2003
Archives juives
Dossier : Aspects de la presse juive entre les deux guerres
Introduction
Catherine Nicault
Catherine NICAULT, professeur à l’université de Reims et rédactrice en chef d’Archives Juives, est spécialiste de l’histoire des relations internationales et des Juifs au XXe siècle. Elle a notamment publié La France et le sionisme 1897-1948. Une rencontre manquée ? (1992), et Jérusalem 1850-1948 (Autrement, 1999).
Dévoreurs insatiables de journaux
[1], les Juifs se sont aussi montrés à l’époque contemporaine d’infatigables entrepreneurs de presse, bien loin de ne viser que le seul public juif. Songeons seulement au rôle d’un Moïse Millaud, fondateur grâce au lancement du
Petit Journal en 1863 de la presse populaire française, avec son goût prononcé pour le fait divers traité dans le style du feuilleton et ses méthodes de vente fracassantes
[2]. Dans la deuxième moitié du XIX
e siècle et la première moitié du siècle suivant d’une façon générale, il n’est pas rare de voir des jeunes Juifs, mal lotis et anxieux de réussir dans un monde où les chances leur sont mesurées, se lancer dans des secteurs d’activité innovants et encore socialement peu considérés : la presse fut l’un de ces terrains d’ascension sociale, parfois fulgurante, mais également le cinéma ou encore la publicité.
Ces jeunes entrepreneurs aux dents longues et à l’imagination fertile, assez avisés pour exploiter les potentialités d’une société de la communication naissante, pourraient à l’évidence donner matière à un beau dossier, et peut-être le réaliserons-nous un jour. Mais l’objet de celui que nous proposons dans ce numéro est tout autre : bien loin de ces aventures flamboyantes, c’est à un parcours plus modeste dans la presse juive française, une presse faite par des Juifs pour un public juif, que nous vous invitons ; si l’on y rencontre quelques vénérables revues, solides sur leurs assises, on découvre surtout un univers humble de feuilles toujours bridées dans leurs ambitions, souvent menacées dans leur existence même par le manque chronique de fonds, un petit monde de rédacteurs bénévoles et de pigistes passionnés mais tirant le diable par la queue et courant le cachet, de comités de rédaction réunis à la cloche de bois chez des particuliers ou dans l’arrière-salle d’un café parisien.
Pourquoi s’intéresser ainsi à des titres sans grande envergure, voire insignifiants, trop souvent éphémères, à des journalistes qui sont généralement des militants, le plus souvent obscurs ? Il est une première réponse, déjà avancée par Jean-Claude Kuperminc dans son éditorial : la richesse, la diversité de cette presse est proprement stupéfiante, on a pu dénombrer, de 1789 à 1940, 374 titres parus en France, dont 223 rien que pour la période suivant l’année 1923
[3]. Parmi ces derniers, une majorité de périodiques en yiddish, une grosse minorité en français, et quelques-uns en hébreu, en allemand, en russe… À l’évidence ce foisonnement même non seulement illustre la complexité « ethnique » de la judéité française, avec ses strates successives d’immigrés qui se superposent et s’interpénètrent, mais traduit ses modes de fonctionnement, ses divisions infinies, en même temps que les problèmes et les difficultés rencontrés par une minorité juive dans une époque troublée.
Les historiens du judaïsme français ne s’y sont pas trompés : la presse, dans la mesure où elle a été conservée – car une mauvaise préservation est hélas le corollaire de l’éparpillement et de la fugacité des publications -, constitue l’une de leurs principales sources pour écrire l’histoire des Juifs en France. Ils ne diffèrent guère en cela du reste de leurs collègues qui s’intéressent au sort d’autres communautés, européennes ou américaines. Mais alors que la presse juive a donné lieu à des études fouillées à l’étranger
[4], presque tout reste à faire dans le domaine de l’histoire de la presse juive en France
[5]. Autrement dit, les historiens du judaïsme français se trouvent trop souvent dans cette position inconfortable d’exploiter des sources dont ils ne savent rien ou presque, ce qui ne saurait être considéré comme de bonne méthode. Telle est donc la deuxième raison de notre initiative : indiquer aux chercheurs présents et à venir cet angle mort que constitue l’histoire de la presse juive, les encourager à se lancer à la découverte de ce continent très largement inconnu, malgré les difficultés de l’entreprise. Car les études que nous présentons pointent toutes le même écueil : l’absence de sources d’archives. Les entreprises de presse, tournées vers le présent, ne sont pas réputées en général pour posséder le goût de l’archive ; cela serait étranger à leur « culture ». Cette lacune est plus prononcée encore dans la presse juive, soumise davantage aux aléas financiers, au manque de place, aux déménagements fréquents, sans compter les accidents de l’histoire au premier rang desquels il convient de placer naturellement l’Occupation et les persécutions antijuives.
Pourquoi enfin avoir mis l’accent sur l’entre-deux-guerres ? Avouons-le, des préoccupations pratiques ont présidé en partie à ce choix : la presse juive du XIX
e siècle, miroir de l’idéologie de la « régénération » et de l’assimilation, éventuellement des résistances à cette idéologie, n’offre pas moins d’intérêt ; il serait plus qu’utile par exemple d’engager des investigations sur les deux grands hebdomadaires de la communauté,
Archives israélites (1840-1935) et
L’Univers israélite qui, né en 1844 sous l’égide du Consistoire, ne disparaît qu’en 1940. Constamment cités, pillés même, par les historiens, ils n’ont suscité quasiment aucune curiosité à ce jour
[6] et nous ignorons presque tout de leur histoire interne. Même pour la période de l’entre-deux-guerres, nous avons échoué à trouver des auteurs susceptibles de relever le défi. Le fait est que la recherche sur la presse juive du XIX
e siècle, qui hier fut l’objet de quelques tentatives
[7], semble aujourd’hui au point mort.
Nous avons songé également à traiter de la renaissance de la presse juive en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais là, outre le problème décidément récurrent du manque d’auteurs potentiels
[8], nous nous heurtions à un écueil matériel, à savoir l’état désastreux dans lequel se trouve actuellement cette presse, composée sur un papier acide qui résiste mal au temps. En l’occurrence, il s’avère moins urgent d’écrire l’histoire de la presse juive foisonnante d’après-guerre que d’en sauver ce qui peut encore l’être. Une opération coûteuse mais techniquement possible que nous appelons évidemment de tous nos vœux.
Restait l’entre-deux-guerres, « âge d’or de la presse juive en France
[9] », de la presse yiddish surtout, une période où, chaque jour, naissent selon les calculs de la sociologue Anna Addi Jeandie, 4,5 journaux juifs par jour en France, pour l’essentiel à Paris. Certes il en meurt beaucoup aussi, mais en 1940 encore, alors que la drôle de guerre a déjà désorganisé le secteur de la presse, la population juive en France – entre 250 000 et 300 000 personnes – dispose de 96 titres
[10]. L’histoire de ces titres n’est guère plus avancée
[11], mais au moins la période est-elle très explorée à d’autres points de vue, et des chercheurs ont-ils bien voulu tenter l’aventure avec nous. Qu’ils en soient tous remerciés.
Reconnaissons tout de même que, comme toujours, mais plus encore peut-être que pour d’autres, notre dossier ne parvient qu’à effleurer le sujet. Entre 1923 et 1939, on compte en France 127 titres de presse en yiddish, et pour représenter cette masse, nous proposons le seul article d’Aline Benain et Audrey Kichelewski sur le Parizer Haynt et la Naïe Presse. Titres remarquables il est vrai par leur périodicité quotidienne, reflétant par là même, d’une certaine manière, la prédominance numérique de la population juive immigrée yiddishophone sur les israélites français « de souche » ; reste que, bien que de tendance sioniste pour le premier, communiste pour le second, ils n’évoquent que d’assez loin le monde fourmillant et éphémère des petites revues yiddishophones très engagées, jamais lasses de s’entre-déchirer à belles dents.
L’article que consacre Simon Markish à Rassviet, la revue des disciples sionistes-révisionnistes de Vladimir Jabotinsky, rappelle que les milieux immigrés n’ont pas toujours choisi le yiddish comme moyen d’expression. Sait-on que Paris connut entre les deux guerres quelques tentatives de périodiques en hébreu ? Que des milieux des réfugiés d’Allemagne à Paris émanent dans les années trente au moins deux journaux en langue allemande que nous aurions aimé faire mieux connaître ? Parmi les 8 titres parus en russe entre 1881 et 1940, Rassviet tient une place à part. Rares sont ceux qui, avertis de la place que tint Paris dans l’histoire du mouvement sioniste-révisionniste, connaissent son organe en langue russe qui, dix ans durant, parut dans la capitale française, bien loin de ses bases militantes.
Avec trois articles – ceux de Philippe-E. Landau sur la presse des anciens combattants, de Catherine Poujol sur la presse de la jeunesse, plus particulièrement
Chalom, et de Françoise Job sur
La Revue juive de Lorraine – le dossier fait la part belle à la presse « israélite », plus qu’il ne l’aurait fallu si nous avions voulu respecter l’ordre des proportions d’une époque qui vit « seulement » la parution de 64 titres en langue française. Mais nous avons voulu mettre l’accent sur l’apparition, dans l’entre-deux-guerres, de deux catégories nouvelles de la presse juive, nées dans le sillage de ces modes d’organisation sociale inédits que sont les associations d’anciens combattants, et les mouvements de jeunesse, et faire une place aux périodiques provinciaux, dont certains comme
La Revue juive de Lorraine ont eu une longévité remarquable
[12].
Si limité soit-il, ce choix laisse à voir un échantillon saisissant des diverses fonctions auxquelles répond la presse juive en France à l’époque considérée. Lien communautaire de type « ethnique » et/ou géographique
[13], outil de communication générationnelle ou catégorielle, lieu privilégié du débat politique, presse « de substitution à la presse nationale » ou simplement « de complément », fenêtre plus ou moins largement ouverte sur le reste du monde juif, la presse juive répond au fond bien moins à une nécessité d’informations qu’à un besoin identitaire. À leurs journaux, les Juifs immigrés demandent de jouer le rôle d’un sas entre leur vie d’avant et celle qu’ils tentent de construire en France. La presse est pour eux à la fois un miroir de l’identité juive immigrée, par la langue d’expression et dans sa dimension politique volontiers cacophonique, et un vecteur d’intégration dans la nation d’accueil, au même titre que, comme l’ont remarqué les sociologues, le regroupement géographique, plus ou moins temporaire, dans un quartier, une rue. Mais ce trait souffre des exceptions : loin d’être un lieu de transition et d’acculturation,
Rassviet se présente comme un morceau de la Russie juive ou de la Palestine révisionniste transplanté à Paris pour des raisons d’opportunité, mais qui aurait pu jeter l’ancre dans n’importe quel autre lieu. C’est plutôt une interrogation sur l’identité et la quête d’un contenu à lui donner que suggère finalement la lecture des titres israélites : d’où l’accent mis sur la transmission d’une certaine culture religieuse et historique dans
La Revue juive de Lorraine, sur une forme de patriotisme nationaliste dans le
Bulletin de l’Union patriotique des Français israélites, sur l’idéal pacifiste et le combat contre l’antisémitisme dans
Chalom.
Il ne nous reste plus qu’à souhaiter que ce banc d’essai fasse des émules ; que les jeunes chercheurs osent se lancer dans l’histoire de la presse juive – les études ici proposées montrent que, malgré les obstacles, l’aventure est jouable et féconde –, ce qui suppose que leurs aînés, historiens confirmés, montrent l’exemple…
â—†
[1]
« Le Juif a la réputation d’être un lecteur insatiable du mot imprimé », écrit Josef Fraenkel dans « La presse juive dans la Diaspora »,
in Dispersion et unité, vol. 3, Q.S.M., Jérusalem, 1963, p. 151.
[2]
Selon Michèle Perrot, « Faits divers et histoire au XIX
e siècle »,
Annales, Économie, Société et Civilisation, juillet-août 1983, n°4, pp. 911-919.
[3]
Selon Zosa Szajkowski, « 150 ans de presse juive en France », in Tcherikower,
Yidn in Frankreich, New York, YIVO, 1942 (en yiddish).
[4]
Nous songeons en particulier à la presse juive britannique, étudiée entre autres par A. B. Levy,
Friday Night, a Jewish Chronicle Anthology, 1841-1971, Londres, Jewish Chronicle, 1973 ; Josef Fraenkel,
The Jewish Press in Great Britain, 1823-1963, Londres, British Section of the World Jewish Congress, 1963 ; David Cesarani,
The Jewish Chronicle and Anglo-Jewry, 1841-1991, Cambridge, Cambridge UP, 1994.
[5]
À titre d’étude générale, il n’existe que la thèse de la sociologue Anna Addi Jeandie,
Diachronie et synchronie de la presse juive en France : presse de minorité et cohésion sociale, Université de Caen, UER des Sciences de l’homme, Institut de sociologie, juin 1981 (consultable à l’Alliance israélite universelle). Sur la presse en langue yiddish, on dispose de quelques articles : Aharon Alperin, « La presse yiddish en France », in
Di Yiddische Presse vos iz geven, Tel Aviv, Vefarband foun di yiddische journalism, 1975, pp. 604-611 (en yid.) ; Zosa Szajkowski, « La presse yiddish en France », in Tcherikower,
op. cit., pp. 272-273 (en yid.) ; Michel Leiberich, « La presse de langue yiddish en France », in Catalogue de l’exposition
France des étrangers, France des libertés, 1984, pp. 93-96 ; Henri Minczeles, « L’aventure de la presse yiddish »,
Les Nouveaux Cahiers, n°124, 1996, pp. 55-64. Signalons au passage que l’absence d’étude est plus marquante encore sur la question des médias audiovisuels.
[6]
Seule exception, la thèse de 3
e cycle que Béatrice Philippe a consacrée en 1980 aux
Archives israélites de France en 1848.
[7]
Citons, outre la thèse de Béatrice Philippe, Georges Neuwirth, « La presse juive en France au XIX
e siècle »,
Communautés juives (1880-1978), 1978, pp. 187-200 et Robert Weyl et Freddy Raphaël, « La presse juive en Alsace »,
Encyclopédie de l’Alsace, vol. 10, Strasbourg, 1985, pp. 6155-6157.
[8]
À signaler tout de même le mémoire de maîtrise pionnier de Floriane Schneider,
Le Génocide et le sort des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Leur perception par la presse juive francophone dans la France de l’immédiat après-guerre (1945-1947), Université de Paris I, juin 2002.
[9]
Selon l’expression d’Anna Addi Jeandie,
op. cit., p. 76.
[10]
Ibid. Avec 96 titres en 1940, la France se place au 3
e rang en Europe après la Pologne et l’Allemagne.
[11]
Il convient de signaler cependant les travaux suivants : Jean-Claude Kuperminc,
Un journal juif français dans l’avant-guerre. Samedi (1938-1939), maîtrise d’administration économique et sociale, Paris X-Nanterre, 1981 ; Audrey Kichelewski,
La Naïe Presse,
quotidien juif et communiste, 1934-1939, Université de Paris I, 2000. Ariel Danan prépare actuellement un mémoire de maîtrise sur la perception de Munich par les Juifs de France, mais il s’agit plus d’une étude de presse que d’une histoire de la presse. Il en va de même pour les travaux de Shmuel Bunim :
Lettres de lecteurs, chroniques et faits divers d’un quotidien yiddish : Parizer Haynt,
1926-1932, mémoire de maîtrise, Université de Paris I, 1995-1996 ; « Le courrier des lecteurs du
Parizer Haynt (1926-1932) »,
Archives juives, n°30/1, 1
er semestre 1997, pp. 21-38 ; « La presse yiddish parisienne dans l’entre-deux-guerres : un miroir du monde du travail »,
Archives juives, n°32/2, 2
e semestre 2000, pp. 47-66.
[12]
Outre quelques périodiques parus à Nice et Lyon, on note que l’Alsace-Lorraine donne naissance entre 1918 et 1940 à 13 titres, surtout strasbourgeois. Cf. Anna Addi Jeandie,
op. cit.
[13]
À la nouvelle publication dont il prend la tête en 1932,
Le Judaïsme sephardi, organe mensuel de la Confédération des Juifs sepharadim, Ovadia Camhy assigne ainsi le but d’« être un trait d’union ». Cf. Nicole Abravanel, « Paris et le séphardisme ou l’affirmation séphardiste à Paris dans les années trente », in
Sephardica. Hommage à Haïm Vidal Sephiha, sous la direction de Winfried Busse et Marie-Christine Varol-Bornes, Bruxelles, Peter Lang, 1996, p. 516.