2003
Archives juives
Mélanges
Une communauté prolétaire : les Juifs marocains de Saint-Fons, 1919-1946
Elkbir Atouf
Elkbir ATOUF, titulaire d’un DEA de l’EHESS et d’un DESS de l’université de Paris VII (sociologie des migrations), est l’auteur d’une thèse : Les Marocains en France de 1910 à 1965. L’histoire d’une immigration programmée, soutenue à l’université de Perpignan, Centre de recherches historiques sur les sociétés méditerranéennes (CRHISM).
Demobilized soldiers after the first World War, and workers drawn to Saint-Fons by employers needing them, a group of Jews from Marocco, in order to escape the misery of the mellah settles between the two World Wars in this industrial community where they are relegated to the lowest level of the working class. However, gradually, the community develops a structure around a society of mutual aid, mainly religious, which manages to provide casher supplies, to open a place of worship, to ensure ritual burials, until the building of a synagogue and the fixing up a cemetery in the thirties. The community as such will not survive the upheaval of the second World War.
Les membres de la Société culturelle et de bienfaisance israélite de Saint-Fons. Deuxième personnage en haut à gauche : Aïch Aknin.
Coll. David Aknin.
Saint-Fons est une commune industrielle située à cinq kilomètres au sud de Lyon, au bord du Rhône ; selon les recensements de 1926 et de 1936
[1], sa population était constituée pour un quart environ d’étrangers. La communauté juive marocaine qui s’y créa dans l’entre-deux-guerres est la seule de ce genre dans la France de cette époque, si bien que Pierre Laroque et François Ollive qualifient en 1938 leur présence d’« accidentelle et curieuse
[2] ».
Elle trouve son origine dans les péripéties de la Première Guerre mondiale
[3]. Au cours du conflit, quelques Juifs marocains « sont venus dans les mêmes conditions que les Musulmans pour travailler dans la Poudrerie de Saint-Fons qui fut l’établissement qui occupa la majorité des “ travailleurs coloniaux ” de la communauté […]. La guerre terminée, les Juifs partagèrent le sort de leurs compagnons [musulmans] et furent rapatriés ; ils rentrent dans leurs villes respectives
[4] ». Toutefois « Joseph Ben Attar, natif de Mogador, […] l’un des rares et premiers “ travailleur colonial ” [
sic], réussit à rester à Saint-Fons pour y travailler à la fin de son contrat ». Par ailleurs, une fois la guerre terminée, trois anciens « poilus » marocains engagés volontaires dans l’armée française et qui lui sont vaguement apparentés, Aïch Aknin, Abizher et Bitton
[5], purent se soustraire au rapatriement lors de leur démobilisation à Lyon ; en effet « ils apprennent qu’il est demandé des ouvriers pour les usines de Saint-Fons. Alors, ils décidèrent d’y rester
[6] ». Joseph Ben Attar rencontra alors Aknin, Bitton et Abihzer « et fut chargé de faire venir des travailleurs juifs du Maroc à partir de 1919 avec la bénédiction des autres “ trois poilus ”, en collaboration avec des employeurs
[7] ». Tels furent les modestes débuts de la communauté juive de Saint-Fons.
Combien de Juifs marocains à Saint-Fons ?
Il est très difficile de se faire une idée précise de l’évolution quantitative de cette population. La seule statistique fiable est celle des recensements de l’entre-deux-guerres, mais les données en sont d’une interprétation difficile étant donné qu’à partir de 1927 les « étrangers » nés et domiciliés en France sont déclarés d’office français lorsqu’ils atteignent l’âge de 21 ans
[8].
Les Juifs du Maroc à Saint-Fons d’après les recensements
| Années | Hommes | Femmes | Enfants | Total |
| 1921 | 15 | - | - | 15 |
| 1926 | 89 | 9 | 19 | 117 |
| 1931 | 102 | 47 | 93 | 242 |
| 1936 | 103 | 62 | 117 | 282 |
Les autres sources sont contradictoires : une petite enquête parue dans
Paix et Droit en mai 1928
[9] estime la communauté juive de Saint-Fons, essentiellement marocaine, à « 400 personnes environ dont 170 hommes en âge de travailler, une centaine de femmes mariées et 126 enfants ». Joanny Ray établit en 1936 à « 570 le nombre des juifs du Maroc habitant la commune […]. En 8 ans, le seul excédent des naissances […] avait suffi à faire augmenter de 170 personnes la communauté juive qui croît du dedans, elle augmente chaque année sans recevoir de contingents extérieurs d’émigrés
[10] ». Claude Delmas, pour sa part, rapporte que « la communauté hébraïque de Saint-Fons avoisine les 250 membres […] avant la Seconde Guerre mondiale
[11] ». David Aknin dans ses « Mémoires personnelles
[12] » parle de 400 personnes au maximum, chiffre qu’il nous a confirmé par courrier
[13].
Ces chiffres appellent plusieurs remarques. Les effectifs de cette population ne cessent d’évoluer. L’augmentation du nombre des hommes est la plus rapide entre 1921 et 1926 (elle augmente alors d’un coefficient 5, passant de 15 à 89), puis est érodée et quasiment stoppée à la suite de « la circulaire n° 16 Tr. du 13 juillet 1928
[14] » et de la crise économique des années 1930. En revanche, cette population s’accroît alors du dedans par la naissance d’enfants, dont le nombre passe de 19 en 1926 à 117 en 1936. La proportion importante de femmes et d’enfants comparativement aux immigrés musulmans est une des caractéristiques de la communauté juive de Saint-Fons qui opte majoritairement pour la vie en famille
[15] (ou en ménage), expression du désir d’un exil sans retour et de l’assimilation dans la société d’accueil.
Contrairement à leurs compatriotes musulmans qui rentrent au Maroc régulièrement et demeurent en général des migrants célibataires, les Juifs du Maroc viennent à Saint-Fons pour faire souche en France et s’y intégrer. C’est ce qui ressort aussi du choix des prénoms qu’ils donnent à leurs enfants : nés en France pour la plupart, les enfants s’appellent aussi bien Maurice, Michel, Marcel etc. qu’Élie, Salomon, Aron, Jacob, David ou Simon, prénoms bibliques traditionnels. Par contre, on ne note pas de changement de nom de famille ; celui-ci demeure souvent la seule caractéristique qui nous permette de distinguer ces Juifs au sein de la population locale, puisque, rappelons-le, les enfants nés et domiciliés en France perdent automatiquement leur nationalité marocaine pour devenir français à leur majorité à partir de la loi de 1927.
Un sous-prolétariat ouvrier
Les Juifs de Saint-Fons avaient quitté en majorité leur milieu d’origine pour oublier la misère des
mellah
[16] et des bidonvilles, et échapper à leur statut de
dhimmi qui en faisait une population de deuxième zone au Maroc, où le Protectorat n’avait en rien amélioré leur condition. Une fois en métropole, ils devinrent presque tous ouvriers au plus bas échelon du prolétariat industriel, sans aucune promotion - le recensement de 1936 décompte seulement parmi eux deux maçons et cinq commerçants, tous les autres étant ouvriers. C’est un des rares points communs aux immigrés marocains musulmans et juifs.
À travers le recensement de 1936 on voit que 69 hommes et 2 femmes travaillaient dans les usines de produits pharmaceutiques (Rhône-Poulenc) et chimiques (Saint-Gobain, Channy et Cirey), les autres aux usines Coignet (fermées en 1936), à celles des Aciéries de Longwy à Vénissieux, autre commune industrielle de la banlieue lyonnaise, et de la Société générale pour l’industrie de Bâle. Ces données de 1936 sont corroborées par le témoignage de David Aknin, selon lequel les Juifs du Maroc travaillaient « dans les usines qui fabriquaient des produits pharmaceutiques : Rhône-Poulenc […]. Et les produits chimiques : Saint-Gobain, Channy et Cirey, où les ouvriers travaillaient dans la Javel sans gant et dans l’acide nitrique sans masque
[17] ».
Manœuvres et manutentionnaires, leurs salaires sont en outre largement inférieurs à ceux des ouvriers de même fonction
[18]. Ils sont aussi les premiers à être touchés par le chômage : 2 hommes sans emploi sur 89 en âge de travailler en 1926, 27 sur 102, soit 26% du total en 1931, au moment de la crise économique, selon les recensements. Ainsi après 1931, Aïch Aknin ne retrouve-t-il pas de travail en usine et se fait-il marchand de légumes au marché. Les secours accordés aux chômeurs ne dépassaient pas « les 20 francs par famille et par jour, quel que fût le nombre d’enfants
[19] ».
En 1946, toujours d’après le recensement, on trouvera (pour une population très diminuée : 22 hommes adultes, 35 femmes) 15 ouvriers, 4 commerçants, 2 bouchers, 1 coiffeur. L’évolution professionnelle se marque alors dans le grand nombre de femmes – plus de la moitié – qui ont accédé au marché du travail : 10 commerçantes, 5 cuisinières, 3 serveuses, 1 agent administratif. C’est aussi après la guerre que David Aknin, né en 1926, obtient le baccalauréat ; il avait dû à l’âge de 16 ans subvenir aux besoins de la famille après un accident de son père, travail précoce par ailleurs traditionnel chez les Juifs comme chez les musulmans magrébins. Autant de signes supplémentaires de l’intégration de cette population juive.
Un mellah au bord du Rhône
La plupart des familles juives de Saint-Fons habitaient aux alentours du fleuve à proximité des entreprises qui les employaient, dans les quartiers les plus dégradés de Saint-Fons, « dans ses ruelles et ses impasses qui évoquent le mieux le souvenir des
mellahs marocains, notamment dans les rues suivantes : rue Gambetta, rue Raspail, montée Croze, impasse de la Gare, rue Anatole-France
[20] ». Souvent ces immeubles avaient été désertés pas des ouvriers, français de souche ou issus de l’immigration, qui avaient bénéficié d’une promotion professionnelle.
Laissons ici encore parler les souvenirs de David Aknin : « Nous habitions à six dans une cité […] construite en 1932 et qui avait pour nom Montée Croze. Une cuisine avec le sol en pierre, de moins de 4 mètres carrés, et en compagnie de quelques cafards, où ne pouvaient tenir qu’une cuisinière avec la caisse à charbon, un petit placard à deux portes, deux tiroirs, deux étagères et un lavabo de moins de 0,50 mètres carrés. Puis la salle à manger avec sa table et ses chaises ainsi qu’un buffet, le tout donnant sur un couloir de 2 mètres sur 1 mètre menant à un WC à la turque sur la gauche. La partie droite étant la porte de sortie sur la cour. Puis la chambre avec une armoire gênant l’ouverture de la fenêtre et deux lits côte à côte, celui des parents et le mien où dormaient aussi mes deux frères et ma sœur : un cas qui n’était pas rare parmi les familles juives […] qui partageait notre sort dans l’enceinte de cette cité. Le tout pour notre part étant situé au rez-de-chaussée. En fait, il y avait deux bâtiments, l’un est numéroté de A à D et comprend par conséquent 4 allées. Et lui faisant face, les allées E à H donnant sur la rue Louis Girardet : notre propre allée se trouvant au bord de la route nationale 7. […] Notre confort était rudimentaire, pas assez de pièces, sans salle de bain, ni machine à laver, ni téléphone […]. Dans la cour, des rangements pour poubelles adossées contre un mur. Et une grande terrasse qui les jours d’hiver était gelée ce qui provoquait des glissades servant à nos amusements. […] Dans chaque allée où les caves se situaient au rez-de-chaussée, il y avait 5 étages. Et à chaque étage 4 habitations. […] Ce qui donne un millier d’habitants environ […], plus de la moitié sont étrangers, principalement latins : espagnols et italiens, mais en totalité très unis, tous solidaires. Pour tout le monde, seulement un concierge, un Portugais ».
Structures sociales, culturelles et cultuelles
La municipalité de Saint-Fons faisait un effort non négligeable pour venir en aide aux populations défavorisées, ce dont les Juifs marocains bénéficiaient au même titre que les autres nécessiteux. De 180 000 francs en 1932, le budget d’assistance communale passe à plus du triple en 1936, soit 600 000 francs, dévolus principalement à l’aide médicale et alimentaire
[21]. Dans les domaines culturel et cultuel, ce sont des initiatives et institutions privées qui jouent un rôle prépondérant. « En 1928, l’Alliance israélite universelle fit don de 5 000 francs pour la création et le fonctionnement d’un cours régulier d’instruction religieuse […]. Ce cours a lieu régulièrement depuis plus de 8 ans, les Jeudis et Dimanches, dans une salle de la Mairie » selon Joanny Ray, qui ne donne aucune précision sur le nombre d’élèves
[22]. La Bienfaisance et la Société ancienne des Dames, deux associations caritatives de Lyon, viennent aussi en aide aux Juifs de Saint-Fons, « délégant chaque semaine une assistante sociale membre de ces sociétés, qui apportent aux familles dans le besoin des secours en nature, des bons de vivre, parfois de l’argent
[23] ».
Toutefois les immigrés les plus dynamiques – souvent les premiers à être venus à Saint-Fons – étaient convaincus qu’ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour s’organiser et trouver les solutions adaptées aux besoins religieux sur lesquels se fondait leur identité spécifique, les problèmes les plus pressants étant ceux de la prière en commun et de la cacherout, deux obligations auxquelles les Juifs du Maroc étaient attachés de temps immémorial. Ainsi sont nés les édifices qui feront partie de l’imaginaire collectif de cette communauté.
En attendant, voici comment les immigrés vivaient leur religion, toujours selon le témoignage de David Aknin : « Comment se mettre à la recherche de la nourriture adéquate et d’un local pour prier, lorsqu’il faut accomplir 10 heures de travail par jour du lundi au samedi ? Restait le dimanche. Ainsi, après deux semaines de régime : pâtes, riz, pommes de terre et sardines, quelques olives et fruits, voilà nos jeunes démobilisés qui montent à Lyon le dimanche pour découvrir enfin une boucherie cachère : place des Célestins […]. Car à Lyon et de longue date […] il y avait déjà de nombreux Juifs [arméniens et russes notamment] bien établis, avec qui un contact n’a pas tardé à se faire, puis de l’aide par la suite, dans certaines démarches […] ainsi que par le biais de moyens financiers. Et en moins d’un an, ils pouvaient grâce à l’arrivée de familles, femmes et enfants, du Maroc, se munir d’un élément essentiel à leur vie de juif : un rouleau de « Saintes Écritures » […]. Le problème, c’est qu’il n’y avait pas assez de place pour accueillir au moins dix personnes, chiffre à atteindre et appelé le «
Miniane » pour que les prières soient valables […]. / À Saint-Fons, il n’y avait pas encore de rabbin pour les offices de rigueur
[24]. Nous sommes dans les années 1920. Tous avaient leurs livres de prières. Et tous pouvaient se prétendre ministres-officiants. Mais il n’ont pas de
Sepher Thoura. Aïch Aknin revenait [comprendre : retourna] au Maroc pour s’en procurer un. En attendant, les prières sont dites chez Aïch Aknin qui habitait place de la Gare [avant 1930], au 2
e étage d’un vieil immeuble, en face d’un bureau de tabac […]. Les premiers mois, une poignée de nouveaux arrivants allaient passer le chabat chez un cousin d’Aïch Aknin, nommé Simon Aknin. Il habitait à Lyon, 158 rue Cuvier, à l’ancien emplacement du Marché aux puces. Ils allaient d’abord au 47 rue Montesquieu à Lyon, faire leurs prières. Et pour ne pas revenir en tramway (le n° 12) ce jour là
[25], ils passaient le samedi à Lyon. Mais ces allers et retours ne pouvaient durer toujours. C’est alors qu’en se concertant […] ils décidèrent de s’unir plus étroitement en fondant une Société qui puisse leur assurer un meilleur équilibre. »
Naissance d’une communauté
Association régie par la loi de 1901, la Société culturelle et de bienfaisance israélite permet à la communauté naissante de gérer solidairement les problèmes religieux comme ceux de la vie quotidienne. Elle est déclarée officiellement à la préfecture du Rhône le 13 février 1927
[26]. Un modeste local avait été trouvé pour les prières en attendant mieux. Laissons parler une fois encore David Aknin : « […] maillon par maillon, la communauté était créée. […] Nous sommes donc en possession d’un oratoire. En fait, ce lieu de prières [et siège de la Société] n’est qu’une vulgaire cave de 3 mètres sur 3 mètres blanchie à la chaux. Il y a deux bancs et quatre chaises […]. C’était Joseph Ben Attar qui présidait […] car il savait parler, lire et écrire le français, et de plus débrouillard et honnête. Quand les rouages de la mécanique se mirent à mieux fonctionner, la cave […] fut abandonnée pour un autre local plus central et plus sain. C’était une pièce prêtée par Joseph Soussan, rue des Écoles, non loin de la mairie. Entre temps un programme [de développement] a été mis au point sous la direction d’Albert Kourchia […], lui aussi savait lire et écrire, contrairement à mon père qui était contrôleur financier et chargé de porter les convocations pour les réunions et de collecter les dons et les cotisations chez tous les particuliers. Comme il ne savait pas lire les noms sur les boîtes aux lettres, il lui fallait se souvenir des adresses de tous les fidèles […]. J’avais dix ans quand je rédigeais les convocations et les reçus, si bien que depuis, fatalement, j’ai gardé la mémoire des noms et des adresses. La Société devait déménager une troisième fois pour se fixer de longues années dans le quartier des Petits Bois. […]. Dans le même secteur […], enfin, une vraie synagogue a vu le jour, elle a été officiellement déclarée le 13 février 1927 ». Preuve que les Juifs du Maroc de Saint-Fons savaient pertinemment que l’exil en France serait définitif.
La structuration de cette communauté originale est couronnée, une petite vingtaine d’années après l’installation à Saint-Fons des premiers Juifs du Maroc, par la création d’un cimetière dans la commune même. Auparavant « il fallait se rendre à Lyon 7
e, au quartier de la Mouche […]. Dès le premier décès […] la réalité de la situation s’est fait sentir : comment régler les frais d’enterrement ? C’est de cette manière qu’on assistait à l’évolution des statuts » de la Société, demandant à ses adhérents un effort accru de solidarité (cotisations, dons etc.). L’autorisation d’acheter un terrain et d’ouvrir un cimetière est demandée en 1935 au maire, Charles Plasse, qui fait effectuer une enquête et demande l’avis du grand rabbin du consistoire de Lyon ; l’autorisation est accordée et le cimetière ouvert en 1936
[27].
L’impact des persécutions de la Seconde Guerre mondiale
Les Juifs marocains de Saint-Fons n’ont été en rien protégés par leur nationalité marocaine (leurs cartes d’identité par exemple portaient le tampon « Juif »), mais nous n’avons pas connaissance nominativement d’arrestations en 1942. Tout au plus savons-nous que cinq familles nombreuses juives du Maroc, parmi lesquelles la famille Michali à laquelle s’était joint Élias Soussan, ont regagné le Maroc en novembre 1942 grâce aux conseils appuyés et à l’aide financière du préfet Angeli
[28]. Si le même David Aknin se souvient d’avoir été envoyé pendant quelque temps à la campagne dans l’Isère par la municipalité de Saint-Fons, c’était, à l’instar d’autres enfants de familles nécessiteuses, pour se refaire une santé, et non pour y être caché en tant que juif.
De mai à août 1944, les Juifs de Saint-Fons furent victimes de deux délateurs qui firent régner la terreur dans la communauté. Au cours de leur procès, ouvert devant la cour de justice du Rhône le 21 juin 1948, un « couple de paumés [Charles Goetzmann et sa complice Jeanne Hermann] est accusé d’avoir livré à la Gestapo, de mai à août 1944, pour quelques milliers de francs de primes, une centaine de Juifs de la banlieue sud lyonnaise, principalement des Juifs de Saint-Fons. L’acte d’accusation leur impute au moins 26 opérations montées contre des Juifs, tous déportés, avec un tragique bilan : plus de cinquante personnes parmi eux sont mortes en camps d’extermination
[29] ». D’après David Aknin, Charles Goetzmann était un Alsacien affecté par la Gestapo à la lutte antijuive ; des renseignements l’avaient conduit à Saint-Fons où, d’une fenêtre d’un logement situé rue du Petit Bois, il repérait les Juifs qui se rendaient à la synagogue les jours de culte, se rendait chez eux, les dépouillait de leurs valeurs et bijoux sous la menace de son pistolet puis les livrait à la Gestapo. Cette persécution est à l’origine d’un traumatisme profond qui rend compte en partie, à côté des déportations en tant que telles, de la quasi disparition de la communauté juive marocaine après la guerre.
Les recensements de l’après-guerre, si difficile qu’en soit l’interprétation
[30], illustrent bien la déstructuration de la communauté : en 1946, 122 Juifs du Maroc seulement y sont comptabilisés en tant que tels, dont 22 hommes adultes, 35 femmes et 65 enfants qui deviendront français à leur majorité – on est loin des 282 individus recensés en 1936. En 1954, on n’en dénombrera plus que 12, dont 3 hommes, 4 femmes et 5 enfants. L’adoption de la nationalité française, soit par le droit du sol soit par naturalisation après un séjour prolongé, n’explique pas à elle seule la quasi disparition de cette communauté, victime des persécutions et de leurs séquelles
[31]. D’un autre côté, un homme comme David Aknin, et il n’est sans doute pas le seul, se considère non comme un Juif originaire du Maroc mais comme un israélite français. Certains sans doute se sont fondus par ailleurs dans les groupes juifs marocains apparus en France après la Seconde Guerre mondiale : à Paris, Lyon, Marseille principalement.
Les Juifs du Maroc de Saint-Fons offrent dans l’entre-deux-guerres un bon exemple de maintien d’une identité forte, résistant aux risques de déstructuration et de dislocation inhérents à un exil définitif. L’immigration en France de Juifs du Maroc à partir de la Seconde Guerre mondiale appartient à d’autres chapitres de l’histoire ; elle est soumise à l’impact de nouvelles forces : courants migratoires de l’après-guerre, décolonisation, sionisme et création de l’État d’Israël, antisémitisme dans le monde arabe…
â—†
[1]
Archives municipales de Saint-Fons [désormais AMSF], Registres des recensements, 1 F 4-7 et 4-9. Saint-Fons comptait 9 362 habitants en 1926 et 10 000 en 1936.
[2]
Pierre Laroque et François Ollive, « Les Nords-Africains en France », rapport en 2 volumes dactylographiés de 305 p., archives du Quai d’Orsay, série K-Afrique (1918-1940) et Centre d’études sur l’Afrique et l’Asie modernes (CHEAM, 13, rue du Four, Paris), p. 21.
[3]
Cet article est issu de la préparation de notre thèse sur les migrations marocaines en France de 1910 à 1965. Les sources imprimées en sont principalement la thèse de Joanny Ray,
Les Marocains en France, Paris, Éditions Maurice Lavergne, 1937, pp. 212-220, et une série d’articles de Claude Delmas, « Saint-Fons et son histoire »,
Journal d’information de la Mairie de Saint-Fons, en particulier n° 32, décembre 1998. Nous avons pu recueillir le très précieux témoignage de David Aknin – entretiens et correspondance, archives personnelles –, fils de l’un des premiers Juifs du Maroc venus à Saint-Fons ; nous remercions vivement Thierry Giraud, conservateur des archives de Saint-Fons, et Claude Delmas pour nous avoir facilité la rencontre et le contact avec David Aknin, lequel s’est montré très heureux de contribuer ainsi à conserver la mémoire de sa communauté d’origine.
[4]
Joanny Ray,
ibid.
[5]
Les trois hommes ont fait, entre autres, la campagne des Dardanelles.
[6]
Entretien avec David Aknin, 10 février 2000.
[8]
Pierre Devillars (directeur de l’Office du Maroc à Paris de 1948 à 1951),
L’Immigration marocaine en France, compte rendu de mission, 1952, CHEAM, p. 33, « conséquence de la loi du 10 août 1927 qui prévoyait dans son article 4 que les “ étrangers ” domiciliés en France étaient déclarés d’office “ français ” lorsqu’ils parvenaient à l’âge de vingt et un ans ».
[9]
Paix et Droit, mai 1928, cité par Joanny Ray,
op. cit., p. 213.
[10]
Entretien avec David Aknin, le 10 février 2000.
[11]
Claude Delmas,
op.
cit.
[12]
Manuscrites, 1993.
[13]
Lettre de David Aknin du 16 mars 2000. Sa méthode de calcul, basée sur un quotient familial par femme, nous semble peu fiable. Il faut toutefois garder en mémoire que David Aknin a personnellement connu un grand nombre de ces Juifs marocains de Saint-Fons. Voir plus bas, son rôle dans le recouvrement des cotisations.
[14]
Circulaire adressée par Lucien Saint, résident général au Maroc, depuis Rabat le 31 décembre 1930 à toutes les autorités « régionales, territoriales et locales » du Maroc, archives du Quai d’Orsay, Afrique 1918-1940, Affaires musulmanes, carton 4, dossier 1, p. 189 sq.
[15]
Le cas d’Aïch Aknin, qui, en s’installant en France, avait laissé au Maroc une femme et des enfants – dont David Aknin ne sait rien, ce premier mariage de son père ayant, semble-t- il, fait l’objet d’un tabou familial –, n’est en rien représentatif. En 1925 Aïch Aknin se marie à nouveau avec une jeune fille juive originaire d’Andrinople (Turquie) dont il a quatre enfants (parmi lesquels David), tous nés à Saint-Fons, qui connaîtront l’arabe, le français et le ladino. Après la mort accidentelle de sa seconde épouse, il se remarie avec une Juive de Tlemcen, dont il n’a pas eu d’enfants.
[16]
Nom donné au quartier juif dans les pays du Maghreb. Voir Robert Assaraf,
Mohammed V et les Juifs du Maroc à l’époque de Vichy, Paris, Plon, pp. 22-26.
[17]
Document fourni en photocopie par David Aknin, l’original se trouvant au Centre de documentation juive contemporaine.
[18]
Selon Joanny Ray,
op.
cit., pp. 151 et 218, le salaire horaire d’un manœuvre ordinaire était de 6,50 à 6,70 francs, soit de 65 à 67 francs par jour, la journée étant de 10 heures en moyenne, tandis que le salaire journalier des ouvriers juifs allait de 32 à 36 francs en juin 1936, de 38,40 à 43,20 francs en 1937 à la meilleure période (après l’arrivée au pouvoir du Front populaire). La différence est d’environ 20%.
[20]
Ibid., pp. 215-216.
[21]
AMSF, Registre 1 D-17, Délibérations relatives à l’assistance sociale des 24 janvier 1932 et du 15 novembre 1936 (intervention d’Alexandre Percucon).
[22]
Joanny Ray,
op.
cit., p. 218.
L’Avenir illustré, revue juive marocaine du 6 février 1930 publie en première page, à l’occasion d’une visite du grand rabbin Liber à la « colonie » des Juifs marocains de Saint-Fons, une photographie montrant le grand rabbin Liber, le grand rabbin de Lyon et un certain Clément Bickert, « le zélé président du comité de protection créé l’an dernier » entourés de leurs « protégés ». Selon ce même journal, il aurait déjà publié dans le numéro du 25 janvier précédent un compte-rendu d’une réunion organisée le 1
er janvier dernier, à l’occasion du passage du grand rabbin, mais, vérification faite, cette information s’est avérée fausse
(N.D.L.R.).
[24]
Par la suite le rabbin Benjamin Assouline, de la communauté gréco-turque de Lyon, s’en chargea. Nous remercions Simon Schwarzfuchs, à l’origine de ce renseignement, qui nous a été confirmé par David Aknin
(N.D.L.R.).
[25]
En raison de l’interdiction religieuse d’utiliser des transports pendant le shabbat.
[26]
AMSF, Registre 1 D-17, Délibération du 17 mars 1927 et
Journal Officiel du 15 février 1927. Ayant conservé le nom d’origine jusqu’en 1968, la Société prit alors celui d’Association cultuelle israélite.
[27]
Ibid., Délibérations du conseil municipal de Saint-Fons à propos d’un cimetière israélite (intervention de Charles Plasse), 15 novembre 1935 et 24 septembre 1936.
[28]
Claude Delmas,
Le Journal de Saint-
Fons, n° 33, janvier 1999.
[29]
Le Progrès du 21 juin 1948.
Le Progrès,
Liberté,
L’Écho du Sud-
Est du 20 au 29 juin 1948 ont consacré plusieurs articles à ce procès, le chiffre le plus souvent cité étant celui « d’une centaine de Juifs déportés ». Officiellement, une quarantaine de Juifs du Maroc de Saint-Fons sont identifiés comme déportés morts dans divers camps, selon une plaque commémorative ; la liste nominative en a été dressée à l’initiative de l’Association cultuelle israélite de Saint-Fons à l’entrée de la synagogue actuelle, rue Albert Thomas – à comparer avec la liste des « morts pour la France et victimes de la guerre, 1939-1945 », figurant sur le monument aux morts de Saint-Fons. Voir aussi Claude Delmas, qui s’est entretenu avec des survivants, « Saint-Fons et son histoire »,
Le Journal de la mairie de Saint-Fons n° 28, juin 1998, et n° 32, décembre 1998, ainsi que Simone Lagrange (née Kadous),
Coupable d’être née,
adolescente à Auschwitz,
A-8624, Paris, L’Harmattan, 1997. Simone Lagrange-Kadous, arrêtée à Saint-Fons et rescapée d’Auschwitz, a été un témoin capital au procès Barbie.
[30]
AMSF, Registre 1-F-4-10/1946 et 1-F-4-11 A/1954.
[31]
L’émigration en Israël ne nous est connue que par le témoignage de David Aknin, qui parle d’une dizaine de départs.