2003
Archives juives
Dossier : Aspects de la presse juive entre les deux guerres
Quand Vladimir Jabotinsky était parisien. Le Rassviet,
revue sioniste-révisionniste en langue russe
Simon Markish
Simon MARKISH, spécialiste de la littérature judéo-russe, a longtemps enseigné à l’université de Genève (cf. avant-propos de son article).
From 1924 up to 1934, Paris is the personal home-base of the Russian Zionist leader Vladimir Jabotinsky, the Executive head-office of the Revisionist Union which he had just founded, and utmost, the editing place of its review Rassviet. Simon Markish offers a political and literary study of the contents of this periodical, which underlines both the gifts as a polemist of Jabotinsky who contributed very actively to the periodical, and his literary talents which could be worth being known more widely. However, the editing place of the review in Paris seems to have had no influence whatever upon the subject-matters dealt with : reflecting the main causes of concern of the editor, it appears that only the Zionist, Russian, polish and Palestinian news mattered to him.
Couverture de Rassviet, 3 octobre 1926 (dimensions : 31 x 24,1 cm).
Coll. Alliance israélite universelle, Paris.
Avertissement du traducteur, Boris Czerny, et de Catherine Nicault
Nous tenons à remercier M. Mixail Parxo-movskij, l’éditeur du recueil Russkie Evrei vo Francii (Les Juifs russes en France), Jérusalem, 2001, où est parue une première version de cet article (pp. 30-43). Depuis des années M. Parxomovskij œuvre pour la reconnaissance de la culture judéo-russe. Les ouvrages collectifs Russkoe evrejstvo v zarubej’e (La judaïcité russe dans l’émigration), et Evrei v kul’ture russkogo zarubej’ja (Les Juifs et la culture russe de l’émigration), publiés respectivement en 1998 et 1993, sont désormais des références pour tous ceux qui s’intéressent à la culture juive en Russie et dans l’émigration.
Nos pensées vont également à l’auteur de l’article, Simon Markish. Né en 1931 en URSS, ce spécialiste de littérature classique a d’abord traduit des textes grecs et latins en russe et rédigé des ouvrages sur Homère et Érasme. Il a quitté l’URSS en 1970 pour la Hongrie, avant de gagner la Suisse où il a enseigné jusqu’à ces dernières années dans la section de langue et littérature russes de l’université de Genève. Il se consacre depuis vingt-cinq ans à l’étude de la littérature judéo-russe, publiant entre autres Le Cas Vassili Grossman (en français et en russe), Babel et les autres, La Voix de mon pays : quelques pages de littérature russe-juive (en russe).
C’est sous l’angle politico-littéraire qu’il traite ici de la contribution de Vladimir Jabotinsky à Rassviet,
une revue en langue russe qu’il fit paraître, dix années durant, à Paris. Simon Markish manifeste, pour ce qu’il estime être quelques-unes des « plus belles pages de la littérature juive depuis qu’elle existe », un enthousiasme, une admiration, qui surprendront peut-être le lecteur d’Archives juives,
habitué au ton plus froid et distant du discours historique. Nous avons pensé toutefois qu’il apprécierait de découvrir, par le biais de cette étude très personnelle, un titre peu connu qui fut néanmoins un hebdomadaire sioniste de premier plan et un des fleurons de la presse juive parisienne de l’entre-deux-guerres
[1].
Mais situons d’abord Vladimir Jabotinsky (1880-1940), écrivain et chef de file du sionisme dit « révisionniste », desservi devant l’Histoire par sa qualité de farouche opposant au « sionisme officiel » et sa réputation de « fasciste » chez les sionistes-socialistes. Originaire d’Odessa, Jabotinsky se taille une place dans le sionisme russe durant la décennie précédant la Grande Guerre, grâce à ses talents de propagandiste et de promoteur de l’autodéfense juive. Persuadé dès 1914 que le sort du sionisme était lié à celui de l’Entente, il milite pour la formation d’une Légion juive qui a juste le temps de participer en 1918 à la victoire britannique contre les Turcs. Resté en Palestine alors que prend forme le futur régime mandataire, il s’alarme, plus que ses collègues, de l’interprétation que l’administration britannique donne à la Déclaration Balfour, et, devant la montée de la violence arabe, préconise la création d’une force d’autodéfense qui est à l’origine de la Haganah. Condamné à quinze ans de prison par les Anglais pour avoir organisé la défense juive lors des émeutes d’avril 1920 à Jérusalem, mais libéré en 1921, Jabotinsky rejoint les rangs de l’Exécutif sioniste à Londres, dont il démissionne cependant en 1923, étant en désaccord avec sa politique et ses méthodes – partisan de revendiquer sans fard un État juif, il préconise une ligne dure à l’égard des Anglais et des Arabes. Il se consacre désormais à mettre sur pied un parti d’opposition qui décide en 1925 de se nommer « révisionniste », puisqu’il s’agit de réviser le programme et la tactique de l’Organisation sioniste mondiale (OSM). Après avoir tenté de faire entendre leurs vues de l’intérieur, les révisionnistes se décident à quitter l’OSM en 1935, formant désormais l’Organisation révisionniste mondiale (ORM).
Le plus important pour notre propos est que, de janvier 1924 à 1934, Paris est le port d’attache personnel de Jabotinsky
[2],
le siège de l’Exécutif de la nouvelle Union révisionniste
[3] et surtout le lieu de publication sans discontinuité, de son organe, Rassviet,
ancienne revue berlinoise de la Fédération des sionistes de Russie et d’Ukraine ralliée au révisionnisme. Sur elle, Joseph Schechtman, témoin de cette époque parisienne, livre dans la biographie admirative qu’il a consacré à Jabotinsky
[4] de précieux renseignements : comme S. Markish, il souligne la part essentielle que prit Jabotinsky à son écriture
[5],
mais aussi ses efforts matériels inlassables, jusqu’en 1927 en particulier, pour assurer sa parution coûte que coûte, abritant le bureau de la rédaction dans son propre appartement, 71, rue de La Tombe-Issoire, dactylographiant lui-même les textes et multipliant les conférences pour trouver des fonds
[6].
À partir de 1925 Michael Y. Berchin, un journaliste russe émigré, vient le seconder avec le titre de rédacteur-adjoint, non rémunéré bien entendu comme tous les membres de la rédaction
[7]. Pourtant les ventes progressent, à en croire notre source, de 1000 exemplaires pour le premier numéro du 25 décembre 1924 à 2 500 exemplaires pour le dixième
[8]. La situation s’améliore à partir de janvier 1928 : l’Union révisionniste loue, pour elle-même et son organe, de modestes locaux, 12, rue Blanche ; une secrétaire est engagée à temps partiel. C’est l’époque d’ailleurs où paraît un nouvel hebdomadaire révisionniste à Paris, en langue yiddish cette fois, Naier Weg (La Voie nouvelle) ;
Joseph Schechtman, déjà secrétaire général de l’Union, est le rédacteur en chef des deux titres (toujours assisté en ce qui concerne Rassviet
par M. Berchin) jusqu’à son départ pour Varsovie en 1932
[9]. Ce départ explique sans doute son silence sur la disparition, en 1934, de la revue, à mettre en rapport sans doute avec l’installation définitive de la nouvelle Organisation révisionniste mondiale à Londres.
*
Quelques mots pour commencer sur Rassviet, terme qui signifie en russe l’aube, le point du jour. Le titre lui-même a été le plus populaire et aussi le plus utilisé de toute l’histoire de la presse judéo-russe, dont l’origine remonte précisément à la fondation d’un premier Rassviet à Odessa (1860-1861). La dénomination fut reprise ensuite par un hebdomadaire publié à Saint-Pétersbourg et dont la durée de vie fut bien plus importante que celle de son homonyme de Russie méridionale, puisqu’il vécut très précisément quatorze ans, de 1879 à 1883. Le troisième Rassviet, organe d’un sionisme pur et dur, était également un hebdomadaire édité dans la capitale de l’Empire ; sa longévité fut plus grande encore, de 1907 à 1915, date à laquelle la censure tsariste le supprima ; sa publication reprit de 1917 à 1918, jusqu’à son interruption définitive par le nouveau pouvoir soviétique. Enfin, il y eut dans l’émigration un quatrième Rassviet et c’est de lui dont il est question ici.
Cet hebdomadaire fut tout d’abord publié à Berlin de 1922 à 1924
[10] ; puis, de décembre 1924 à décembre 1934, il eut son siège à Paris, Vladimir Jabotinsky, qui avait collaboré très activement aux éditions de Saint-Pétersbourg et de Berlin, devenant son rédacteur principal, et, dans les faits, le chef de la revue. C’est lui qui définissait le contenu, et, pour parler de manière conventionnelle, déterminait entièrement la ligne rédactionnelle de l’hebdomadaire. Et surtout il y écrivait beaucoup, déployant l’énergie de celui qui sait qu’il travaille pour son propre compte. En effet, au cours de sa longue carrière dans la presse judéo-russe, Jabotinsky n’a jamais dirigé que le
Rassviet parisien.
D’après mes décomptes approximatifs – je n’ai consulté et lu les numéros de cette revue que jusqu’à l’année 1932, à l’exclusion des collections de 1933 et 1934 – Jabotinsky écrivit en sept ans, de janvier 1925 à 1932, près de 270 articles, dont 165 signés de son nom ou de son pseudonyme habituel, Altalena ; 41 ne sont pas signés, et les autres furent écrits sous d’autres pseudonymes dont il me semble inutile de dresser la liste ici. Ces chiffres sont très élevés. Parfois dans un seul numéro Jabotinsky intervenait jusqu’à quatre fois. Prenons par exemple le n°47 de l’année 1931 : nous y trouvons un article sur trois colonnes, « Calais », une nécrologie consacrée à Leopold Grinberg sur deux colonnes, « Arthur Shik » sur deux colonnes, enfin une dépêche, « Berit Trumpeldor »
[11], sur une colonne ; les trois premiers papiers sont signés respectivement V. Jabotinsky, I.P., M.G.A., la dépêche étant anonyme. Leur contenu nous permet de jeter un premier regard rapide sur ce que Jabotinsky proposait à ses lecteurs.
Il convient de noter que le
Rassviet de Paris (et avant lui, l’édition berlinoise à partir de 1923) était l’organe et le centre du mouvement des sionistes révisionnistes
[12] qui connut un développement rapide et dont Jabotinsky était à la fois l’initiateur et le chef. La rédaction d’articles polémiques, apologétiques ou de propagande représentait une part importante de son travail, et leur lecture s’impose à qui s’intéresse de près ou de loin au sionisme dans sa globalité. Cependant ce n’est pas le membre du parti, ni l’homme politique qui retient ici notre attention, mais l’écrivain. Aussi ne nous arrêterons-nous pas sur les commentaires suscités par les différentes résolutions prises à la conférence révisionniste de Calais
[13], ni sur la dépêche précédemment cités. Les deux autres articles nous offrent en revanche un Jabotinsky d’une remarquable qualité.
Ainsi dans la nécrologie de Leopold Grinberg, propriétaire et rédacteur du Jewish Chronicle de Londres, son jugement sur le journal du défunt, très positif, est-il nuancé par le fait que :
« … le lecteur habitué à la presse judéo-russe, ou judéo-allemande, aurait du mal à apprécier cette publication : en effet il faut connaître pour cela le milieu juif-anglais, qui a toujours vécu dans une atmosphère un peu provinciale et “ familiale ” qui s’est conservée jusqu’à nos jours. En Angleterre l’État et la société n’ont pas persécuté les Juifs et, en fait, les ont ignorés ; c’est pourquoi les Juifs que se revendiquaient comme tels, n’ont jamais joué aucun rôle dans la vie en Angleterre et dans l’Empire britannique. Ils étaient et se considéraient comme les membres d’une « communauté » au sens le plus étroit de ce mot, leurs intérêts étaient purement communautaires et concernaient les synagogues, le rabbinat, les mariages et les bar-mitsva dans les différentes régions du pays. […] C’est dans ce milieu que Grinberg introduisit avec une habileté consommée le poison amer du nationalisme juif à l’échelle mondiale. Il conserva le cadre familial et intime de l’ancien journal. […] Mais dans le même temps, disparut de ses pages ce ton mielleux qui rend insupportable la lecture de tous ces “ izrelitich familien-bletter ” que l’on trouve sur le continent, et, logiquement, il ne fut plus question dans les articles de faire vibrer les cordes sensibles du patriotisme, de continuer à faire des courbettes devant le pays, les dirigeants, la culture locale, et ce fut la fin de cette éternelle satisfaction de “ soi-même, de son repas et de sa femme ”, enfin de tout ce qui est qualifié par l’expression « all right in even [14] » dans les ghettos américains […] [15] ».
Se dessine ici en quelques motifs tracés d’une main de maître un tableau instructif et captivant de la judéité anglaise – qui ne prend tout son sens que si l’on fait le lien avec ce qui, pour Jabotinsky, domine les années 1920 et 1930 : la position de l’Angleterre en tant qu’État mandataire en Palestine, devenue de ce fait l’un des principaux adversaires des sionistes en général, et des révisionnistes en particulier. D’où ce ton ironique et caustique qui, perceptible dès la première lecture, se dissimule en outre sous des formules susceptibles d’une application générale propres au style de Jabotinsky, comme « faire vibrer les cordes sensibles du patriotisme », ou encore « faire des courbettes devant le pays et les dirigeants ».
L’« essentiel » à ses yeux ne se réfère pas toujours à la politique, loin de là. La page qui fait directement face à la nécrologie de Grinberg est consacrée à la remise à l’artiste Arthur Shik
[16] d’une très haute décoration de la part de l’État polonais pour le récompenser d’avoir illustré un document historique connu comme l’Édit de Kalisz. Jabotinsky ne se contente pas de quelques explications :
« L’Édit de Kalisz est le premier document historique qui fixa les droits des Juifs en Pologne : il fut édictée par le prince de la Grande Pologne, Boleslav le Pieux, au début du XIVe siècle, et fut confirmée par la suite par Casimir le Grand pour l’ensemble de son royaume. Ce fut le début de l’histoire des Juifs en Pologne ; certes bien des fois cette histoire fut amère, comme partout dans le golus [l’exil], mais, à vrai dire, pas aussi amère que dans la grande majorité des pays au cours de notre exil. Il est difficile de nier que, dans le passé, et jusqu’à tout dernièrement encore, c’est-à-dire, au tout début du XXe siècle, les Juifs se sentaient en Pologne « chez eux », bien plus que dans d’autres territoires ; leurs racines allaient plus profondément dans le sol polonais et, leur intégration au “ paysage ” national était bien plus évidente que partout ailleurs dans le monde (à l’exception, peut-être, de Prague). Cela ne signifie pas qu’on les “ aimait ” : mais on ne se dispute pas de la même façon avec des “ étrangers ” et des personnes de sa “ famille ”. Et il faut bien reconnaître qu’en Pologne les querelles ont toujours eu (je parle du passé) un caractère familial. Et tout le monde en avait conscience, les Juifs comme les Polonais. Ce n’est pas un hasard si des Jankel Mickiewicz, Eliza Ozechkowa et Srul de Lïoubartov font partie du domaine littéraire polonais, alors que les autres littératures n’ont donné aucun écrivain comparable par le talent et le sentiment de sympathie qu’ils suscitent [17]. »
L’article, d’abord de nature historique et culturelle, évolue vers une explication politique et un exposé de l’actualité, et c’est dans cette capacité à passer d’un plan à un autre que l’on reconnaît le vrai Jabotinsky. Le travail de Shik, souligne-t-il, a été partout interprété comme « un monument à la gloire d’une cohabitation sincère entre les deux peuples », ce qui a valu à son auteur une récompense, et même s’il n’est pas dans les habitudes du journaliste de « discuter des médailles et autres distinctions », il reconnaît que l’honneur fait à Shik a « une valeur fondamentale : à l’heure où la tradition inspirée par l’Édit de Kalisz est étouffée par le chahut des voyous dans la rue, la décision du gouvernement polonais manifeste une volonté d’affirmer sa foi dans la permanence de certaines valeurs historiques
[18]. »
Il va de soi que Jabotinsky n’abordait pas ce sujet au seul motif de glisser à un thème d’actualité, ou, pour être plus juste, telle n’était pas son unique motivation. Très jeune, à l’époque déjà de sa collaboration à
Odesskie Novosti (Les Nouvelles d’Odessa) au tout début des années 1920, il écrivait sur la littérature, le théâtre, les arts plastiques ; là était son véritable domaine, sa passion que la politique et le sionisme, qui firent irruption dans sa vie et dans ses écrits après le pogrom de Kichinev
[19], limitèrent sans jamais l’étouffer.
Pour une liste exhaustive des articles rédigés par Jabotinsky pour le
Rassviet parisien
[20], on dispose de l’excellente biographie d’Izrael Evarovitch
[21], très bien annotée. Guidé par mon plaisir et le souci d’offrir au lecteur un aperçu inédit du talent de Jabotinsky, je me contenterai ici de commenter une sélection de textes peu connus. Jabotinsky en effet est devenu célèbre auprès du lecteur russophone par ses écrits journalistiques réunis dans le livre intitulé
Feuilletons et paru en 1913, mais le reste de ses publications n’est connu que très superficiellement. C’est d’ailleurs en partie justifié, car les articles de Jabotinsky dans le
Rassviet parisien n’atteignent jamais l’intensité dévastatrice de ses écrits des années 1900 et 1910.
Le premier numéro du
Rassviet de Paris s’ouvre, comme il se doit, sur un éditorial tourné à la fois vers le passé et l’avenir, signé « La rédaction ». En première page de ce « journal hebdomadaire », il est indiqué : « Rédacteur : V. E. Jabotinsky ». Bien que cet article ne soit pas mentionné dans la bibliographie rédigée par Evarovitch
[22], je prends la liberté de rendre à César ce qui appartient à César :
« Il y a une question de politique sioniste que Rassviet va peut-être devoir aborder avec particulièrement de persévérance en allant contre l’avis de “ nombreuses ” personnes. Il s’agit de cette foi infantile dans le fait que le calme en Palestine, sans lequel aucune construction digne de ce nom n’est concevable, pourrait être acheté uniquement en prononçant des mots doux ou en donnant un os à ronger quand cela s’avère nécessaire. Notre journal s’est donné pour objectif d’expliquer que l’ordre et la paix dans un pays en voie de colonisation ne peuvent être garantis que par la présence d’une défense de fer si puissante qu’elle rendra la violence physiquement inconcevable, et que l’unique forme de défense rationnelle et digne que l’on peut concevoir en tant que telle est celle qui sera assumée par le colon lui-même [23]. »
Pourquoi attribuer ce texte à Jabotinsky ? À cause du style bien sûr, mais on peut l’avoir imité et bien imité. L’essentiel est ailleurs, dans le lien direct entre le paragraphe cité plus haut et deux autres textes, « Le Mur de fer » et « l’Éthique du mur de fer », publiés un an plus tôt dans la version berlinoise de
Rassviet
[24], articles qui sont devenus des références absolues de la pensée de Jabotinsky […]
Jabotinsky, le yiddish et l’assimilation
Le yiddish comptait au nombre des huit langues que maîtrisait parfaitement Jabotinsky. Il écrivait et faisait des discours publics en yiddish, et ce malgré la doctrine sioniste qui y voyait un affreux dialecte dont il convenait de se débarrasser par tous les moyens, y compris la loi. Cela ne rend que plus instructif son article « Le destin du yiddish » :
« À de nombreux égards le yiddish est une langue remarquable. À une époque, il était de bon ton de considérer que ce n’était pas un idiome, mais un vil jargon. C’est une erreur évidente. D’un point de vue linguistique c’est une langue et, en plus, une langue originale. Par sa souplesse elle a peu de concurrents. Son hétérogénéité pourrait devenir le plus sûr gage de sa richesse lexicale inépuisable. De plus le yiddish a la formidable capacité d’absorber des racines étrangères. Cette assimilation donne parfois des chefs-d’œuvre, par exemple le mot appartenant au slang de White Chapel, “ boytchikl ” (un garnement) qui réunit librement et harmonieusement des éléments de trois langues différentes : “ boy ” de l’anglais, la racine slave “ tchik ” et le suffixe affectueux “ el ” de l’allemand du Sud. Dans la littérature et la poésie yiddish il y a d’authentiques trésors, le théâtre a offert de réelles réussites dont on ne peut que s’enorgueillir ; la presse, de manière générale, par sa qualité rédactionnelle et les intérêts politiques qu’elle défend, est bien souvent supérieure aux journaux imprimés en idiomes étrangers dans d’autres pays. Enfin, dans une certaine mesure, le yiddish est une langue “ universelle ” : si un Anglais peut se flatter de pouvoir faire le tour du monde sans connaître un traître mot dans une langue étrangère à la sienne, le Juif ashkénaze a toutes les raisons de nourrir un telle fierté. Le yiddish est une langue remarquable, cela ne fait pas de doute. Et malgré toutes ces qualités, sa disparition est irrésistible, et c’est bien cela le plus extraordinaire [25]. »
Le yiddish meurt, aux yeux de Jabotinsky, avant tout parce qu’« il est une langue de tous les jours, une langue parlée, et l’avenir d’une langue d’usage courant dépend des enfants et d’eux seuls ». Or les enfants, si l’on prend l’exemple de « l’immense ghetto de New York » utilisent entre eux l’anglais, même s’ils comprennent le yiddish et s’ils répondent dans cet idiome à leurs parents. « La question de l’évolution du yiddish est donc tranchée, définitivement
[26] ». Plus loin, nous lisons :
« De manière très caractéristique ce processus se déroule dans un milieu où vivent de très nombreux Juifs et sans la moindre résistance. En Amérique, les parents italiens, allemands, scandinaves, polonais s’opposent presque toujours à ce que leurs enfants apportent à la maison la langue utilisée à l’école. Les parents juifs ont le plus souvent une attitude inverse. On a l’impression, que le yiddish n’est pas lié à leur âme par de véritables fils organiques. On aime cette langue tant qu’on continue à l’employer ; mais quand on l’a perdue, on ne la regrette même pas [27]. »
[…] Trois quart de siècle plus tard, plus de cinquante ans après la
Shoah et l’extermination du yiddish en même temps que de ses locuteurs, un peu plus de vingt ans après un regain du
yiddishkeit
[28] partout dans la Diaspora et même en Israël, comment interpréter ces mots pleins d’amour, de fierté mais aussi d’un fatalisme qui confine au désespoir ? Le plus étonnant, le plus émouvant aussi n’est-il pas précisément que Jabotinsky exprime un tel amour, une telle foi dans cette langue « de tous les jours », alors qu’elle n’était déjà plus pour lui, qui avait grandi dans un milieu familial assimilé, un moyen d’expression courant, sa «
mame-loshen
[29] ». Son attachement pour cet idiome n’était pas instinctif, « physique », comme pour ceux qui l’avaient reçu, pour ainsi dire, gratuitement ; il était le fruit d’une démarche consciente qui s’appuyait sur la conviction que le
yiddishkeit était une part inaliénable, indispensable de l’histoire et de la culture juives
[30].
[…] Le 12 février 1927 disparaissait à Paris l’écrivain Simon Youchkevitch
[31]. À l’automne, le comité chargé de perpétuer sa mémoire édita la traduction en yiddish de son dernier roman
Epizody (Les Épisodes) (1921-1922). Jabotinsky consacra à la sortie du livre un grand article dans
Rassviet
[32], saisissant l’occasion d’exprimer un point de vue très fortement politisé.
Résumons : « le lecteur juif nationaliste » a toujours gardé ses distances avec Youchkevitch qui, selon lui, noircissait par trop le peuple juif et son mode de vie, sans en montrer les aspects positifs, mais le responsable de cette « brouille » n’était pas l’écrivain. En effet Semen Tchchedrin et Dostoievski, Sinclair Lewis et Theodor Dreiser
[33] ne dépeignent pas leurs coreligionnaires avec plus d’indulgence, et cependant aucun divorce ne survint entre eux et les lecteurs cultivés, alors que « Chez nous, Youchkevitch attend encore la reconnaissance en tant que grand écrivain juif ».
Jabotinsky revient sur les principales raisons de ce malentendu. En premier lieu, Youchkevitch a été rapidement accueilli, et peut être trop chaleureusement, dans « la littérature russe » et les Juifs ont eu l’impression qu’il n’écrivait pas pour eux, mais « pour des étrangers ». Comme le style de l’écrivain d’Odessa se distinguait nettement de celui des peintures habituelles de la vie quotidienne juive, « le verdict fut sans appel : on considéra que les descriptions de Youchkevitch n’avaient rien à voir avec le monde juif ». Mais, surtout, même ceux qui ont pleinement conscience de leur identité nationale, qui la revendiquent et qui « répètent depuis près de trente ans que le peuple juif vit en fonction de lui, de lui seul et non de ses voisins, qu’il n’a pas besoin de faire le beau devant qui que ce soit, qu’il n’a de compte à rendre à personne et qu’il ne souhaite pas agir selon les autres », n’ont pas encore acquis, loin de là, cette indépendance morale. Il y a certes une explication à cette absence de maturité (« nous vivons dans une ruelle d’une ville étrangère, et il n’est pas facile de faire abstraction de ce fait »), mais cela ne doit pas empêcher les Juifs de comprendre enfin que :
« … les relations qu’entretiennent avec nous nos voisins ne dépendent absolument pas de notre “ bonne ” ou “ mauvaise ” réputation. Cette vérité s’impose désormais aussi aux partisans de l’assimilation, et il me semble donc inutile d’en démontrer le bien fondé. Les nationalistes ne l’ignorent pas. Et pourtant ils font des bonds en l’air quand l’un des nôtres monte en chaire pour dire devant des non-Juifs qu’il y a chez nous des types du genre de Léon Dreï. Cette réaction est une survivance d’une attitude assimilatrice et apologétique, dont il est temps de se défaire [34]. »
Léon Dreï est le héros du roman éponyme de Youchkevitch en trois parties, dont la publication (entre 1908 et 1919), provoqua une véritable tempête d’indignation dans les maisons d’édition judéo-russes et russes de tendance libérale. C’est en effet un démon mesquin, une incarnation de tous les vices et vilenies possibles et imaginables. Et Jabotinsky de s’interroger à voix haute : Léon Dreï et « les très nombreux monstres dépeints par Youchkevitch existent-ils vraiment ? » La réponse est catégorique : « Voilà une question bien naïve. Vous pensez réellement que nous autres Juifs, nous ne sommes pas représentés parmi ces hommes jeunes et beaux qui vivent grâce à l’argent gagné par les prostituées, ou dans ses boutiques où l’on fait commerce de chair humaine ? » Les Juifs sont-ils épargnés par les maladies honteuses ? « Ah, c’est certain on ne les expose pas dans les vitrines des beaux magasins dans les grandes rues. Mais allez donc faire un tour à la clinique… » Et effectivement on voit de tout dans cette clinique ! « De l’Union des voleurs juifs » jusqu’au « Juif tchékiste, le Juif bourreau ou le Juif qui guide la main du bourreau que Youchkevitch, autant que je m’en souvienne a juste eu le temps d’esquisser, parce que cette catégorie ne s’est développée qu’après la guerre
[35] ».
la véritable raison d’être de cet article qui tient d’avantage de l’essai politique que de la réflexion littéraire tient dans la conclusion :
« Ce n’est pas la peine pour autant de faire ‘des bonds en l’air’. Premièrement, rien, ni personne [36] ne justifie un quelconque sentiment de honte. Nous n’avons pas à rougir devant nos voisins. À White Chapel un pasteur a fait un discours devant des Juifs et il leur a dit : “ Je note avec beaucoup de regret que votre niveau moral baisse chaque année un peu plus. Vous empirez et vous êtes devenus presque aussi misérables que les chrétiens. Le pasteur estimait donc qu’il y avait encore une marge entre nous et nos voisins. Mais même si nous étions à leur niveau, je n’y verrais pas un motif de rougir. Ou de le dissimuler, et surtout à nous-mêmes.
Youchkevitch décrivait la vérité. Pas toute la vérité, je le concède ; mais il ne s’était jamais fixé une telle tâche aux dimensions encyclopédiques. Le travail qu’il a accompli ne diffère pas du nôtre, de celui des journalistes sionistes. Nous aussi, nous n’avons pas dit toute la vérité sur l’assimilation. Comme dans chaque phénomène de grande échelle, il y eut dans ce processus de nombreux aspects admirables et sublimes que nous avons éludés afin de mettre en lumière uniquement ce qu’il y avait de négatif ; et nous avions totalement raison, car notre mission était de lutter contre le désarroi et la désertion. Youchkevitch qui n’était affilié à aucun parti et qui n’avait prêté serment à aucune cause, épousait instinctivement les aspirations de son temps. Il avait traversé le ghetto dévasté dont il avait photographié les ruines ; il avait analysé jusqu’aux moindres effets et conséquences cliniques l’action du poison de l’assimilation ; il a réalisé une œuvre pénible et immense du point de vue de sa valeur sociale ; et pourtant il n’a reçu aucune parole de reconnaissance de ceux, pour lesquels il œuvrait (et ces dernières années son action était tout à fait préméditée) ; et de nous, les combattants bouffis de satisfaction qui militons pour une nouvelle judéité, il n’a eu que notre silence [37]. »
Jabotinsky termine en exprimant l’espoir que la traduction en yiddish de Epizody rapprochera Youchkevitch du lecteur juif, qui sentira alors qu’il était un :
« … écrivain juif qui écrivait sur les Juifs et pour eux ». « Alors Youchkevitch occupera la place qui lui revient parmi les auteurs-citoyens de notre peuple et de notre génération en tant que dénonciateur sincère et affligé de ce processus qui se nomme l’assimilation et qui menace de transformer les Juifs en insectes sans ailes, en êtres faibles et nus livrés à leurs instincts, à moins que cette évolution ne soit stoppée par la révolution de la renaissance nationale ; à ce titre Youchkevitch est pour le peuple un des éducateurs les plus importants et les plus conséquents au seuil de cette renaissance [38]. »
Youchkevitch est donc mis « au service » du sionisme. N’est-ce pas une forme de falsification, familière à la critique littéraire marxiste encline à adapter pratiquement toute la littérature classique russe aux objectifs des différents plans quinquennaux ? On peut certes lire Youchkevitch selon l’analyse de Jabotinsky, en soulignant ses caractéristiques nationales au détriment de sa dimension sociale ou purement esthétique. Et alors, la « désintégration
[39] » (la « dislocation » selon le terme employé par le critique littéraire du premier tiers du XX
e siècle, Sergeï Tsinberg) n’apparaît plus comme la conséquence d’une division sociale, mais comme le résultat d’une dégradation nationale, corollaire inévitable et conséquence de l’assimilation. […]
Comme on peut en juger d’après ces lignes, son style, affiné à Odessa avant son départ pour Saint-Pétersbourg en 1903, à sa peine maturité dans le recueil Feuilletons en 1913, n’avait rien perdu de son brillant dans la seconde moitié des années vingt, époque du Rassviet parisien. On y sent une présence difficilement analysable, comme si on entendait sa voix et que ses yeux vous fixaient bien en face, en particulier dans la nécrologie de Youchkevitch. Une autre caractéristique en est le ton sarcastique, parfois à la limite de l’arrogance, que l’on pourrait qualifier poétiquement de « superbe mépris ». En août 1929 éclatèrent en Palestine des « troubles », ou plus exactement une vague de pogromes dont le plus sanglant se déroula à Hébron, où les Arabes tuèrent plus de 70 personnes. Dans Rassviet, Jabotinsky publie à ce propos un article intitulé « La Paix ».
« Ces derniers jours parmi les sionistes on entend les hurlements des pacifistes, qui essayent d’arriver à une situation de paix avec les Arabes (mais en adressant leur sermon uniquement aux Juifs !). Il est difficile de se débarrasser d’un sentiment de dégoût : au lendemain d’une tuerie aussi vile que lâche, on nous demande de nous confesser de nos péchés et de supplier qu’à l’avenir on cesse de nous frapper. Et bien, malgré tout mon dédain organique envers une bonne moitié des cadres militaires sionistes, je dois dire que j’ai été surpris par un tel degré de bassesse. Mais il faut faire abstraction de ce sentiment de répulsion et essayer de regarder les faits tels qu’ils sont [40]. »
Et Jabotinsky, une fois de plus, avec infiniment de patience, expose sa position : les Arabes ne voudront pas d’une paix avec les Juifs, tant que ceux-ci ne renonceront pas à la Déclaration Balfour et, surtout, tant qu’ils n’accepteront pas de soumettre l’immigration juive en Palestine à leur contrôle.
« Nous voulons tous d’une paix avec les Arabes. Mais nous ne voulons pas l’acquérir au prix de la concession qu’ils exigent de nous. C’est pourquoi toutes ces conversations pacifistes, tout ce boucan sur cette « paix ! Paix ! Alors qu’il n’y a point de paix » que l’on trouve déjà dans Les Écritures, est non seulement un libertinage de l’esprit, mais aussi une trahison [41]. »
[…] D’autres fois, il abandonne le sarcasme pour laisser parler son émotion, comme dans la nécrologie de D.S. Pasmanik, rédigée avec respect et noblesse de ton
[42]. Le journaliste juif russe de renom, Daniel Pasmanik, médecin de formation, était un sioniste convaincu. Au moment de la guerre civile, il prit le parti de l’armée blanche de Denikine et, dans l’émigration, il se rapprocha du groupe des « Juifs repentis » qui publièrent en 1922 à Berlin le recueil
La Russie et les Juifs, dans lequel ils reconnaissaient comme bien fondées les thèses des partis d’extrême droite qui faisaient porter aux Juifs toute la responsabilité de la Révolution et du renversement de la monarchie. La réponse des Juifs et des partis démocrates russes de l’émigration fut très vive. Les sionistes se démarquèrent de Pasmanik et rompirent avec lui. Tout au long de l’année 1923 et au début de 1924,
Rassviet (il s’agit encore de l’édition berlinoise) revint à maintes reprises sur les débats autour de
La Russie et les Juifs. Puis Pasmanik mourut à Paris. […]
Contre toute attente, Jabotinsky rend un hommage détaillé, bien que peu enthousiaste, à Pasmanik en tant que premier théoricien du sionisme, faisant l’impasse sur « les différends entre l’ancien médecin et le sionisme russe pendant et après la guerre civile ». Cet aspect ne l’intéresse pas. Il finit pourtant par lâcher, comme à contre-cœur, qu’il convient de prendre en considération les idéaux des peuples parmi lesquels vivent les Juifs et qu’il ne voit pas pourquoi il faudrait refuser de fréquenter des monarchistes. Bien entendu Pasmanik n’est qu’un prétexte ; à travers lui, Jabotinsky défend ses propres prises de position : il se souvient des injures qui lui ont été adressées après la signature de l’accord avec les représentants du gouvernement de Petlioura en 1921
[43]. De cet article, fade dans l’ensemble, la dernière partie mérite cependant d’être citée dans son intégralité :
Le comité de rédaction de Rassviet à Paris en 1927. De gauche à droite, entourant V. Jabotinsky assis au centre : Z. Tiomkin, A. Herrenroth, J. Schechtman, A. Kulisher, T. Privus et S. Meyerovitsch.
In Joseph B. Schechtman, Fighter and Prophet. The Vladimir Jabotinsky Story, New York. Thomas Yoseloff, Londres, 1961, t. 2., D.R..
« Nous ne sommes pas habitués aux âmes dans lesquelles cohabitent deux expressions patriotiques authentiques. Pourtant nous nous gargarisons souvent de ce double patriotisme, enfin je devrais dire pour être plus exact non pas « nous », mais les sionistes qui dans nos rangs ont un bon passeport, et je suis persuadé que nous prononçons cette expression avec sincérité et que chacun de nous est prêt à remplir ses devoirs envers ses deux patries. Le cas Pasmanik est un peu différent. Il aimait avec « fièvre », ce qui ne semble concevable qu’à l’égard d’une seule et unique idée nationale ; envers la seconde on ne fait preuve que d’un attachement modéré, ou simplement d’une correction scrupuleuse. Je ne doute pas une seconde que Pasmanik aimait la Russie et le monde juif avec la même intensité : ainsi, par exemple il avait conscience que la désunion de telle ou telle province était dommageable à la Russie, mais surtout il ressentait dans son âme toute la douleur d’une telle séparation, et ses sentiments ne sont pas différents de ceux que nous éprouvons à l’égard de la Cisjordanie [44]. Comme nous, il haïssait les bolcheviques parce qu’ils étaient des Cent Noirs, mais surtout parce qu’ils avaient humilié la Russie. Dans la mesure où son action était raisonnée, argumentée, je pense qu’il donnait la primauté à l’élément juif : il considérait qu’en servant la Russie, il œuvrait pour le monde juif. Mais dans le domaine des sentiments il n’avait pas de préférence. Il livrait la fougue de son âme, qui était l’élément le plus « oriental » de son être, indifféremment aux Juifs et aux Russes.
Un homme qui vit avec un double incendie dans sa poitrine ne peut certainement pas connaître une existence heureuse. Pas plus hier qu’aujourd’hui je ne l’envie. Mais je m’incline bien bas devant lui, car ce que l’on pouvait prendre pour un vice de l’âme, était en fait une richesse ; pour un politicien ou un artiste qui possède dès la naissance à la fois les talents de peintre et de musicien, l’abondance est inconfortable, souvent néfaste ; mais une richesse authentique est un véritable don de Dieu. Un homme de valeur vient de s’éteindre, et il faut passer avec respect devant sa tombe [45]. »
Jabotinsky rappela pour sa part en de nombreuses occasions qu’il ne ressentait aucun sentiment filial envers la patrie russe ; ainsi en particulier dans le dernier chapitre de son roman
Pjatero
[46] : « Même quand j’étais jeune la Russie m’était indifférente : je me souviens que je partais toujours à l’étranger dans un état d’excitation joyeuse et que je revenais à contre-cœur ». Mais il respectait et faisait preuve de bienveillance envers le patriotisme des autres […].
Examinons pour conclure un des textes indiqué comme une « Traduction du yiddish ». Nombreux sont les écrits de ce genre dans le
Rassviet parisien. Malgré mes recherches à l’Institut Jabotinsky il y a presque dix ans, je n’ai pu établir qui les traduisait. Jabotinsky se contentait-il de les parcourir ou les corrigeait-il ? Leur qualité stylistique permet toutefois de les mettre au même niveau que les pages directement rédigées en russe par Jabotinsky lui-même. L’article «
Zayne kinder oun unzere », d’abord publié dans le
Haynt de Varsovie du 26 septembre 1930, est repris dans le
Rassviet parisien sous le titre « Ses enfants et les nôtres
[47] », l’original en yiddish étant sous-titré « À l’occasion de la mort du fils et de la fille de Herzl ». On se souvient que Paulina, la fille du leader sioniste, s’est suicidée ainsi que son frère Ganz qui, lui, a mis fin à ses jours d’un coup de pistolet sur la tombe de sa sœur à Bordeaux. Ces deux morts suggèrent que l’assimilation, cet ennemi historique du sionisme (« chez les autres tout est mieux, les langues, les pays, leurs prières sont meilleures que notre vieux
sidour [rituel] déchiré ») vit et progresse même si c’est sous une autre forme. Quelle qu’en soit l’expression, on trouve toujours à l’origine le sentiment de l’infériorité juive.
« À nouveau, comme il y a vingt ans, nous entendons des jeunes dire que l’on ne peut pas consacrer toute une vie à résoudre les problèmes qui se posent aux Juifs, que nos idéaux ne sont pas assez nombreux pour occuper tout un autel, que dans l’autre rue c’est beaucoup plus vaste, éclairé et joyeux, et que la seule façon de retenir nos enfants chez nous et de les faire travailler dans notre pauvre jardin, notre modeste maison juive, est de leur donner la possibilité de rester en permanence près de la fenêtre ».
Et ils sont nombreux à demeurer près de cette fenêtre sans détacher leur regard de ce qui se passe dehors, saluant à tout venant ceux qui passent dans la rue, Marx, Lénine, Gandhi, ou
« … demain peut-être Mussolini, peu importe, l’essentiel c’est que ce soit quelque chose de différent, de non-juif, donc plus “ vaste ”, plus “ universel ”. […] Ceux qui se penchent de plus en plus pour regarder à l’extérieur vont finir par tomber et resteront dans la rue ; ils seront peut-être sains et saufs ou auront les membres brisés, c’est leur affaire, mais ils ne seront plus chez nous [48]. »
De tous temps, à toutes les générations, les partisans de l’assimilation ont essayé de persuader les Juifs qu’un être cultivé ne pouvait se sentir qu’à l’étroit dans leur monde.
« Chez les non-Juifs tout est plus large, beau, gai […] leur vie est plus riche, et leurs idéaux sont illuminés des promesses de mille biens et sont donc plus séduisants que les nôtres. Cela plaît au moins à ce type de personne qui est sensible au spectacle de la rue avec ses drapeaux qui claquent au vent, son bruit et ses défilés. La majorité d’entre nous n’a pas su s’élever au-dessus de cette fascination pour tout ce qui se passe dans l’autre « rue ».
Notre ennemi est vivant. La tendance qui consiste à adapter nos pensées et nos aspirations non pas aux besoins du peuple juif, mais aux courants idéologiques à la mode en dehors de chez nous, est la source du poison de l’assimilation auquel à chaque instant peuvent succomber nos enfants. Cela peut se passer n’importe où et de mille façons différentes, mais l’issue, la fin est toujours à Bordeaux. De telles choses finissent toujours à Bordeaux. Bien sûr il y a différentes façons de se suicider, mais à trop regarder par la fenêtre on arrive toujours au même point, au constat d’une vie gâchée mise vainement au service des autres. Dans son exil turc Trotski en est réduit à écrire ses propres éloges, l’Allemagne remercie les Juifs de cent ans de fidélité nationale par six millions de crachats au visage, dites-moi quelle est la différence entre une balle dans la tête et un suicide moral ? Aucune : terminus Bordeaux, tout le monde descend [49]. »
Dans cette traduction du yiddish on entend une voix, on devine un ton, celui d’un prophète tandis que s’efface le journaliste avec ses procédés stylistiques si caractéristiques. Un prophète parle : son discours est plein de douleur et d’amertume, l’heure n’est plus au sarcasme, et déjà on perçoit les premières notes du désespoir. Un prophète parle : il est impitoyable dans ses dénonciations. Un prophète parle et annonce que ni une langue nationale, que ce soit le yiddish ou l’hébreu, ni même une « maison » nationale, un foyer (la Palestine) ne sont des garanties contre la tentation de l’assimilation. […] Un prophète parle et l’exactitude de ce chiffre fatal de six millions est un cauchemar.
J’espère que le lecteur […] est désormais convaincu que les pages du Rassviet parisien réservent de nombreuses et heureuses rencontres avec des écrits de Jabotinsky, pratiquement ignorés pour n’avoir pas été rassemblés. Cette méconnaissance rend leur lecture particulièrement étonnante. Et c’est pourquoi nous n’avons pas évoqué les deux romans Pjatero et Samson le nazir qui, parus d’abord dans le Rassviet parisien, furent publiés ensuite à part et connurent une assez large diffusion.
â—†
[1]
Seul, semble-t-il, l’Institut Jabotinsky de Tel Aviv possède la collection complète de la revue, ce qui explique sans doute en partie l’oubli dans lequel est tombé ce titre, oubli qui tient pourtant pour l’essentiel au déficit qu’accuse toujours la recherche sur le sionisme révisionniste, « mouton noir » du sionisme officiel.
[2]
En fait Jabotinsky ne cesse de voyager et, de 1928 à 1930, séjourne en Palestine, au point qu’on se demande comment il parvenait à contribuer autant à l’écriture de la revue
Rassviet. Mais sa famille habite bien Paris pendant toute cette période ; son fils Eri fut élève à l’École centrale (
N.D.L.R.).
[3]
Le quartier général de l’organisation se trouve à Paris exactement en 1925-1926, 1927-1929, 1933-1935 ; dans les intervalles, il est transporté à Londres. Mais Paris reste toujours le lieu où réside une partie des membres de l’Exécutif (
N.D.L.R.).
[4]
Joseph B. Schechtman,
Rebel and Stateman. The Vladimir Jabotinsky Story, 2 vol, New York : Thomas Yoseloff, Inc., 1956.
[5]
Ibid., vol. 2, p. 81.
[6]
Sur ces questions matérielles,
ibid., vol. 2, pp. 35-36, 79-80, 509.
[7]
M. Berchin avait notamment fait partie de l’équipe du
Posledniya Novosti, quotidien de l’émigration libérale russe que dirigea P. N. Milioukov
. Ibi
d., vol. 2, p. 36.
[8]
Joseph B. Schechtman,
op. cit., vol. 2, p. 36.
[9]
Ibid., vol. 2, p. 142.
[10]
Sur la période berlinoise de la revue et son ralliement à Jabotinsky,
ibid., vol. 1, p. 432, et vol. 2, pp. 30-33.
[11]
Cette dépêche provenait de l’Agence Shilton.
[12]
Rappelons que les sionistes révisionnistes s’opposaient aux sionistes généraux et aux sionistes socialistes, de fait alliés, en refusant notamment d’admettre la décision anglaise de séparer la Transjordanie de la Palestine (1921) et en préconisant une politique nationale juive claire et « dure » face aux Arabes et aux autorités britanniques (
N.D.L.R.).
[13]
L’Exécutif de l’Union révisionniste mondiale, réuni en séance plénière à Calais les 28 et 29 septembre 1931, élabora un compromis entre Jabotinsky, partisan de faire sécession de l’Organisation sioniste mondiale, et ceux qui, à l’intérieur du mouvement, s’opposaient à cette sécession : bien que soumis à la discipline de l’Union mondiale, un révisionniste était libre d’appartenir ou non à l’OSM. On sait que la sécession fut finalement décidée en 1935. Selon J. B. Schechtman,
op. cit., vol. 2, p. 156 (
N.D.L.R.).
[14]
La traduction ne rend que partiellement la saveur de l’expression initiale «
ol-rajjnitchestvo », néologisme construit sur la base du mot «
raj », le paradis, et dont la prononciation évoque le «
all right » de l’anglais (
NdT).
[15]
Rassviet, n°47, 1931, nécrologie de Leopold Grinberg par I.P.
[16]
Arthur Shik (Szyk) (1894-1951), illustrateur juif polonais très célèbre pour ses illustrations de livres bibliques (la
Haggada, les
Dix commandements), ou de littérature profane comme les contes d’Andersen (
NdT).
[17]
Rassviet, n°47, 1931, article sur Arthur Shik signé de Jabotinsky.
[18]
Toutes les citations de ce paragraphes se réfèrent à
ibid.
[19]
Sanglant pogrom survenu le 6(19) avril 1903 à l’instigation des autorités russes, qui secoua le monde juif et l’opinion occidentale, notamment française (
NdT).
[20]
Articles aux titres souvent laconiques comme « Au sujet de Cassandre », « L’Est », « Nous sommes des bourgeois », « Pensées à voix haute »…
[21]
Izrael Evarovitch,
The Writings of Zeev Jabotinsky, 1897-1940, A Bibliography, Tel-Aviv, 1977.
[23]
Rassviet, Paris, n°1, 25 décembre 1924.
[24]
Rassviet, Berlin, n°s 42-43 et 44-45, 4 et 11 novembre 1923.
[25]
Rassviet, Paris, n°3, 18 janvier 1925.
[28]
Ce mot désigne la culture au sens large des Juifs de langue yiddish d’Europe centrale et orientale jusqu’à la seconde guerre mondiale (
NdT).
[29]
Manière affectueuse de nommer la langue maternelle juive (
NdT).
[30]
Cette position reprend celle de Semen (Shimon) Frug (1860-1916), un des rares poètes juifs-russes dont les poèmes furent unanimement salués par les Russes et les Juifs, auteur également de « feuilletons » ; il l’exprime dans son article «
Jazyk-dikobraz » (La langue porc-épic) paru dans l’hebdomadaire
Boduchnost, n°18, 1900, pp. 370-371, sans doute une des toutes premières, sinon la première prise de position en russe pour la défense du yiddish. Remarquons par ailleurs que Jabotinsky ne décline pas le vocable « yiddish » (car, en russe, le mot « yiddish » devrait normalement se décliner. Grammaticalement rien ne l’empêche). Le vœu de S. Markish serait que ceux qui déclinent ce mot à la manière de
rosa,
rose, …etc., s’inspirent de cet exemple une fois pour toutes (
NdT).
[31]
Simon Youchkevitch (1868-1927), auteur juif russe originaire d’Odessa. Les Juifs d’Odessa, en particulier les couches les plus déshéritées de la communauté, inspirèrent ses premiers récits. Rapidement son adhésion à la cause révolutionnaire le rendit critique à l’égard de la bourgeoisie juive, ce qui lui valut d’être qualifié d’antisémite par certains milieux juifs.
Episody, sa dernière œuvre importante, raconte les derniers jours d’un couple de bourgeois juifs à Odessa avant l’arrivée des soldats bolcheviques. L’écrivain avait émigré à Paris à la fin de 1920 (
NdT).
[32]
Rassviet, n°39, 2 octobre 1927.
[33]
Theodor Dreiser (1871-1945) et Saltykov Tchchedrin (1826-1889) sont moins connus que le russe Dostoïevski, auteur de maints chefs-d’œuvre comme
Crime et châtiment,
L’Idiot ou
Les Frères Karamazov, et l’américain Sinclair Lewis, prix Nobel de littérature (1930) et auteur de
Main Street et
Babbit. Le premier, romancier et journaliste américain, se fit connaître par son roman
Sister Carrie (1900) ; le second, auteur russe de nombreux écrits satiriques dont
Histoire d’une ville (1870), rédacteur de la
revue Otetchevsennye Zapicki, eut une grande influence sur les écrivains judéo-russes dans les années 1880 (
NdT).
[34]
Les citations de ce paragraphe se réfèrent à
Rassviet, n°39, 2 octobre 1927.
[36]
Souligné par V. Jabotinsky.
[37]
Rassviet, n°39, 2 octobre 1927.
[39]
Référence à une des premières œuvres publiées par Youchkevitch,
Raspad (La désintégration), rédigée en 1895-1897 et éditée en 1902 (
NdT).
[40]
Rassviet, n°44, 3 novembre 1929.
[41]
Ibid. La demi-phrase citée par Jabotinsky est répétée trois fois dans les Écritures :
Jérémie 6 : 14 et 8 : 11, et
Ezéchiel 13 : 10.
[42]
Rassviet, n°28, 13 juillet 1930.
[43]
Chef indépendantiste ukrainien, Simon Petlioura (1879-1926) lutta contre les Bolcheviks pendant la Guerre civile et fut accusé d’avoir organisé des pogromes contre les Juifs de Kiev et des environs. Chassé d’Ukraine en novembre 1920, il trouva refuge en Pologne. Il mit alors à profit la tenue du XII
e Congrès sioniste pour proposer aux Juifs la création d’un corps de gendarmerie qui leur soit propre et qui serait financé par l’État ukrainien. La négociation conduite entre un représentant de Petlioura et V. Jabotinsky aboutit le 4 septembre 1921 à la signature d’un protocole d’accord qui ne fut pas du goût de tous. On sait que Petlioura fut abattu à Paris par Samuel Schwartzbard qui voulait venger ses parents assassinés par l’armée nationaliste ukrainienne (
NdT).
[44]
Allusion au refus des révisionnistes d’admettre la décision britannique de 1921 de détacher de la Palestine la portion de territoire qui constituera l’émirat de Transjordanie (
N.D.L.R.).
[45]
Rassviet, n°28, 13 juillet 1930.
[46]
« Les Cinq » (
NdT).
[47]
Rassviet, 1
er octobre 1930.