2003
Archives juives
Dossier : Aspects de la presse juive entre les deux guerres
Un titre israélite de province : La Revue juive de Lorraine (1925-1940)
Françoise Job
Françoise JOB, docteur en histoire, est l’auteur, entre autres ouvrages, de Gustave Nordon (1877-1944), Presses universitaires de Nancy, 1992, et de Racisme et répression sous Vichy. Le camp d’internement d’Écrouves, Éditions Messene/ CDJC, 1996.
with the thoughtful support of Paul Haguenauer, the Chief Rabbi of Nancy, this review seeks from the start to create a link between the various communities in Lorraine through the publishing of news concerning each one and all, and to offer a rich cultural content, mainly historical, intended, according to its conception, to make the Lorraine Israelites – the review was concerned with them only – actually aware of their French identity. During the thirties, although they were not dealt with in the first numbers, begin to appear through the pages giving information about the present Jewish life, mostly those dealing with the problem of the Jewish immigration and the Jewish refugees from Central Europe, and Zionism. The review stops being edited in June 1940 and starts again in October 1948 with a new staff which does not seem to be aware of the past of the review.
Couverture d’un des premiers numéros de La Revue juive de Lorraine (dimensions : 24,1 x 16 cm).
Coll. Sylvain et Françoise Job.
La Revue juive de Lorraine (
RJL) a connu, du premier janvier 1925 à juin 1940 inclus (n
Ëš179), quinze années et demi de publication, à raison de dix, puis douze numéros mensuels par année
[1]. Interrompue à partir de juillet 1940, la publication a repris en octobre 1948. Actuellement l’Association cultuelle israélite (ACI) de Nancy en continue la parution après quelques modifications du format et des rubriques au fil des années.
En dehors de la collection des numéros parus, l’historien ne dispose d’aucun document pour analyser cette entreprise journalistique. L’
Inventaire des archives de la communauté de Nancy d’Élisabeth Couteau ne comporte aucune mention de la
RJL
[2]. La consultation des livres comptables de l’ACI de Nancy de 1925 à 1940 ne laisse pas apparaître de subvention en faveur de la revue
[3]. Quant aux archives privées de la
RJL, elles semblent avoir disparu, nous privant des bilans comptables, du nombre et de la liste des abonnés, et par conséquent de l’aire de diffusion de la revue. Les informations glanées à la lecture de la revue ne pallient pas entièrement ces lacunes.
Les débuts : d’Entre nous à La Revue juive de Lorraine
C’est un très jeune nancéien, étudiant en médecine d’à peine vingt et un ans, Robert Lévy
[4], qui est le fondateur de la revue
Entre nous, bientôt rebaptisée
Revue juive de Lorraine. Initiative privée, dont Robert Lévy s’explique dans l’éditorial du premier numéro paru le 1
er janvier 1925. Non sans humour, il en justifie ainsi le titre : le « s
chnorrer »
[5] qui se déplaçait parmi les communautés juives en était autrefois la gazette ambulante. Le voilà à présent remplacé par une revue diffusée à Nancy et dans les principales villes des départements de Meurthe-et-Moselle et des Vosges dont suit l’énumération. En effet, la circonscription de Nancy, telle que définie en 1905, totalisait dix-huit communautés et l’ACI de Nancy comptait 575 adhérents en 1925. La population juive de Nancy s’élevait approximativement à 3 800 personnes en 1939 dont les deux tiers étaient d’origine étrangère récente.
Robert Lévy, fondateur de La Revue juive de Lorraine, en mai 1926.
Coll. privée.
Le ton désinvolte de Robert Lévy dissimule une entreprise sérieuse dont le but est de créer un lien entre les communautés lorraines par la diffusion des menus faits les concernant les unes et les autres. De surcroît, la revue a une ambition didactique : essayer d’être un organe de documentation et d’éducation, à l’exclusion des sujets politiques. Enfin, le carabin
[6] qu’est Robert Lévy décide que « le bon goût français » proscrira la publication de plaisanteries douteuses. L’approbation du grand rabbin de Nancy, Paul Haguenauer
[7], est immédiate. Il souhaite que la nouvelle revue soit « vraiment un journal d’information, de récréation et d’enseignement » et que toute politique en soit bannie. Il manifeste sa confiance au comité de rédaction en affirmant : « Votre périodique vivra […] parce que vous en ferez une feuille familiale […] un lien de solidarité ». Enfin, le grand rabbin croit en la valeur du fondateur de la revue, son directeur gérant, jeune certes, mais sérieux, vigoureux, plein de charme et dont « l’esprit est empli de connaissances solides et variées ». Il a su s’entourer « d’une phalange de jeunes collaborateurs » dont l’un, Pierre Créange
[8] avait une expérience journalistique, puisqu’il a déjà fondé en 1921, à l’âge de vingt ans, une revue littéraire. Il n’empêche que le grand rabbin prodigue quelques conseils moraux à sa façon : ne piocher qu’à des sources sûres, ouvrir les pages à tout ce qui est juste, vrai et beau, pratiquer l’impartialité et « la plus belle urbanité ».
En décembre 1925, Robert Lévy avoue des premiers mois difficiles mais son bilan d’activité semble positif avec huit cents abonnements et, selon son estimation, plus de mille lecteurs. Mieux encore : en 1926, la diffusion de la revue en Moselle nécessite la création à Metz d’un bureau 4, place de Chambre, puis 12, rue Pétain. Il y a même des abonnés hors de la Lorraine, par exemple à Villefranche-sur-Saône et à Genève. Les objectifs de Robert Lévy sont d’améliorer la qualité de la revue par une plus grande diversité des articles, d’améliorer les rubriques d’information, d’accroître le nombre des reportages et de remanier la présentation. En février 1926, il annonce la modification du conseil de rédaction sans que nous en sachions davantage et lance un appel « à travailler ensemble » qui signifie l’ouverture de la revue à des collaborateurs occasionnels.
D’où provient la mise de fonds ? Question sans réponse. Grâce à Paul Lévy-Nathan, père de Robert Lévy, le siège social de la revue est installé dans les bureaux de son négoce en bois et combustibles, 46, rue Saint-Georges, puis 8, rue du Tapis Vert. Le prix de vente du numéro était fixé à cinquante centimes
[9], l’abonnement annuel à cinq francs pour Nancy et six francs pour « les autres villes ». Mais rapidement, un appel a été lancé à la générosité des abonnés, conviés à consentir un tarif supérieur, de huit à vingt francs. De nombreuses annonces publicitaires, à un franc la ligne, devaient contribuer à réduire les frais de publication. La revue
Entre nous n’aura vécu que quatre mois ! Son titre était critiqué ; certains lui reprochaient de retarder l’assimilation en suggérant un repli entre coreligionnaires. Un nouveau titre a été recherché.
La Lorraine Juive a été rejeté parce qu’il évoquait
La France juive, le fameux ouvrage antisémite d’Édouard Drumont. En définitive, le choix se porta sur
La Revue juive de Lorraine, sans qu’apparemment on ait hésité entre les termes « juif » et « israélite ». Ce qui étonne en raison de la position des rédacteurs en faveur de l’israélitisme français.
En novembre 1926, Robert Lévy, reçu au concours de l’internat en médecine, se voit dans l’obligation de renoncer, faute de temps, à la direction de la revue. Le grand rabbin le remplace à partir de janvier 1927 et les bureaux de la RJL sont alors transférés dans les locaux communautaires, 16, rue de l’Équitation. Le programme qu’il annonce en février 1927 ne s’écarte en rien de l’orientation antérieure. Mais il rêve de lui conférer aussi un caractère littéraire, qu’elle devienne « un album de poésie, un livre de contes, un recueil de nouvelles ». Cherche-t-il à répondre aux vœux de ses lecteurs ? Il ne donne pas suite de toute façon à ce projet, alors que Robert Lévy avait montré la voie en publiant en juin 1925 deux poèmes d’inspiration juive de son ami Pierre Créange. Le grand rabbin ne modifie en réalité ni la présentation ni l’esprit de la revue et s’abstient d’en faire sa tribune à quelques rares commentaires près. Et pas davantage il n’y écrit d’éditorial, ce qui peut paraître surprenant.
La revue, rédigée exclusivement en français, s’adresse aux seuls Juifs lorrains, français israélites depuis plusieurs générations, et non aux coreligionnaires immigrés d’Europe de l’Est arrivés pour la plupart après la première guerre mondiale, et assez nombreux à Nancy pour y avoir créé en 1924 leur propre association cultuelle et culturelle. La première génération maîtrise mal la langue française et son parler vernaculaire reste le yiddish.
La revue se présente sous la forme d’un fascicule de 24 centimètres sur 16, de 20 à 24 pages reliées par une couverture en papier bleu. Elle est éditée à l’Imprimerie nancéienne, 15, rue de la Pépinière (rebaptisée ultérieurement rue Gustave Simon) à Nancy. La revue n’a pas failli à ses engagements envers ses lecteurs. Sa publication a été régulièrement assurée et elle a rempli, dans toute la mesure du possible, son premier objectif, celui d’être un trait d’union entre ses lecteurs. Dans les rubriques « Échos de Nancy » et « À travers les communautés » les annonces de naissances, mariages et décès, celles des distinctions honorifiques civiles, militaires et religieuses, les palmarès de distributions des prix et de réussites universitaires et professionnelles font l’effet d’un album de famille, assorti de commentaires appropriés voire chaleureux. Mais ces listes sont incomplètes faute d’être établies à partir de relevés systématiques. Elles sont tributaires du bouche à oreille et des informations communiquées par les correspondants locaux. Paul Lang, à Lunéville, est particulièrement actif. Des articles nécrologiques plus détaillés, comportant le texte des discours prononcés à leurs obsèques, sont consacrés à des personnalités nancéiennes et à des rabbins dont le grand rabbin Haguenauer relate la carrière et fait le panégyrique. Mais bien rares sont avant 1939 les annonces concernant des familles d’immigrés, qui en toute vraisemblance n’étaient pas inscrites à l’ACI, et la revue ne fait pas mention des résultats des étudiants juifs étrangers, pourtant nombreux à Nancy.
En revanche, des comptes rendus informent les lecteurs des événements de la vie communautaire en Lorraine et parfois au-delà. Ils s’avèrent précieux en cette période de l’entre-deux-guerres où l’on a continué à ouvrir de nouveaux lieux de culte (Vittel, le 15 juillet 1928), à en rénover d’autres, à Étain, à Château-Salins et surtout à Nancy où on inaugure la nouvelle façade de la synagogue le 17 février 1935. Des efforts de commémoration sont faits au sein des communautés pour le centenaire du décès de l’abbé Grégoire en 1931, à Nancy et Lunéville
[10], ou encore en souvenir des morts des deux dernières guerres et en particulier pour les anniversaires du décès au front du rabbin Abraham Bloch, aumônier aux armées, tué le 29 août 1914 alors qu’il remplissait un devoir pieux envers un soldat catholique.
À lire la RJL, on a l’impression que les cérémonies austères l’emportent sur les réjouissances. Certes, il est fait mention de conférences au sein des associations locales de jeunes gens du groupe Chema Isroël (sic), d’une matinée artistique des étudiants étrangers à Nancy en 1928, d’une fête à Lunéville à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la Société des jeunes gens en 1925, d’un concert donné par une chorale inter-religieuse au lycée Poincaré à Nancy, ou encore d’une matinée récréative d’enfants d’immigrés que le grand rabbin a honorée de sa présence et d’une fête de la jeunesse juive à Belfort en 1939 … Mais des témoignages de cette période font état, dans les communautés de quelque importance numérique, d’un nombre bien plus élevé de réunions, fêtes, kermesses, que la RJL n’a pas signalées. Mauvaise communication ou volonté de la rédaction de ne relater que des manifestations sérieuses ?
Cultiver l’histoire et la mémoire
Le deuxième objectif de la revue était de pallier « l’ignorance » de ses lecteurs en matière de lettres et d’histoire juives et « de rappeler la mémoire des enfants (juifs) de la Lorraine qui ont honoré à quelque titre que ce soit leur patrie et leur religion ». Dès ses premiers numéros, la revue consacre une place importante à des articles sur les conditions de vie des Juifs en Lorraine sous l’Ancien Régime, articles qui puisent leur documentation inédite aux archives départementales de Meurthe-et-Moselle ou au dépôt d’archives de l’ACI de Nancy. Le premier à y écrire sur l’abbé Grégoire et l’histoire des Juifs à Nancy au XVIII
e siècle est un étudiant en histoire âgé de dix-huit ans. Ces articles, par l’originalité des sujets, l’excellence de la recherche comme la précision de la rédaction et la concision du style, rare à l’époque, font toujours référence, même si, faute de connaissances générales sur l’histoire des Juifs en France, encore très peu étudiée en 1925, l’auteur estime qu’usure et antisémitisme sont liés. Il est vrai qu’il changera d’opinion à la suite des travaux de Jules Isaac sur « l’enseignement du mépris ». Ainsi la
RJL a-t-elle donné à Jacques Godchot (puis Godechot)
[11], futur éminent historien de la Révolution, l’occasion de montrer son talent précoce. Références d’autant plus précieuses dans la bibliographie du « doyen Godechot » que le jacobin qu’il fut ne devint pas, en dépit de ces prémices scientifiques, un historien du judaïsme auquel il ne vit, par la suite, aucun avenir.
D’autres historiens, amateurs cette fois, ont publié dans la revue des documents inédits sur les Juifs de l’Ancien Régime trouvés dans les archives départementales de Meurthe-et-Moselle. Lucien Vansson
[12] traite ainsi, en 1931, des impositions des Juifs au XVIII
e siècle en Lorraine et donne surtout à la revue, en 1934 et 1935, une série d’articles libellée : « Curieuses requêtes des Juifs tendant à faire partie au fur et à mesure des places disponibles de 180 familles juives tolérées … ». Il a également recopié à partir de la date de 1760 les textes officiels, les requêtes des uns et des autres, documents précieux qu’il met à la disposition des chercheurs et des généalogistes, assortis de courts commentaires et d’une conclusion toujours pertinente. André Gain, lui, a été le premier à aborder, de 1932 à 1934, des thèmes comme l’émigration pendant la Révolution et la population juive à Nancy en 1808.
L’intérêt historique de la RJL réside aussi dans la publication des Livres de délibérations de la communauté de Nancy au XIXe siècle, qui évoque un passé plus récent certes, mais riche en événements sur le plan de la vie juive en Lorraine avant 1905 et sur la Séparation de l’Église et de l’État. Il n’est pas impossible que l’initiative en revienne au grand rabbin Haguenauer.
La revue s’est ouverte enfin à des auteurs occasionnels qui ont pu y publier des documents familiaux pleins d’intérêt : en 1931, le carnet de route d’un médecin militaire pendant la guerre de 1870-1871 ; en 1926, les souvenirs de Léopold Kahn (1863-1926) montrant l’ascension sociale difficile mais réussie d’un jeune homme pauvre ; ceux du vieux Nancéien qu’était Edmond Nathan, grand-père de Robert Lévy, sont aussi savoureux que nostalgiques… D’autres encore ont travaillé à des monographies sur les Juifs de différentes localités : Besançon (par le grand rabbin Haguenauer ?), Château-Salins par Robert Haguenauer, la synagogue de Vic-sur-Seille par Léon Worms entre autres. Enfin, il y a lieu de mentionner, à partir de 1935, la série d’articles concernant « Les juifs de Lunéville et la petite Histoire » de Paul Lang
[13]. Travail important, documenté, voire détaillé sur les événements de la guerre de 1870, mais parfois entaché de lacunes dans les connaissances historiques et de jugements de valeur aussi superficiels que fallacieux.
À n’en pas douter, par la place rédactionnelle importante occupée par les textes historiques, par leur intérêt toujours et leur haut niveau parfois, la RJL a rempli son objectif : initier ses lecteurs à différents aspects de l’histoire des Juifs en Lorraine. Il n’est pas exagéré de voir en elle une revue spécialisée.
L’actualité du monde juif
Une deuxième catégorie d’articles s’inspire de l’actualité juive, qu’il s’agisse de reportages (« La vie juive en Roumanie » en 1926, ou en Tchécoslovaquie à la veille de la guerre) ou de sujets culturels tels des commentaires de publications ou de films mettant en scène des personnages juifs. Mais, durant ces années, deux thèmes s’avèrent essentiels : la présence de nombreux Juifs immigrés venus s’établir en Lorraine entre les deux guerres ; le comportement à adopter à l’égard du sionisme. C’est l’occasion de prises de position le plus souvent péremptoires. Le grand rabbin veut que cessent de paraître des romans, des pièces de théâtre, des films, qui caricaturent l’image du Juif. Y a-t-il un antagonisme entre les Juifs français et les « Pollacks », s’interroge Pierre Créange en 1925 ? Il aboutit au constat que l’éducation des immigrés, marqués par leur passé de malheurs, est très en retard sur celle des Français israélites, dont ils représentent l’image exacte avant l’assimilation, « mais ils rattrapent vite »… Mépriser les premiers, c’est donc insulter la mémoire des ancêtres des Français israélites. Position courageuse et lucide dans le contexte de l’époque, alors que les autres auteurs établissent toujours par la suite des distinctions argumentées.
Quelques exposés sur la Palestine, « cette nouvelle terre de colonisation » selon André Spire, entendent tous démontrer, à une exception près, que la fondation d’un foyer juif ne peut absolument pas concerner un Français israélite dont la seule patrie est celle des Droits de l’homme. D’autant que l’antisémitisme, assurent-ils, est bien mort en France ! La RJL plaide la cause de l’israélitisme français, en accord avec l’opinion du grand rabbin Haguenauer ; avec la double appartenance à la religion et à la patrie, être un bon Français et un bon Juif est parfaitement compatible… En vertu de quoi, le grand rabbin a repoussé le projet de créer à Nancy une association d’anciens combattants juifs.
Enfin, la revue présente un caractère d’information cultuelle : elle publie les horaires des services religieux à la synagogue, tandis que des études savantes expliquent, année après année, le sens des fêtes religieuses et commentent, à partir de la
Torah, des sujets intéressant les fidèles. À l’érudition exceptionnelle du commandant Armand Lipman
[14] la revue doit dans ses premières années des textes sur la réforme du calendrier israélite et l’explication détaillée de la prière de
Chemoneh Esré, entre autres. Puis la revue publie chaque mois un exposé d’inspiration religieuse non signé, œuvre probablement du grand rabbin Haguenauer, bien qu’il appose habituellement son nom ou ses initiales au bas de ses écrits. En 1938 et 1939 ont paru des articles sur la tenue vestimentaire des rabbins dans l’Antiquité, la loterie dans la Bible, le souci des belles chevelures dans le Talmud, sujets attrayants et originaux.
De même il paraît évident que c’est le grand rabbin lui-même qui proteste en 1938 contre la pénurie de rabbins dans les petites communautés « dépouillées » au profit des grandes villes ; lui aussi sans aucun doute qui constate, en ces temps troublés, un retour « des fausses accusations contre Israël ». En mars 1939, lorsqu’il s’agit de trouver un successeur au pape Pie XI, il se montre anxieux du choix du nouveau pontife, considérant que sa personnalité, comme celle du grand rabbin de France à désigner également à l’époque, est appelée à revêtir une importance exceptionnelle dans le contexte politique contemporain. La lecture de la RJL des années 1938-1940 révèle par ailleurs certains changements : les auteurs d’articles sont moins nombreux et Paul Lang, qui publie désormais des commentaires littéraires ou historiques dans chaque numéro, occupe une place prépondérante dans la rédaction. Il y dénigre la Kultur allemande, « expansionniste » à son avis, et estime, à partir de multiples exemples, qu’on assiste à une sorte de réconciliation entre Juifs et chrétiens. La réalité de la condition juive à la veille de la guerre perce au travers des appels en faveur des coreligionnaires allemands et autrichiens, des reportages sur des camps de réfugiés dont celui, en Lorraine, de Martigny-les-Bains où l’on s’efforce de donner à de jeunes gens juifs une formation professionnelle susceptible de faciliter leur départ « outre-mer » et notamment en Amérique. Mais, alors que, d’après des témoignages oraux, Nancy avait connu dès les débuts de l’hitlérisme un afflux de Juifs allemands et un élan de solidarité juive à leur égard, la revue évoque à peine la situation tragique de ces réfugiés, qui aurait mérité de plus amples développements.
À la déclaration de guerre, la revue réduit de moitié le nombre de ses pages tout en préservant la régularité de sa parution. Elle signale que la guerre « a disloqué » la communauté, des Nancéiens s’étant réfugiés dans la France « de l’intérieur ». Effectivement, on y annonce le décès de certaines personnes « évacuées ». Pour autant, elle ne remplit pas le rôle de liaison et d’information qui aurait pu devenir le sien en ne publiant pas de listes de coreligionnaires lorrains avec mention de leurs lieux de repli. Rédacteur habituel de la revue, Robert Haguenauer, mobilisé, fait part de ses réflexions sur la vie militaire et déplore, à juste titre, le manque d’aumôniers
[15]. Le dernier numéro de la revue, en juin 1940, publie les horaires des offices religieux jusqu’à la fin de l’année civile et la prière solennelle
in extenso du grand rabbin à la synagogue le 24 mai 1940, « pour la victoire des armées alliées » face aux « hordes barbares ». Le destin l’a rendue pathétique.
De sa fondation à la débâcle de 1940, la
RJL avait pris une place suffisamment importante dans la vie des communautés juives de Lorraine pour renaître après la Libération après une interruption de huit années et trois mois. En octobre 1948, sous la direction du nouveau grand rabbin de Nancy, Simon Morali, successeur de Paul Haguenauer mort en déportation, paraît « le numéro un de la première année » de
La Revue Juive de Lorraine, en réalité le numéro 180. Réflexion faite, l’ancien titre a été reconduit toujours avec le même objectif, celui de son fondateur Robert Lévy : « créer un organe d’information juive » et un lien entre les communautés. La présentation et la mise en page ne changeront que plus tard ; toutefois, le dessin de la couverture – des symboles religieux, œuvre de Lucien Wiener –, a été supprimé. L’introduction écrite par différentes personnalités du judaïsme fait état d’une sorte de dette morale obligeant à continuer ce « bulletin des communautés de l’Est […] fondé à Nancy par le grand rabbin Haguenauer
[16] ». Contre-vérité qui n’a pas même suscité une rectification dans les numéros suivants !
â—†
Mes remerciements pour leurs informations vont à Mmes Paulette Lippmann, Michèle Krémer, Danièle Fleury-Robert et Denyse Berman-Robert.
[1]
Une collection des numéros de la
RJL se trouve à la Bibliothèque municipale de Nancy. Incomplète pour la période étudiée, elle comporte les années 1925 à 1928, 1932, 1938 à 1940, 1948. Les années 1929, 1931 et 1935 ont pu être consultées dans une collection privée (collection Sylvain Job). Le dépôt légal des périodiques des années 1924 et 1925 (Archives départementales de Meurthe- et-Moselle 54, série 2 T, 1254) fait état d’une revue mensuelle intitulée
Entre nous qui a paru en juillet, octobre, novembre et décembre 1924 et disparaît ensuite. En janvier 1925, est signalée une « publication nouvelle » intitulée
Entre nous,
revue mensuelle juive de Lorraine, avec le n°1. La Bibliothèque municipale de Nancy en possède l’année 1925, n°1 à 5. Voir aussi la Bibliothèque de l’Alliance israélite universelle : liste des périodiques juifs de province parus dans l’entre-deux-guerres et « Les périodiques juifs français du XX
e siècle à la Bibliothèque nationale »,
Archives Juives, 4, 1967-1968, pp. 9-11, 18-24, 42-43.
[2]
Élisabeth Couteau,
Juifs en Lorraine,
Inventaire des archives de la communauté israélite de Nancy, Cahiers de la Commission française des Archives juives, nouvelle série 6, pp. 51-66.
[3]
Archives de l’ACI de Nancy, sous-série 4 CD, Livres de détails des recettes et dépenses (R), années 1927 et 1939 : des sondages dans ces livres comptables font état de sommes de 200 francs pour frais de publicité versés à la
RJL et de 100 francs consacrés à des abonnements à la revue au profit de l’ACI. Subventions déguisées ?
[4]
Issu de vieilles familles juives lorraines, nancéiennes depuis plusieurs générations, Robert Lévy (Nancy, 13 janvier 1904-Lille, 21 août 1966) est né de Paul Lévy et de Thérèse Nathan. Paul Lévy, gendre et successeur d’Edmond Nathan, possédait un important commerce de bois de chauffage et de construction, dont les bureaux étaient installés 45, rue Saint Georges puis 8, rue du Tapis Vert à Nancy. Interne des hôpitaux en 1927, son fils Robert Lévy fut élu en 1929 président de l’Association générale des étudiants de Nancy ; la même année, il passa sa thèse de doctorat en médecine avec la mention « très honorable », les félicitations du jury et bientôt le prix de thèse. Il a été nommé membre titulaire de la Société de biologie (1931), médecin lieutenant de réserve (1933), inspecteur des Services départementaux d’hygiène de Meurthe-et-Moselle (1935). De son mariage en 1932 avec Paulette Kauffmann, dont le père était président de la communauté israélite de Strasbourg, il eut trois enfants. Durant l’Occupation, il changea son identité pour celle d’Auguste Robert. Très traumatisé par les persécutions, il renonça à son patronyme que, par ordonnance homologuant un décret du 23 novembre 1948, il obtint de remplacer par celui de Robert. Après-guerre, il s’établit à Neuilly-sur-Seine et se désintéressa totalement de tout ce qui avait un rapport avec le judaïsme, pratiques religieuses ou engagements. Il a contribué à créer le Service d’hygiène scolaire et universitaire (entre 1945 et 1948). Inspecteur général au ministère de l’Éducation nationale, il était détaché au ministère de la Jeunesse et des Sports. Robert Lévy a publié
L’hygiène scolaire et universitaire en 1954, couronné d’un prix de l’Académie de médecine. Il avait déjà publié en juin 1938, dans
Le Pays lorrain, un article sur la protection de la santé publique dans le département de Meurthe-et-Moselle.
[5]
Le
schnorrer, ou mendiant en yiddish, était un personnage parfois pittoresque, bien connu dans les communautés juives de l’Est de la France. Il se déplaçait en se livrant à la mendicité, diffusant les nouvelles des uns et des autres ; il constituait un lien intercommunautaire. À l’occasion, il servait d’intermédiaire dans des négociations, celles des mariages par exemple
[6]
Nom familier donné aux étudiants en médecine. « Une plaisanterie de carabin » était censée avoir un caractère grivois. Or dans les premiers numéros de la revue, Robert Lévy publie quelques blagues juives qu’on ne peut pas qualifier d’osées. Il devait assez rapidement y renoncer.
[7]
Cf. F. Job, notice biographique du grand rabbin Paul Haguenauer,
Archives juives, n°35/2, 2
e semestre 2002, pp. 145-148.
[8]
Pierre Créange (puis Créhange), né à Paris le 24 octobre 1901, messin d’adoption, était en 1925 étudiant en médecine à Nancy. Ami de Robert Lévy, il avait fondé en 1921, à l’âge de vingt ans, « une revue de lettres et d’idées »,
L’Essor, dont il a dirigé la parution « plus de deux ans ». En 1925, il a publié dans divers revues et quotidiens des contes, des poèmes, des pensées et des articles de critiques, remarqués selon Robert Lévy. De juin 1925 date son premier recueil de poèmes,
Le Chemin éternel. C’est l’auteur le plus fécond de la
RJL en 1925 et 1926. En juin 1925, Robert Lévy le présente à ses lecteurs et publie deux de ses poèmes d’inspiration juive. Pierre Créange était un esprit ouvert qui dans ses articles a défendu l’honneur d’être juif, s’est élevé contre les Juifs honteux et les renégats et a eu le mérite d’exprimer sa confiance dans l’intégration future des « Pollacks » dans la société française. Docteur en médecine, il s’était installé à Longwy puis à Toulouse.
[9]
Le prix de vente du numéro était de 1,50 franc en 1938 ; l’abonnement de 14 francs.
[10]
Les éloges de l’abbé Grégoire sont unanimes et ne tiennent pas compte de son dessein convertisseur ni de sa description lamentable des Juifs d’avant l’émancipation.
[11]
Jacques Godchot, puis Godechot (Lunéville, 1907-Toulouse, 1989), descendait de vieilles familles lorraines. Son père était négociant à Lunéville, son grand-père maternel, pharmacien. Après des études d’histoire à la faculté des Lettres à Nancy, il fut reçu à l’agrégation d’histoire en 1928, à l’âge de vingt et un ans. En 1937, sa thèse sur
Les Commissaires aux armées à l’époque du Directoire devait décider de sa carrière. Jacques Godechot fut un remarquable historien de la Révolution. Professeur à la faculté des Lettres de Toulouse, il en devint le doyen de 1961 à 1971. Son œuvre est considérable et s’est orientée dans trois directions : la Révolution atlantique, l’histoire de la presse, l’abolition de la féodalité et l’histoire politique de la Première République. Ses articles parus dans la
RJL – sur la profession des Juifs nancéiens au XVIII
e siècle, leur contribution volontaire sous la Révolution, Berr Isaac Berr, la position de l’abbé Grégoire –, deux autres textes parus dans la
Revue des études juives en 1928 et 1930 et le chapitre sur les Juifs et la Révolution française figurant dans
La Révolution française et les juifs, direction Bernhard Blumenkranz (Toulouse, 1974, pp. 47-70), sont les seules études qu’il a consacrées aux Juifs durant sa carrière.
[12]
Lucien Vansson, décédé en octobre 1935, receveur principal des Finances en retraite.
[13]
Paul Lang (Charmes, 13 août 1884-mort en déportation en 1944). Représentant de commerce et publiciste établi à Lunéville, nommé officier d’Académie pour avoir organisé les cérémonies du centenaire du décès de l’abbé Grégoire en 1931. Il a manifesté une grande activité culturelle au sein de la communauté israélite de Lunéville. Il a multiplié les conférences et les articles d’inspiration littéraire ou historique. Collaborateur de la
RJL dès 1929 avec un article sur le distinguo nécessaire à faire entre juif et israélite, il célèbre « un siècle d’assimilation avec le peuple le plus loyal et le plus généreux du globe terrestre ». Parfois, il s’est inspiré de sujets d’actualité, déplorant l’abandon d’un vieux cimetière ou annonçant l’ouverture du Home israélite de jeunes filles à Strasbourg en 1928. Subdélégué de l’UGIF à Lunéville, il y est resté, confiant en la protection de sa « carte de légitimité ». Arrêté avec sa famille le 3 mars 1944, il fut transféré à Écrouves, Drancy puis Auschwitz par le convoi 71, en même temps que le grand rabbin Haguenauer.
[14]
Armand Lipman (Phalsbourg, 12 août 1858-Versailles, 2 février 1935). Fils du grand rabbin de Metz puis de Lille, Benjamin Lipman, officier breveté d’état-major, il prit sa retraite de l’armée à quarante-huit ans afin de se consacrer à l’étude de la
Torah. Il avait repris du service en août 1914. À son retour de la guerre, il s’était mis au service du judaïsme en collaborant à des sociétés (
L’Alliance israélite universelle,
La Société des études juives) et des périodiques (
Archives israélites). Son œuvre est très importante ; de 1926 date son ouvrage magistral,
La Loi de Moïse commentée par un croyant du XXe siècle, verset par verset. Collaborateur régulier de la
RJL, il y a publié des articles d’érudition et d’autres sur l’israélitisme français. Il s’est violemment opposé au sionisme « dont l’idéal égoïste est de reconstruire la Palestine alors que les Israélites français doivent rester un groupe idéaliste qui assure au peuple élu […] un rôle de pontife de l’Humanité ». Il était officier de la Légion d’honneur (1929). Gabrielle Moyse, son épouse, collaboratrice occasionnelle de la revue, y a publié en 1929 des écrits de son trisaïeul, Abraham Furtado.
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Effectivement, le rabbin Eichiski, aumônier de la 4
e armée, couvrait plusieurs divisions.
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Introduction du président de l’ACI de Nancy, Simon Behr.