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Archives Juives

2004/2 (Vol. 37)


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Coll. R. Beher-Bernheim
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Très attaché à sa ville natale dont il connaît tous les recoins, André Bernheim est issu de familles juives, françaises depuis des générations. Son père est Simon Bernheim (Guéret (Creuse), 1844 – Paris, 1909), d’une famille originaire de Soultzmatt (Haut-Rhin), époux d’une comtadine, Adèle Jassada ; sa mère est Marie Weil, née à Paris en 1856, fille de Jacques Weil, originaire de Bischheim, et de Jeannette Aron de Sarreguemines. Ils se marient le 14 décembre 1876 à Paris, Xe, le mariage religieux étant célébré le 17 à la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth. Le jeune couple habite au 73 Faubourg St Denis un modeste appartement, au quatrième étage, au fond de la cour. C’est là que naît André-Léopold-Samuel. Quatre ans plus tard naît un second fils, Simon Marcel.

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Quand André Bernheim a 9 ans, ses parents déménagent rue de l’Échiquier, dans un appartement apparemment plus cossu puisqu’il donne sur la rue. Sa bar-mitsva est célébrée sans faste particulier à la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth – bien qu’élevé dans une famille observante, son père Simon semble s’être détaché des pratiques juives après son arrivée à Paris. Il y est préparé par un professeur particulier, qui néglige de lui apprendre autre chose que sa Parasha. Il apprend les bénédictions du Kiddoush et du Birkat Ha-mazon (bénédiction après le repas) sur une feuille où elles sont transcrites en lettres françaises, et selon l’accent alsacien (ainsi la bénédiction sur le vin : Poré beri Ha-gofen, qui se trouve dans les archives personnelles de R. Neher-Bernheim). Ni la cérémonie ni sa préparation ne semblent avoir laissé de souvenir marquant à l’adolescent. Sa passion pour tout ce qui est juif s’éveillera plus tard.

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Élève au lycée Louis-le-Grand, puis au lycée Condorcet, il obtient le baccalauréat « classique » (latin-grec) en 1894 et prend aussitôt sa première inscription à la faculté de médecine, premier de sa famille à affronter ces études longues et absorbantes. Comme étudiant, il fréquente des milieux très divers, en particulier de jeunes artistes, attiré dès cette époque par tout ce qui touche à l’art.

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Aussitôt soutenue sa thèse de médecine (en 1904), il s’installe au 71 rue de Provence, au coin de la rue de la Chaussée d’Antin. Usage courant à l’époque, il habite dans l’appartement où il reçoit ses patients qui sont, pour commencer surtout, des midinettes et de petits employés du quartier. Il se fait vite une excellente réputation, d’où une clientèle plus aisée, disséminée à travers Paris, occasion pour lui de découvrir de petits antiquaires et des brocanteurs où il déniche, avec une sorte de sixième sens, tout ce qui concerne le judaïsme et la Révolution française qui a émancipé les Juifs. Ce seront, sa vie durant, ses principaux centres d’intérêt. Grand, mince, élancé, d’un abord facile, aimant plaisanter, il est vite connu des brocanteurs-antiquaires, qui lui mettent de côté tel objet, telle gravure, susceptibles de l’intéresser.

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En décembre 1909, quelques mois après la mort de son père, il se fiance avec Marguerite Wellhoff, de mère née à Paris de parents alsaciens. Le père, originaire de Strasbourg, descend par ses deux parents d’une vieille famille alsacienne. Leur mariage civil est célébré à la mairie du Xe arrondissement, le mariage religieux quatre jours après (le 21 février 1910) à la synagogue de la rue de la Victoire. Le couple est très uni et le restera toujours.

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La Première Guerre mondiale apporte de dures épreuves. Un jeune frère de sa femme, René Wellhoff, est tué en septembre 1914 lors de la bataille de la Marne, et le mari de la sœur cadette de Marguerite est tué en juillet 1917, laissant une jeune veuve et trois enfants dont le plus petit a trois mois. André Bernheim, mobilisé dès le premier jour, reçoit différentes affectations comme médecin-major de deuxième classe, d’abord aux chasseurs alpins, en Alsace, en pleine ligne de feu. En février 1915, il est cité à l’ordre de la deuxième brigade des chasseurs : « modèle de dévouement et d’entrain ; s’est particulièrement distingué en février 1915 au Reichakerkopf par le zèle avec lequel il n’a cessé de remplir ses fonctions sous les bombardements les plus violents ». Il sera décoré de la Croix de guerre. La Légion d’honneur à titre militaire lui sera remise par le général Gouraud, durant une prise d’armes dans la cour des Invalides en 1925. Blessé, il reçoit pour quelques mois une affectation à l’arrière mais repart au front en décembre 1916, cette fois dans les Flandres. C’est à ce moment qu’il insiste auprès de l’aumônier militaire, le rabbin Ernest Ginsburger, pour qu’il lui apprenne à lire l’hébreu. Son fils, Jacques, naît en juillet 1917 à Paris.

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Démobilisé en 1919 avec le grade de médecin-major, il doit se reconstituer une clientèle. Il habite toujours rue de Provence, endroit que l’extension des Galeries Lafayette rend de plus en plus bruyant. Une fille y naît en 1922, que l’on appelle Renée en souvenir de René Welhoff. Dès cette époque, et même chez les enfants, l’hostilité à l’Allemagne est très forte dans la famille. Jacques et Renée, dès leur plus jeune âge, savent qu’ils ne doivent pas se faire offrir des soldats de plomb ou des petites autos portant l’inscription « made in Germany ».

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André Bernheim retourne à son violon d’Ingres ; sa double collection commence à prendre forme. Quand la famille déménage enfin dans une rue calme du XVIIe arrondissement, la rue Édouard Detaille, les collections peuvent être mises en valeur sur les murs, les objets révolutionnaires dans l’antichambre, les lampes de Hanouka anciennes dans le bureau de consultation où les patients, juifs et non juifs, peuvent les admirer. Pour se délasser de son dur métier de médecin généraliste (souvent appelé en urgence la nuit), il nettoie, encadre, bricole chaque nouvelle acquisition, gravures et objets souvent découverts en mauvais état chez un brocanteur de quartier.

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Habitant rue de Provence, il fréquente tout naturellement la synagogue de la rue de la Victoire, quand ses obligations professionnelles le lui permettent. Présent constamment le jour de Kippour, il y joue le rôle de « médecin de service », obligé plus d’une fois à soigner des fidèles ayant mal supporté le jeûne. Il se lie d’amitié avec Léon Algazi, alors chef des chœurs de la synagogue, dont il admire la volonté de faire revivre d’anciennes musiques juives du Comtat, d’Italie ou d’ailleurs. Les journées de son mois de vacances annuel sont en grande partie consacrées à approfondir ses connaissances du judaïsme. Chaque année, il emporte en villégiature sa vieille et solide cantine militaire pleine de livres, qu’il emprunte à la bibliothèque de l’Alliance, sise à l’époque à l’ENIO, rue d’Auteuil. Le rabbin Back, qui y règne, le conseille dans ses lectures.

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Dans l’entre-deux-guerres, l’art juif n’intéresse presque personne en France. Pionnier dans ce domaine, André Bernheim propose dès 1932 au Consistoire (la lettre est aux archives), la création d’un musée d’Art juif mais ne reçoit aucun écho.

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En 1938, alors que la guerre menace, André Bernheim (61 ans), médecin commandant de réserve en retraite, apprend qu’on peut, comme officier retraité, souscrire un engagement pour la durée d’une guerre éventuelle. Il signe un tel engagement et apprend qu’en cas de guerre il serait nommé médecin-chef adjoint de la place et du secteur d’Angers. Aussi, fin août 1939, se rend-il à Angers avec sa femme, sa fille et sa mère âgée. Il est à son poste quand la guerre éclate le 3 septembre 1939. Mais il n’y a, à Angers, ni synagogue ni rabbin. Avec un jeune médecin, élève-officier sous ses ordres, il organise pour Rosh Hashanah et Kippour des offices religieux dans un hôtel de la ville. Des réfugiés, des militaires et quelques autochtones y participent, très émus.

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Après l’invasion allemande, André Bernheim reçoit l’ordre de se replier avec son hôpital sur Périgueux. Il est démobilisé le 1er juillet, et, va s’installer à Lyon en location dans un meublé place Bellecour avec sa famille qu’il a retrouvée réfugiée dans un village de zone libre – sauf son fils Jacques, tout jeune officier, qui a pu passer en Algérie. Inscrit comme médecin à Paris, il ne peut en vertu des lois de Vichy exercer la médecine à Lyon, mais ne veut à aucun prix retourner dans un Paris sous occupation allemande.

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C’est alors qu’il prend contact avec le Consistoire central (CC), également replié à Lyon, devenu très vite une plaque tournante où des Juifs de toute origine viennent chercher conseil et réconfort. Son dynamisme le fait vite coopter comme vice-président du Consistoire. Il est de ceux qui empêchent le CC d’adhérer à l’UGIF, malgré les pressions des Allemands, au prétexte que le rôle du Consistoire est d’ordre purement religieux. Au cours de l’été 1942 il s’emploie à transformer la synagogue du Quai de Tilsitt en une sorte de centre d’accueil pour des Juifs étrangers qui transitent par Lyon et ne savent pas où passer la nuit en attente d’une vraie cachette. Les arrestations de Juifs étrangers ont commencé en zone dite libre en juillet. Chaque soir, de 100 à 150 personnes viennent chercher refuge à la synagogue de Lyon, s’y croyant plus à l’abri que dans un hôtel. André Bernheim et deux autres membres du Consistoire viennent presque chaque soir leur parler et réfléchir avec eux sur leurs possibilités de cachette ultérieure. Un soir, avec ses deux collègues, également français, André Bernheim est convoqué à la police judiciaire, où ses états de service militaire font sans doute impression : après plusieurs heures d’interrogatoire, ils sont finalement relâchés. André Bernheim se dépense tellement au cours des mois d’été et d’automne qu’il en tombe gravement malade, et doit prendre quelques semaines de repos absolu.

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Son fils Jacques en Algérie, André Bernheim encourage l’activité de Renée, sa fille, auprès d’enfants juifs étrangers, notamment ceux qui ont été arrachés à la police du train de Vénissieux. En attendant de leur avoir trouvé des cachettes durables, plusieurs sont hébergés clandestinement et provisoirement au sein de la famille Bernheim.

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Un soir de juin 1943, perquisition de la Gestapo au domicile de la famille, place Bellecour. Recherchant un autre Docteur Bernheim, lyonnais de vieille souche, les Gestapistes miraculeusement n’arrêtent personne de la famille qui restera à son domicile jusqu’en novembre, se procurant seulement alors de fausses cartes au nom de Bernier et emménageant dans un autre meublé, dans le quartier de la Croix-Rousse. Après l’arrestation de Jacques Heilbronner en octobre 1943, André Bernheim devient l’un des adjoints les plus actifs de Léon Meiss, nouveau président du Consistoire central. Il continue à se rendre tous les jours au Consistoire, y donnant aussi bien des conseils médicaux que des idées de cachette et des orientations vers des filières de faux papiers. Vient enfin la libération de Lyon, les 3-4 septembre 1944. La famille retrouve Jacques, dont on était sans nouvelle depuis deux ans, devenu lieutenant dans la 2e DB du général Leclerc, qui remonte la vallée du Rhône

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De retour à Paris, le Docteur André Bernheim reprend difficilement ses activités professionnelles, après six ans d’interruption. Il a maintenant 68 ans, et recommencer de nouveau à zéro n’est pas facile. Mais il est énergique, toujours optimiste et beaucoup d’anciens patients finissent par revenir. Deux grandes satisfactions marquent cette période. Le mariage en 1946 de son fils Jacques, devenu avocat, avec Ginette Kahn, avocate elle aussi, résistante rescapée de Ravensbrück. Et, en 1947, celui de Renée avec André Neher, alors jeune professeur qui vient d’obtenir son doctorat.

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Moins surchargé professionnellement qu’avant la guerre, il a désormais plus de temps à consacrer au Consistoire central. Il s’occupe tout spécialement d’améliorer la situation, en particulier sanitaire, des élèves de l’École rabbinique. De plus en plus attaché au judaïsme et à sa défense, il est honoré le 11 janvier 1953 par la remise, des mains des grands rabbins Kaplan et Schilli, du diplôme de Haver que l’on accorde parfois à des « laïcs » dévoués à la tradition juive.

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Un peu plus tôt s’est réalisé un souhait très ancien. Un musée d’Art juif s’ouvre à Montmartre, rue des Saules, grâce à l’appui de l’ORT. André Bernheim en est un des co-fondateurs et en devient vice-président. Il aide efficacement à préparer plusieurs importantes expositions ainsi que leurs catalogues. Lui-même prête des objets de sa collection, entre autres des lampes de Shabbat, de Hanouka, et divers objets précieux cachés durant la guerre chez des amis chrétiens et qu’il a pu récupérer.

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Même après ses 80 ans il reste la personnalité dynamique qu’il a toujours été, en même temps que l’homme modeste qui n’accepte que des vice-présidences pour ne pas se mettre en avant.

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La mort de sa femme en janvier 1961 lui porte un coup très douloureux. Il lui survit un peu plus de deux ans, restant actif grâce à Adolphe Caen, l’autre vice-président du Consistoire central, qui habite tout près, et vient quotidiennement s’entretenir avec lui des projets et des problèmes, ceci presque jusqu’à son dernier jour.

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SOURCES

  • Livre de raison du Docteur André Bernheim, tirage limité destiné à la famille, dont un exemplaire est déposé à la Bibliothèque de l’Alliance israélite universelle ; archives privées de la famille Bernheim.

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