2003
Archives juives
Mélanges
Les paradoxes des anarchistes face au sionisme et à la naissance de l’État d’Israël
Sylvain Boulouque
Sylvain BOULOUQUE, moniteur à l’université de Reims, chercheur associé au Groupe d’étude et d’observation de la démocratie, est spécialiste de l’histoire du communisme et de l’anarchisme. Il prépare une thèse sur la Confédération générale du travail unitaire (1921-1936).
In spite of their tendency towards internationalism and pacifism as a libertarian trend and their antagonism to state as the sole figure of social organization, some anarchists, often Jewish ones but not always, registered a comprehensive interest for Zionism – Bernard Lazare is not the only instance – and the birth of the state of Israel. Some of them even leave their country to settle in « kibboutzim » which they consider as the model of an ideal society. Beyond these statements, this article tries to reach an understanding of how these Jewish anarchists achieve this combination between their own identity and their ideological commitment.
Il peut sembler surprenant d’entendre un militant anarchiste dire : « j’éprouve un profond sentiment d’amitié envers l’État d’Israël ». Ce militant, Nicola Tchorbadieff
[1], de son vrai nom Yossif Sintov, est né le 23 octobre 1900 à Plovdiv (alors Philippo-poli) en Bulgarie et entre très jeune dans le mouvement libertaire. Réfugié en France en 1923, il poursuit ses activités politiques dans les groupes anarchistes juifs. Résistant, il reprend son action militante après la guerre. Décédé le 6 juillet 1994, ses cendres ont été transférées en Israël, selon ses dernières volontés.
Cet itinéraire est révélateur d’une sensibilité particulière, car les anarchistes, par principe, n’adhèrent pas aux doctrines étatistes. La naissance du sionisme a provoqué en leur sein d’âpres débats qui soulignent la difficile adaptation du mouvement, dans son ensemble, aux problèmes contemporains, et l’attachement de certains militants à leurs origines juives. La singularité de l’attitude de ces anarchistes, telle qu’elle ressort de la comparaison avec les positions des autres libertaires, est révélatrice des modes de construction et de l’imaginaire d’un mouvement marginal quant à son influence politique
[2].
Les premiers débats sur le sionisme
Les anarchistes, confrontés à la naissance du sionisme, ont du accepter un débat sur la question nationale et les identités que leur positionnement idéologique – l’internationalisme et le rêve d’une fraternité universelle – les engageait à dédaigner. Phénomène d’autant plus paradoxal que les premières interrogations surgissent chez un des leurs, Bernard Lazare, qui a théorisé le sionisme libertaire non pas autour du projet de création d’un État juif, comme Theodor Herzl, mais de la nation juive. À partir de 1896, Lazare développe sa conception du sionisme devant des cercles d’étudiants socialistes juifs, puis auprès de certains de ses compagnons, qui, eux-mêmes, ne tardent pas à porter ses propositions dans la presse et les cercles anarchistes
[3].
Dans son sillage, d’autres deviennent sionistes
[4]. Si le cas de Mécislas Golberg
[5] demeure marginal, il n’en est pas de même d’Henri Dorr
[6], de son vrai nom Lucien Weil (1865-1914), un militant d’envergure nationale. Gérant du
Père Peinard, le journal anarchiste dirigé par Émile Pouget
[7], il rejoint l’équipe du
Libertaire de Sébastien Faure
[8]. Pendant l’Affaire, il affirme un sionisme culturel, son droit d’être juif et incite les Juifs libertaires à s’engager. En retour, sa démarche suscite de vives critiques. En effet, si dans leur immense majorité les libertaires ont choisi de prendre la défense du Capitaine puis de la République – au point d’assurer le service d’ordre lors des réunions publiques en soutien au président Émile Loubet
[9] –, l’affirmation d’une identité juive et d’un engagement sioniste, même développée dans une optique libertaire, entre en conflit avec les conceptions traditionnelles de l’anarchisme.
On sait que les pères fondateurs de l’anarchisme, à l’exception de Proudhon, reconnaissent la nation comme une entité intrinsèque à toute communauté, tout en condamnant sa forme étatique
[10]. Le distinguo disparaît chez leurs épigones français et la grande majorité des militants qui, raisonnant dans le cadre d’un État-nation déjà constitué, gomment les dimensions spécifiques de la question nationale. Certains dénoncent donc dans le sionisme un nouveau nationalisme : la spécificité juive contredit l’internationalisme anarchiste
[11]. D’autres en revanche ne sont pas hostiles à l’idée d’une nation juive, mais estiment que le départ vers la Palestine n’est pas la meilleure des solutions, en raison du climat, hostile, et du tort que ferait à la révolution sociale le départ de nombreux Juifs révolutionnaires actifs
[12]. Telle est la position adoptée par le groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI)
[13], qui devient le dogme libertaire en la matière. La composition des ESRI, dont les membres sont proches des milieux syndicalistes et qui placent l’action sociale avant tout, peut expliquer cette analyse qui recouvre à la fois un déni identitaire, une survalorisation de la question sociale, et enfin l’espoir d’une révolution imminente, censée résoudre tous les problèmes. Quant aux tenants du sionisme libertaire, ils demeurent, sur cet aspect du moins, aux marges du mouvement, sans pour autant en être exclus.
Dans les décennies qui suivent, la question du sionisme surgit périodiquement, même si elle est traitée de manière marginale. Parue entre 1930 et 1934 et coordonnée par Sébastien Faure, L’Encyclopédie anarchiste comporte quatre notices ayant trait directement ou indirectement à la question juive : « Israélite », « Ghetto », « Judaïsme » et « Sionisme ». Elles reprennent les arguments des ESRI : le sionisme est généreux, il permet aux Juifs d’échapper aux persécutions et, par la colonisation agricole et les fermes collectives, rend possible un développement égalitaire de la société ; mais il ajoute aussi des barrières nationales, entraves à l’internationalisme et à une possible révolution. Le discours libertaire n’a donc pas évolué : le sionisme est une idée noble, mais la révolution reste le premier des impératifs.
Le témoignage d’Arnold Mandel, alors membre d’un groupe libertaire, corrobore ce constat : « Dans le milieu anarchiste, on pouvait faire librement des exposés sur n’importe quel thème, avec n’importe quelle approche, sans censure aucune. On risquait simplement la contradiction. Je proposais donc aux camarades de leur parler du sionisme dont, juifs y compris, ils ignoraient tout. […] Je n’étais pas sioniste au sens de la doctrine herzlienne […] J’étais antiétatique. [Mandel expose les arguments qu’il a développé] Quand j’eus conclu, surgit […] la contradiction. On s’étonna qu’un camarade anarchiste pût trouver sympathique une doctrine politique qui n’était rien d’autre qu’un projet d’État. […] Le nationalisme c’était le choix de l’absurde […]. Nous restâmes sur notre désaccord. Critiqué, je ne fus pas réellement blâmé. Les anarchistes ne demandaient à personne d’être dans la ligne
[14] ». Échange sans lendemain car Mandel s’éloigne fin 1937 des groupes libertaires. Son témoignage résume néanmoins les multiples contradictions qui traversent les anarchistes, qui ne conçoivent le monde que dans un processus révolutionnaire et acceptent difficilement l’existence de stades intermédiaires. Mandel insiste par ailleurs sur un élément important pour comprendre la sociabilité libertaire : ces groupes sont d’abord des groupes d’affinités, ce qui permet à chacun de leurs membres d’entretenir, face à une position officielle aux contours souvent flous, des analyses hétérodoxes.
On en trouve une illustration extrême dans l’analyse du conflit judéo-arabe de 1936-1939, qui radicalise les positions. Jules Chazoff, dans
Le Libertaire, attaque le mouvement sioniste, dénonçant sa mainmise sur la Palestine et l’exploitation dont seraient victimes les Arabes. Le sionisme représente, à ses yeux, un détournement de l’idée même de révolution
[15]. Quelques semaines plus tard, Robert Louzon développe un point de vue identique dans
La Révolution prolétarienne
[16]. Or la virulence des deux propos provoque des réactions multiples chez les anarchistes juifs. Le Groupe anarchiste juif de Paris
[17] rappelle, comme Bernard Lazare un demi-siècle auparavant, que le sionisme est une étape émancipatrice, prémisse des révolutions futures. Ida Mett, quant à elle, quitte le noyau – faisant office de comité de rédaction – de
La Révolution prolétarienne, car elle juge légitime l’immigration juive en Palestine
[18].
Ces réactions révèlent certaines constantes du mouvement ouvrier en général, et du mouvement libertaire en particulier. La première est l’existence dans ses rangs d’un antisémitisme alliant antijudaïsme et anticapitalisme, même si ce courant ne concerne qu’une minorité. La deuxième est la persistance d’un universalisme qui rejette l’existence de minorités nationales. Ce refus ne concerne pas spécifiquement l’affirmation d’un nationalisme juif. Dans le cas français, il est lié à la présence d’un modèle jacobin latent et souvent inconscient chez les libertaires. Enfin, pour les anarchistes juifs, le conflit entre l’idéologie et l’identité n’apparaît que dans la confrontation avec les autres composantes du mouvement libertaire. Ce schéma est remis en cause dans la seconde moitié du XXe siècle, lorsque le mouvement kibboutzique et la naissance de l’État hébreu forment une configuration nouvelle et inattendue.
La naissance de l’État d’Israël
Dans l’immédiat après-guerre, trois organes composent, pour l’essentiel, la presse libertaire : Le Libertaire, qui représente tous les anarchistes, Le Combat syndicaliste, d’orientation anarcho-syndicaliste, et Ce qu’il faut dire, de tonalité pacifiste. La naissance de l’État d’Israël y suscite de nombreux articles. Les libertaires cherchent à répondre aux questions liées à la guerre de 1948, aux enjeux internationaux, à la naissance d’un État juif et, corrélativement, s’interrogent sur la possibilité d’une présence anarchiste au Proche-Orient.
Un reportage, par ailleurs critique, agrémenté d’entretiens avec des représentants des divers composantes du sionisme, présente un panorama général dans lequel l’auteur évoque brièvement la présence libertaire : « Les anarchistes, eux, diffusent à Tel-Aviv des journaux en yiddish d’origines diverses :
Freie Arbeter Stimme
[19] (La Voix de l’ouvrier libre) et
Der Freie Gedank (La Pensée libre) et également un périodique anarchiste en langue russe, édité par des émigrés
[20] ». Ces titres sont, pour l’essentiel, publiés dans le monde anglo-saxon ou en France comme celui du groupe parisien
Der Freie Gedank
[21]. Les militants éprouvent une certaine défiance initiale à l’égard du nouvel État, compensée par une vive sympathie pour les
kibboutzim, défiance qui s’estompe rapidement, car ils estiment finalement que l’État d’Israël représente une terre d’accueil
[22]. Certains d’entre eux partent s’installer en Israël et participent à la fondation de l’hebdomadaire
Problemen
[23], dirigé par Alexandre Thorn et Yosef Loden, et dont l’un des principaux correspondants, David Stettner, est demeuré en France. Néanmoins, ce groupe reste en marge du mouvement anarchiste officiel, comme en témoigne son peu de poids dans la presse libertaire. La raison première en est le fait que le Groupe juif de Paris se consacre d’abord à l’aide aux anarchistes dans les pays de l’Est
[24]. Il s’agit ensuite d’un groupe d’affinités qui fonctionne comme une amicale. C’est donc à titre individuel que ses militants livrent des analyses et des informations aux autres libertaires.
La guerre et la naissance d’un nouvel État sont des réalités qui, par définition, heurtent les anarchistes. Contraints, face à elles, de s’interroger, ils utilisent les référents traditionnels de la pensée libertaire comme le pacifisme, et tentent d’analyser l’actualité à travers la grille de l’idéologie libertaire, notamment dans sa dimension antireligieuse : « Le sang coule en Palestine où l’on se dispute une étroite bande de terre brûlée par le soleil, une terre qui ne doit son prestige qu’au témoignage illusoire de cette escroquerie mystique qui en fit la terre promise
[25] ». Si ce discours reprend pour partie l’argumentaire des ESRI en lui surimposant les vues pacifistes, certains recourent à de nouveaux questionnements, fruits de la conjoncture internationale. Ainsi le danger des rivalités internationales et des concurrences « impérialistes » fait-il naître le thème de l’émergence nécessaire d’un troisième front, qui refuse l’hégémonie des deux grandes puissances : « Nous avons l’espoir que dans un Proche-Orient pacifié grâce à un équilibre des forces et à une conjoncture impérialiste favorable, les forces sociales […] se réveilleront. […] Entre le “ Schalom ” des communautaires juifs et le “ Salam ” des cultivateurs arabes, il n’est de différences qu’à Londres, à Washington ou à Moscou
[26] ».
L’auteur de cet article, Charles Corvint, plus connu sous le pseudonyme de Louis Mercier (1914-1977), est parti combattre en Espagne en 1936 dans la colonne Durruti ; déserteur au début de la guerre mondiale, il s’engage dans les Forces françaises libres en 1942, où il travaille pour le service d’information de Radio Levant à Beyrouth, tout en travaillant pour l’OSS, l’ancêtre de la CIA. Après la guerre, il participe à la création de Force ouvrière et au Congrès pour la liberté de la culture
[27]. Louis Mercier, qui n’est pas juif, possède l’un des itinéraires les plus originaux de l’anarchisme et est l’une des personnalités les mieux informées de la situation régionale
[28]. S’il met en avant dans son article un hypothétique troisième front, l’essentiel de ses attaques est dirigé contre les visées communistes : « Pendant des années les communistes ont mené une campagne contre les « fascistes
[29] » juifs, disciples de Jabotinsky, mais aujourd’hui ils donnent une grande place à l’action de l’Irgoun Zvai Leumi dirigés contre la Grande-Bretagne. Toute lutte contre Londres est présentée par Moscou comme une lutte progressiste
[30] ». Il met en garde les militants contre des jugements trop hâtifs : « Nous connaissons d’authentiques militants révolutionnaires juifs qui agissent dans les groupes terroristes parce qu’ils défendent en premier lieu leur droit à l’existence. […] Si les meilleurs Arabes et les meilleurs Juifs en sont à se replier sur des positions et des activités nationalistes, c’est parce qu’il n’existe dans le monde aucune internationale ouvrière et révolutionnaire capable de présenter aux écrasés un espoir, une foi, une issue
[31] ». Son article a un triple intérêt : informer les libertaires des événements, mettre en lumière la complexité de la situation, rechercher en même temps une cohérence avec l’idéologie libertaire.
Cependant tous les libertaires ne partagent pas le point de vue de Mercier ; plusieurs, selon des schémas traditionnels, voient dans le nouvel État une source de guerre : « En Palestine, l’État apporte l’indiscutable preuve qu’il provoque la guerre du fait même de sa présence
[32] ». Ils refusent de choisir un camp : « Seul le rejet de tout nationalisme et l’entente libre et fraternelle des populations travailleuses pourront sauver la Palestine de la barbarie
[33] ». Ces militants retrouvent donc un discours archétypal et normatif : Israël possède les caractéristiques néfastes de tout État. Mais d’autres anarchistes fondent leurs espoirs sur les
kibboutzim, présentés comme un « contrepoids important aux volontés capitalistes ou à l’envahissement de l’État
[34] ». De fait, si la guerre et le nouvel État ont suscité des protestations et des critiques, les
kibboutzim passionnent les anarchistes.
Les kibboutzim, une société idéale
Les expériences de travail collectif ou de modes de vie alternatifs ont toujours représenté pour les anarchistes des lieux d’expérimentation de la société future
[35]. C’est ainsi que les
kibboutzim deviennent une terre d’imagination, un nouveau rêve. Nombreux sont les témoins tant dans la presse libertaire française qu’internationale à rendre compte de séjours ou d’installations dans ces collectivités agricoles et de leur caractère libertaire – réel, imaginé ou projeté. George Woodcock exprime par exemple sa vive sympathie pour les « collectifs palestiniens » qui ont mis « en application la théorie anarchiste : la décentralisation et la suppression du profit individuel
[36].» Quelques mois plus tard, Jean Maline analyse les formes de travail collectif et des progrès qu’elles engendrent, illustrations pratiques à ses yeux du principe anarchiste « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins
[37] ».
Quelques militants d’origines diverses, principalement espagnole, s’installent en Israël et travaillent dans les
kibboutzim. L’historien Élie Barnavi rapporte l’itinéraire de Ramon, militant anarchiste espagnol, arrivé en Palestine en 1948 ; il a participé à la guerre d’Indépendance dans une brigade composée d’immigrants de diverses nationalités dont quelques libertaires, qui, par la suite, s’installent dans différents
kibboutzim
[38]. D’autres militants les rejoignent, souvent pour des raisons familiales. Ainsi Joseph Ribas, militant de la Confédération nationale du travail, qui a combattu pendant la guerre civile espagnole, où il fut grièvement blessé. Après plus de dix ans passés en France, il part avec sa femme et ses deux enfants pour Jérusalem puis s’installe au kibboutz Hahotrim, au sud de Haïfa, où il retrouve, selon ses dires, le même mode de vie que dans les fermes collectivisées espagnoles
[39]. C’est, en partie, à travers ce type de témoignages que Gaston Leval
[40] et Augustin Souchy donnent à la presse libertaire de nombreux renseignements sur les conditions de vie dans les
kibboutzim. Alors fonctionnaire au Bureau international du travail, Souchy se rend en Israël en 1952 et publie un livre
Le nouvel Israël, un voyage dans les kibboutz
[41], où il compare, lui aussi, les
kibboutzim aux collectivisations espagnoles. Plus marginalement, les anarchistes adeptes de la révolution sexuelle publient un reportage consacré à « la famille, l’enfant et les relations sexuelles dans les
kibboutzim
[42] ». Ce mouvement est amplifié par d’autres récits comme celui que publie, six mois durant,
Le Combat syndicaliste
[43]. L’auteur y dresse un tableau, empreint d’une sympathie affichée, des réalisations et des acquis sociaux conquis par la
Histradrout. Les
kibboutzim, et de manière plus générale les formes de travail collectif, sont mis en valeur, idéalisés jusqu’à faire figure de sociétés libertaires à part entière.
Au-delà de la méfiance à l’égard de la création d’un nouvel État, force est de constater que les anarchistes juifs ont de facto reconnu la naissance d’Israël, même si, par la suite, la critique de l’État hébreu s’est faite plus acerbe. Plusieurs facteurs expliquent cette reconnaissance, mais les kibboutzim en sont l’élément déterminant. L’existence de l’État d’Israël et l’affirmation du nationalisme juif – au-delà du discours antiétatiste et antinationaliste affiché – n’empêchent finalement pas les anarchistes de reconnaître leur légitimité. Car l’objectif, né d’une vision quasi théologique et millénariste de l’évolution des sociétés, est le dépassement du cadre national et étatique. Cette reconstruction de la société, selon un imaginaire qui néglige les réalités au profit de la construction d’idéaux-types dont les kibboutzim sont la pierre angulaire, permet aux anarchistes d’éviter de s’interroger sur la question étatique et sur l’adhésion des populations à ce type d’organisation sociale ; elle leur épargne d’avoir à remettre en cause les fondements traditionnels de leur idéologie. C’est par ce biais que les anarchistes juifs parviennent à conjuguer leur identité et leur engagement idéologique.
â—†
[1]
Cf. Sylvain Boulouque, « Nikola Tchorbadieff »,
Gavroche, n°79, janvier-févier 1995, pp. 22-23.
[2]
Cette étude reprend nos articles : « Les anarchistes, le sionisme et la naissance de l’État d’Israël »,
Gavroche, revue d’histoire populaire, n°101, septembre-octobre 1998, pp. 15-18 ; « 1899 : un débat sur le sionisme dans le mouvement anarchiste », dans Philippe Oriol (textes réunis par),
Bernard Lazare, anarchiste et nationaliste juif, Paris, Honoré Champion, 1999, pp. 173-180, et « Anarchismo et ebraismo nel movimento liberario francese » in Amédéo Bertolo (textes rassemblés par),
L’anarchismo e l’ebreo, Storia di un incontro, Elèuthera, Milano, 2001, pp. 119-130.
[3]
Sur Bernard Lazare, cf. Nelly Wilson,
Bernard Lazare, Paris, Albin Michel, 1986 ; Jean-Denis Bredin,
Bernard Lazare, Paris, De Fallois, 1993 ; Philippe Oriol (textes réunis par),
Bernard Lazare,
ibid., et notre notice « Bernard Lazare »,
Archives Juives, n°33/1, 1
er semestre 2000, pp. 121-126.
[4]
Pour plus de détails, voir Philippe Oriol,
op. cit., et notre article, « 1899… »,
op. cit., ainsi que Zosa Szajkowski, « L’antisémitisme et le mouvement ouvrier français à l’époque de l’Affaire Dreyfus »,
Tsafon, n°16, 1994, pp. 26-68.
[5]
Cf. Catherine Coquio, « Une mutation politique pendant l’affaire Dreyfus, Mécislas Goldberg en 1898-1899 »,
Archives Juives, n°27/1, 1
er semestre 1994, pp. 45-57.
[6]
Cf ses articles : « Le Droit d’être juif »,
Le Journal du peuple, n°6, 24 septembre 1899, et « Ohé les Juifs »,
id., n°11, 31 octobre 1899.
[7]
Émile Pouget qui, dans un premier temps, a refusé de prendre la défense du capitaine Dreyfus, rejoint la cause du dreyfusisme au cours de l’année 1897.
[8]
Sébastien Faure (1858-1942) est le fondateur du
Libertaire, auquel succède
Le Journal du peuple, créé pour engager les anarchistes dans le combat dreyfusard. Faure demeure l’une des figures du mouvement libertaire jusqu’à sa mort.
[9]
Cf. Philippe Oriol, « Du
Libertaire au
Journal du Peuple : une affaire sans Dreyfus », dans
Littérature et nation, numéro hors série, 1997, Publications de l’université de Tours, Actes du colloque
Représentations de l’Affaire, Tours, 1997, pp. 61-72.
[10]
Notons, et ce n’est pas une coïncidence, que la majeure partie des théoriciens libertaires ont inscrit leur pensée dans le mouvement des nationalités de la seconde moitié du XIX
e siècle. Tel n’est pas, là encore, le cas de Proudhon.
[11]
Ludovic Malquin, « À propos du droit d’être juif »,
Le Journal du peuple, n°7, 1
er octobre 1899.
[12]
« Antisémitisme et sionisme »,
Supplément littéraire aux Temps Nouveaux, éditions de l’Humanité nouvelle, Paris, 1900, pp. 274-279. Cet argument est repris terme à terme par le théoricien libertaire Pierre Kropotkine (cité par Michael Confino [Lettres présentées et annotées par],
Anarchistes en exil, Correspondance inédite de Pierre Kropotkine à Marie Goldsmith, 1897-1917, Paris, Institut d’études slaves, coll. « Cultures et sociétés de l’Est », vol. 22, lettre du 30 juin 1907, p. 296). Cette affirmation peut sembler surprenante au regard de la remarque faite note 10. Il faut souligner que Kropotkine accorde une supériorité au modèle politique et culturel issu de la Révolution française. En 1914, il appelle à la défense de la France, au nom de la défense de cet héritage.
[13]
« Antisémitisme et sionisme »,
ibid.
[14]
Arnold Mandel,
Nous autres juifs, Paris, Hachette, 1978, pp. 83-86.
[15]
Jules Chazoff, de son vrai nom Chazanoff (1891-1946). Il publie : « Quand Israël règne »,
Le Libertaire, n°615, 18 août 1938, et « Les Juifs et la Palestine »,
id., n°617, 1
er septembre 1938. Ajoutons que Chazoff fut arrêté en 1944, interné à Drancy et libéré par l’arrivée des Américains.
[16]
Si Robert Louzon (1882-1976) n’est pas anarchiste, plusieurs militants libertaires ont participé à
La Révolution prolétarienne. Louzon a, dès ses débuts dans le militantisme, pris des positions antisémites. Cf. Michel Drouin, « Une thèse exemplaire au paroxysme de l’Affaire Dreyfus : La première enquête scientifique sur le prolétariat juif »,
Cahiers Jean Jaurès, n°138, octobre-décembre 1995, pp. 45-53, et Marc Crapez,
L’Antisémitisme de gauche au XIXe siècle, Paris, Berg, 2002, pp. 107-111.
[17]
« La question juive et la Palestine », n°618, 8 septembre 1938. Nous n’avons pu retrouver le nom de tous les militants – près de cinquante au total, mais les principaux animateurs sont David et Golda Stettner, Golda Konstantin, Charles Fieber, David Jacobs, Yohef Kahan, Israël Rubin, Shmuel Ringel, Rosa et Jacques Doubinsky et Léa et Nicola Tchorbadieff. Ces militants forment l’armature du groupe qui publie, de 1949 à 1961, le journal
Die Fraier Gedank (La Pensée libre).
[18]
Lettres d’Ida Mett à
La Révolution prolétarienne, sans date [début novembre 1938], 13 novembre 1938 et 18 février 1939, fonds Nicolas Lazarévitch, Institut International d’Histoire sociale d’Amster-dam. Sur Ida Mett, cf. notre notice dans
Archives Juives, n°34/2, 2
e semestre 2001, pp. 126-127.
[19]
Groupe libertaire juif américain dont l’hebdomadaire a cessé de paraître en 1981.
[20]
Moisché Chaym, « Départ en Israël »,
Le Libertaire, n°237, 11 août 1950. Ce militant écrit sous un pseudonyme que nous n’avons pu percer. Il semble s’agir d’un libertaire marseillais ayant recueilli les impressions des immigrants. Notons que cet article s’inscrit dans la pure tradition anarchiste.
[22]
Témoignage de Claude Doubinsky [juin 1996] qui a assisté aux réunions du Groupe anarchiste juif de Paris. Les libertaires yiddishistes, qui étaient proches auparavant des positions du Bund, les abandonnent alors pour afficher une sympathie non dénuée de critique vis-à-vis de l’État d’Israël
[23]
Problemen a cessé de paraître en 1993.
[24]
Entretiens avec Nicola Tchorbadieff réalisés entre 1992 et 1996. Témoignage de Claude Doubinsky, cité note 22.
[25]
Samuel Vergine, « Massacres en terre promise »,
Ce qu’il faut dire, n°56/57, 20 mai 1948. S. Vergine, de son vrai nom Louis Dorlet (1905-1989), est l’animateur des revues d’orientation pacifiste.
[26]
Damashki, « La paix serait-elle proche en Palestine ? »,
Le Libertaire, n°128, 6 mai 1948.
[27]
Sur le Congrès, cf. Pierre Grémion,
Intelligence de l’anticommunisme. Le congrès pour la Liberté de la Culture, Paris, Fayard, 1995
[28]
Sur Mercier, cf. Marianne Enckell et
al.,
Présence de Louis Mercier, Lyon ACL, 2000, 128 p. Notons qu’Arnold Mandel a été membre du groupe animé par Louis Mercier. Mercier signe sous les pseudonymes de Parane, Damashki,
[29]
Le terme « fasciste » est utilisé ici pour montrer la stratégie communiste et non pour s’en prendre aux héritiers du chef du courant sioniste-révisionniste, Wladimir Jabotinsky.
[30]
S. Parane, « Pour une action internationaliste. Le creuset palestinien »,
Le Libertaire, n°83, 26 juin 1947.
[31]
S. Parane,
ibid. Mercier utilise la même argumentation ultérieurement : « Le jeu impérialiste et les réalités sociales en Proche-Orient »,
Le Libertaire, n°177, 15 avril 1949, même s’il lui arrive de développer une analyse stéréotypée : cf. « Palestine 1948 »,
Le Libertaire, n°111, 8 janvier 1948.
[32]
Éric-Albert, « Palestine terre stratégique »,
Le Libertaire, n°133, 11 juin 1948. La même terminologie est utilisée dans les articles suivants : « Guerre officieuse en Palestine »,
Le Libertaire, n°130, 21 mai 1948 ; « Luttes stériles »,
id., n°136, 2 juillet 1948.
[33]
Gaston, « Juifs et arabes sacrifiés par les «grands» »,
Le Libertaire, n°131, 28 mai 1948. L’auteur (Armand Schuer) est un militant d’origine autrichienne.
[34]
«La raison d’État en Israël »,
Le Libertaire, n°211, 13 mai 1950.
[35]
L’élément le plus représentatif est, à cet égard, la question éducative. La bibliographie sur l’éducation libertaire est trop abondante pour que nous puissions la citer ici.
[36]
« Les collectifs palestiniens »,
Le Libertaire, n°123, 1
er avril 1948. George Woodcock (1912-1995), militant anarchiste anglais, directeur de la revue
Now, auteur de
Kropotkine, le prince anarchiste, Paris, Calmann-Lévy, collection « Traduit de », 1953, ami de George Orwell et de Manès Sperber.
[37]
« Les communes libres en Israël. Leur caractère – leur vie »,
Le Libertaire, numéros 203 et 204, 18 et 25 novembre 1949. Il nous a été impossible de savoir si J. Maline est un pseudonyme.
[38]
Élie Barnavi, « Les ennuis de Ramon ou les ambiguïtés de la nationalité israélienne »,
M, Mensuel, Marxisme, Mouve-ment, n° 61-62, mai-juin 1994, pp. 14-17, et témoignage de Ramon, Tel-Aviv, août 1996. Nous avons selon son désir conservé son pseudonyme.
[39]
Témoignage de l’intéressé (Hahotrim, août 1996). Joseph Ribas devient le correspondant du titre anarcho-syndicaliste
A.I.T., (Mensuel de l’Association internationale des travailleurs), où il signe une chronique consacrée aux célébrations du quarantième anniversaire de la Histradrout (n°37, janvier 1961). Dans le
Bulletin intérieur de la Fédération anarchiste, il décrit les conditions de vie dans les
kibboutzim (n°55, mars 1965). En 1972, il publie une brochure sur le même sujet (
Ruta, deuxième formule, troisième année, mars 1972).
[40]
Gaston Leval, de son vrai nom Pierre Pillier (1895-1978). Son engagement aux côtés des anarchistes espagnols date de la guerre de 1914-1918 durant laquelle il est insoumis. Il joue un rôle important dans les organisations libertaires espagnoles. Il participe également à la collectivisation des terres pendant la guerre civile espagnole. Rentré en France en 1938, il fonde, après la guerre, diverses revues. Il est un des correspondant attitrés de la presse libertaire espagnole.
[41]
Augustin Souchy (1898-1984), militant anarchiste allemand réfugié en Espagne en 1933, puis en Amérique latine. Son livre est édité à Mexico en 1953 en espagnol, puis publié sous le même titre en allemand en 1984. Il se rend en Israël en 1962 et 1979.
[42]
L’Unique, n°51, 1
er septembre 1950.
[43]
Le Combat syndicaliste, « Impression d’Israël », du n°56 (23 février 1951) au n°63 (1
er juin 1951). L’auteur est présenté comme un typographe parisien, révolutionnaire éprouvé, syndiqué depuis 1907. Il nous a été impossible de retrouver son nom.