2003
Archives juives
Lectures
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• Regards sur la culture judéo-alsacienne. Des identités en partage, collectif sous la direction de Freddy Raphaël, postfaces de Fabienne Keller, Robert Grossmann, Philippe Richert, Roland Ries et Adrien Zeller, Strasbourg, Éditions La Nuée bleue, 2001, 283 p., illustrations, 19 euros
Nicole-Lise Bernheim, La Cloche de 10 heures, Radiographie d’une rumeur, Strasbourg, Éditions La Nuée Bleue, 2002
Les deux allégories féminines de la Synagogue et de l’Église à la façade sud de la cathédrale de Strasbourg sont célèbres. L’Église triomphe face à la Synagogue, tête baissée, lance brisée, les yeux bandés. Ces figures, classiques de la statuaire gothique, tout particulièrement rhénane, incarnent ce que nous appellerions aujourd’hui une pédagogie du mépris. Pourtant, si elles apparaissent dans le livre de Nicole-Lise Bernheim, c’est à une autre particularité de la cathédrale que celle-ci a choisi de s’intéresser.
Depuis plusieurs centaines d’années, depuis le XVe siècle semble-t-il, mais ici les dates mêmes sont sujettes à caution et les archives silencieuses, et jusqu’à nos jours, la cloche de dix heures, Zehner-glock, sonne chaque soir. On l’appelle aussi Judeglock, cloche des Juifs. Elle est un repère familier et important pour beaucoup de Strasbourgeois, qu’ils aiment ou détestent ce qu’elle représente pour eux.
La version la plus commune, d’où son nom, veut qu’il s’agisse de la cloche qui rappelaient aux Juifs l’heure à laquelle ils devaient impérativement avoir quitté la ville où ils n’étaient pas admis à passer la nuit. Il semble en fait que cette sonnerie ait été une sorte de couvre-feu que l’on a progressivement et de manière significative confondu avec celle du Grüselhorn, cor de terreur, sonné depuis le XIVe siècle sur la plate-forme de la cathédrale, à 8 heures en hiver et 9 heures en été pour signifier aux Juifs qu’ils ne pouvaient plus demeurer à l’intérieur de l’enceinte de Strasbourg. Le 18 juillet 1791, les magistrats de la ville abolirent cette sonnerie et Marx Beer, le fils aîné de Cerf Beer, jeta, avec quelques membres de la Société des amis de la constitution, le Grüselhorn du haut de la cathédrale.
La recherche et la démarche de l’ouvrage, bien documenté, ne sont pas proprement historiques. Ce livre est la mise en forme littéraire d’une série d’émissions de radio produites pour France Culture. Les interventions de chacune des personnes interrogées sont entrecoupées des réflexions personnelles de l’auteur qui revient ainsi sur les lieux et les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Cette polyphonie traduit bien néanmoins la complexité des rapports de l’Alsace à sa mémoire juive, les silences, les non-dits, les éclipses du souvenir. De manière symptomatique, s’agissant de la Judeglock, aucun des intervenants n’a entendu le même son de cloche.
Aline Benain
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Regards sur la culture judéo-alsacienne. Des identités en partage, collectif sous la direction de Freddy Raphaël, postfaces de Fabienne Keller, Robert Grossmann, Philippe Richert, Roland Ries et Adrien Zeller, Strasbourg, Éditions La Nuée bleue, 2001, 283 p., illustrations, 19 euros
L’apport original d’un certain nombre des contributions de ce collectif, issu du colloque tenu à Strasbourg en mars 2000 « Apports réciproques des Juifs et de l’Alsace, une créativité partagée », relève de plusieurs domaines. Tout d’abord la mise en lumière d’aspects positifs dans les rapports judéo-chrétiens en Alsace, ailleurs en général occultés par l’accent mis sur l’antisémitisme : dans l’aire artistique avec la contribution de Dominique Jarrassé sur l’art juif de l’Alsace, « Art juif, art alsacien : identités, échanges et transmissions », pp. 13-26 (dont l’intérêt est cependant minoré par l’absence d’illustrations), dans l’aire linguistique étudiée par Astrid Starck, « Le yiddish alsacien et l’alsacien », pp. 179-194, dans les choix par lesquels les Juifs alsaciens s’inscrivent dans l’histoire politique locale étudiés par Léon Strauss, « 1789-1939 : les Juifs d’Alsace, la nation et la politique », pp. 153-166. En second lieu, l’exploration par Jean Daltroff des modalités de l’immigration des Juifs, principalement « russes » et allemands, en Alsace à l’époque du Reichsland : « 1871-1918 : en Alsace, l’accueil contrasté des Juifs venus d’ailleurs », pp. 113-131. Enfin, les problèmes identitaires des jeunes juifs d’origine alsacienne confrontés à la fois au rejet antisémite et, comme certains des Alsaciens non juifs, au déchirement entre les cultures française et allemande ; être à la fois juif et alsacien est alors une expérience particulièrement difficile, comme le montrent les biographies intellectuelles des écrivains Yvan Goll et Maxime Alexandre, « La culture juive dans l’œuvre d’Yvan Goll et de Maxime Alexandre », par Aimée Bleikasten, pp. 207-227. On pourrait comparer leur expérience avec celle d’autres émigrés, en particulier celle des intellectuels d’Europe centrale qui avaient trouvé un refuge provisoire en France. À signaler aussi la publication par le pasteur Bernard Keller d’un sermon du pasteur Jean-Frédéric Oberlin de 1779 dont le manuscrit a été récemment retrouvé : « Regards croisés entre croyants », pp. 89-95.
Deux analyses particulièrement fines et sensibles de Freddy Raphaël encadrent l’ensemble des contributions : « Les Juifs d’Alsace : une rencontre créatrice, une rencontre douloureuse », pp. 7-12, et, en conclusion, « Le judaïsme d’Alsace, un judaïsme quêteur de traces », pp. 237-249.
Par ailleurs l’appartenance – considérée dans cet ouvrage comme un postulat indiscutable – à la culture judéo-alsacienne des Juifs d’Alsace vivant en France, et en particulier dans un Paris très cosmopolite, à l’époque du Reichsland mériterait d’être étudiée pour elle-même dans une optique comparative : l’œuvre de Léon Cahun ou celle d’Alphonse Lévy par exemple ne relèvent-elles pas autant d’une mode folklorisante, vigoureuse aussi bien pour la Bretagne ou la Provence, que d’une culture véritablement judéo-alsacienne ?
Monique Lévy
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Marc Crapez, L’antisémitisme de gauche au XIXe siècle, Paris, Berg International, 2002, 124 p.
L’ouvrage de Marc Crapez s’inscrit dans une collection qui se propose d’analyser les racines de l’antisémitisme contemporain ; il est aussi le fruit d’une recherche conduite par l’auteur, qui travaille depuis plusieurs années sur la question des relations entre la gauche, la réaction et le peuple ; il faut lire à ce propos sa Gauche réactionnaire (Berg, 1997). Comme le projet éditorial l’impose, l’ouvrage se compose d’un choix de textes, d’une introduction et d’une conclusion substantielles, donnant sens au recueil. L’auteur dénombre quelques matrices idéologiques de cette forme d’antisémitisme, qu’on peut regrouper sous le triptyque : antichristianisme, anticapitalisme et exaltation du peuple. Ces trois thèmes se recoupent en trois grandes phases permettant de saisir la réalité et les modes de construction de l’antisémitisme de gauche. La première phase est représentée par les premiers théoriciens du socialisme : Charles Fourier, Pierre-Joseph Proudhon, Gustave Florens. Dans la deuxième phase, antérieure à l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme est souvent le fait de militants de second ordre, même s’il est partagé par une partie des courants idéologiques héritiers de ces personnalités. Enfin dans la dernière phase, postérieure à l’Affaire, l’antisémitisme de gauche, dans les textes du moins, est surtout porté par des militants marginaux ou marginalisés. Cet essai stimulant explique peut-être indirectement la participation de nombreuses personnalités de la gauche au régime de Vichy.
Sylvain Boulouque
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Julia Franke, Paris – eine neue Heimat ? Jüdische Emigranten aus Deutschland, 1933-1939, Berlin, Duncker & Humblot, 2000, 423 p.
Pour retracer l’histoire sociale de l’émigration juive allemande à Paris entre 1933 et 1939, l’auteur a réuni une riche documentation composée pour l’essentiel de récits autobiographiques et d’un important corpus d’articles de presse, mais aussi de nombreux documents d’archives, jusqu’à présent rarement exploités. Les quatre chapitres de l’ouvrage analysent les conditions de vie, la situation professionnelle, les relations sociales inter-communautaires, mais aussi les contacts et les relations avec la population française, ainsi que les questions d’acculturation et de déculturation. Julia Franke chiffre à environ 20 000 le nombre d’émigrés allemands exilés en France en 1933 – dont près de 80 % s’établissent à Paris –, mais estime que seuls 10 000 d’entre eux y résident entre 1933 et 1939 ; ces chiffres excluent toutefois les Juifs ayant fui la Sarre en 1935 et ceux expulsés d’Autriche à partir de mars 1938. Au vu de leur non-engagement politique en Allemagne, ces exilés, victimes des lois et des actes antisémites du national-socialisme, sont qualifiés par l’auteur de « juifs apolitiques » ;
Parmi eux, ces hommes appartenant aux classes d’âge intermédiaires, exerçant la profession de petits commerçants ou d’artisans sont majoritaires, la bourgeoisie aisée étant pour l’essentiel représentée par des industriels, des juristes, des médecins, mais aussi par de nombreux artistes et écrivains. Si l’émigration en France, leur « nouvelle patrie », implique pour eux une réorientation sur le plan professionnel, ils réussissent pour la plupart leur insertion sociale, contrairement aux émigrés arrivés après 1938, pour lesquels l’intégration restera inenvisageable.
L’accueil qui leur est réservé en France s’avère mitigé et dépend de la situation politique, mais aussi économique de l’époque. Si, en 1933, la France ouvre assez généreusement ses frontières aux premiers réfugiés juifs, les obstacles administratifs se multiplient rapidement, avant que le gouvernement du Front populaire libéralise à nouveau la politique d’asile à partir de 1936. Pour sa part, la population française fait souvent preuve de méfiance, parfois même d’hostilité, sans toutefois manifester un antisémitisme extrême. Quant aux Juifs de France, ils gardent une attitude réservée, et tout en leur témoignant une grande solidarité financière et matérielle, ils souhaitent le départ rapide de ces réfugiés juifs vers un pays tiers.
Même si l’auteur fait en grande partie l’impasse sur les contextes et les réalités politiques et économiques de ces années sensibles, il n’en reste pas moins que nous disposons à présent d’une première étude globale sur les Juifs allemands réfugiés à Paris pendant les années de l’avant-guerre.
Françoise Kreissler
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Varian Fry, Actes du colloque du 19 mars 1999 organisé par le conseil général des Bouches-du-Rhône, (deux tomes dans un coffret, Du refuge à l’exil), Actes sud, 2000, 28,81 euros
Pendant longtemps, le rôle de Varian Fry et du Centre américain de secours à Marseille a été négligé. Cet homme est pourtant l’instigateur d’une filière marseillaise, créée dans l’été 1940 pour venir en aide aux réfugiés, intellectuels et artistes en particulier, menacés par la victoire des nazis. Replacer l’action du personnage dans le contexte de l’effort américain d’assistance et de secours aux réfugiés européens pendant la Seconde Guerre mondiale, tel a été l’un des buts des multiples interventions. Comment Fry devint-il émissaire de l’Emercency Rescue Committee ? Quel fut son comportement vis-à-vis de ses mandants ? Quelle fut l’influence du contexte social et politique américain sur son activité en France ?
Pour ce qui concerne plus spécifiquement le sauvetage des Juifs, Renée Dray-Bensoussan analyse en détail les filières d’émigration à partir de Marseille entre 1940 et 1942. La principale association, la HICEM (HIAS-JCA Emigration Associa-tion), joue un rôle fondamental en se donnant une façade légale de collaboration avec les autorités : environ 6 428 personnes ont pu émigrer de Marseille pendant cette période. Mais cette émigration légale s’arrête fin 1942 pour laisser place à l’émigration clandestine. Les routes se ferment, aussi bien celles des colonies via Casablanca que celle de Shanghai, utilisée pour la dernière fois en septembre 1941.
Des aspects méconnus des activités de Marseille pendant l’Occupation sont également abordés. La cité phocéenne, lieu de passage obligé, voit naître de nombreuses filières de résistance et surtout abrite bon nombre d’artistes, intellectuels, écrivains souvent de gauche ou d’extrême gauche, regroupés dans la coopérative des « Croques-fruits » autour de la figure centrale du comédien, auteur et metteur en scène Sylvain Itkyne (1908-1944).
Katy Hazan
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Jacques Frémontier, L’Étoile rouge de David. Les Juifs communistes en France, Paris, Fayard, 2002, 550 p., 25 euros
Cet ouvrage est le fruit d’une thèse soutenue en 2000 consacrée aux Juifs communistes en France après la seconde guerre mondiale et remaniée pour la présente édition. L’auteur a construit son travail principalement sur la base d’entretiens avec les acteurs, cent personnes au total, anciens ou toujours Juifs communistes. Il a par ailleurs souhaité respecter un équilibre entre les Juifs d’origine ashkénaze et séfarade.
L’édition est augmentée d’une partie relative à l’avant-guerre, qui constitue le premier quart de l’ouvrage, les deux quarts suivants en étant la seconde partie et le cœur. Le dernier quart, enfin, offre une analyse des fonctions du PCF dans l’imaginaire et les mentalités des Juifs communistes.
Qui furent-ils et quelles furent leurs motivations ? Interrogations majeures. Pour y répondre, l’auteur laisse souvent la parole aux acteurs. Il décompose ces témoignages en quelques grands thèmes : les représentations de la connaissance et de la transmission, qui glissent du judaïsme au communisme, les figures de la croyance et de l’espérance avec leur transfert du religieux vers le politique, et enfin les doutes qui remettent en cause à la fois le communisme et le judaïsme.
Son hypothèse et ses perspectives de travail ont été de souligner que derrière l’identité communiste demeure une forte identité juive, superposition favorisée par le messianisme, devenu révolutionnaire, et par une sorte d’« affinité élective » entre judaïsme et communisme. Jacques Frémontier propose une analyse historique, sociologique et mémorielle du communisme juif en France. Les critères d’adhésion qu’il détermine sont de trois ordres principaux : une certaine forme d’ouvriérisme ou du moins une exaltation de la figure du déshérité, une recherche du savoir, et la force d’intégration de la contre-société communiste combinée avec la culture républicaine ; la transcription des entretiens en fait ressortir la prégnance.
Il souligne aussi les modes de sociabilité qui colorent les communismes juifs d’une certaine spécificité : Union des Juifs pour la résistance et l’entraide et sa Commission centrale de l’enfance, pour les ashkénazes principalement, tandis que pour les séfarades ces relations sociales s’inscrivent dans le microcosme et la microsociété représentés par le Parti communiste local au sein du monde colonial. L’auteur montre parallèlement l’acculturation de pratiques religieuses laïcisées à de nouvelles formes de sacralisation par l’intégration de certaines fêtes dans le nouvel univers proposé par le communisme. De même, l’adhésion au PCF entraîne une adaptation de l’identité juive, sa dénégation ou un simple transfert comme dans le cas de l’admiration pour l’URSS. Si celle-ci fascine, elle génère aussi doutes et souvent rupture, et dans ce cas un retour vers les origines.
On peut cependant regretter l’absence de bibliographie et de certains acquis de l’historiographie. L’auteur aurait pu intégrer dans son analyse la prégnance du modèle kominternien, examen qui aurait permis, par exemple, de mesurer son poids dans les structures d’organisation et de décision. Malgré ces remarques, l’approche est sympathique et stimulante, et permet de restituer la pluralité des engagements des communistes juifs en France.
Sylvain Boulouque
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