Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694137
144 pages

p. 144 à 147
doi: en cours

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Dictionnaire

Volume 36 2003/1

2003 Archives juives Dictionnaire

Raymond Winter, scout et résistant

(Strasbourg, 19 février 1923 – Saint-Flour, 14 juin 1944)

Mathias Orjekh Mathias ORJEKH est l’auteur d’un mémoire de maîtrise intitulé Du scoutisme juif à la Résistance : un même engagement. Quelques figures d’un même itinéraire, Université de Lille III, 2001.
Raymond Winter appartient à une famille de la petite bourgeoisie juive, alsacienne depuis plusieurs générations et très attachée à la France émancipatrice. Soucieux d’intégration, voire d’assimilation, ses parents ont passé leur jeunesse à Paris parmi la population non juive, et y ont perdu une partie de leur religiosité, tout en restant assez traditionalistes.
Parallèlement à sa scolarité dans une école primaire laïque, Raymond suit les cours d’un Talmud Torah de Strasbourg. Par la suite, il bénéficie des cours d’instruction religieuse dispensés dans le cadre du lycée d’État. Mais bientôt, peu désireux de faire de longues études, il aide son père, fatigué par son travail harassant de grossiste en textile.
Faute de place dans la troupe de Strasbourg, Raymond n’entre aux Éclaireurs israélites de France (EIF) qu’en 1936, alors qu’il a déjà 13 ans. Mais il a déjà découvert le scoutisme plusieurs années auparavant, au sein des Éclaireurs de France. Il est rapidement nommé à des postes à responsabilités locales, fait exceptionnel compte tenu de son jeune âge.
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© Coll. Jean-Claude Gradwohl.
En 1939, à la déclaration de guerre, la famille Winter quitte Strasbourg et, après avoir cherché refuge dans différentes villes, s’installe à Montpellier en juillet 1940, attirée par la présence de lycées et d’une université mais surtout par celle de nombreux Juifs, réfugiés comme eux. À peine réinstallé en zone dite « libre », Raymond reprend ses activités au sein du mouvement éclaireur et crée une troupe EI dans sa nouvelle ville de résidence. De plus, voyant le rabbin Schilli débordé – il est arrivé d’Alsace après la débâcle –, il propose spontanément de se charger des jeunes, appliquant les méthodes d’éducation découvertes et apprises aux EI. Il devient très vite à la fois chef de troupe, commissaire de groupe local et secrétaire de district. Sous son autorité, les activités communautaires (cours du rabbin Schilli, jeux de société) et EI (veillées, chants, discussions) se multiplient. Elles participent à l’éducation juive des enfants, comme le préconise « l’éducation EI », et soulagent les parents, souvent déboussolés.
Mais, avec les mesures anti-juives de Vichy, Raymond se rend compte que le travail éducatif ne suffit plus, qu’il s’agit dorénavant de sauver les enfants et leurs parents, traqués par la police française. Il repère une filière de faux papiers et se met en contact permanent avec l’Organisation de secours à l’enfance (OSE) pour laquelle il organise deux colonies de vacances avec l’aide d’un de ses cousins Marcel Gradwohl.
Outre ces activités, Raymond visite les camps d’internement avec le rabbin Schilli, leur aumônier. Ils parviennent à y faire entrer des vivres et des lettres des proches des internés. Raymond, troublé par les scènes terribles auxquelles il assiste, décide d’en faire encore davantage. Ainsi, lorsque quelques jeunes parviennent à s’évader, leur fournit-il des faux papiers et les cache-t-il dans une colonie de vacances au Grau-du-Roi (Hérault).
Dès lors, Raymond Winter (connu dorénavant sous le totem de « Girafe énergique », en raison de sa grande taille et de son infatigable activité) bascule très vite, comme le mouvement EI, dans la clandestinité au sein de la « Sixième » (l’organisation clandestine EI). Il adopte désormais le nom de Raymond Vallin. Responsable régional de la « Sixième », il installe son siège à partir de novembre 1942 à Millau (Aveyron) : il doit trouver des « planques » à tous les jeunes en danger, les visiter et trouver de quoi payer les personnes qui acceptent de les cacher, leur fournir enfin des faux papiers. Il est aidé par Roger Gradwohl, un autre cousin, frère du précédent, passé maître dans la confection de faux papiers, qui a abandonné ses études en 1943 pour le rejoindre. La recherche de « planques » pour les jeunes s’oriente le plus souvent vers des écoles et des couvents, mais aussi vers des particuliers, qui lui sont par exemple indiqués en janvier 1943 par la protestante Alice Ferrières, professeur au collège de filles de Murat (Cantal). Il organise aussi conjointement avec l’OSE des passages clandestins en Espagne ou en Suisse.
Les risques pris sont évidemment très grands. En avril 1943, un jeune qui travaille depuis peu sous les ordres de Raymond est pris dans une rafle. Interrogé durement, il donne le nom de son chef et la police française fait irruption chez les parents de Raymond à Millau. Mais ce dernier, prévenu à temps, ne rentre pas chez lui, et la police ne découvre aucun papier compromettant. Les responsables nationaux de la « Sixième » conseillent alors à Raymond de se faire un peu oublier.
Passé l’été 1943 cependant, Raymond reprend ses activités dans une autre région. Il s’installe à Clermont-Ferrand. Arrêté lors d’un passage à Lyon par la Gestapo au cours d’un contrôle inopiné, il est relâché faute de preuves. Les vacances de Noël 1943 marquent un intermède heureux : alors que les pensionnats sont fermés, Raymond organise, grâce à la couverture des Éclaireurs unionistes et à la bienveillance du Préfet, un camp scout de deux semaines à Florac (Lozère), en présence de l’aumônier des EI, le rabbin Samy Klein.
Le soir du 6 juin 1944, Raymond reçoit l’ordre de rejoindre le maquis. Il doit se rendre le 9 à Saint-Flour (Cantal) et y rencontrer le « Chef Thomas » qui le conduira au maquis. À son arrivée, les combats font rage entre les maquis d’Auvergne, rassemblés à une vingtaine de kilomètres de la ville, et les troupes allemandes, renforcées par deux bataillons de la 2e division blindée SS Das Reich et par la « Brigade Française » de Jany Batissier (un Français), alias le capitaine Schmidt, composée de trente miliciens. Si bien que Raymond ne trouve pas son « contact » au lieu et à l’heure convenus. Sans que l’on s’explique les raisons de leur comportement, lui et ses camarades enfreignent la consigne donnée en pareil cas : revenir le lendemain au même endroit et à la même heure et surtout ne pas passer la nuit à l’hôtel. Cette nuit-là Raymond, Marcel et Roger Gradwohl ainsi qu’Edgar Lévy, un responsable adulte de la « Sixième », sont arrêtés à l’hôtel Terminus au cours d’une vaste rafle menée par Batissier, la Gestapo et la Milice. Enfermés et entassés pendant quatre jours avec une cinquantaine d’autres prisonniers à l’hôtel Terminus transformé en prison, ils sont interrogés et sauvagement torturés avant de passer une soi-disant « visite médicale ». Les Juifs se savent condamnés.
Dans la nuit du 13 au 14 juin, alors que les combats font encore rage à Saint-Flour, un conseil de guerre se réunit à l’hôtel pour décider du sort des otages. Le lendemain au petit matin, la Milice embarque 25 des prisonniers, dont tous les Juifs, dans deux camionnettes. Le convoi s’arrête deux kilomètres plus loin au lieu-dit de Soubizergues, où, à 6h 10, tous les prisonniers sont fusillés. Les corps sont retrouvés, sans pièces d’identité, le lendemain, notamment par le sous-préfet et l’adjoint au maire qui relèvent avant de les enterrer des indices physiques et vestimentaires. Celui de Raymond Winter pourra ainsi être identifié par son amie Franceline Bloch (Moulin).
Le 25 octobre 1944, le rabbin Schilli célèbre la cérémonie d’enterrement, qui réunit la famille, les amis, ainsi que les EI de Clermont-Ferrand. Le cercueil a été transféré après la guerre dans le caveau familial du cimetière israélite de Strasbourg. Les EIF ont perdu en lui un ami cher et un futur cadre de valeur auquel son ami Théo Klein rend cet hommage : « Raymond n’aura pu réaliser pleinement la tâche à laquelle tout le destinait à la direction du mouvement. Mais il nous aura laissé l’enseignement le plus précieux qu’un chef puisse léguer à ceux qui doivent assurer sa relève : son exemple, sa vie et ce qui aurait pu être sa devise : simplicité, loyauté et service ».
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SOURCES

·  Archives privées de Mme et M. Francis Gradwohl (Rixheim), de Mme et M. Jean-Claude Gradwohl (Strasbourg), de Mme Colette Meyer-Moog (Strasbourg). CDJC : fonds EEIF, fonds Anny Latour. Robert Gamzon, Les Eaux claires : journal 1940-1944, Paris, Éditions des EIF, 1982. Frédéric Hammel, « Chameau », Souviens-toi d’Amalek : témoignage sur la lutte des Juifs en France (1938-1944), Paris, CLKH, 1982. Mathias Orjekh, Du scoutisme juif à la Résistance : un même engagement. Quelques figures d’un même itinéraire, mémoire de maîtrise, Université de Lille III, 2001. Témoignages de Jean-Claude Gradwohl, cousin de R. Winter, 8 avril 2000 (Strasbourg), et de Colette Meyer-Moog, sœur de R. Winter, 9 avril 2000 (Strasbourg).
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