Maurice Vanikoff qui fréquente des organisations politiques et des cercles d’anciens combattants, en particulier la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) animée par Bernard Lecache [12]. Outre la vente au numéro et les abonnements, le financement du Volontaire Juif repose essentiellement sur les encarts publicitaires regroupés dans les deux dernières pages, qui vantent les mérites des commerces tenus par des anciens volontaires. Les dons ne sont pas rares, à l’occasion d’un mariage par exemple.
Le journal est surtout diffusé et lu dans la région parisienne qui concentre les principales associations d’engagés, notamment les Israélites orientaux d’origine ottomane (ACVIO) dirigée par Robert Cohen et Léon Idesses, et les Volontaires juifs anciens combattants (VJAC) d’Alexandre Waissmann. Son audience en province reste limitée. Le Volontaire Juif est toutefois connu en Tunisie où de nombreux membres de l’Association des anciens combattants volontaires juifs tunisiens (ACVJT) adhèrent, sous l’impulsion de Me Paul Ghez, au mouvement parisien [13].
Si nous tablons sur près de 4 000 anciens combattants juifs en métropole et dans les colonies, nous pouvons estimer le lectorat du mensuel à près d’un millier de personnes car il est envoyé aux adhérents, aux rabbins qui furent aumôniers, aux responsables des principales associations d’anciens combattants, français ou étrangers, aux rédacteurs des journaux yiddish et d’expression française et, bien sûr, aux pouvoirs publics. Ainsi sa diffusion dépasse-t-elle le strict domaine du milieu juif combattant.
Durant ses cinq années d’existence, Le Volontaire Juif conserve la même mise en page (deux colonnes par page) et certaines rubriques, en particulier « Les Souvenirs du Front », « Le Livre d’Or » et les « Chroniques et Comptes Rendus ». Il ne comporte pas de véritable éditorial, mais la première page et parfois la deuxième sont consacrées aux événements marquants du moment. Maurice Vanikoff commente avec respect et gravité la mort du maréchal Joffre « symbole de la dignité et de la conscience humaines » et celle d’Aristide Briand qui « […] était la France qui parlait de paix à tous les peuples [14] », Le rédacteur a soin d’informer les lecteurs des diverses manifestations auxquelles participe l’ACVJ, en particulier le pèlerinage annuel de Carency où « malgré les souillures du ghetto, les juifs ont montré aux autres […] qu’Israël ne peut mentir à son antique et glorieux passé », ou l’inauguration du monument israélite au Vieil-Armand, « lieu de méditation, de prière, de souvenir [15] ».
Enfin Le Volontaire Juif est fier de pouvoir faire appel à des signatures prestigieuses, celles de Paul Grunebaum-Ballin pour le centenaire de la mort de l’abbé Grégoire, du général Blondat de la Divison marocaine et d’Edmond Fleg, qui rendent hommage aux Juifs engagés, ces « volontaires de la paix », ou celles des professeurs William Oualid et René Cassin, alors président de l’Union fédérale, qui saluent ces « combattants d’élite [16] ».
 
Une sensibilité croissante à l’antisémitisme
 
 
Avec la montée de l’antisémitisme en France, les titres de la première page se font plus agressifs. En janvier 1932, Me Gilbert Heiszmann y affirme avec fermeté « le droit [des anciens combattants] d’être Français » en réponse à une campagne d’affichage des Camelots du roi mettant en cause le patriotisme et le civisme des Juifs étrangers [17] dans la commune de Berck-Plage où les membres de l’ACVJ envoient leurs enfants en vacances. À partir de mars 1933, les titres sont plus véhéments : « Contre l’antisémitisme hitlérien » ou bien « Qu’espère-t-on d’une Allemagne hitlérienne ? » [18]. Le Volontaire Juif consacre huit de ses premières pages sur quinze à dénoncer les dangers du nazisme et les risques de guerre. À ce titre, il est l’une des premières publications d’anciens combattants à prendre nettement position contre l’hitlérisme. En avril 1933, il lance la campagne « Boycottez les produits allemands » dont le mot d’ordre est répété dans chaque numéro et sur chaque page.
Dès lors, sans négliger ses devoirs à l’égard des anciens combattants, l’organe se fait plus militant : il apporte son soutien à la LICA et à l’UF de René Cassin qui œuvrent pour la paix, et se désolidarise en revanche de certaines ligues comme Les Croix de Feu, La Solidarité française et L’Union patriotique des Français israélites.
Les rubriques qui perdurent concernent toutes la vie associative. Me Gilbert Heiszmann conserve la « Chronique juridique » dans laquelle il explique aux anciens combattants leurs droits, le montant des pensions et les conditions de naturalisation [19]. Jacques Biélinky continue à évoquer l’histoire des engagements volontaires des Juifs algériens, alsaciens-lorrains, roumains, russes et tunisiens, toujours dans l’espoir de constituer le Livre d’or. Dans le même but, il dresse, généralement dans les pages 4 et 5, les listes des engagés tombés au champ d’honneur avec leurs citations, et rédige des notices biographiques accompagnées de photographies. Dans la rubrique « Les Souvenirs du Front », des anciens combattants, dont Maurice Vanikoff, Joël Kogan, le secrétaire du journal, l’aumônier Ernest Ginsburger et Me Paul Ghez relatent leur expérience de la guerre. Quant à la rubrique « Chroniques et Comptes Rendus », elle signale, dans les dernières pages, les diverses manifestations de l’ACVJ, les assemblées générales, la participation à l’allumage de la Flamme sous l’Arc de Triomphe, les mariages etc.
En décembre 1931 et janvier 1933, Maurice Vanikoff dresse un bilan positif de l’action du journal. Grâce, selon lui, à son « agissante activité », à son « œuvre pieuse et réparatrice », ses camarades sont sortis de l’inertie ; et parlant du journal, il conclut : « Volontaire, il l’a été ; juif, il le demeure dans le sens le plus noble du terme [20]. »
 
Le Bulletin de l’Union patriotique des Français israélites
 
 
Apparue en juin 1934, après l’émeute du 6 février, l’UPFI se rapproche des associations d’anciens combattants par son discours moralisateur et ses appels à la concorde, mais s’identifie davantage en réalité aux ligues, en particulier aux Croix de Feu, par l’adoption de slogans comme « Français d’abord » ou « Il faut choisir », et son antiparlementarisme affiché. Son fondateur, Me Edmond Bloch, ancien combattant décoré de la Croix de guerre, est très actif au sein de l’Union nationale des combattants – il est un ami de Georges Lebecq, président du groupe de la région parisienne, et de Jean Goy, président national et secrétaire du Comité France-Allemagne en 1938 –, de l’Association générale des mutilés de guerre (AGMG), mais aussi des Croix de Feu.
Son positionnement radical à droite et ses contacts avec les milieux nationalistes la différencie des autres organisations, en particulier de l’ACVJ. Ni œuvre d’assistance ni société d’entraide, elle propose à ses membres la défense de la solidarité nationale et de l’identité française, ce qui signifie pour elle lutter contre les « partis du désordre et de la révolution sociale » et les « ligues de soit-disant défense israélite [21] ». Ses cibles sont, sans qu’elle les nomme, la LICA et le Front populaire. Contrairement à l’ACVJ, l’Union n’admet en son sein que les volontaires juifs d’origine étrangère dotés de la nationalité française [22], accepte les non-combattants et, peu désireuse de paraître réservée aux israélites, est ouverte aux non-Juifs pourvu qu’ils soient français. Elle entend contrer les agissements du Front populaire et des groupements juifs proches des milieux progressistes qui « tendent à ruiner […] la saine union sociale dans le cadre harmonieux d’une discipline de bon aloi », et se désolidarise du sort des Juifs immigrés et des nouveaux venus d’Allemagne qui doivent avant tout « se montrer respectueux des lois de l’hospitalité [23] ». Rien d’étonnant à ce que l’Union soit vilipendée par la presse yiddish et tenue en méfiance par les israélites français [24].
En somme, l’UPFI, qui est essentiellement composée d’Alsaciens et de Lorrains, veut susciter une réaction nationale au sein de la communauté. Son aspect ancien combattant n’est qu’un moyen d’attirer à elle de nouvelles adhésions. À cet effet, ses membres décident en juillet 1935 [25] la publication d’un bulletin dont l’équipe rédactionnelle est réduite à trois bénévoles – l’avocat Edmond Bloch, le journaliste Fernand Benda et l’éditeur René Lisbonne – qui occupent par ailleurs des fonctions essentielles dans l’UPFI, respectivement la présidence, la vice-présidence et le secrétariat général. À l’image des quinze membres du conseil d’administration de l’organisation qui, en 1935, totalisent 5 officiers et 4 chevaliers de la Légion d’honneur, 11 Croix de guerre, les responsables appartiennent à la bourgeoisie israélite de Paris. Tous les trois titulaires de la Croix de guerre, Bloch est officier de la Légion d’honneur tandis que ses compagnons sont chevaliers. La rédaction est située dans l’appartement de René Lisbonne au 36, rue Laborde, dans le 8e arrondissement.
Réservé uniquement aux adhérents de l’UPFI, qui ne dépassent pas les 500 membres quoi qu’en dise Edmond Bloch [26], le Bulletin ne cherche pas à se faire connaître du public. Plus que Le Volontaire Juif, il touche la province, en particulier l’Est – notamment l’Alsace et la Lorraine où l’UPFI compte des sections importantes à Forbach (140 membres), Metz (130), Strasbourg (une centaine), Nancy et Reims. Cependant son lectorat habite majoritairement la région parisienne. Il tente de s’implanter en Algérie et possède quelques lecteurs à Constantine et Tlemcen. Il s’agit davantage en fait d’une lettre interne chargée d’informer les adhérents des activités de leur association. Sa publication repose sur les adhésions au prix de dix francs pour l’abonnement annuel, l’absence de ressources publicitaires expliquant vraisemblablement ses difficultés financières et l’irrégularité de sa parution. À ses débuts, en 1935 et 1936, le Bulletin est un bimestriel, mais seuls quatre numéros paraissent. Il devient alors un trimestriel mais sa parution demeure discontinue : un numéro en 1937 et trois en 1938 ! Au total, sur les 20 numéros qui auraient du sortir de presse, 8 sont effectivement parus.
Cette irrégularité témoigne des crises que traverse l’association. Le soutien apporté par Edmond Bloch et quelques-uns de ses amis aux Croix de feu ainsi qu’à des mouvements plus extrémistes a détaché certains de ses adhérents de l’UPFI et, par voie de conséquence, de son Bulletin. Par exemple, le général Alphonse Weiller, le colonel Émile Hesse et l’historien Robert Anchel préfèrent rejoindre le Comité de vigilance fondé en 1938 par des membres du Consistoire et de l’Alliance israélite universelle pour réagir contre l’antisémitisme français et les dangers du nazisme. Dans la communauté, on note que « la plupart des braves gens qui avaient adhéré à cette formation n’ont pas tardé à s’apercevoir que la doctrine de ses promoteurs avait l’étroitesse et la simplicité primaire du nationalisme [27]. »
Doté en principe de 8 pages sur 3 colonnes, il n’en présente souvent que 4. L’article de première page qui tient lieu d’éditorial est à six reprises l’œuvre d’Edmond Bloch ; il y explique les objectifs de l’UPFI, ses campagnes et ses interventions, parfois sous des titres qui sonnent comme des ordres : « Adhérez à l’UPFI » ou « Français d’abord » [28]. Expliquant « la position de l’UPFI devant les événements actuels », il condamne « le racisme à la manière hitlérienne » sans pour autant définir une ligne de conduite ni exprimer de la compassion à l’égard des réfugiés ; il dénonce aussi « le matérialisme à l’instar des Soviets », façon d’attaquer sans les nommer le Front populaire et la LICA, ainsi que le sionisme, « œuvre du Komintern » ; il en appelle à la sauvegarde de la civilisation judéo-chrétienne « qui est en péril aussi bien par le paganisme hitlérien que par le matérialisme stalinien [29] ».
Le Bulletin ne comprend pas de véritables rubriques ; la dernière page cependant abrite des informations sur la vie des sections locales, tandis que les pages centrales traitent, photographies à l’appui, des manifestations patriotiques, des conférences auxquelles Edmond Bloch et ses amis ont participé, des discours prononcés dans d’autres associations proches de l’UPFI et font place à des notices nécrologiques. Fernand Benda, Jean Sitri, René Lisbonne et son fils Jean signent quelques articles, mais la majorité sont de la main d’Edmond Bloch sur qui repose en fait l’existence du Bulletin.
La publication n’évoque nul récit de guerre, nul souvenir comme si elle était un organe à vocation uniquement politique. Même les six articles relatifs à la mémoire du jeune David Bloch, fusillé par les Allemands à Guebwiller en 1916, et à celle du grand rabbin Abraham Bloch [30] sont l’occasion d’affirmer une identité française. L’article de Jean Sitri sur la mort de Jean Mermoz, proche du colonel de La Rocque, confirme encore cette tendance [31]. Le ton, comme chez les anciens combattants, est volontiers moralisateur et prêche l’union. Mais le Bulletin, apparu pourtant à la fin de juillet 1935, se garde bien de mentionner la mort du lieutenant-colonel Alfred Dreyfus survenue quinze jours plus tôt, à laquelle Le Volontaire Juif consacre, lui, deux pages.
À l’évocation des menaces du nazisme et de la montée de l’antisémitisme en France le Bulletin préfère les déclarations patriotiques. Ainsi Edmond Bloch considère-t-il l’allocution prononcée par le rabbin Jacob Kaplan à la synagogue de la Victoire lors du service commémoratif commandé par les Croix de Feu le 2 avril 1935 comme un « discours français et humain » ; mais il ne saisit pas l’occasion pour condamner le nazisme. Tout en rappelant que « La camaraderie du front est un lien que seuls peuvent tenter de rompre ceux qui n’ont pas partagé les périls communs », l’ancien combattant qu’est Jacob Kaplan a pourtant soin, lui, d’évoquer les dangers de l’intolérance et du nazisme, « doctrine […] dangereuse pour la patrie, pour la religion, pour la civilisation [32] ». L’UPFI se montre plus offensive lorsqu’elle organise des conférences ou y participe, toujours avec les mêmes orateurs, tous proches de l’UNC, prononçant des allocutions, que le Bulletin publie intégralement [33] : on y dénonce invariablement le péril que les nouvelles idéologies qui tourmentent l’Europe et assaillent la France font encourir à la civilisation judéo-chrétienne.
Sans cesse les rédacteurs reviennent sur les mêmes sujets. Attitude qui contribue sans doute à lasser les adhérents du Bulletin qui se sclérose. Seuls les lecteurs convaincus et déjà engagés dans des formations nationalistes continuent à le soutenir.
 
Des interprétations et des choix divergents
 
 
L’ACVJ, qui avait cru un temps pouvoir faire front commun avec l’UPFI, déchante lorsqu’elle s’aperçoit que les statuts de cette dernière excluent les Juifs étrangers, même anciens combattants. Décision que rapporte L’Univers israélite du 28 décembre 1934, de même que « l’admission des Français non israélites et non combattants ». Le Comité de l’ACVJ réagit par l’envoi d’une lettre de protestation à L’Univers, également publiée dans Le Volontaire Juif de janvier 1935, lequel se désolidarise de l’UPFI considérant que « cette union ne s’est pas constituée pour quelque chose mais contre quelqu’un. Elle nous est apparue comme une œuvre de division au moment précis où les efforts de tous nos coreligionnaires tendaient à se grouper pour faire face à l’antisémitisme envahissant ».
Coïncidence ou choix délibéré, le Bulletin de l’UPFI paraît au moment où Le Volontaire Juif cesse ses activités. L’Association des anciens combattants volontaires juifs a-t-elle été victime de difficultés matérielles comme le suggère Maurice Vanikoff [34] ? Ou bien faut-il incriminer des dissensions internes sur la politique à mener contre l’antisémitisme ? Toujours est-il que certains de ses membres rejoignent la LICA et le Parti communiste, tandis que d’autres préfèrent rester dans le cadre d’une association d’anciens combattants. Sa disparition aurait pu profiter au Bulletin de l’UPFI qui tente, mais en vain, d’occuper la place vacante. C’est que les lecteurs et la communauté en général ne s’y trompent pas : Le Volontaire Juif luttait pour la paix, la fraternité et le renom d’Israël, pas le Bulletin de l’UPFI.
Les deux organisations diffèrent déjà par leurs accointances dans le milieu des anciens combattants. L’ACVJ se rapproche, à partir de novembre 1932, de l’Union fédérale, puis, après le 6 février 1934, y adhère alors que cette dernière se désolidarise des ligues, condamne l’émeute, affirme sa confiance dans le régime parlementaire, apporte enfin son soutien au Front populaire et aux démocrates allemands [35]. René Cassin, alors président honoraire de l’UF, rend hommage à l’engagement du Comité d’entente des Associations d’anciens combattants et volontaires juifs de France qui « en élargissant leur adhésion à l’Union Fédérale, grande fraternité spirituelle des hommes et des victimes de la guerre […] ont associé […] leurs destinées permanentes à celles de tous les enfants de la France, et à leurs efforts pour la Paix internationale [36] ! » L’UPFI, elle, préfère rejoindre l’Union nationale des combattants, proche des milieux de droite et de l’Église, dont elle partage les valeurs familiales et publiques. L’UNC, sous l’égide de laquelle l’UPFI place la plupart de ses manifestations [37], combat l’UF et la politique de rapprochement franco-allemand de Briand, et se prononce au cours de l’année 1934 pour une réforme de l’État.
Forcément les deux associations appréhendent différemment l’antisémitisme et le nazisme. Le Volontaire Juif ne craint pas de dénoncer l’antisémitisme français et d’attaquer les associations qui diffusent l’intolérance, dénonçant par exemple dès septembre 1931 « La plaie de l’Action Française ». Il se fait même un honneur de ce type d’action et soutient la LICA. En 1932, le journal attaque en justice le parfumeur François Sportuno dit Coty, le directeur du Figaro et de L’Ami du Peuple, pour avoir insinué que des groupes d’anciens combattants juifs se transformaient « en comités révolutionnaires actifs », et obtient gain de cause. Enfin, au moment où le nazisme fait son apparition, il se méfie des appels de l’UNC contre la décadence et le rôle nocif des francs-maçons et des métèques [38].
Toute autre est l’attitude de l’UPFI. Lors des élections municipales de mai 1935, l’ACVJ présente 12 candidats pour contrer certaines formations françaises pratiquant une « abominable campagne antisémite payée par l’Allemagne ». Tout en prenant elle aussi parti contre ces formations lors de l’élection complémentaire municipale dans le quartier de la Muette, l’UPFI considère que « l’antisémitisme actuel en France n’est pas d’origine française » et qu’il « n’est pas que M. Hitler pour tenter de nous diviser. Le bolchevisme s’est assigné la même tâche, pour les mêmes fins [39] ». Pour le Bulletin, « Les Communistes vont à Moscou pour chercher le mot d’ordre de Staline. Nos antisémites vont à Nuremberg pour chercher le mot d’ordre de Hitler ». Il établit constamment un parallèle entre le nazisme et le communisme comme pour mieux disculper l’antisémitisme français. Ses réactions sont d’ailleurs plus violentes lorsqu’il évoque les partis de gauche : « Arrière désormais les théoriciens qui s’attaquent au sentiment national, les agitateurs, les manœuvriers qui paralysent sa vigueur, les meneurs révolutionnaires [40] ».
IMGIMGIMGIMFBulletin du Comité d’entente des associations d’anciens combattants et volontaires juifs de France du 14 mai 1935 dénonçant la dimension antisémite de la campagne pour les élections municipales, en particulier à Paris (dimensions 21,9 x 28,2 cm).
Coll. Philippe-E. Landau.
Ce n’est pas le cas du Volontaire Juif qui affirme : « L’exemple des Juifs allemands doit servir. Ils n’ont pas cru au nazisme. Nous demandons donc aux Juifs de France de se grouper autour de quelques idées [41] ». Désormais, l’ACVJ œuvre contre la montée des périls comme en témoigne sa participation à la Conférence mondiale qui réunit plus de 4 000 militants originaires d’une dizaine de pays [42]. Plusieurs résolutions sont prises, en particulier la condamnation des « méthodes racistes, national-socialistes de lutte contre les races et les religions » qui « sont une menace pour la culture et la civilisation et peuvent mener le monde civilisé à une catastrophe », le maintien du boycott des produits allemands et le refus de collaborer à des organisations d’anciens combattants « dont le programme contient un élément d’antisémitisme [43] ». De leur côté, les responsables de l’UPFI continuent à entretenir les relations avec des formations xénophobes…
Les deux organes de presse ont donc opéré des choix différents au nom du patriotisme et du souvenir de l’Union sacrée. Tous deux ont été vaincus par leurs ambitions. Il n’empêche que Le Volontaire Juif a pris très tôt la mesure de la menace de l’antisémitisme en France et en Europe sans pour autant négliger sa vocation première : être au service des anciens combattants. Sans doute, la sensibilité de ses rédacteurs, qui avaient tous en mémoire les tourments subis en Russie, les a-t-elle prémunis contre le danger d’un nationalisme étroit. Devenus Français par leur sacrifice en 1914, ils ont conservé un esprit de solidarité envers leurs coreligionnaires d’Allemagne et de Pologne. En ce sens, ils ont mené pendant cinq années un combat pour la préservation de leur identité, leur mémoire de combattant et leur amour pour la France républicaine, terre des Droits de l’homme. Quant aux responsables du Bulletin de l’UPFI, leur patriotisme exacerbé les a aveuglés, les poussant à s’acharner sur le Front populaire et à minimiser l’antisémitisme tant français que nazi.
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NOTES
 
[1]Chiffres cités par Philippe-E. Landau, « La communauté juive de France et la Grande Guerre », Annales de démographie historique, n°1, 2002, p. 102.
[2]Antoine Prost, Les Anciens Combattants et la société française, t. 2, Sociologie, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977, p. 54. Consulter aussi du même auteur Les Anciens combattants, Paris, Gallimard, coll. « Archives », 1977, p. 67.
[3]A. Prost, Les Anciens Combattants et la société française, op. cit., p. 73.
[4]Ibid., t. 3, Mentalités et idéologies, p. 72.
[5]Le Volontaire Juif, n°1, mai 1919. Sur la bataille de Carency, Philippe Landau, Les Juifs de France et la Grande Guerre, Paris, CNRS Éditions, 1999, p. 43.
[6]A. Prost, Les Anciens Combattants et la société française, op. cit., t. 1, Histoire, p.136.
[7]Le Volontaire Juif, n°1, janvier 1931, p. 2.
[8]Voir Richard Millman, La Question juive entre les deux guerres. Ligues de droite et antisémitisme en France, Paris, Armand Colin, 1992.
[9]L’Univers israélite du 23 janvier présente ses « félicitations à notre jeune confrère ».
[10]A. Prost, Les Anciens Combattants et la société française, op. cit., pp. 201-219.
[11]Sur Jacques Biélinky, consulter Le Volontaire Juif, n°6, juin 1931, p. 9, et l’introduction de Renée Poznanski in Jacques Biélinky, Journal, 1940-1942, Cerf, 1992, pp. 11-32.
[12]Richard Millman, op. cit., pp. 202-207.
[13]Philippe-E. Landau, « Les Juifs de Tunisie et la Grande Guerre », Archives Juives, n°32, 1er semestre 1999, pp. 40-52. Le Volontaire Juif, n°7, juillet-août 1931, p. 6.
[14]Le Volontaire Juif, n°2, février 1931, p. 1, et n°13, avril 1932, p. 1.
[15]Ibid., n°5, mai 1931, p. 1, et n°18, octobre 1932, p. 1.
[16]Ibid., n°6, juin 1931, p. 1, et n°27, janvier-mars 1934, p. 2.
[17]Ibid., n°14, mai 1932, p. 10.
[18]Ibid., n°23, avril 1933, p. 1, et n°31, novembre-décembre 1934, p. 1.
[19]Ibid., n°11, janvier 1932, pp. 1-2.
[20]Ibid., n°10, décembre 1931, p. 2.
[21]Archives de l’Association consistoriale israélite de Paris (désormais ACIP), carton B.134, lettres reçues ; Bulletin de l’UPFI, n°2, décembre 1935, p. 3.
[22]Bulletin de l’UPFI, n°1, juillet 1935, p. 1.
[23]ACIP, carton B. 134, lettres reçues.
[24]Richard Millman, op. cit., pp. 197, 199.
[25]Ils ne sont plus des inconnus dans l’espace communautaire. À leur initiative, une stèle commémorant le sacrifice du grand rabbin Abraham Bloch a été inaugurée en septembre 1934 non loin de Taintrux dans les Vosges. Les membres de l’ACVJ s’étaient associés à cette manifestation en se faisant représenter par son porte-drapeau, Salomon Roitbourd.
[26]E. Bloch évoque près de 1 500 cotisants et sympathisants.
[27]Alliance israélite universelle, Comité de vigilance, MS. 650, boîte 17.
[28]Bulletin de l’UPFI, n°2, décembre 1935, p. 1, et n°8, octobre 1938, p. 1.
[29]Ibid., n°3, juin 1936, p. 1, et n°5, décembre 1937, p. 1.
[30]Sur l’histoire du grand rabbin Abraham Bloch, voir Philippe Landau, Les Juifs de France et la Grande Guerre, op. cit., pp. 195-200.
[31]Bulletin de l’UPFI, n°4, décembre 1936, p. 1.
[32]Ibid., n°1, juillet 1935, p. 2.
[33]Ibid., n°3, juin 1936, pp. 6-8, et n°7, juillet 1938, pp. 3-5.
[34]L’Ancien Combattant Juif, n°1, avril 1938, p. 1 : « Le Volontaire Juif est mort en beauté, sans rien devoir à personne, ayant bataillé durant toute sa vie qui fut courte mais bien remplie, vaincu par les difficultés matérielles ».
[35]A. Prost, Les Anciens Combattants et la société française, op. cit., p. 70.
[36]Le Volontaire Juif, n°27, janvier-mars 1934, p. 2, et n°34, mars-avril 1935, p. 5.
[37]Bulletin de l’UFPI, n°7, juillet 1938, pp. 3-4.
[38]Le Volontaire Juif, n°15, juin 1932, p. 4, et n°24, mai-juin 1934, p. 3.
[39]Ibid., n°35, mai 1935, p. 6, et Bulletin de l’UFPI, n°2, décembre 1935, pp. 1-2.
[40]Bulletin de l’UPFI, n°6, mars 1936, p. 1.
[41]Le Volontaire Juif, n°26, septembre-décembre 1933, p. 1.
[42]Sur la Conférence, voir le numéro spécial du Volontaire Juif, juillet 1935, et Philippe-E. Landau, Les Juifs de France…, op. cit., pp. 226-230.
[43]Le Volontaire Juif, numéro spécial, juillet 1935, p. 41.
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[1]
Chiffres cités par Philippe-E. Landau, « La communauté juiv...
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[2]
Antoine Prost, Les Anciens Combattants et la société frança...
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[3]
A. Prost, Les Anciens Combattants et la société française, ...
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[4]
Ibid., t. 3, Mentalités et idéologies, p. 72. Suite de la note...
[5]
Le Volontaire Juif, n°1, mai 1919. Sur la bataille de Caren...
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[6]
A. Prost, Les Anciens Combattants et la société française, ...
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[7]
Le Volontaire Juif, n°1, janvier 1931, p. 2. Suite de la note...
[8]
Voir Richard Millman, La Question juive entre les deux guer...
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[9]
L’Univers israélite du 23 janvier présente ses « félicitati...
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[10]
A. Prost, Les Anciens Combattants et la société française, ...
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[11]
Sur Jacques Biélinky, consulter Le Volontaire Juif, n°6, ju...
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[12]
Richard Millman, op. cit., pp. 202-207. Suite de la note...
[13]
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Le Volontaire Juif, n°2, février 1931, p. 1, et n°13, avril...
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E. Bloch évoque près de 1 500 cotisants et sympathisants. Suite de la note...
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