2003
Archives juives
Archives
L’Institut méditerranéen Mémoire et archives du judaïsme (IMMAJ) à Marseille
Dan Jaffé
Dan JAFFÉ, enseignant d’histoire juive et chargé de cours à l’Institut interuniversitaire d’études et de culture juives (Aix-en-Provence), ainsi qu’à l’Institut de sciences et théologie des religions (Marseille), prépare une thèse sur la société juive durant les premiers siècles de l’ère chrétienne.
Les villes de la côte méditerranéenne française et leur arrière-pays sont connues pour être des terres d’accueil de judéités de diverses provenances, regroupant actuellement environ 130 000 Juifs, une centaine de lieux de culte et des dizaines d’associations particulièrement actives, alors que, Israël mis à part, les communautés méditerranéennes hors de France sont en voie de diminution ou d’extinction. On trouve dans ce Midi français des originaires du Levant, d’Afrique du Nord, d’Europe du Sud, voire d’Europe centrale ou septentrionale. Et Marseille est devenue au cours des XIXe et XXe siècles l’épicentre des diasporas juives de la Méditerranée. Mais la richesse aussi bien historique qu’identitaire accumulée dans la mémoire et le patrimoine au fil des générations par ces judéités est menacée comme ailleurs par la fragilité de ses supports : les anciens documents familiaux ou associatifs, les photos et les « vieux papiers » disparaissent par suite des déménagements, du manque de locaux adaptés à leur conservation... ou sont tout simplement détruits.
C’est pour pallier à cet effritement, pour empêcher ces destructions, qu’IMMAJ a vu le jour. Inspiré par Edmond Nadjari, auteur d’une
Contribution à l’histoire des Juifs de Marseille de l’Antiquité à nos jours
[1], fondé par l’architecte Claude-Sabin Nadjari, la musicologue Mag Tayar et l’historien Guy Hazan, conservateur en chef de la faculté des Sciences de Saint-Jérôme à Marseille, cet institut s’est donné comme objectif la collecte d’archives privées, associatives ou familiales, de tous ordres et de toutes époques, en rapport quel qu’il soit avec les communautés juives du bassin méditerranéen. Une fois le tri et le classement effectués, ces archives sont mises à la disposition des historiens, chercheurs et particuliers.
Une feuille du recensement des 458 Juifs de Marseille en 1808.
Archives IMMAJ, Marseille / Fonds Consistoire israélite de Marseille (CIM).
Sans tenir compte de la légende selon laquelle les archives consistoriales de Marseille auraient été détruites au cours de la seconde guerre mondiale, les trois fondateurs d’IMMAJ se rendirent rue Breteuil dans les locaux du consistoire et de la synagogue attenante, dite « Grand temple » pour en visiter les recoins, fouiller les combles et les placards, « éplucher » une à une les étagères. Bref, un véritable travail de fourmi qui s’avéra fructueux puisqu’il se solda par la découverte de liasses, de registres, d’actes religieux ainsi que de divers recensements dont celui de 1808 ; parmi ces dossiers figurait aussi le carton à dessin de Salomon Nathan, l’architecte du « Grand temple », comprenant plans et pièces écrites, notamment une esquisse de la façade du bâtiment datant de 1855
[2]. Furent également exhumées des partitions musicales manuscrites du rite portugais, dont celle de l’hymne d’inauguration de la synagogue, diverses correspondances privées et des inventaires liés à la séparation de l’Église et de l’État. Ces derniers avaient servi à élaborer le transfert de la synagogue à l’association cultuelle appelée à remplacer le consistoire. D’autres documents témoignaient des relations entre le consistoire de Marseille et certaines communautés de son ressort, par exemple celles de Sète, Aix, Montpellier, Avignon et Nice ; on peut mentionner à ce titre les inventaires, datant de 1906-1907, de biens communautaires passant sous le contrôle de la nouvelle Association cultuelle israélite, comme ceux de Lyon. On note également la présence de lettres de candidature de rabbins au poste de grand rabbin de Marseille, dont celle du rabbin Jonas Weyl appuyé par le consistoire protestant de la ville de Nîmes.
Une fois ces documents abrités dans les locaux d’IMMAJ, le tri et la classification en ont été opérés avec l’aide des archives départementales des Bouches-du-Rhône. Contactée en effet par Claude-Sabin Nadjari, Arlette Playoust, directrice des archives départementales, offrit à l’institut un appui enthousiaste en délégant un personnel qualifié apte à former à la pratique de l’archivistique les bénévoles d’IMMAJ, réunis sous la direction d’Élise Leibowitch, professeur à la retraite, et de Daniel Darmon, ancien administrateur de la synagogue.
Par un effet d’entraînement, le consistoire de Nice s’est ensuite prêté à une visite de la synagogue Deloye à Nice dans la cave de laquelle, baignant dans l’eau, ont été découvertes des archives que l’on croyait détruites au cours de la période nazie, en particulier des livres hébraïques du XVIIIe siècle.
À partir de ces premiers fonds et avec l’aide des archives départementales, de divers musées marseillais et de l’Association des Juifs du Pape, IMMAJ a organisé à Marseille une exposition « Juifs de Marseille au XIXe siècle » du 3 au 8 septembre 2000, dans le cadre de la Journée européenne de la culture juive ; parmi les pièces exposées il faut noter particulièrement la Bible de Marseille, manuscrit hébreu espagnol du XIIe siècle, un inventaire des biens confisqués aux Juifs de Provence à la fin du XIIIe, le statut de la Nation juive de Marseille du 20 juin 1789. Au même moment, en coopération avec le consistoire de Nice et la Bnai Brith de la Côte d’Azur, IMMAJ organisait à Nice une exposition de livres et de documents récemment retrouvés rue Deloye.
Aujourd’hui, de nombreux organismes ont rejoint IMMAJ : l’Institut interuniversitaire d’études et de culture juives (IECJ, université d’Aix-Marseille), la bibliothèque juive de Marseille récemment nommée Lily Scherr, plusieurs associations, outre le Bnai Brith de la Côte d’Azur et les Juifs du Pape déjà nommés : Vidas Largas, association des Juifs du Levant, l’antenne marseillaise du Cercle de généalogie juive, le World Sefarad Congress, les Arts et traditions populaires des Juifs de Tunisie (ATPJT), des associations d’originaires d’Égypte et du Maroc. IMMAJ a reçu des rabbins responsables des consistoires et des communautés concernées un droit d’accès aux
Genizoth
[3] des cimetières juifs, dans le respect des règles rituelles ; ce qui a permis par exemple la découverte à Nice de documents en italien de l’époque sarde. Par ailleurs, les synagogues de Marseille et de sa région ont accepté de donner ou déposer à IMMAJ leurs livres en hébreu antérieurs à 1945, avec mission d’en assurer le traitement et la conservation. L’institut élargit sa collecte aux photos, cartes postales, costumes, objets de culte, œuvres d’art.
La dynamique ainsi enclenchée s’inscrit au cœur d’un projet de musée des cultures juives méditerranéennes, à créer à Marseille-même en liaison avec les pouvoirs publics, et plusieurs ouvrages historiques sont en préparation, dont un collectif sur l’histoire des Juifs de Marseille.
â—†
Modalités de consultation
Élise Leibowitch est responsable de la communication des documents aux chercheurs selon la législation en vigueur et répond aux demandes de renseignements
Communication sur rendez-vous : BP 217, 13178 Marseille cedex 20, tél. 04.91.90.07.41, mail : institut @ immaj. org, site : http:// www. immaj. org.
Acte de nationalité turque d’une famille juive venue en 1892 de Roumanie à Marseille, où ses descendants vivent encore aujourd’hui.
Archives IMMAJ, Marseille / Coll. privée.
[1]
Titre de plusieurs brochures éditées en 1986 par le Comité du Vieux Marseille (Archives communales de Marseille).
[2]
Esquisse visée par le Comité des inspecteurs généraux des édifices diocésains. L’inauguration de la synagogue eut lieu le 22 septembre 1864.
[3]
Une
Genizah (plur.
Genizoth) est une salle, attenante à une synagogue, destinée à recevoir les manuscrits de la Loi devenus inutilisables par l’usure de l’âge ou la manipulation cultuelle. D’après le
Dictionnaire du judaïsme, Paris, Encyclopedia Univer-salis et Albin Michel, 1998.