Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694145
144 pages

p. 4 à 19
doi: en cours

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Dossier : Intellectuels juifs (I). Le savoir et la cité

Volume 36 2003/2

2003 Archives juives Dossier : Intellectuels juifs (I). Le savoir et la cité

« ... et nous veillerons. »

La « Raison historique » des intellectuels juifs

Perrine Simon-Nahum Perrine SIMON-NAHUM est chargée de recherches au CNRS et chercheur associée au CIERA-EHESS. Elle est l’auteur de La Cité investie. La Science du judaïsme français et la République (Cerf, 1991) et a co-dirigé avec Christophe Prochasson et Vincent Duclert, Il s’est passé quelque chose... le 21 avril 2002 (Denoël, 2003). Elle travaille dans le domaine des études juives et de l’histoire de la philologie.
Why should it be worth looking again into the file about the intellectual Jews ? First because those involved in this procedure had the feeling that they were « making history », and also because our contemporaries feel a longing for that period. This historical dimension is particularly noticeable among the Jewish thinking men from 1890 to 1940 who were able both to find their standing amidst the political history of their time and to take part in the constitution of the memory of the group. Up to now this is what qualifies their identity. The intervening of history leads on to the building of knowledge through which thinking and action are linked, and which points out to a corpus of various learnings together with the social sciences as a way to transmit them. This observation gives us the opportunity to show how the writings of learned men or writers, be they theoretical writings or personal ones, are more than a reflection of the events commented on, a party to the political history, and thus it suggests to design a real intellectual interpretation of the history of these intellectuals.
Plus d’un siècle s’est écoulé depuis l’affaire Dreyfus et l’intellectuel dreyfusard semble plus que jamais établi au panthéon des valeurs républicaines [1]. Pourquoi rouvrir alors le dossier des intellectuels juifs ? Parce qu’au soir du 21 avril 2002 qui vit la qualification du candidat d’extrême droite pour le second tour de l’élection présidentielle, de nombreux commentateurs fustigèrent intellectuels et hommes de media pour n’avoir pas su prévenir les errances de l’opinion et avoir ainsi failli à leur rôle. Leur opposer, comme on l’a fait, l’exemple de ceux qui s’étaient levés un siècle plus tôt pour défendre les valeurs de la République revenait à reconnaître non seulement que le modèle constitué autour de la double figure de l’homme politique et de l’intellectuel continuait de structurer la vie de nos institutions mais aussi qu’il y avait des leçons à retenir des formes d’engagement qui virent le jour à la fin du XIXe siècle. Si le travail prosopographique [2], les recherches sur les réseaux de sociabilité [3], les transferts culturels [4], l’étude des œuvres et un certain nombre de monographies ont, depuis les années 1980, largement couvert les différents champs de l’histoire des intellectuels, l’historien, interpellé ici ès-qualité, doit donc s’interroger aujourd’hui sur les enjeux de cette nouvelle actualité [5].
 
L’histoire comme principe de lecture de l’engagement des intellectuels
 
 
L’une des raisons pour lesquelles notre société politique se plaît au souvenir nostalgique de ce qui fut la période de gloire des intellectuels tient sans doute au sentiment que partagèrent les acteurs de l’époque de « faire l’histoire », de participer de plain-pied à l’événement, voire de construire un monde plus juste, plus pacifique grâce à la pensée critique et au savoir, devenus des actes politiques. Ils vécurent dans ce « temps de l’histoire » dont parle Reinhart Koselleck, où le présent actualise en les réalisant un passé et un futur « précis » [6]. Les témoignages là-dessus ne manquent pas.
Cette rencontre avec l’histoire qui prit à la fin du XIXe siècle un visage existentiel, politique et épistémologique à la fois, vaut plus encore pour les intellectuels juifs. Chez eux le souvenir de l’Émancipation encore proche comme le montrent les célébrations officielles qui, en 1889, en marquèrent le centenaire explique cette proximité avec le passé d’une nation à laquelle ils se targuent d’appartenir. Soucieux de s’intégrer dans la société française, des intellectuels avant la lettre, pour la plupart immigrés d’Allemagne où leur condition de juifs leur interdisait l’accession aux fonctions universitaires, avaient par ailleurs choisi la science dès la première moitié du XIXe siècle pour concilier modernité et tradition, à l’image du mouvement de la Science du judaïsme français qui fournit à l’Université républicaine quelques-uns de ses plus grands savants [7]. Dans la mesure où elles mobilisaient une définition de la vérité philologique et critique à la fois, les disciplines historiques devinrent donc aux yeux des intellectuels juifs non seulement le symbole de la modernité mais aussi le moyen le plus adéquat pour affirmer la place du judaïsme dans le cours de l’histoire universelle. Le réveil de l’antisémitisme et la mobilisation en faveur de la défense de Dreyfus allaient achever d’intégrer les savants juifs au sein d’une communauté scientifique définie en termes d’idéal politique, assurant pour un temps le dépassement des clivages religieux avant que le premier conflit mondial ne donne à cet investissement historique un visage plus patriotique encore et la résistance au nazisme une dimension profondément critique.
Partant d’une conception elle-même historique de l’intellectuel juif, nous avons donc trouvé celui-ci au point de rencontre d’une tradition religieuse et de la modernité politique, définie comme l’incarnation laïque des valeurs traditionnelles, rencontre marquée avant tout par une pratique historienne. Cela revient à postuler qu’au-delà d’une multiplicité des formes d’adhésion au judaïsme une relation intime, qui se veut en même temps rapport au monde portant vœu d’universalité, rassemble ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se réclament de la tradition juive ou en sont issus. Le choix de ce fil d’Ariane nous permet ainsi de réunir dans une même série d’études et sous un thème commun des figures aussi diverses par leurs choix philosophiques ou politiques qu’Élie Halévy, Xavier Léon, Émile Durkheim, Léon Brunschvicg, Jules Isaac, Marcel Mauss, Jean-Richard Bloch ou Henri Bergson. Cette approche, fondée sur un présupposé épistémologique, conduit à dépasser les limites chronologiques habituellement retenues – fin du premier conflit mondial ou période de l’entre-deux-guerres – pour insister sur les continuités qui définirent leur position et en chercher les prolongements jusqu’à aujourd’hui.
 
Le savoir, dimension herméneutique de l’histoire politique
 
 
Aussi, en partant de l’affaire Dreyfus, ne s’agit-il pas de répéter une fois de plus le « récit rituel [8] » mais de définir dans l’épaisseur historique de l’événement ce qui en fait l’exemplarité. L’actualité n’est en effet pas seule à avoir guidé notre curiosité. Le renouveau d’une histoire politique justifiait à nos yeux que l’on soumette celle des intellectuels aux nouvelles formes de la discussion pour tenter de réveiller un récit qui, dans le cas des Juifs, frôle parfois l’image d’Épinal tant il réunit un large consensus. C’est qu’il faut lire dans l’affaire Dreyfus non seulement le modèle d’un engagement éthique mais surtout la rencontre entre un événement politique et l’élaboration de sa dimension historique. Rare condensé de l’histoire et de la pensée qui, en un laps de temps court, transforme un fait en « événement philosophique », terme par lequel Marcel Gauchet désigne la Révolution Française, et dont l’Affaire constitue de la même façon un cas d’école : un moment où la pensée fait non seulement sens mais acte [9].
Aborder l’histoire des intellectuels juifs par le prisme du savoir constitue en effet une manière de répondre à l’invitation formulée par M. Gauchet à l’intention des historiens du politique : s’adjoindre une dimension réflexive conçue comme « histoire au second degré » englobant travail historiographique et histoire de la mémoire [10]. Le savoir désigne précisément l’ensemble des connaissances, leur organisation scientifique, mais aussi leur application dans le champ pratique, connaissances autour desquelles se structure le groupe des intellectuels. Ce sont les textes qu’ils ont écrits, les discours qu’ils ont prononcés, les manifestes qu’ils ont signés qui confèrent aux partisans de Dreyfus leur qualité d’intellectuels. Le terme même d’« intellectuel » vit le jour, rappelons-le, à l’occasion de la pétition parue en janvier 1898 pour désigner ceux des savants et professeurs qui s’étaient engagés pour la défense de Dreyfus. Le terme sera immédiatement repris par le camp adverse, Maurice Barrès stigmatisant dans Le Journal du 1er février 1898 « la protestation des intellectuels ». Ainsi la notion de savoir, que nous avons placée au centre de notre approche, articule-t-elle aussi bien la connaissance disciplinaire – c’est l’époque où les sciences humaines naissent et se structurent au sein de l’Université républicaine –, la méthode, l’esprit critique qui les sous-tend que les valeurs qui mobilisent autour d’un même projet ambition scientifique et engagement politique. Prenant appui sur une historicisation des œuvres de pensée, l’« élargissement » dont parle M. Gauchet suppose que l’on prête aux œuvres, théoriques ou littéraires, un statut qui ne soit pas purement fictionnel mais participe d’une dynamique historique.
L’introduction d’une telle dimension interprétative suppose en effet que l’on aborde les textes et, au-delà, l’émergence de nouvelles disciplines comme la sociologie ou l’anthropologie, non plus seulement comme le reflet d’une position sociale ou l’expression d’un parti pris politique mais comme le moteur d’une analyse dynamique de l’événement qui s’inscrit dans l’intention de l’œuvre. À l’histoire des intellectuels envisagée du point de vue des réseaux, de la sociabilité ou de la biographie on peut donc ajouter une dimension nouvelle, qui explorerait le passage des élites à la situation d’intellectuels à partir des formes proprement intellectuelles de leur engagement [11]. Cette perspective herméneutique, inscrite dans un rapport indissociable entre la forme et le sens, déploie un espace historique propre aux textes.
Mettre en œuvre une histoire des intellectuels qui soit elle-même intellectuelle suppose de la part de l’historien d’isoler un principe critique qui conduise l’élaboration du corpus considéré. Chez les intellectuels juifs de la fin du XIXe siècle, ce rapport réflexif à l’événement tient, on l’a dit, à la relation qui s’instaure à l’histoire sous la double forme que retient M. Gauchet : la thématisation d’une histoire politique immédiate, la nécessité de composer avec la mémoire du groupe. Ces thèmes sont précisément ceux-là mêmes qui ont inspiré la révolution épistémologique qu’ont connue ces dernières années les études juives. Jusqu’au début des années 1980 la dimension historique de l’étude des communautés juives se limitait en effet le plus souvent à l’étude des formes sociales et institutionnelles prises par la rencontre des Juifs et des sociétés extérieures [12]. Nathan Rotenstreich, Emil Fackenheim, pour ne citer que quelques grands noms de l’histoire des idées, étudièrent l’influence exercée sur les Juifs par les philosophies de l’histoire, en premier lieu la théorie hégélienne [13]. Avant eux, Julius Guttman [14] et Gershom Scholem [15] avaient entrepris d’aborder la pensée juive dans la perspective de son développement interne. Celui-ci restait pourtant davantage défini en termes de tradition que d’histoire. Les travaux d’Amos Funkenstein et de Yosef Hayim Yerushalmi au début des années 1980 ont ouvert la voie à un complet renouvellement de perspective, définissant l’histoire comme une dimension proprement juive de la pensée, même si leurs analyses diffèrent sur la place qu’il convient de lui accorder [16]. Il est donc impossible de ne pas voir dans la tonalité existentielle de leur questionnement un écho aux débats qui agitèrent les intellectuels juifs à la fin du XIXe siècle. L’idée d’un parallélisme possible des interrogations communes aux deux fins de siècle fut l’un des points de départ de notre réflexion.
La publication de Zakhor en 1982, suivie deux ans plus tard de sa traduction française [17], inaugurait dans la ligne des travaux de Paul Ricœur une réflexion sur les liens entre mémoire et histoire juive [18]. Y. Yerushalmi relatait, à travers un rapport de « distanciation », la relation des Juifs à l’histoire depuis l’Antiquité, empruntant à Maurice Halbwachs sa notion de mémoire collective pour décrire un processus d’historicisation, même quand celui-ci n’est plus explicite. Le philosophe Amos Funkenstein, dans Perceptions of Jewish History, a construit à travers la notion de « conscience historique » un usage réfléchissant, au sens kantien du terme, de la pensée historique en montrant comment dès l’Antiquité la conception que le judaïsme eut de lui-même – un perpétuel étonnement par rapport au simple fait de son existence – fut d’emblée auto-réflexive et historique. Cette conscience comporte une dimension réinterprétative qui distingue aux yeux de Funkenstein la perception historique de la simple mémoire collective. Les paragraphes qu’il consacre à Vico et à Kant dans un ouvrage antérieur paru en 1986, Theology and Scientific Imagination, permettent de comprendre comment il envisage lui-même l’histoire comme mode opératoire du jugement réfléchissant [19]. Faisant fi de la soi-disant naïveté d’une histoire pré-critique, il montre comment, depuis les temps bibliques, le rapport au temps n’intervient pas seulement dans sa dimension chronologique mais comme une « construction heuristique dynamique – le degré de liberté créatrice dans l’usage des interprétations de la mémoire collective [20] ». L’histoire devient alors chez ces penseurs la forme sécularisée de la Providence divine, à travers le pouvoir de construction reconnu à l’homme, par le biais de l’exercice de la raison, sur la Nature et la destinée humaine. En plaçant ainsi la conscience historique au centre de l’enquête, Amos Funkenstein nous a légué un instrument particulièrement pertinent pour l’étude du judaïsme et de l’histoire intellectuelle à la fois. Si la notion de représentation individuelle fait l’objet d’une constante renégociation, c’est en effet qu’elle ne se limite pas aux frontières sociales et institutionnelles du groupe mais rétablit constamment l’individu au centre d’un modèle historique par le biais de la représentation qu’il se fait de sa propre destinée [21]. C’est sur ce principe d’examen, conduit depuis l’étude de l’Antiquité et du texte biblique jusqu’aux réponses théologiques apportées à la Shoah, que repose l’approche que nous proposons ici de l’histoire intellectuelle.
La pratique d’une herméneutique définie comme « critique [22] »nous permet de cerner le principe qui serait au fondement d’une approche renouvelée de l’histoire intellectuelle. Prendre les textes au sérieux revient en effet à leur accorder une visée interprétative en prise sur la réalité au lieu d’en conduire l’exégèse à partir d’un terrain politique préalablement défini [23]. Il s’agit dès lors d’interpréter les difficultés textuelles non plus comme un signe à écarter mais comme l’indice d’un mode de construction narratif, la force de la lecture résidant dans l’établissement d’un principe de cohérence qui se déploie à un triple niveau. Le texte est pris comme un tout accordé à un principe directeur et sa démarche intellectuelle possède un statut propre. Le texte contient en lui-même les éléments qui résistent à son appropriation selon le principe général de non-compréhension posé par le théologien et philosophe allemand, fondateur de l’herméneutique, Friedrich Schleiermacher qui est en même temps un principe de résistance [24]. Cette distance, que l’on retrouve à différents niveaux dans les écrits des intellectuels que nous avons réunis ici, est ce qui donne sa cohérence au sens interne aux œuvres. Ainsi le « métissage textuel » dont Michel Trebistch montre par exemple qu’il est au fondement des recherches de Jean-Richard Bloch sur l’art littéraire, interdit-il à l’interprète, à travers un travail de « métaphorisation » et de « subversion des genres », une identification directe au contexte général qui vit la création de l’œuvre [25].
 
Principe religieux et construction sociale
 
 
Lorsqu’on s’interroge alors sur ce que serait pour les œuvres destinées à un usage politique ou théorique l’équivalent de ce principe de résistance, la médiation religieuse s’impose à l’exégète. Nos recherches rencontrent une fois de plus ici l’actualité historiographique dans la mesure où l’influence des sentiments religieux sur les faits historiques, longtemps ignorée pour des raisons liées à l’engagement de l’Université dans le camp laïc, trouve aujourd’hui une place reconnue dans la réflexion historique [26]. Qu’elle se traduise dans l’ordre du rituel ou sous la forme d’un éloignement, qu’elle prenne la forme d’une éthique politique ou d’une référence à une forme laïcisée de fraternité, la religion constitue en effet encore à la fin du XIXe siècle l’un des principaux médiateurs entre l’individu et la communauté dans laquelle il s’inscrit, que celle-ci soit politique ou scientifique. Les réaménagements qu’elle autorise entre le singulier et le général expriment à chaque étape et pour chacun des protagonistes dans sa discipline la manière dont il appréhende le présent, la place qu’il ménage à la tradition ainsi que la vision qu’il se fait de l’avenir.
Ce détour par le religieux permettra donc dans un premier temps de suivre à travers l’histoire des disciplines universitaires la part dévolue à la traduction d’une tradition religieuse laïcisée. L’écho si souvent signalé entre l’œuvre de Durkheim, la fondation de la sociologie [27] et les choix politiques de la IIIe République qui placent l’État à la hauteur d’un principe spirituel inspirant la société et se substituant comme tel au catholicisme, en est sans doute le symbole le plus fort [28]. L’analyse proposée dans les pages qui suivent des parcours de Durkheim, de Brunschvicg ou de Bergson montre comment la réflexion sur l’histoire et le religieux se rejoignent chez les intellectuels juifs pour fonder une approche scientifique qui oppose une vision pluraliste du social à la séduction d’un détermination moniste et accorde une attention particulière à la complexité des attaches personnelles de l’individu. L’approche critique de la méthode historique doit alors être entendue à un triple niveau. À une vision immanentiste de la société les intellectuels juifs opposent une définition constructiviste. Dans la lecture qu’il propose de l’œuvre du comte de Saint-Simon, Durkheim reprend ainsi à son compte l’idée de voir le savoir théorique sauver les sociétés des dangers qu’elles encourent à succomber aux illusions d’un principe unificateur unique, qu’il soit politique ou social, et les orienter dans les périodes troublées qu’elles traversent périodiquement. Plus près de nous, Raymond Aron dans ses Grandes Étapes de la Pensée sociologique [29] reprendra le projet durkheimien d’enraciner l’évolution de la société dans une approche non déterministe du changement social. Un second niveau s’applique aux lecteurs que nous sommes. Le souci que nous avons de la juste compréhension des positions adoptées par les intellectuels exige de nous en effet le même travail de décodage des différents niveaux auxquels se déploie l’argumentation, sans toutefois perdre de vue l’impératif de cohérence des œuvres. Un dernier niveau renverrait enfin à une homologie avec le judaïsme, défini, jusque dans sa nature même, comme dépourvu de dogmes, donc par essence susceptible d’évolutions, et plus encore par la place qu’il ménage à l’individuel et au principe critique qui en découle.
 
Le savoir, mode de synthèse entre l’universel et le particulier
 
 
Le savoir des intellectuels traduit donc cette synthèse particulière entre tradition et modernité, religion et République, qui se réalise pour la première fois à la fin du XIXe siècle et à laquelle aspireront par la suite les intellectuels juifs. Il désigne, au-delà d’un changement de paradigme scientifique et de l’élaboration d’une vision nouvelle du fonctionnement social, la mutation de l’idéal scientifique lui-même. La transition se fait sans brutalité du modèle de la communauté et de la pratique religieuse traditionnelle vers une approche citoyenne au sein d’une société civile conçue sur le modèle d’un pluralisme religieux et politique. Cet idéal scientifique permet que se rejoignent, sans jamais toutefois se confondre, judaïsme et vertu républicaine non pas sous la forme prosaïque de l’adhésion à un régime politique mais comme la coïncidence d’horizons éthiques. De cette rencontre naît une idée régulatrice qui guide la science dans ses avancées théoriques comme dans ses ambitions universalistes.
Cette synthèse ne surgit cependant pas tout armée d’une réaction à la condamnation de Dreyfus mais s’élabore patiemment dans les années qui précèdent autour des projets de réforme intellectuelle et morale du pays selon le mot d’Ernest Renan dont on sait qu’il fut avant 1870 l’un des interlocuteurs privilégiés des milieux savants juifs. L’une des ses expressions les plus achevées est même antérieure à l’Affaire, puisque c’est en 1892 que l’orientaliste James Darmesteter publie Prophètes d’Israël dans lequel il établit sous sa forme républicaine la correspondance entre les idéaux de Dieu et le destin collectif de l’homme [30]. Avec l’affaire Dreyfus, le projet qui était celui d’un cercle restreint d’érudits acquiert une dimension nationale. C’est avec elle que se constitue une communauté scientifique qui sera le cadre au sein duquel les intellectuels imagineront la mise en œuvre de la science jusqu’à ce que l’État français ne vienne, un temps, en 1940, briser ce rêve. De 1894 à 1940, nul ne doute qu’un véritable savant ne puisse servir que les idéaux de vérité et de justice. On se souvient de la célèbre formule de Bernard Lazare : « La liberté de tous les citoyens se trouve atteinte par la façon atroce dont quelqu’un a été jugé, et c’est les défendre tous que d’en défendre un seul. J’ai défendu le capitaine Dreyfus, mais j’ai défendu aussi la justice et la vérité [31]. » Cet idéal est celui-là même qui justifie l’intervention du savant dans la société pour défendre des idéaux qui sont à la base de son travail scientifique. Loin de se résumer, comme on l’a longtemps prétendu, au modèle d’un État conçu dans la laïcité comme l’adversaire de la religion, il envisage la politique comme le complément du religieux, l’un comme l’autre interrogés par l’esprit philosophique. Le savoir est ce qui dans la réunion du privé et du public structure la connaissance et donc la société, prenant la place du religieux. Il devient ainsi la forme républicaine de la sortie de la religion. C’est encore l’époque où l’histoire peut se lire en termes d’une promesse d’avenir réconciliateur, directement porteur des espérances téléologiques. Le mot « utopie » et le projet politique qui l’accompagne prennent un sens particulier comme le montre Christophe Prochasson dans les pages qui suivent. C’est ainsi qu’accolé au socialisme il sera moins révolutionnaire qu’esthétiquement messianique, plus réformiste que visant à abattre les fondements de l’ordre ancien. Par la suite le savoir des intellectuels juifs continuera de renvoyer non seulement au mode d’élaboration de la science mais à une pratique scientifique ancrée dans la cité. C’est en ce sens qu’on doit encore comprendre l’œuvre d’un Raymond Aron dont certains regretteront à partir des années 1950 qu’il abandonne la philosophie pour le journalisme sans voir qu’il y a dans ce choix une permanence de la rencontre avec l’histoire.
 
« Se penser dans l’histoire » : lectures de l’entre-deux-guerres
 
 
De 1898 à 1939 les intellectuels juifs français vont donc connaître un ensemble d’expériences individuelles et collectives qui s’ordonnent autour du rapport à l’histoire. Celui-ci est même pour certains l’essence même d’un retour au judaïsme comme l’écrit Bernard Lazare dans un fragment inédit du Fumier de Job : « J’ai retrouvé moi-même, je me suis recréé, j’ai pris conscience de moi-même dans l’histoire, dans le passé, dans le présent [32]. » Après l’affaire Dreyfus, la période post-dreyfusienne, l’engagement socialiste puis la guerre sont l’occasion d’une réflexion sur le sentiment individuel et le lien social aussi violente que dramatique. Au centre de cette histoire on trouve le groupe des durkheimiens qui, bien que décimés par le conflit, perçoivent le prolongement et souvent la confirmation de leurs hypothèses théoriques dans la réalité de la vie au combat. L’engagement patriotique de ceux restés à l’arrière n’est pas moins l’expression d’un judaïsme exacerbé par le sentiment d’une Union sacrée qui reflète autant le désir d’enraciner définitivement le judaïsme dans le sol français qu’une vision de l’histoire en termes d’affrontement des valeurs. Après-guerre l’engagement dans des mouvements politiques, sionisme ou communisme, témoigne d’un rapport au monde dans lequel l’identité individuelle est désormais associée, voire structurée, par le devenir collectif. L’expérience littéraire au sein d’une avant-garde ou l’expérience religieuse traduisent de la même façon l’interrogation que partage la génération sacrifiée au sujet de l’authenticité d’une expérience qui réassure l’individu dans son existence.
Quelle est alors la spécificité des intellectuels juifs dans les formes que prit la contestation des valeurs sociales après les déchirements de la Première Guerre mondiale ? C’est ici que le caractère d’événement philosophique de l’affaire Dreyfus devient véritablement opératoire. En plaçant les Juifs au premier rang des défenseurs de la République, l’Affaire leur a permis de se penser dans l’histoire. À la différence de l’Allemagne où, depuis les années 1870, philosophes et historiens juifs se répartissent également parmi les défenseurs ou les adversaires du rationalisme, les intellectuels juifs français ne partageront jamais les options anti-historicistes. L’expérience de l’histoire peut avoir les visages les plus divers. Elle témoigne néanmoins, jusque dans la philosophie bergsonienne et la réception dont elle est l’objet à l’intérieur de la communauté, du tribut payé à la Raison. Les thèmes d’enracinement, de sol, de don de soi, d’exaltation de la jeunesse très présents, comme le montre Annette Becker, dans la correspondance de guerre des intellectuels juifs, à l’image des cercles de la jeunesse allemande, n’ont pas comme chez ceux-là un accent d’irrationalisme. L’ancrage des intellectuels juifs français aux côtés d’une « Raison historique [33] » explique le caractère central de l’affaire Dreyfus autour des valeurs qui les réuniront tout au long du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui.
Sans doute le rapport à l’histoire évoluera-t-il. Pensée à la lumière de la montée des régimes autoritaires et antisémites, l’histoire devient dans l’entre-deux-guerres synonyme de culture. Il y a à ce titre plus d’un écho entre les travaux des intellectuels juifs et les réflexions menées par Ernst Cassirer sur la philosophie de la culture dans l’analyse des régimes fascistes comme résultat de la résurgence d’un primitivisme guerrier. Les disciplines intellectuelles sont plus que jamais ressenties, jusque dans leur faiblesse, comme une ultime protection contre la barbarie. Le judaïsme devient alors un rempart non pas au sens politique du terme – d’où les divergences qui se font jour sur la réponse que constituerait l’installation en Palestine et le sionisme –, mais comme la seule voie de sauvetage possible face à la dramatique mise en abyme de la civilisation occidentale. Ce que résumait bien J.-R. Bloch en 1925 lors de l’inauguration de l’Université hébraïque de Jérusalem en déclarant : « Qu’est au juste l’œuvre qu’on a inaugurée devant nous ? J’ai essayé de le voir et de le savoir. Si c’est ce petit cube de pierres qu’on nous a conviés à venir inaugurer, il était superflu de déranger les “ hommes représentatifs ” du monde entier […]. C’est qu’il s’agit d’inaugurer bien plus qu’un fait : une idée. Cette idée, c’est que dans un pays moderne, la culture intellectuelle compte autant que la richesse commerciale ou la force politique [34] ». Expériences politique, littéraire et religieuse se conjuguent pour revendiquer, même dans la critique la plus radicale, une vision émancipatrice dont elles sont porteuses. L’étude de la langue, celle de la religion, reflet d’une psychologie des peuples, prennent des accents existentiels. Les discussions qui entourent la réception des travaux de Bergson, que les recherches de Margaret Teboul mettent ici en lumière, illustrent l’intensité dramatique prise par l’enjeu que constitue dans les années trente, non seulement pour les Juifs mais pour les adversaires du paganisme et de son cortège d’idées irrationalistes, l’ancrage de la civilisation dans une culture judéo-chrétienne où, par-delà les anathèmes des Églises, les vertus humaines se conjuguent pour exalter la tempérance et la tolérance. Le judaïsme occupe dans cette nouvelle constellation une place de choix. L’homme moderne qu’exaltent les intellectuels a le visage du prophète que dépeignait, en le parant déjà de toutes les valeurs politiques et sociales, J. Darmesteter à la fin du siècle précédent. Un prophète qui aurait connu l’arbitraire de la guerre et lutterait contre la possibilité de son retour. L’expérience d’une phénoménologie religieuse avec laquelle débattent beaucoup d’intellectuels juifs, au premier rang desquels Bergson, tisse à rebours le lien entre tradition et modernité, faisant de la première la garante de la seconde. La Shoah réduira à néant ces tentatives pour maintenir la continuité du récit historique, ramenant l’histoire à sa dimension la plus tragique.
Si l’on doit reconnaître aujourd’hui une pertinence à l’engagement des intellectuels dreyfusards c’est dans la conviction qu’une société politique ne saurait exister sans reposer sur la confrontation de valeurs dont la définition ne peut être abandonnée aux seuls dirigeants politiques ou aux corps sociaux. Certes, l’idéal de scientificité que n’avaient pas encore ébranlé à l’époque les cataclysmes du XXe siècle pouvait-il encore laisser espérer en la force de conviction des idées démocratiques. Et sans doute la force des formes intellectuelles du combat politique qui puise aux sources de cette foi dans la victoire d’une République vertueuse explique pour beaucoup la séduction qu’exerce encore sur nous le modèle de l’engagement dreyfusard..
Mais, s’il faut revoir les modalités du combat, la principale leçon de l’affaire Dreyfus réside dans la manière dont le point de vue historique fit irruption dans la conduite de la société politique. Ainsi s’explique encore l’acuité de la présence du judaïsme dans les réflexions contemporaines, qu’il s’agisse de morale, de politique [35] ou de philosophie [36], par cela même qui fit l’importance de l’engagement dreyfusard : la négociation dans l’actualité la plus immédiate des conduites éthiques. Pour penser celle-ci l’histoire demeure l’horizon le plus pertinent. À la croisée de l’histoire politique et d’une histoire des idées, l’histoire des intellectuels offre ainsi une leçon à ceux qui, dans la société, ont en charge de concevoir ensemble le collectif et l’individuel, la pensée et l’action. Faire l’histoire des intellectuels aujourd’hui ne relève ni d’un exercice narcissique ni d’une mélancolie démocratique mais bien d’un engagement citoyen.
â—†
 
NOTES
 
[1]Ainsi que le remarque très justement Olivier Mongin, « Une histoire discontinue, une variété de figures et d’interprétations », Esprit, n° 262, mars-avril 2000, « Splendeurs et misères de la vie intellectuelle (I) », pp. 12-14.
[2]Citons pour l’essentiel les ouvrages de Christophe Charle, Les Élites de la République (1880-1900), Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 1987 ; Naissance des « intellectuels » (1880-1900), Paris, Éditions de Minuit, 1990 ; La République des universitaires 1870-1940, Paris, Seuil, 1994 ; Les Intellectuels en Europe au XIXe siècle. Essai d’histoire comparée, Paris, Seuil, « Points », 1996, ainsi que Christophe Charle et Eva Telkès, Les Professeurs du Collège de France. Dictionnaire biographique, 1901-1939, Paris, INRP/CNRS, 1988. Le dernier ouvrage faisant le point sur la question est L’Histoire des intellectuels aujourd’hui, sous la direction de Michel Leymarie et Jean-François Sirinelli, Paris, PUF, 2003.
[3]L’ouvrage pionnier en la matière est celui de Maurice Agulhon, La République au village : les populations du Var de la Révolution à la IIe République, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 1979. On consultera également Christophe Prochasson, Les Intellectuels, le socialisme et la guerre 1900-1938, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 1993 ; Christophe Prochasson et Anne Rasmussen, Au nom de la patrie. Les intellectuels et la première guerre mondiale (1910-1919), Paris, La Découverte, « L’aventure intellectuelle de la France au XIXe siècle », 1996, et, sur des groupes plus particuliers, Les Écrivains et l’affaire Dreyfus, sous la direction de Géraldi Leroy, Paris, PUF, 1983 ; Jean-Louis Fabiani, Les Philosophes de la République, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1988 ; J.-Fr. Sirinelli, Génération intellectuelle, khâgneux et normaliens d’une guerre à l’autre, Paris, Fayard, 1988. Beaucoup de travaux existent sur la sociabilité qui se développe autour du monde des revues. On pourra se reporter à La Belle époque des revues 1880-1914 sous la direction de Jacqueline Pluet-Despatin, Michel Leymarie et Jean-Yves Mollier, Éditions de l’IMEC, 2002. Sur les Juifs on lira notamment de Pierre Birnbaum, Les Fous de la République, Paris, Fayard, 1992 ; La France de l’Affaire Dreyfus, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 1994 ; Sur la corde raide. Parcours juifs entre exil et citoyenneté, Paris, Flammarion, 2002.
[4]Cf. Philologiques I. Contribution à l’histoire des disciplines littéraires en France et en Allemagne au XIXe siècle, sous la direction de Michel Espagne et Michaël Werner, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1990.
[5]Voir Il s’est passé quelque chose sous la direction de Vincent Duclert, Christophe Prochasson et Perrine Simon-Nahum, Paris, Denoël, 2003.
[6]Reinhart Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990.
[7]Je me permets ici de renvoyer à mon ouvrage, La Cité investie ; La Science du judaïsme français et la République, Paris, Éditions du Cerf, « Bibliothèque franco-allemande », 1991.
[8]Cf. ce que dit à ce sujet Vincent Duclert dans « Les savants et le politique », Politix, 1999, n° 48, pp. 71-95, 73.
[9]Évoquant la définition de la République à la française par Rousseau dans Le Contrat Social et la mettant en rapport avec la fondation de la IIIe République, M. Gauchet écrit « il n’est pas question de la fidélité à des textes mais d’homologie des contextes », La Religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité, Paris, Gallimard, coll. « Le débat », 1998, pp. 56-57.
[10]Se reporter à l’article de Marcel Gauchet, « L’élargissement de l’objet historique », Le Débat, janvier-février 1999, n° 103, pp. 131-146, p. 137. Voir également Pierre Rosanvallon, Leçon inaugurale faite au Collège de France le jeudi 28 mars 2002, 2002, 39 p.
[11]Cf. Vincent Duclert, L’Affaire Dreyfus, Paris, Éditions La Découverte, coll. « Repères », 1994, p. 91. Cette démarche est déjà celle que suggérait Christophe Prochasson dans Les Intellectuels, le socialisme et la guerre, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 1993. « Aborder l’histoire des rapports des intellectuels au socialisme répond aussi à l’ambition d’approcher celle de la spiritualité moderne et des hommes à qui en est confiée l’expression », p. 20.
[12]On renverra notamment aux ouvrages précurseurs de Jacob Katz, notamment en traduction française Exclusion et Tolérance. Chrétiens et juifs du Moyen Age à l’ère des Lumières, Paris, Éditions Lieu Commun, 1987 et Hors du ghetto. L’émancipation des juifs en Europe (1770-1870), Paris, Hachette, 1988, ainsi qu’à ceux de Uriel Tal, notamment en traduction anglaise Christians and Jews in Germany. Religion, Politics and Ideology in the Second Reich, 1870-1914, Ithaca-Londres, Cornell University Press, 1975.
[13]On rappellera pour mémoire Emil L. Fackenheim, Encounters between Judaism and Modern History. A Preface to Future Jewish Thought, New York, Schocken Books, 1973 ; Nathan Rotenstreich, Tradition and Reality. The Impact of History on Modern Jewish Thought, New York, Randhom House, 1972, et du même auteur, Jews and German Philosophy. The Polemics of Emancipation, New York, Schocken Books, 1984.
[14]Julius Guttman, Histoire des philosophies juives de l’époque biblique à Franz Rosenzweig, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1994 (1e éd. 1964).
[15]De Gershom Scholem on se contentera de citer On the Kabbalah and its Symbolism, New York, Schocken Books, 1969 ; The Messianic Idea in Judaism and other Essays on Jewish Spirituality, New York, Schocken Books, 1971 ; Les Grands courants de la mystique juive, Paris, Payot, 1973. Sur la conception de l’histoire de Scholem on lira David Biale, Gershom Scholem. Cabale et contre-histoire, Nîmes, Éditions de l’Éclat, 2001.
[16]Yirmiyahu Yovel a ouvert un nouveau chapitre de cette histoire des idées à travers son étude sur Spinoza, Spinoza et autres hérétiques, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Libre examen », 1991. Dans Les Juifs selon Hegel et Nietzsche. La clé d’une énigme, Paris, Éditions du Seuil, coll. « La couleur des idées », 2001, il applique la même approche de reconstruction intellectuelle à la conception du judaïsme définie par les textes philosophiques.
[17]Yosef Hayim Yerushalmi, Zakhor, histoire juive et mémoire juive, Paris, La Découverte, 1982 (éd. poche Gallimard, « Tel », 1991).
[18]Le dialogue entre Paul Ricœur et Y. H. Yerushalmi se poursuit. Cf. les pages consacrées par Ricœur à l’analyse de l’ouvrage de l’historien du judaïsme dans son dernier ouvrage La Mémoire, l’histoire et l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, « Points », 2000, pp. 517-522.
[19]Amos Funkenstein, Theology and Scientific Imagination from Middle Ages to the Seeventeenth Century, Princeton, Princeton University Press, 1986.
[20]Amos Funkenstein, Perception of Jewish History, Berkeley-Los Angeles- Oxford, University of California Press, 1993, p. 10.
[21]C’est sur cette base du rôle reconnu à la philosophie de l’histoire que s’est développée depuis plusieurs années une historiographie intellectuelle du judaïsme particulièrement riche. On citera pour mémoire les travaux des premiers cercles. David Biale ou David Myers ont fait droit ces dernières années à un courant anti-historiciste de la pensée juive. Dans un ouvrage intitulé Revisiting history, David Myers étudie sous un même étendard anti-historiciste l’œuvre de Hermann Cohen, Franz Rosenzweig et Leo Strauss. Jay Berkovitz et Yaacov Shavit, Athens in Jerusalem, Londres-Portland, The Littman Library of Jewish Civilization, 1997. De la même façon l’histoire des idées s’est articulée autour de cette représentation de l’histoire. On songe ici au rôle pionnier qu’a joué l’ouvrage de Stéphane Moses, L’Ange de la Rédemption, Paris, Seuil, 1982, ainsi qu’aux ouvrages d’Enzo Traverso qui, traitant du judaïsme allemand ou de la Shoah, a toujours ménagé la plus grande attention à la dimension philosophique des protagonistes.
[22]Cette approche se trouve notamment définie par Jean Bollack dans les travaux d’interprétation des textes ou d’histoire de la philologie. Cf. Jean Bollack, La Grèce de personne, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1997 ; Sens contre sens. Comment lit-on ? Entretiens avec Patrick Llored, La Passe du vent, 2000, ainsi que L’Écrit. Une poétique de l’œuvre de Celan, Paris, PUF, coll. « Perspectives germaniques », 2003. Cf. le numéro de Critique consacré à « L’art de lire de Jean Bollack », mai 2003, n° 672.
[23]Comme le fait François Furet dans son introduction au volume de Correspondance d’Élie Halévy qui est un modèle du genre. Cf. É. Halévy, Correspondance 1891-1937, Paris, Éditions de Fallois, 1996.
[24]« L’herméneutique repose sur le fait (Factum) de la non-compréhension du discours », Friedrich D. E. Schleiermacher, Herméneutique. Pour une logique du discours individuel, Paris, Cerf/PUL, coll. « Passages », 1987, p. 73.
[25]Voir ci-après l’article de Michel Trebitsch, « “ De la situation faite à l’écrivain juif dans le monde moderne ” : Jean-Richard Bloch entre identité, littérature et engagement », pp. 43-67.
[26]Les réflexions que nous élaborons ici concernant le judaïsme trouveraient bien évidemment leur équivalent concernant les intellectuels catholiques et protestants. On se reportera au volume Cent ans de sciences religieuses en France à l’École Pratique des Hautes Études, Jacques Béguin, Claude Tardits, François Laplanche, Émile Poulat, Jean-Pierre Vernant, Jean Baubérot, Paris, Le Cerf, 1987, ainsi qu’au travail de référence de Frédéric Gugelot, La Conversion des intellectuels au catholicisme en France 1885-1935, Paris, CNRS Éditions, 1998. Plus en amont on se reportera aux travaux de François Laplanche, notamment à La Bible en France entre mythe et critique XVIe-XIXe siècles, Paris, Albin Michel, « L’évolution de l’humanité », 1994, ainsi qu’au Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine sous la direction de Fr. Laplanche, n° 9, Paris, Beauchesne, 1996.
[27]Voir l’article de Christophe Prochasson, « Durkheim et Mauss lecteurs du comte de Saint-Simon : une voie française pour le socialisme », ci-après pp. 86-100.
[28]Marcel Gauchet, La Religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité, op. cit., p. 46.
[29]Raymond Aron, Les Grandes Étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1969.
[30]James Darmesteter, Les Prophètes d’Israël, Paris, Calmann-Lévy, 1892.
[31]Bernard Lazare, Une Erreur judiciaire. L’affaire Dreyfus, Paris, Éditions Allia, 1993, p. 74.
[32]Cité par Philippe Oriol dans, Bernard Lazare. Anarchiste et Juif. Textes réunis par Philippe Oriol, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque d’études juives », 1999, p. 69, note 208.
[33]Selon le mot de Raymond Aron.
[34]Michel Trebistch, « Le Robinson juif, un film et un texte sur l’Université hébraïque de Jérusalem en 1925 », Les Cahiers de la cinémathèque, n° 74, décembre 2002, pp. 99-106, 104.
[35]Shmuel Trigano, La démission de la République. Juifs et Musulmans en France, Paris, PUF, « Intervention philosophique », 2003.
[36]On se reportera au très bel ouvrage de Jean-Michel Salanskis, Extermination, Loi, Israël. Ethanalyse du fait juif, Paris, Les Belles Lettres, coll. « L’Arbre de Judée », 2003, dans lequel le philosophe explore les chemins d’une définition phénoménologique contemporaine du « fait juif ».
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