2004
Archives juives
Lectures
Lectures
• Gilbert Roos, Les Relations entre les Juifs du Nord-Est de la France et le Gouvernement de la Restauration, Paris, Honoré Champion, 2003, 349 p. cartonnées, chronologie, annexes, glossaire, sources, bibliographie, index, carte des communautés en 1830, 60 €
Gilbert Roos, Les Relations entre les Juifs du Nord-Est de la France et le Gouvernement de la Restauration, Paris, Honoré Champion, 2003, 349 p. cartonnées, chronologie, annexes, glossaire, sources, bibliographie, index, carte des communautés en 1830, 60 €
Cet ouvrage au titre alléchant – les Juifs de France sous la Restauration en tant que tels n’ayant jamais fait l’objet d’une étude spécifique, mais se trouvant noyés dans ceux de la « première partie du XIXe siècle » – pose en fait plus de questions qu’il n’aide à en résoudre. Au niveau de la documentation, lacunaire : pourquoi l’auteur n’a-t-il pas utilisé les très nombreux documents conservés au Jewish Theological Seminary et dans la collection Alsace-Lorraine du Leo Baeck Institute, conservés aux États-Unis certes, mais consultables sur microfilms à la bibliothèque de l’AIU, sans avoir à faire le voyage que l’auteur a pourtant cru bon de faire aux Archives centrales pour l’histoire du peuple juif à l’Université de Jérusalem, bien moins fournies en documents français de l’époque que les fonds conservés aux États-Unis ? Au niveau de la conception de l’ouvrage : pourquoi en appeler à la notion géographique floue de « Nord-Est » au lieu du découpage administratif des provinces de l’Ancien Régime en Alsace et en Lorraine, ou bien du découpage en départements consécutif à la Révolution ? Pourquoi avoir volontairement exclu de certaines statistiques (p. 81) les Juifs de la Meuse et des Vosges (d’ailleurs réintroduits dans d’autres statistiques), alors que Verdun avait un rabbin à demeure au moins à partir de 1811 ? Peut-on considérer le Haut-Rhin comme situé au « Nord-Est » de la France ? En fait, le propos de l’auteur se limite aux trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Meurthe (aujourd’hui répartis grosso modo entre Meurthe-et-Moselle et Moselle) et mieux aurait valu l’annoncer clairement d’emblée.
Plus grave : que signifie ici le terme de « gouvernement », pour lequel le « Petit Robert », n’offre pas moins de sept définitions différentes, et l’auteur l’entend-il dans son sens ancien ou dans son sens moderne ? Est-ce le gouvernement central, ici donc la monarchie de la Restauration, avec ses souverains et ses ministres, auquel cas on aurait aimé une étude plus nuancée des mesures prises respectivement sous le diplomate Louis XVIII et sous l’ultra Charles X : ces distinctions classiques dans l’histoire de France s’appliquent-elles au cas des Juifs ? Est-ce les organes locaux de ce gouvernement, principalement les préfets ? Manque alors une étude détaillée de la correspondance des préfets au sujet des Juifs, ce qui pour trois départements et une quinzaine d’années n’aurait pas représenté un travail de titan. Manque aussi l’étude systématique des relations, souvent conflictuelles, entre préfets et maires concernant les Juifs de leurs communes : conflits, aux arrière-plans politiques mais aussi personnels, qui sont à replacer dans le contexte politique quand on nous parle de gouvernement. Les consistoires locaux et leurs grands rabbins peuvent-ils, doivent-ils, être considérés comme des rouages religieux du pouvoir au niveau local ? Les dissensions entre le Consistoire central et les consistoires locaux reflètent-ils des difficultés ressenties par le pouvoir central à faire appliquer localement sa politique ? Si par gouvernement l’auteur entend ce que nous appelons aujourd’hui pouvoirs, qu’en est-il de la magistrature ? En principe du moins, elle était devenue relativement autonome : comment les magistrats ont-ils joué de leur pouvoir à l’égard des Juifs, dans le sens du gouvernement central ou non ? Il faudrait une étude systématique des documents de la série U (Justice) dans les archives des trois départements en question, que l’auteur avoue avoir recensés sans les utiliser. Quel a été le poids de l’opinion publique, aussi bien dans les hautes sphères que dans les classes populaires, opinion qu’on peut étudier dans la presse comme à travers la même série U, sur les mesures « gouvernementales » ? Tous sujets sur lesquels l’auteur donne des coups de projecteur, sans les définir clairement ni les analyser : on en reste au stade du récit et de la description à partir d’une documentation incomplète.
Décevante et floue aussi est la structure de l’ouvrage. Les deux chapitres d’introduction consacrés le premier à « La situation du Nord-Est de la France entre 1814 et 1830 » (12 p.), le second à « Les Juifs d’Europe et de France » (45 p.) – Les Juifs « du Nord-Est de la France » ne sont-ils donc pas aux yeux de l’auteur des Juifs « de France » ? - ne peuvent être qu’un bref survol. On entre dans le vif du sujet à la p. 77 et on en sort à la p. 281 : on voit bien que ces 204 p., divisées en deux chapitres, « Situation démographique, politique et religieuse », et « La vie des Juifs, consistoires, communautés, rabbins, fidèles » – la situation religieuse ne se concrétise-t-elle donc pas dans celle des rabbins et de leurs fidèles priant dans les synagogues ? –, ne peuvent contenir qu’un aperçu des problèmes définis plus haut.
Le mérite de l’ouvrage est ailleurs : dans le substrat documentaire, loin d’être exhaustif, mais fort bien référencé, résumé ou longuement cité, qui fait souhaiter des inventaires de documents aussi complets que possible, et indexés. C’est dire qu’il faut regretter qu’au lieu d’une synthèse dont il ne se donne pas les moyens l’auteur ne se soit pas consacré à une publication documentaire. Tel quel, l’ouvrage apporte sa pierre à l’édification de travaux préparatoires (par exemple à des études fouillées sur les écoles primaires israélites, ou la délinquance juive, qu’il a le mérite d’avoir amorcées) : ils permettraient d’écrire une véritable histoire des Juifs d’Alsace et de Lorraine sous la Restauration… et après.
En effet, pour en revenir à la problématique, encore une question : la Restauration est-elle véritablement une période pertinente pour l’histoire du judaïsme français ? L’histoire du judaïsme en France n’évolue pas toujours au même rythme que l’histoire de la France – les décrets napoléoniens de 1808 par exemple, césure importante pour les Juifs de France ne correspondent pas à une césure parallèle dans l’histoire de l’Empire. On reste perplexe.
Monique Lévy
â—†
Nicolas Stoskopf, Banquiers et Finan-ciers parisiens, Picard/Éd. Cenomane, Paris, 2002, 384 p., 39 €
Sans doute parce que le métier de banquier est une activité immatérielle et secrète, les banquiers, sauf quelques grandes figures passées à la légende, sont demeurés dans l’ombre. De plus, à quelques exceptions près, les historiens se sont davantage intéressés aux banques qu’aux hommes qui les dirigent. C’est ce qui fait tout le prix du septième volume de la collection « Patrons du Second Empire » dirigée par Dominique Barjot, Banquiers et Financiers parisiens, qui nous fait découvrir ces entrepreneurs dont les idées et les initiatives ont contribué à façonner le capitalisme français. La méthode prosopographique permet à Nicolas Stoskopf de tracer un portrait de groupe fondé sur la synthèse de nombreux parcours individuels. Parmi les quelque 300 banquiers recensés à Paris sous le Second Empire, l’auteur en a sélectionné 93, en tenant compte de la notoriété de la famille et de l’importance de l’entreprise, mais aussi en s’efforçant de constituer un échantillon reflétant bien la diversité professionnelle de ce petit monde.
Selon la formule de la collection, l’ouvrage comporte deux parties. D’abord une longue introduction qui fait un portrait collectif organisé autour de six axes : l’origine géographique, la confession, les origines sociales et les débuts dans la carrière, l’activité professionnelle, la fortune et le mode de vie, et enfin les engagements politiques. Viennent ensuite 93 notices, plus ou moins nourries selon les sources disponibles, qui étudient successivement les origines et la situation de famille du banquier, le patron de banque et, enfin, le notable.
Cosmopolite, le groupe compte une forte proportion d’étrangers (39 %), surtout des Allemands et des Suisses. Il fait également une large place aux protestants (26 %) et aux Juifs (20 %), mais les notions de banque juive et de banque catholique doivent être nuancées. Le recrutement est socialement divers, mais la majorité (72 %) est issue de la finance et du négoce. Les banquiers sont entreprenants, et ils le sont tout azimut : négoce international, emprunts publics, aménagement urbain, industries de base, chemins de fer… Quatre groupes, aux contours mouvants, se sont cristallisés autour de puissants chefs de file (Pereire, Rothschild, Donon, Pinard) pour monter de grandes opérations. L’analyse de leur rôle amène d’ailleurs l’auteur à relativiser l’opposition entre les groupes Pereire et Rothschild en même temps qu’il jette de nouveaux éclairages sur la révolution bancaire du XIXe siècle. Les banquiers parisiens sont riches (85 % sont millionnaires et James de Rothschild, mort en 1868, laisse 110 millions de francs), mais on s’enrichit davantage dans la banque privée que dans la banque par actions. Ils ont généralement un important portefeuille d’actions et sont propriétaires d’un hôtel parisien et d’une « maison de campagne » qui est souvent un château. Quelques-uns sont de grands collectionneurs ; beaucoup sont d’actifs philanthropes et une minorité de véritables mécènes. Leurs positions de pouvoir ne sont pas négligeables mais ils ne forment pas un lobby car, politiquement, le groupe n’est pas homogène : orléanistes et bonapartistes y sont plus nombreux que les républicains.
Des 93 notices, on ne retiendra ici que celles consacrées aux Juifs, soit 19. Le tableau qui en résulte n’est pas bien différent de celui tracé pour l’ensemble de l’échantillon dont les banquiers juifs se distinguent seulement par l’origine allemande de presque tous. L’intérêt de ces notices est donc bien davantage dans l’évocation de quelques grandes figures qui dominent le monde parisien de la finance : Émile et Isaac Pereire, James de Rothschild, Louis Bischoffsheim, mais les aventures de Mirès ou les débuts des dynasties des Stern et des Lazard méritent également de retenir l’attention. Même si en en connaît le dénouement – la faillite du Crédit mobilier –, le récit de l’affrontement entre les Pereire et James de Rothschild qui a dominé la vie bancaire sous le Second Empire se lit avec beaucoup d’intérêt tant l’auteur en décortique avec clarté les péripéties et les enjeux. Enfin, le plus surprenant chez ces banquiers juifs, qui pour la plupart sont restés fidèles à la religion familiale malgré une intégration poussée à la haute société, est la faiblesse des liens avec leur communauté d’origine : sans doute font-ils tous des dons aux œuvres juives, mais les Rothschild sont bien les seuls à s’impliquer très activement dans la vie de celle-ci.
Écrit avec clarté et élégance, ce gros ouvrage qui repose sur une énorme documentation n’est jamais rébarbatif. C’est que les personnages campés sont souvent hauts en couleur et que l’auteur a su utiliser avec bonheur ces petits faits vrais – la prétention de Cahen d’Anvers à faire remonter sa généalogie au roi David, le décret impérial autorisant François Delessert à épouser sa propre nièce, les dépenses du baron Seillière ou les escroqueries d’Alfred Prost qui croyait avoir le génie financier d’un Pereire – qui rendent un livre vivant.
Jean-Claude Daumas
â—†
Philippe Oriol, Bernard Lazare, Paris, Stock, 2003, 458 p., 22 €
Bernard Lazare a ceci de paradoxal qu’après avoir été oublié pendant près plus d’un demi siècle, il est aujourd’hui l’un des dreyfusards les plus étudiés. Après les biographies de Nelly Wilson et de Jean-Denis Bredin, Philippe Oriol livre la sienne. Elle renouvelle l’historiographie et par là même l’approche du personnage. Cette évolution est due à la ténacité de Philippe Oriol, dont l’ouvrage vient clôturer plus de dix années de travail mariant recherches archivistiques, éditions critiques, colloques et ouvrages collectifs. Elle permet enfin de rendre à Lazare une unité perdue suite à des recherches pluri-directionnelles, ayant donné lieu à des analyses éparpillées. S’il est une critique à formuler, c’est de s’attarder trop longuement sur « l’infamie négationniste », qui, pendant un temps, a cherché à s’emparer de Lazare. Cet éclairage éclaté est lié à la complexité du personnage, car il existe plusieurs Bernard Lazare : un poète symboliste, un critique littéraire, un militant anarchiste, un sioniste et le premier des dreyfusards. Sur chacun des thèmes, l’auteur apporte des éléments novateurs, et, dans la majeure partie des cas, inconnus au delà des cercles d’initiés.
Sur la poésie symboliste qui a joué un rôle déterminant dans la formation de Lazare, il s’agit d’une nécessité et d’une volonté artistique à laquelle se combine une stratégie littéraire : entrer dans le Paris littéraire. Sa participation aux mardis de Mallarmé en témoigne. En montant à Paris, le jeune Juif nîmois passionné cherche à vivre de ses écrits et parvient à s’insérer dans le réseau des littérateurs symbolistes mais aussi dans celui des journalistes littéraires et, de proche en proche, dans la vie politique et sociale en ébullition de ces années.
C’est la deuxième grande phase de la vie de Bernard Lazare : l’anarchisme. L’ouvrage de Philippe Oriol sur ce thème est des plus novateurs. Il suit l’itinéraire de Lazare dans le dédale de la mouvance libertaire ; il souligne son rôle important et le réseau qu’il s’est tissé. Anarchiste traditionnel d’abord, il refuse par la suite l’esprit d’orthodoxie, définissant ainsi les pourtours d’une forme d’« anarcho-réformisme ». Malgré des positions hétérodoxes et s’il s’est construit quelques méchantes inimitiés, il a aussi bâti de solides amitiés bien au-delà des cercles libertaires même et il s’est fait une réputation.
L’affaire Dreyfus demeure sa grande œuvre. Lazare et la famille Dreyfus ont pendant des années dû lutter pour convaincre leurs propres amis de son innocence. L’intérêt de l’ouvrage est justement de souligner comment se sont faites les mises en relation entre des individualités dans le mouvement libertaire et quelques représentants du monde juif, ces personnalités en entraînant par la suite d’autres. Le deuxième apport relatif à l’Affaire est de prouver le rôle du Comité de défense dans le soutien aux groupes révolutionnaires et à tous les militants prêts à s’engager dans le dreyfusisme ou ad minima, comme le note l’auteur, contre l’antisémitisme. C’est à partir du moment où le soutien au capitaine s’étend que commence la tragédie de Lazare. Il est mis à l’écart du dreyfusisme officiel pour, en fin de compte, avoir eu raison trop tôt. Mais, en passionné de justice, il demeura solidaire et solitaire.
Enfin, synthétisant de brillante manière les travaux sur le sionisme, son biographe souligne la place de Lazare dans les prodromes du courant sioniste culturel, naguère révélée par Jean-Marie Delmaire, et montre son influence grandissante dans les milieux ouvriers juifs. Pour livrer, la dernière année de sa vie, au nom du principe de justice, une ultime campagne en faveur des victimes du pogrome de Kichinev et des Arméniens persécutés.
Ce livre est la somme définitive sur Lazare. Il permettra en outre de découvrir ou de relire un certain nombre d’extraits d’articles ou de lettres de Lazare qui, par leur choix et leur précision, résument fort bien sa pensée, éclairent son œuvre et son itinéraire.
Sylvain Boulouque
â—†
Anne Lifshitz-Krams, La Naturalisation des Juifs en France au XIXe siècle. Le choix de l’intégration, Paris, CNRS Editions, 2002, 302 pages, bibliographie, annexes, illustrations, 27 €
Cet ouvrage est issu d’une thèse en démographie et sciences sociales appuyée sur le dépouillement de près de 1 200 dossiers de demandes d’admission à domicile et de naturalisation déposées par des Juifs étrangers entre 1815 et 1900 et conservées au Centre historique des Archives nationales. L’utilisation de ces documents s’éclaire par le recours constant, pour comparaison ou confrontation, aux études déjà publiées sur la naturalisation et l’intégration des étrangers non-juifs pour l’époque concernée. L’histoire de l’intégration des juifs de France au XIXe siècle est ainsi replacée dans une perspective comparative, à la fois documentée et équilibrée, qui permet de faire la lumière sur quelques sujets trop souvent occultés par des jugements à l’emporte-pièce : l’antisémitisme supposé des employés subalternes de l’administration par exemple. Le recours à de nombreux tableaux statistiques et graphiques, à première vue peut-être rébarbatifs pour les non-spécialistes de la démographie historique, se nuance constamment dans le corps du texte grâce à la connaissance fine dont l’auteur fait preuve et de l’histoire des juifs et de l’histoire de France. Les problèmes méthodologiques inhérents à ce genre d’étude ne sont pas esquivés, qu’il s’agisse de l’hétérogénéité d’une longue période qui vit successivement les conséquences de l’extension de la nationalité française aux habitants des départements français du Grand Empire et les problèmes très particuliers issus de l’annexion de l’Alsace-Lorraine, ou qu’il s’agisse de la demande et de l’attribution de la nationalité française aux couches économiquement les plus extrêmes des étrangers juifs, des banquiers les plus riches aux immigrés miséreux chassés d’Europe de l’Est à partir de 1880.
L’ouvrage prend en compte les démarches administratives à faire (démarches longues et coûteuses : pour être naturalisé, il fallait vraiment le vouloir) et les instances administratives concernées (bureau du Sceau et Conseil d’État), esquisse une typologie des demandeurs, suit leurs itinéraires géographiques et socio-professionnels, s’attarde particulièrement sur les familles – quand il est possible grâce aux études généalogiques (ici présentées de façon anonyme) de les suivre sur plusieurs générations – sur le sort des femmes et la transmission d’une tradition culturelle, conclut par une comparaison entre les comportements des demandeurs juifs et non-juifs, plus semblables en fin de compte qu’on ne le croirait.
La lecture attentive de cet ouvrage et son étude ne sauraient qu’être recommandées à quiconque s’intéresse de près à l’histoire des Juifs en France au XIXe siècle.
M. L.
Juifs et musulmans en Tunisie. Fraternité et déchirements (Actes du colloque « Les relations judéo-musulmanes en Tunisie du moyen âge à nos jours : regards croisés »), Société d’histoire des Juifs de Tunisie, textes réunis par Sonia Fellous, Paris, Somogy Éditions d’art, 2003, 494 p., illustrations, 45 €
La toute jeune Société d’histoire des Juifs de Tunisie créée à Paris en 1997 à l’initiative de Claude Nataf a, comme le dit l’adage, prouvé le mouvement en marchant, c’est-à-dire prouvé par deux colloques, tenus l’un en Tunisie en 1998, le second à Paris en 1999, qu’il est devenu aujourd’hui possible d’écrire une véritable histoire des Juifs de Tunisie assise non sur des souvenirs nostalgiques mais sur le recours aux archives, en croisant le travail d’historiens tunisiens comme français, puis israéliens. Ces actes du second colloque ouvrent, espérons-le, une série d’ouvrages historiques sur le sujet.
Pour nous en tenir au domaine spécifique de la Commission française des archives juives, ici celui de l’influence de la France pendant la période de la Régence, puis de l’histoire des Juifs originaires de Tunisie installés en France, cet ouvrage jette une lumière inédite sur une histoire à faire. Soit qu’il attire l’attention sur des questions qui sont ouvertes (par exemple : le sionisme en Tunisie, son importance relative dans les décisions de départ par rapport à la crainte de perdre l’acquis français dans l’arabisation à prévoir ; l’importance de la France coloniale dans l’entrée des trois pays du Maghreb dans la modernité et ce qu’il est convenu d’appeler la postmodernité). Soit qu’il défriche des champs qui mériteront une étude plus fouillée grâce au recours à des sources archivistiques élargies (comme les écoles de l’AIU). Soit qu’il apporte une contribution documentée à un pan d’histoire qu’il conviendra d’approfondir (comme le mouvement des réformistes juifs du groupe de La Justice).
L’accueil par les institutions juives françaises des juifs de Tunisie installés en France et les modalités de la mémoire, pas forcément nostalgique d’ailleurs, sont traitées dans une dernière section à visée sociologique : vie en diaspora – on entendra ici le terme au deuxième degré : diaspora des Juifs d’origine tunisienne, principalement en France et en Israël – transferts culturels, acculturation…
En conclusion : un ouvrage vivant dans la multiplicité des points de vue et la beauté des illustrations, stimulant par toutes les pistes qui y sont ouvertes, réconfortant comme expérience d’une coopération entre historiens juifs et musulmans. Un défaut irritant : le report en fin de volume des notes dans un groupement mal compréhensible et non élucidé (on ne trouve de numérotation de ces notes ni d’ensemble, ni par chapitres, ni par contribution) en rend l’utilisation sinon quasi impossible, du moins fort décourageante. C’est un défaut qu’il faudra corriger dans les publications futures, que nous attendons, de la Société d’histoire des Juifs de Tunisie.
M. L.
â—†
Didier Epelbaum, Les Enfants de papier, Paris, Grasset, 2002, 379 p., 20 €
Comme ne le laisse pas forcément entendre le sous-titre : les Juifs de Pologne immigrés en France jusqu’en 1940, il s’agit de l’étude anthropologique d’un milieu dont, comme il le précise, est issu l’auteur, journaliste et docteur en sciences sociales, qui n’en est pas à son premier livre historique. Il nous prévient d’emblée : il a dû louvoyer entre mémoire et archives, dans l’espoir de trouver « une vérité historique », celle d’une histoire de type familiale, l’histoire de ce groupe spécifique qui représentait avant guerre un tiers de la population juive de France, mais dont sont issus 45 % des déportés raciaux.
Un livre salutaire qui renoue des fils coupés, oh combien violemment !, ceux qui relient les enfants d’immigrés polonais à leurs parents dont ils ne connaissent rien sinon qu’ils étaient « des enfants de papier ». Un livre émouvant qui s’apparente à un album de photos couleur sépia, où un vieux grand-père barbu fixe l’objectif.
Les années de l’entre-deux-guerres ont vu la création d’un judaïsme polonais à la française, un yiddishland en plein Paris, Nancy et même Roanne, étonnamment divers, que chacun peut appréhender dans sa valeur universelle. Révolutionnaires, communistes, bundistes, bâtisseurs de l’homme nouveau en Palestine, ils voulaient soit changer le monde, soit changer de monde, et c’est précisément pourquoi tant d’entre eux choisiront la France comme nouvelle patrie plutôt que New York ou Jérusalem, et se retrouveront parqués à Drancy.
« Dans une perspective de huit siècles, la venue des Juifs polonais en France est aussi un retour aux sources du monde ashkénaze. Certains s’y considéreront comme des autochtones de retour, vision idyllique appuyée par la croyance que l’Émancipation décrétée le 27 septembre 1791 et le Sanhédrin ont marqué la libération de l’exil », dit l’auteur, faisant allusion à l’expulsion des Juifs de France de 1394. Sans remonter à cet épisode, leur présence est déjà attestée en France à l’époque moderne, les Juifs polonais ayant fui au XVIIe siècle les pogromes de l’ataman Bogdan Chmielnicki, de sinistre mémoire, comme ceux de Simon Pétlouria, l’autre héros national ukrainien, trois siècles plus tard.
Ce livre fourmille de renseignements utiles sur l’apport culturel des Juifs immigrés. Pour certains, l’histoire commence à Montparnasse, pépinière de nombreux artistes d’origine juive polonaise. Ils travaillaient dans un lieu irréel et mystérieux, La Ruche, grâce au mécénat d’Alfred Boucher. « Tribu de sauvages », dédaignée des israélites français, ils furent très présents au pavillon de la culture juive de l’Exposition universelle de 1937 : Moïse Kisling, Zadkine, Sonia Delaunay etc.
Après le monde des artistes, l’auteur nous fait découvrir celui de la psychanalyse : bon nombre de ces Juifs immigrés furent les parents spirituels de Lacan et de Dolto, monde bien moins connu que celui des révolutionnaires de la MOI, des brigades internationales ou des syndicalistes, comme Henri Krasucki ou même des sionistes que l’auteur aborde dans sa deuxième partie.
Mais surtout l’intérêt de ce livre est de montrer comment les Juifs immigrés ont organisé leur intégration en « lançant des grappins dans le milieu d’accueil » tout en maintenant une culture encore ancrée dans leurs origines. Une belle leçon, bien utile à rappeler aujourd’hui précisément.
Katy Hazan
â—†