2003
Archives juives
Dossier : Intellectuels juifs (I). Le savoir et la cité
De quelques historiens, sociologues et ethnologues juifs en Grande Guerre
Entre Sciences sociales, République, Union sacrée et barrésisme
Annette Becker
Annette BECKER, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris X/ Nanterre, co-dirige le centre de recherche de l’Historial de la Grande Guerre (Péronne). Elle a notamment publié La Guerre et la foi, de la mort à la mémoire (A. Colin, 1994), Oubliés de la Grande Guerre, populations occupées, déportés civils, prisonniers de guerre. Humanitaire et culture de guerre (Noésis, 1998) et, avec Stéphane Audouin-Rouzeau, 1914-1918, Retrouver la Guerre (Gallimard, 2000). Elle s’apprête à publier : Maurice Halbwachs, un intellectuel en guerres mondiales, 1914-1945 (Agnès Viénot Éditions).
Their massive joining in the national fight was for the Jews the proof that there were permanently elected as French in the « Union Sacrée » of Barrès, and the main actors were Hertz and Mauss. But the « Israélites » are still held as hostages of a major contradiction in war cultures : these, on one hand, acknowledge them in order to reach a better cohesion while entering the battle with the enemy, but nonetheless, consider them as enemies within the country, the more dangerous as they are the less perceptible. This can explain why a man like Durkheim could become the victim to such abuses, issued from the incomprehensible anxiety of some in front of a minority religion, and mostly, and this is not paradoxical, when « identification » is made difficult because of the absence of religious practice and assimilation.
La Grande Guerre a été le temps d’une cristallisation symbolique très forte du don de soi à la nation, dans les différentes unions sacrées dont il ne faut pas prendre les aspects rhétoriques pour des métaphores. Dans toute l’Europe se confirmait le jugement d’Israël Zangwill : « Les Juifs sont souvent plus patriotes que les patriotes eux-mêmes
[1]. » En France, tout engagé dans le conflit devient de fait non seulement un citoyen (comme la naturalisation des volontaires étrangers, juifs ou pas, le prouve aisément), mais un être à la moralité supérieure : il appartient au camp de « l’humanité contre l’inhumanité ».
Les intellectuels israélites participent de cette culture de la pureté française par l’expression du sacré de la guerre et du partage de la haine contre l’ennemi ; c’est paradoxalement Maurice Barrès, antisémite et anti-dreyfusard, qui, dans le chapitre sur les Israélites de ses
Diverses familles spirituelles de la France, a composé un hymne à l’Union Sacrée, devenu rapidement un
topos, à travers le récit d’actes d’héroïsme et de piété patriotique : « Abraham Bloch, […] le vieux rabbin présentant au soldat qui meurt le signe immortel du Christ sur la croix, c’est une image qui ne périra pas
[2]. » Ainsi, ce qui n’avait pu être réalisé en temps de paix l’est par la guerre ; on y meurt en concevant de nouveaux symboles célébrant l’intégration dans la nation d’êtres devenus admirables voire sublimes sur les champs de bataille, comme le grand rabbin Bloch, ou le normalien supérieur Roger Cahen.
Les correspondances et les journaux intimes relatent les mobilisations, qu’elles soient littérales et accomplies au front (Jules Isaac, Robert Hertz, Marcel Mauss, Marc Bloch) ou bien au
Home front
[3] (Émile Durkheim), et permettent de retracer la façon dont ces intellectuels ont engagé leur savoir, leur capital politique et culturel. Comme toutes correspondances en temps de guerre, celles de ces hommes sont sujettes à l’autocensure, à la réserve, tant on tient à épargner les siens, mais elles laissent aussi passer des épanchements patriotiques ou personnels qui trouvent soudain toute leur force dans l’écrit du temps de tragédie. Ces Juifs, pratiquants ou pas, offrent une vision de la guerre, des représentations de Français engagés dans la tragédie nationale commune, au moment même où les épreuves spécifiques de l’affaire Dreyfus touchaient à leur fin. Ces intellectuels tenaient leur judaïsme en marge de leur vie, bien qu’ils aient tous épousé des juives, et fréquentaient largement, pour raisons familiales ou amicales, des cercles de sociabilité juive. De même, si leur œuvre d’historiens, de sociologues, d’anthropologues, ne touche pas directement au judaïsme, ils ont été amenés à lutter contre l’antisémitisme, en particulier dans la cause de Dreyfus. Assimilés et sécularisés, refusant pour certains jusque tard dans leur vie – c’est le cas de Durkheim par exemple, malgré son père rabbin
[4] – de reconnaître des liens avec le judaïsme, ces hommes participaient cependant de réseaux intellectuels en partie formés de collègues et d’amis juifs. De plus, l’essentiel d’entre eux sont d’origine alsacienne, eux-mêmes optants pour les plus âgés, ou descendants d’optants. La fidélité intense à la « petite patrie » perdue et à retrouver explique d’autant plus que, pour eux, la guerre représente un enjeu patriotique grave.
Comme tant d’autres intellectuels, ils mettent leur expertise au service de ce patriotisme, en l’occurrence dans le champ des sciences dites « humaines » ou « sociales » : ils restent ce qu’ils sont, sociologues, historiens, ou ethnologues, bien préparés à une véritable mission de guerre par leurs compétences intellectuelles et leur désir de mobilisation personnelle au service de la République.
Jules Isaac durant la Grande Guerre
Coll. Jean-Claude Janet.
Mais leur double appartenance, de Français et de Juifs, malgré un engagement sans faille dans la communauté de souffrance et d’héroïsme dans le souvenir de l’Émancipation passée exige une lecture plus nuancée. Divers stéréotypes continuent à habiter de leurs structures issues du XIX
e siècle, voire plus anciennes, les représentations des uns et des autres. Pour être acceptés dans l’Union Sacrée, voire pour s’accepter eux-mêmes, les Juifs doivent en effet en permanence prouver, être comptés, en faire plus, « payer leurs dettes », comme ils le formulent de façon positive ou comme on le formule parfois, contre eux, de façon négative. La guerre va-t-elle confirmer ou infirmer le jugement de Herzl de 1898 : « (Les Juifs français) ne sont pas juifs. Bien sûr ils ne sont pas français non plus
[5] » ? En mourant et en tenant bon, au front et à l’arrière, ils font tout pour se prouver à eux-mêmes et surtout aux autres qu’ils ont atteint définitivement l’intégration citoyenne et personnelle, qu’ils sont Français et juifs Mais la persistance de la haine antisémite dont même les nouveaux héros peuvent être victimes vient compliquer la trame de cette étude : peut-on dire Français mais juifs ?
Intellectuels et combattants
Deux historiens – est-ce le hasard ? Leur formation intellectuelle pendant la Troisième République, époque où triomphe l’histoire de France, ne les a-t-elle pas particulièrement munis des valeurs du sol natal, petite et grande patrie ? – expriment ce qui lie les soldats au front dans l’union sacrée en ces temps de recomposition autour de l’idée de sacrifice de soi pour le collectif national. « Ceux qui n’ont pas souffert dans leur chair, qui n’ont pas reçu le sacrement de la souffrance, ceux-là ont perdu le droit de parler en notre nom. […] Il ne peut y avoir d’union sacrée que sur cette base : la communauté de la souffrance
[6] », s’exclame Jules Isaac. Quant à Marc Bloch, il commence son récit de guerre d’un mot à la fois sobre et exemplaire de son engagement : « J’ai eu l’honneur de prendre part aux cinq premiers mois de la campagne 1914-1915
[7] ». Rien, dans ces phrases, ne vient les caractériser comme juifs, pas plus que ces remarques importantes de J. Isaac sur les combattants :
« On met en scène le poilu presque quotidiennement dans les nouvelles que publient les journaux et les revues. Je n’ai rien lu de vraiment satisfaisant – il est vrai que je n’ai pas lu Gaspard, le prix Goncourt, dont on a dit beaucoup de bien. Le poilu est un type à la Maupassant, – autant qu’on peut le ramener à un type unique – très amer et le poil fréquemment hérissé. La vie que nous menons nous rend durs, elle nous ramène à une mentalité primitive, sauvage, où l’instinct domine avec violence. C’est ce qui fait précisément le caractère indéchiffrable du poilu, civilisé ramené brusquement à la barbarie. […] Après la guerre, peut-être au bout d’un certain temps, reviendront-ils eux-mêmes, ce qu’ils étaient avant la guerre, des hommes quelconques. Mais cela ne se fera pas instantanément [8]. »
Robert Hertz
Coll. Société des Amis du Centre d’études sociologiques.
On est ici au cœur de cet engagement volontaire d’une absolue nécessité, comme l’exprime avec fougue Robert Hertz : « C’est une armée de gens qui y voient clair, qui ne se laissent pas « bourrer le crâne » et qui acceptent
tout résolument sans faire usage de leur raison si éveillée et si vive,
parce qu’il le faut
[9]. » Son ami et collègue Marcel Mauss agit et pense de même, ce qui inquiète cependant sa mère : « Toi qui n’as jamais porté un fusil et ceci dans ta quarante-troisième année. Dieu veuille que tout ceci finisse bien
[10]. » Marcel Mauss est posté comme interprète auprès des Anglais puis des Australiens, ce qui réjouit au plus haut point l’anthropologue qui a tant travaillé sur les sociétés « primitives » australiennes. L’armée lui plaît, même s’il le dit avec coquetterie : « Je fais du cheval, je joue au soldat. C’est une existence de gentilhomme. J’étais fait pour ça et pas du tout pour la sociologie
[11]. » Mauss continue pendant toute la guerre, comme ici dans une série de lettres à Henri Hubert écrites au cours des dernières offensives allemandes du printemps 1918, « d’être heureux d’être au front et dans la bataille, ou plutôt près de la bataille », de « faire son devoir », et de faire « quelque bien. […] Une vieille femme par-ci, une famille par-là, quelques propriétés sauvées, c’est quelque chose, un effort pour maintenir la troupe, un autre pour « tenir » le civil, tout ça sert. Et c’est honorable. […] Je suis bien content d’être avec mes gens, de ne pas les avoir lâchés, de n’avoir bourré le crâne à personne, et de faire figure parmi eux d’officier et de Français. [ …] Espérons, ayons confiance, les forces boches ne sont pas terribles
[12]. »
Ce n’est pas le nouveau chevalier – voilà un Mauss aux racines nobles découvertes dans la guerre – mais bien le sociologue qui remarquait pourtant avec acuité, très tôt, que le conflit serait différent et par sa longueur et par les forces profondes qu’il exaltait parmi les nations adverses : « On pense à une campagne courte, je pense à une campagne longue. L’Allemagne est plus décidée qu’on ne le croit et je crains que l’unanimité du pays ait là-bas la même vigueur qu’ici. […] C’est donc des millions d’hommes qui vont s’user et qu’il faudra user, tâche horrible et qui prendra du temps. Nous verrons sous le feu
[13]. » Ce qu’il verra bien vite, c’est la mort de plusieurs de ses amis et de son cousin favori, André Durkheim, fils d’Émile Durkheim.
Robert Hertz est tué au front le 13 avril 1915. Dans la publication posthume de ses œuvres, sa femme, Alice Robert Hertz, fait le rapport entre son œuvre d’ethnologue de la France et sa mort à la guerre et choisit de publier une de ses dernières lettres, où il relie sa collecte des dictons populaires à son expérience du front en compagnie des « poilus de Mayenne et d’ailleurs » :
« Je t’envoie un supplément à ma collection de dictons. […] J’ai eu particulièrement du plaisir à recueillir les discours des oiseaux. […] Même mes grands enfants d’ici prennent un plaisir très vif à ce rappeler ces “ discours ”. […] J’espère compléter encore mon petit recueil. Il m’a fait passer plus d’un moment agréable au cours de ces longues heures de “ travail de nuit ” ou bien nous a distraits du bruit des obus dans nos petites huttes à la lisière des bois : c’est peut-être tout leur intérêt [14]. »
Le texte d’Alice Robert Hertz qui clôt la préface est fort éloquent dans sa représentation du sacrifice dans la guerre, partagé, malgré l’horreur de la perte et du deuil, par les deux membres du couple :
« Il donna sa vie à son pays, et ce don, il l’avait fait dès le premier jour de la guerre, heureux de disparaître dans la masse anonyme, d’être “ humble sergent des armées de l’est ” comme il disait en souriant. […] Au lieu de les étudier abstraitement, il vécut, avec quelle intensité, ces formidables expériences sociales que sont les guerres. Malgré tant de liens qui le retenaient à la vie, il aspirait “ à la région ardente où se consomme le plein sacrifice ” et où l’individu disparaît, absorbé par les forces sociales auxquelles il voulut, consciemment et de toute son âme, se soumettre [15]. »
Intellectuels de l’« arrière »
La femme de Hertz, le père d’André Durkheim, deux figures de la mobilisation de l’arrière, dans la conviction de l’action puis la catastrophe de la mort. À l’arrière, Émile Durkheim abandonne pratiquement son œuvre personnelle de chercheur et de professeur pour se consacrer exclusivement à la défense et illustration de la cause de la France. Il participe assidûment à 11 comités au moins, de la Ligue républicaine d’Alsace-Lorraine au Comité français d’information et d’action auprès des Juifs des pays neutres, sans compter son rôle central au Comité de publication des études et documents sur la guerre ; il est lui-même l’auteur de deux brochures,
Qui a voulu la guerre ? Les origines de la guerre d’après les documents diplomatiques et
L’Allemagne au-dessus de tout : la mentalité allemande et la guerre
[16]. Il participe aussi au Comité de publication des
Lettres à tous les Français, dont il rédige la première, « Patience, effort, confiance ». Cela représente un immense effort intellectuel, dans une mobilisation intensive dont il est fier malgré la fatigue :
« Je suis toujours un monsieur occupé. Voilà nos trois brochures traduites en six et même en sept langues différentes. Je me suis ainsi trouvé à la tête d’une équipe de dix-huit traducteurs. En trois semaines, elle a été constituée, le travail fait, un bon tiers est déjà composé. […] Tu vois que j’ai pas mal de besogne sur les bras. Je surveille des traductions, je passe des contrats avec des libraires étrangers, des conventions avec le Foreign Office, je fais le journaliste, j’organise la propagande, je propose ma future brochure, j’ai mes leçons. […] Tout le monde se rend compte que notre propagande inaugure un genre nouveau [17]. »
Pour Durkheim, la mentalité de l’Allemagne, et en particulier celle de ses intellectuels, témoigne d’une volonté de puissance immodérée qui a conduit à la guerre ; il n’est en cela pas différent de ses collègues et amis, qu’ils fussent juifs ou pas
[18]. Il y insiste très souvent auprès de Mauss : « Il y a là une conception de l’État qui est la base de tout ce qu’ils font : mépris du droit international, des neutres, des petits peuples, etc. C’est une théorie monstrueuse
[19]. » Il relie d’ailleurs sa fougue anti-allemande à ce qui le gêne désormais dans le socialisme qui a été le sien pendant si longtemps : le socialisme doit être anti-allemand ou ne pas être :
« Je crois bien d’ailleurs qu’ils ne nourrissent à L’Humanité une chimère. Ils s’imaginent qu’il sera possible [de reconstruire sur] les débris du socialisme d’antan. Je n’en crois rien pour toutes sortes de raisons : 1) Le marxisme est allemand. Cela ne lui donne pas un regain de vie et de popularité. 2) Les évènements ont mis en lumière le vide de certaines formules. Les prolétaires de tous les pays ne se sont pas unis. Ils se sont groupés par État et chaque pays a eu son socialisme propre. […] La société internationale est au-dessus des patries. Ce n’est pas une patrie. 3) Le sentiment national est funeste et il faudra tenir compte de cette surexcitation si l’on ne veut pas faire le jeu du nationalisme [20]. »
L’arrière ne participe pas seulement à la guerre par la mobilisation intellectuelle et politique, il est directement touché par la blessure et la mort. Durkheim parle sans arrêt de visites à l’hôpital avant de perdre certains de ses élèves préférés, dont Hertz, puis surtout son fils, André. Il se retrouve ainsi en première ligne, comme le dit aussi Lucien Herr, bibliothécaire de l’École normale supérieure : « Trop d’angoisses, trop de mauvaises nouvelles, trop de deuils, trop de tueries des meilleurs des nôtres, de toute une génération qui devait nous remplacer. Trop de chagrin, on vieillit
[21]. » Dès 1915, le mythe de la génération perdue et de la perte des « meilleurs », justement ces
aristoi auxquels se comparait Mauss, sont en place, dans une culture de guerre devenue celle du deuil.
Durkheim tint à écrire deux notices nécrologiques dans
L’Annuaire de l’Association des Anciens élèves de l’École normale supérieure, celle de Robert Hertz et celle consacrée à son propre fils, dernier texte publié de son vivant, réel testament : « Il savait le prix de l’existence, mais la prudence trop réfléchie, surtout chez un chef, lui faisait l’effet d’une laideur morale. C’est ainsi qu’il accomplit, très simplement, la démarche qui termina sa vie […]
[22] ». Dans ces deux nécrologies, Durkheim lie la valeur morale, le sacrifice consenti au front, à la mémoire de ceux qui ont disparu dans ces circonstances, et il ne parle en rien de la judaïté de Hertz ou de son fils : pour lui il ne s’agit que de morale, de savoir, de deuil républicains.
Quand, en 1917, Durkheim meurt, ses amis n’eurent aucun doute : il avait bien été tué par le chagrin, comme tant de parents ne pouvant supporter la disparition de leur enfant, jeune adulte. « Le maître, le savant, l’ami que nous pleurons si prématurément est lui aussi hélas ! quoique loin des champs de bataille, victime de la guerre. La guerre en lui prenant son fils […] a ouvert au plus profond de son cœur une blessure que notre maître a trop courageusement tenue secrète pour ne rien affaiblir des forces exceptionnelles qu’il entendait vouer plus que jamais à la science et à la patrie. […] Durkheim essaya d’engourdir sa sensibilité en exaltant son activité. […] À une telle épreuve qui eût pu résister ? C’était décidément trop. Il se brisait lui-même. Nous le sentions. Nous le craignions. Aujourd’hui nous le savons […]
[23] ».
Durkheim donne lui-même une description très lucide du chagrin qui le tue peu à peu, qui le vide littéralement de toute substance vitale : « L’état est le suivant : l’organisme, j’entends l’organisme moral est sain ; il n’a pas été envahi par le mal ; je ne peux pas faire qu’il ne s’y trouve pas une plaie qui saigne. Mais la plaie est locale, elle est propre et surveillée. C’est du sang frais qui en sort, et par tous les temps. Dix fois, vingt fois par jour – je ne peux te dire au juste combien de fois – elle se rouvre tout d’un coup et elle laisse filtrer quelques gouttes
[24]. » Pour Durkheim la cicatrisation du travail de deuil est en quelque sorte impossible, il est blessé à mort, de mélancolie. Et pourtant, il a lutté de toutes ses forces contre le mal qui l’emportait peu à peu : « Il est admirable de stoïcisme ; le deuil ne fait que développer en lui la volonté de se rendre utile au pays et au bien commun
[25]. »
Mauss, pour sa part, a voulu pendant le conflit résister à l’envahissement du deuil, peut-être sa seule façon de pouvoir continuer à tenir au front, c’est en tous cas ce qu’il conseille à sa mère :
« Même le chagrin que vous éprouvez, que l’on éprouve chez oncle ne doit pas faire que vous ne vous efforciez pas de vous tenir aussi bien, aussi solides, aussi confiants que possible. / Il faut que ceux qui en reviendront, qui en échapperont retrouvent le plus vite possible de leur vie, des leurs, de leurs vieux et de leurs jeunes. Et il faut même que l’on ne parle pas trop des malheurs qui ne peuvent que nous attendrir inutilement ou nous durcir au point de nous rendre inhumains. Je te dirai une autre fois, après la guerre, comment j’aimais André. Mais ce n’est pas maintenant le moment [26]. »
C’est en effet après la guerre que Mauss, plaçant au plus haut le poids des morts, espère qu’ils ne seront pas trahis, que la vie intellectuelle des survivants saura être à leur hauteur :
« Ce que serait devenue, s’il n’y avait pas eu la guerre, ce qu’on est convenu d’appeler l’École française de sociologie, voilà qui est indiqué et même prouvé. […] Et je ne parle pas des travaux des vivants que la guerre a arrêtés net dans leur effort et leur production et que la dure vie d’après-guerre a bien peu encouragés.
En fait nous ne restons plus qu’une poignée. Réchappés du front ou usés de l’arrière, nous n’avons plus avec nous que quelques jeunes gens heureux d’être jeunes.
Notre groupe ressemble à ces petits-bois de la région dévastée où, pendant quelques années, quelques vieux arbres, criblés d’éclats, tentent encore de reverdir.
Mais si seulement le taillis peut pousser à leur ombre, le bois se reconstitue […]. Tâchons de faire quelque chose qui honore leur mémoire à tous, qui ne soit pas trop indigne de ce qu’avait inauguré notre maître. Peut-être la sève reviendra. Une autre graine tombera et germera [27]. »
Mauss se livre à un exercice de style devenu banal dans l’après-guerre : on pare les morts de toutes les qualités, parfois pour mieux pouvoir s’en emparer. Qui pourrait disputer la direction du groupe à un épigone appuyé sur de telles vertus ? Ce texte caractéristique de la fondation du mythe de la génération perdue – nous ne sommes pas dignes d’eux, qui sont morts pour un pur idéal et qui étaient les meilleurs – peut être lu aussi comme une prise de pouvoir par Mauss, ou au moins une consolidation de son entreprise. Lui seul peut assumer l’héritage de Durkheim, sur ces bases intellectuelles aussi bien que morales. Mais cette analyse ne se substitue pas à la réalité de la mort et du deuil : ses amis, jeunes officiers, sont pour la plupart tombés à la tête de leur section, ils étaient la tête, à deux titres, comme intellectuels et comme officiers, et ils ne sont plus.
Mais quelle différence ici entre Febvre et Bloch, Hertz et les autres élèves non juifs de Durkheim tombés au front ? Les témoignages de combattants juifs qui ne font pas de différence entre leur engagement dans les combats et ceux de leurs compatriotes non juifs sont rares, quelle que soit par ailleurs leur pratique religieuse. Qu’ils soient français de très longue date ou descendants d’étrangers récemment arrivés, il tiennent souvent et plus ou moins inconsciemment un discours spécifique, celui de la dette à la patrie : la guerre doit confirmer l’Émancipation.
Robert Hertz, né en France de père allemand, l’exprime avec toute la vigueur intellectuelle du normalien agrégé de philosophie : il faut toujours en faire plus, ce qu’a bien compris son ami Maurice Halbwachs qui écrit à sa femme : « Ce que t’a raconté la Hertz (sic) de son mari est en effet très chic. Hertz est un “ homme ” dans toute la forme moderne du terme. Je ne savais pas bien de quelle nationalité était son père, et je le croyais autrichien. Les théories des races sont souvent idiotes. Mais remarque que Hertz est juif, et je n’attribue à rien de germanique sa crânerie, qui est chez lui toute personnelle
[28]. » Après sa mort, Halbwachs découvre qu’il ne le connaissait peut-être pas si bien : « Il avait écrit à sa femme des lettres admirables, et le plus frappant est que ses camarades [de tranchée] bien que vivant très intimement avec lui avaient ignoré tout à fait qui il était. C’est ainsi qu’il réalisa “ notre idéal de sociologue ”. Je ne sais si c’est tout à fait le mien. Mais sur le social nous n’étions pas tout à fait d’accord. Il était plus religieux, moins égoïste que moi
[29]. »
Maurice Halbwachs
Coll. Société des Amis du Centre d’études sociologiques.
De la même façon en effet que Hertz a toujours été premier de la classe pour démontrer son appartenance française
[30], il devance l’appel :
« Si en me présentant spontanément j’ai fait un peu plus que mon devoir, ce n’a pas été de ma part une folie, un coup de tête – mais bien le fruit d’une longue délibération intérieure, d’un travail subconscient… ou plutôt d’aboutissement de toute ma vie. Chère, comme juif, je sens l’heure venue de donner un peu plus que mon dû – parce qu’il y en a beaucoup qui ont donné ou qui donnent beaucoup moins qu’ils n’ont reçu. Il n’ y aura jamais assez de dévouement juif dans cette guerre, jamais trop de sang juif versé sur la terre de France. Si je puis procurer à mon fils de bonnes et vraies lettres de grande naturalisation, il me semble que c’est le plus beau cadeau que je puisse lui faire. […] Je suis reconnaissant aux chefs qui m’acceptent pour leur subordonné, aux hommes que je suis fier de commander, eux, les enfants d’un peuple vraiment élu. Oui, chère, je suis pénétré de gratitude envers la patrie qui m’accepte et me comble. Rien ne sera trop pour payer cela. […] Je considère cette guerre comme une occasion bien venue de “ régulariser la situation ” pour nous et pour nos enfants. Après, ils pourront travailler, s’il leur plaît, à l’œuvre supra et internationale. Mais d’abord, il fallait montrer par le fait qu’on n’est pas au-dessous de l’idéal national et lui faire rendre tout ce qu’il pouvait… [31] ».
Le vocabulaire choisi par Robert Hertz est fascinant : ses représentations tournent autour du don et du contre-don, mais sa formation auprès de Durkheim et de Mauss ne suffit pas à expliciter cette « énergie nationale » à laquelle il s’offre. Toutes ses expressions ont à voir avec l’enracinement, la place dans ce sol qu’il faut fertiliser avec son sang voire sa mort, dans le sillage de Péguy dont Hertz disait au moment de sa disparition : « La mort de Péguy m’a impressionné. Sa mort justifie toute sa vie et la sacre
[32]. » Dans la même veine, Georges Wormser, normalien et agrégé d’allemand, écrit à ses parents une lettre testament destinée à leur être remise s’il disparaissait au front : « […] Je ne regrette rien. J’accomplis non seulement mon
devoir de Français mais de juif qui ne peut oublier ce que la France a fait pour sa race.
Schema Israel Adonai […] Je vous étreins une dernière fois
[33]. »
Ces dernières lettres où l’on exprime l’héroïsme du sacrifice sont légion ; elles émanent de tous les milieux sociaux, de toutes les confessions, de ces soldats de la République qui sont partis, comme l’a bien exprimé Marc Bloch, sans enthousiasme mais avec résolution, dans le consentement pour la mission de défense du territoire, du sol sacré et agressé. Les protestants, les catholiques terminent aussi souvent leurs lettres par une prière, rappelant que cette guerre était vécue comme une croisade entre le bien et le mal, entre le monde de Dieu et celui du diable. Ce qui différencie celle des Français de confession israélite, c’est le sens d’un devoir redoublé vis à vis de la patrie française qui a fait des Juifs des citoyens comme les autres, comme s’il s’agissait du règlement d’une dette : « Si je ne revenais pas », écrit le capitaine Raoul Bloch à son fils, « tu te souviendrais de ton papa qui t’aimait bien tendrement, qui serait tombé pour t’assurer une vie heureuse et libre et pour que ton titre de ‘Français’ te soit le plus beau titre, le plus brillant laisser passer au milieu du monde civilisé
[34]. »
Ainsi la participation au sacrifice national est perçue par ces Israélites eux-mêmes comme un moyen d’acquérir un titre de propriété définitif, un droit de s’enraciner dans ce pays où l’on était parfois « heureux comme Dieu en France » mais où l’on venait de traverser l’affaire Dreyfus : le sacrifice c’est l’envers de la trahison et du complot, thèmes si évidents dans les milieux militants de l’antidreyfusisme qu’au printemps 1914 on publie un État statistique des Juifs dans l’armée où l’on tente de prouver chiffres à l’appui que, s’il y avait un conflit avec l’Allemagne, les Juifs trahiraient.
La gratitude des Israélites pour cette remise de dette leur donne comme un sentiment d’infériorité, parfois de mépris d’eux-mêmes
[35], qui vont de pair avec la méfiance toujours en alerte face à ceux qui se croient plus « Français » qu’eux : ils ont totalement intériorisé le fait qu’ils doivent encore et encore conquérir cette citoyenneté accordée pour prouver que l’antisémitisme est vain. De leur blessure, de leur sacrifice doit naître non pas une autre France, mais une France qui sera aussi celle de leurs enfants, désormais acceptés dans la vérité du vrai peuple élu, celui de l’universelle république.
L’attirance pour le barrésisme, malgré ses ambiguïtés
Leur Union sacrée est en toute connaissance de cause celle de la terre et des morts, avant même que Barrès n’ait écrit les
Diverses familles spirituelles de la France. Or Robert Hertz est justement une des figures que l’écrivain nationaliste tient à présenter longuement : « L’auteur de ce testament l’a signé de son sang, certifié de sa mort. Je ne crois pas qu’il soit possible de trouver un texte où s’affirme avec plus de force et d’émotion le désir passionné d’Israël de se confondre dans l’âme française
[36]. » Il faut dire que les lettres lui ont été données par les familles, parfaitement averties de son projet. Le socialiste Hertz lisait Barrès au front car il partageait avec l’écrivain une mystique de la patrie en guerre : « Barrès fait trop de littérature, il m’agace le plus souvent, mais parfois il m’émeut comme aujourd’hui quand il parle des blessés et de cette espèce d’ordre religieux qu’est l’armée en ce moment. […] C’est une bénédiction de vivre parmi eux [les soldats], surtout pour un Juif. Aussi, suis-je plein de gratitude et d’amour pour la douce patrie si accueillante, jusqu’à l’excès
[37]. »
En fait Barrès, malgré sa « conversion », reste persuadé que les intellectuels juifs d’origine étrangère, comme Hertz, sont différents des Israélites présents en France depuis des générations, et eux-mêmes bien évidemment différents des Français d’origine catholique, seuls véritables réceptacles de la nation française. Ne débute-t-il pas son chapitre par cette proclamation : « Une grande affaire d’Israël dans son éternelle pérégrination, c’est de se choisir une patrie. Il ne la tient pas toujours de ses aïeux ; il l’acquiert alors par un acte de volonté, et sa nationalité est sur lui comme une qualité dont il se préoccupe de prouver qu’il est digne
[38] » ? En retournant au Juif errant, Barrès croit montrer toute la différence entre ses nouveaux héros enracinés et ceux qu’il a exécrés. Et pourtant, ses préjugés sont si ancrés qu’il ne peut, au moins inconsciemment, s’en détacher : le fait même qu’il s’étonne de l’amour des Juifs pour la France est en soi un aveu de rejet ; ne les tient-il pas pour membres de la nation juive, à tout jamais ? Bien plus, après avoir consacré six pages – la moitié de son chapitre – à Roger Cahen, il conclut :
« C’est vrai qu’il est différent, mais comment le lire sans l’aimer, ce jeune intellectuel, mort à vingt-cinq ans pour la France ! Certes il est heureux qu’à côté de lui il y eut Péguy, Psichari, Marcel Drouet, et les jeunes Léo Latil, Jean Rival Cazalis, enfants tout lumineux. Sa liberté d’esprit, son isolement, sa nature fine et noblement voluptueuse sont tout de même une forme de courage bien élégante et bien forte. Et puis il se rattache à notre culture [39]. »
L’accumulation de noms de chrétiens, catholiques ou protestants, les formules de dénégation dans l’affirmation, la certitude du « eux » « isolés », contre le « nous », « lumineux » ne sont pas uniquement les produits de l’inconscient de Barrès. L’antisémitisme est bien trop fort chez lui pour qu’il soit plus qu’atténué temporairement par le « miracle » de l’Union sacrée.
On ne peut donc s’étonner que Durkheim, qui avait pourtant mis toute sa formidable énergie au service de la propagande patriotique fût la cible d’une campagne abjecte cette même année 1916. Quelles que soient les circonstances et la lourdeur des attaques, elles restent fondamentalement les mêmes. En 1912 le maurrassien Gilbert Maire attaquait la sociologie de Durkheim au nom de la pureté intellectuelle de la Sorbonne : « Une théorie de la subordination intellectuelle à la société, ou,
pour parler Hébreu, à l’être social. […]. Cet écrasement de l’individu sous les faits sociaux est la philosophie naturelle de la Sorbonne
[40]. »
Si
L’Action Française a arrêté de publier sa rubrique quotidienne anti-Dreyfus
[41], le journal s’attaque à Durkheim dans les mêmes termes que pendant l’Affaire : « Un boche à faux nez qui représente le
kriegministerium dont les agents pullulent en France
[42]. » Il faut dire que Durkheim avait pris la défense des Juifs originaires de l’Empire russe, volontaires en grand nombre dans l’armée française et pourtant victimes de l’antisémitisme le plus primaire
[43], et qu’il avait participé à la commission chargée d’examiner leur situation militaire. C’est lui qui a rédigé le rapport qui demande la fin des discriminations et insiste sur le fait que les Allemands pourraient s’en saisir pour faire de la propagande anti-française aux États-Unis : « En résumé, contrairement à ce qui a été allégué, la colonie russe prise dans son ensemble a fait son devoir. La France peut être fière des sentiments de reconnaissance qu’elle a inspirés à ses hôtes. […] Par amour de la France, par reconnaissance pour l’hospitalité reçue, plus de 8 000 Russes se sont, au début de la guerre, spontanément offerts pour la défendre, beaucoup d’entre eux sont morts pour nous – car c’est bien pour nous qu’ils se sont engagés – » ; Durkheim ajoute que si la France n’arrête pas ses tracasseries contre certains étrangers, « notre pays ne peut manquer d’être accusé d’ingratitude
[44]. »
Durkheim dit « nous » pour la France et les Français. En toute logique républicaine, il ne pense même pas une seconde que la gratitude qu’il souligne à propos des Juifs russes pourrait le concerner lui, le Français. Ce n’est pas ce que pensent certains milieux nationalistes qui attaquent la commission, laquelle « comprend outre des fonctionnaires des Français d’une lignée étrangère comme Émile Durkheim, professeur à la Sorbonne
[45] ». Que le fils unique de cet Alsacien vienne de mourir au combat ne retient pas les attaques.
D’où l’indignation de Mauss qui écrit à celui qui avait interpellé Durkheim au Sénat sur l’espionnage allemand en France et à Paris en particulier, Gaudin de Villaine :
« Je vous connais assez peu pour ne pas attacher grande importance à vos faits et gestes.
Mais toute action morale mérite sanction.
Mon pauvre petit André Durkheim, tué en Serbie en sauvant ses hommes, n’est plus là pour vous l’infliger.
C’est donc moi qui aurai l’honneur de vous gifler après la guerre, naturellement [46]. »
Paul Painlevé, ministre de l’Instruction publique, se déplace en personne à la Chambre pour défendre l’honneur de Durkheim, ce qui satisfait fortement celui-ci mais pas son neveu, toujours en colère, peut-être aussi contre son oncle qui a tendance, au moins auprès de lui qu’il veut protéger des nouvelles les plus dures alors qu’il est au front, à minimiser l’incident : « Bien entendu, je ne me suis senti aucunement touché par cette injure absurde. Je suis au-dessus de cela
[47]. »
Le plus paradoxal, c’est que Durkheim partage malgré son activité pour les persécutés les sentiments mitigés des Juifs français envers les Juifs étrangers, comme il le dit dans une lettre à Mauss : « Jamais je n’ai été aussi enjuivé. Si cela continue, je vais devenir le conseiller et le tuteur du judaïsme exotique. Il faut reconnaître qu’il y a là de grandes misères de toutes sortes
[48]. » Il va même jusqu’à trouver encombrants les Juifs, même français, trop nombreux à son gré à Cabourg où il villégiature : « Déjà rencontré ici 36 juifs ou (juives) de connaissance, sans compter les noms de sémites inconnus entendus autour de nous. Mais pas un indo-européen que je connaisse ! Un tel renversement des proportions naturelles fausse bien des jugements
[49]. » Durkheim ne s’était probablement jamais demandé s’il fréquentait en proportion plus de Juifs que de non Juifs, il fallait la guerre pour que cette remarque lui vienne à l’esprit.
Là est aussi la raison pour laquelle il comprend mal le néo-barrésisme de Hertz, qu’il découvre quand il lit sa correspondance après sa mort. « Il y a dans ses lettres à sa femme nombre de passages, d’une haute inspiration, mais sous lesquels il m’est impossible de rien mettre de précis. Il y a des développements sur la régénération de la France qui sentent le Barrès. Il parle de Barrès, avec les réserves de droit, mais par endroits avec sympathie
[50] ! » Il ne supporte pas l’impression que Hertz « voulait racheter les fautes d’Israël (au sens propre du mot)
[51]. » Ce décompte perpétuel lui paraît offrir des armes à leurs détracteurs.
Il fallait bien se rendre à l’évidence : les Juifs français restaient les otages d’une contradiction majeure des cultures de guerre ; celles-ci à la fois les reconnaissaient afin d’attaquer avec une meilleure cohésion l’ennemi et, néanmoins, les percevaient parfois comme des ennemis de l’intérieur, d’autant plus dangereux que moins visibles. Des pourfendeurs d’Allemands et de leurs atrocités les représentent parfois sous les traits de Juifs ou d’amis des Juifs, poursuivant en cela l’antisémitisme traditionnel, celui de la thèse de la trahison, du parti de l’étranger. Et l’amalgame se fait facilement avec les Juifs français quand ils sont alsaciens d’origine – on se rappelle les accusations contre Dreyfus. C’est ce qui explique qu’un homme tel que Durkheim ait pu être victime de telles dérives, nées de l’appréhension diffuse de certains devant l’appartenance à une religion minoritaire, et surtout, sans paradoxe aucun, quand « l’ identification » est rendue difficile par l’absence de pratique et l’assimilation.
Parallèlement, et pas forcément à l’inverse, on trouve chez certains Juifs, minoritaires entre 1914 et 1918, la volonté affirmée de reconnaissance, l’intériorisation de la différence, voire du mépris de soi, justement perçues et refusées par Durkheim qui pense que ces sentiments peuvent conforter les antisémites qui n’ont jamais relâché leur pression. Ainsi, le combat pour l’égalité citoyenne dans la République ne pouvait que reprendre encore et encore quand il s’agissait des Juifs, malgré et à cause de l’Union sacrée.
Et pourtant la participation massive au combat national a prouvé pour les Juifs que l’élection est définitivement française. Pour la majorité d’entre eux – et semble t-il aussi pour celle des Français d’origine chrétienne – cela allait de soi pendant et après l’expérience des tranchées, grâce et malgré Barrès.
Le programme de Mauss démobilisé en janvier 1919 est tout à fait typique d’un ancien combattant intellectuel, à la fois pessimiste, et décidé à reprendre une vie de recherche :
« Départ de Cologne le 12 janvier. Serai à Nancy, mon centre démobilisateur, le 15 janvier. Rentrerai vers le 15-20 à Paris.
Et pour de bon.
Et pour toujours.
Nous causerons. […]
Je vois l’avenir de l’Europe très faible, très noir.
Enfin, on travaillera [52]. »
Quelle que soit la lucidité de Mauss, comment aurait-il pu anticiper le « très noir » qui le concernerait bientôt spécifiquement, non en tant que Français et Européen mais en tant que juif ?
â—†
[1]
André Spire,
Les Juifs et la guerre, Paris, Payot, 1917, p. 16.
[2]
Maurice Barrès,
les Diverses familles spirituelles de la France, première publication,
L’Echo de Paris, octobre 1916, en ouvrage en 1917. Imprimerie nationale, 1997, p. 91.
[3]
Suivant l’expression anglaise que l’on peut traduire par front domestique, plus significative d’une société en guerre totale que l’expression française d’« arrière ».
[4]
Ivan Strenski,
Durkheim and the Jews of France, Chicago and London, The University of Chicago Press, 1997.
[5]
Cité par Isabelle Starkier « Les Philosophes juifs et la guerre de 14. Philosophes, juifs ou français ? »
in Les Philosophes et la guerre de 14, Philippe Soulez (dir.), Paris, Presses universitaires de Vincennes, 1988, pp. 223-231, p. 224.
[6]
Lettre à sa femme du 19 octobre 1916,
Cahiers de l’Association des Amis de J.Isaac, janvier 2002, p.33.
[7]
Marc Bloch,
Souvenirs de guerre 1914-1915, Cahiers des Annales n°26, 1969, p. 9.
[8]
Lettre à sa femme du 1
er janvier 1916,
Cahiers de l’Association des Amis de J. Isaac, janvier 2002, p. 28.
[9]
Robert Hertz,
Un ethnologue dans les tranchées, août 1914-avril 1915, Paris, CNRS Éditions, 2002, 22 mars 1915, p. 240. Les passages soulignés le sont dans le texte.
[10]
Lettre de Rosine Mauss à son fils Marcel, 19 août 1914,cité par Marcel Fournier,
Marcel Mauss, Paris, Fayard, 1994, p. 373.
[11]
M. Mauss à Henri Hubert, 1
er décembre 1914, cité par Marcel Fournier,
op. cit., p. 374.
[12]
M. Mauss à Henri Hubert, avril et mai 1918, cité par Marcel Fournier,
op. cit., pp. 391-392.
[13]
M. Mauss à Henri Hubert, décembre 1914, cité par Marcel Fournier,
op. cit., p. 374.
[14]
Robert Hertz, « Contes et dictons recueillis sur le front parmi les poilus de Mayenne et d’ailleurs »,
Mélanges de sociologie religieuse et folklore, Alcan, 1928, pp. XIII-XIV.
[16]
Armand Colin, 1915.
[17]
Émile Durkheim,
Lettres à Marcel Mauss, présentées par Philippe Besnard et Marcel Fournier, Paris, PUF, 1998, 5 et 21 février 1915, pp. 433-434-438.
[18]
Anne Rasmussen, « Mobiliser, remobiliser, démobiliser : les formes d’investissement scientifique en France pendant la Grande Guerre »,
in Le Sabre et l’éprouvette, l’invention d’une science de guerre, 1914/1939, 14/18 n°6, Agnès Viénot éditions, 2003.
[19]
Émile Durkheim,
Lettres à Marcel Mauss, op. cit., 13 janvier 1915, p. 430.
[20]
Émile Durkheim,
Lettres à Marcel Mauss, ibid., 28 mars 1915, p. 449.
[21]
Lettre de Herr à Mauss, 15 juillet 1915, dans Marcel Fournier,
op. cit., p. 379.
[22]
Repris dans É. Durkheim,
Textes.
Eléments d’une théorie sociale, 1917, et Paris, Éditions de Minuit, 1975, pp. 446-452.
[23]
Association amicale de secours des Anciens élèves de l’ENS, discours de Jean Davy sur Durkheim dans le numéro de 1919, pp. 60-65.
[24]
Lettre à Marcel Mauss, 4 mai 1916,
op. cit., p. 520.
[25]
Sylvain Levi à M. Mauss, 4 avril 1916, Marcel Fournier,
op. cit., p. 383.
[26]
Marcel Mauss à Rosine Mauss, 29 février 1916, dans Marcel Fournier,
ibid., p. 381.
[27]
Marcel Mauss, « In Memoriam », 1925, pp. 498-499.
[28]
Institut de la Mémoire de l’édition contemporaine (IMEC), HBW2-A1-O2.1, Halbwachs, lettre à sa femme, 14 janvier 1915.
[29]
Ibid., 22 juillet 1915.
[30]
Jacques de Lacretelle crée le personnage de Silbermann en 1920, il est tout à fait dans cette ligne. Chez Lacretelle cela s’accompagne bien sûr d’un antisémitisme inconscient. L’immense succès du livre, qui reçut le prix Fémina, prouve que cette idée des Juifs intellectuels rencontrait l’approbation de la majorité des lecteurs français.
[31]
Un ethnologue dans les tranchées, op. cit., 3 novembre 1914, p. 98 et 2 avril 1915, pp. 247-248.
[32]
Ibid., 22 septembre 1914, p. 60.
[33]
Collection particulière. Document prêté pour l’exposition « les Juifs dans la Grande Guerre » commissaire Philippe Landau. Catalogue,
les Juifs dans la Grande Guerre, Historial de la Grande Guerre, 2002. Blessé au front et réformé, Georges Wormser a survécu à la guerre, à la différence de son frère André, tué lui au front. Il devint président du Consistoire central après la Seconde Guerre mondiale
(N.D.L.R.).
[34]
Collection particulière.
[35]
Mépris qui a mené certains jusqu’à la conversion au catholicisme, perçu comme religion de la nation. Frédéric Gugelot,
La Conversion des intellectuels au catholicisme en France, 1885-1935, Paris, CNRS-Éditions, 1998. Ce n’est en rien le cas de ceux que nous étudions ici, qui n’ont qu’une religion : celle de la République, de préférence anti-cléricale. Pour eux, si « une patrie est une communion » (Pierre Hirsch cité par F. Gugelot,
op. cit., p. 190), c’est une fin en soi, aucune pratique religieuse n’en découle. Un cas extrême dans l’autre sens est celui de Marc Boasson : « J’estime que même après la guerre, même après avoir payé l’impôt du sang, il reste au Juif français un grand devoir à accomplir : il faut qu’il rompe délibérément avec son passé juif. », F. Gugelot,
op. cit., p. 192.
[36]
Maurice Barrès,
les Diverses familles…, op. cit., p. 83.
[37]
Robert Hertz,
Un ethnologue…, op. cit., 22 mars 1915, p. 240. Il cite un article de Barrès dans
L’Écho de Paris du 20 mars 1915.
[38]
Maurice Barrès,
les Diverses familles…, op. cit., p. 79.
[40]
Gilbert Maire, « Crise pédagogique et anarchisme universitaire »,
Mercure de France, n° 100, 16 novembre 1912, pp. 273-291, p. 276. Maire prend prétexte de la recension de l’ouvrage de Massis et de Tarde (Agathon),
Les jeunes-gens d’aujourd’hui, réédition Imprimerie nationale, 1995, pour se livrer à cette attaque antisémite contre Durkheim sous prétexte de défendre les valeurs pédagogiques traditionnelles. Passage souligné dans le texte.
[41]
Dreyfus, devenu chef d’escadron, reprend du service dans la guerre.
[42]
Cité par Pierre Birnbaum,
Destins juifs, de la Révolution française à Carpentras, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 95.
[43]
Philippe Landau, « Les Juifs russes à Paris pendant la Grande Guerre, cibles de l’antisémitisme»,
Archives juives, n°34/2, 2
e semestre 2001, pp. 43-56.
[44]
Noureddine Elkarati, « Émile Durkheim défenseur des réfugiés russes en France. Rapport sur la situation des Russes du département de la Seine »
Genèses, n° 2, décembre 1990, pp. 168-177, p. 176.
[46]
Lettre de Marcel Mauss à Gaudin de Villaine, 1
er avril 1916, cité par Marcel Fournier,
op.cit., p. 386.
[47]
Durkheim à Mauss, Marcel Fournier,
op. cit., 9 avril 1916, p. 512.
[48]
Lettre du 5 février 1916, citée par Pierre Birnbaum,
op. cit., p. 97.
[49]
Lettres à Mauss, Marcel Fournier,
op. cit., 12 août 1916, p. 543.
[50]
Lettre de Durkheim à Mauss, 14 décembre 1915, Robert Hertz,
Un ethnologue…, op. cit., p. 130.
[52]
Lettre à Henri Hubert, 5 décembre 1919, dans Marcel Fournier,
op. cit., p. 395.