2003
Archives juives
Éditorial
Jean-Claude Kuperminc
Pourquoi s’intéresser à la presse juive ? D’abord pour sa variété et sa richesse. Comme toutes les communautés, les Juifs en France ont développé une presse à usage interne, permettant la diffusion d’informations et la création ou le maintien d’un lien social. Pas moins de 374 titres entre 1789 et 1939, à en croire l’historien Zosa Szajkowski, et plus de 500 si l’on inclut l’Afrique du Nord ; les publications en yiddish submergent celles en français (168 contre 134), avec un pic de 127 titres dans les seules années 1923-1939. Une première conclusion s’impose : la presse est un lieu de passage et de transition entre le monde d’où viennent les immigrants et leur nouvelle patrie. Tant que l’intégration, via souvent l’école, ne s’est pas réalisée, ils restent attachés aux journaux publiés dans leur langue.
La presse juive reflète également la diversité sociale et politique du judaïsme français. Pas moins de 22 catégories sont nécessaires à Z. Szajkowski pour en dresser une classification. De l’extrême droite à l’extrême gauche (bien plus représentée), des bundistes aux sionistes, de la lutte contre l’antisémitisme aux matières religieuses, de l’éducation aux publications pour la jeunesse, toutes les sensibilités et tous les mouvements associatifs sont représentés. C’est ce foisonnement que ce numéro d’Archives juives tente d’illustrer.
Sa lecture permet toutefois de réaliser la difficulté de ce type d’étude. En l’absence de sources, il s’avère presque impossible de citer pour cette presse des chiffres de diffusion fiables, de connaître son audience réelle et sa santé financière, le plus souvent fort fragile. Le mérite des auteurs n’en est que plus grand d’avoir brossé de ces publications un portrait réaliste à partir des seules informations fournies par la lecture des collections. Une prime s’en trouve donnée aux rares journaux ayant eu quelques années d’existence, les périodiques éphémères ne laissant par définition que peu de traces.
Parmi tous les titres évoqués ici, permettez-moi d’exprimer une tendresse particulière pour la presse des mouvements de jeunesse, dont Chalom est un excellent représentant. Outre ses mérites propres, ce titre, comme d’autres de ses contemporains, est une véritable pépinière de talents qui s’expriment dès les années 1920 et 1930, et qui pour certains, comme Wladimir Rabinovitch, illustreront la presse juive longtemps après la fin de la guerre.
Ceci met encore en relief un point propre à ces journaux juifs : la grande fluidité de ses auteurs, qui naviguent d’un titre à l’autre, parfois en se heurtant à des contradictions idéologiques. Il est patent que le métier de journaliste juif n’a que rarement procuré une position stable, et que la multiplication des piges avait aussi des causes financières. C’est également la raison pour laquelle l’entreprise de presse dans ce contexte est bien souvent l’aventure d’un homme seul ou d’une petite équipe.
Je crois avoir répondu à l’interrogation de départ. La presse juive est bien, malgré les difficultés de son étude, une source historique irremplaçable, qui témoigne de la multiplicité des expériences de la vie juive en France. À ce titre, elle méritait bien que notre revue lui consacre un dossier qui, nous l’espérons, encouragera de nouvelles recherches dans cet univers si passionnant.
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