2004
Archives juives
Lectures
Lectures
• Claude Singer, Le Juif Süss et la propagande nazie. L’Histoire confisquée, Paris, Les Belles Lettres, 2003, 341 p., illustrations, annexes documentaires, bibliographie, sources, index des noms propres, 25 €
• Dictionnaire des Justes de France, sous la direction d’Israël Gutman, édition établie par Lucien Lazare, préface de Jacques Chirac, Yad Vashem, Jérusalem, Fayard, France, 2003, 596 p., 40 €
Roger Bensadoun, Les Juifs de la République en Algérie et au Maroc. Chroniques et Mémoires d’un autre temps, Paris, Publisud, 2003, 183 p., 22, 60 €
En réponse au communautarisme dans lequel se sont selon lui enfermés une partie des Juifs originaires du Maghreb, Roger Bensadoun propose dans ce livre de revisiter l’histoire contemporaine des Juifs d’Algérie – et dans une moindre mesure, des Juifs du Maroc –, pour montrer que l’intégration dans la société française est bien une tradition spécifique de ces Juifs. Ainsi l’auteur lance-t-il d’abord une diatribe contre les orthodoxes, pour lesquels « la superstition se substitue à la connaissance » et « les lois de Moïse se transforment en ordre moral ». De son côté, il suggère de concilier laïcité et judaïsme, et prône un judaïsme tolérant, et en particulier ouvert aux conversions.
Le passé est donc convoqué pour une visée argumentative. Tous les jalons importants de l’histoire contemporaine des Juifs en Algérie sont rappelés : le coup d’éventail qui déclencha la conquête française en 1830, le décret Crémieux, l’antisémitisme au tournant du siècle, Vichy, le départ pour la France en 1962. Mais l’ambition de l’auteur n’est sans doute pas d’apporter un éclairage nouveau sur ces faits, et l’historien reste sur sa faim. Le récit, qui donne un simple aperçu de ces événements, est émaillé d’anecdotes de toutes sortes, de considérations ethnographiques, linguistiques, onomastiques. Cette liberté d’approche rappellera à certains l’ouvrage qu’Henri Chémouilli avait publié en 1976 (Une Diaspora méconnue : les Juifs d’Algérie). Mais la richesse et la précision des informations sont ici bien moindres, et aucun bilan ne vient clore la réflexion. En résumé, on n’apprend rien de neuf avec ce livre, qui vaut surtout pour le plaisir de feuilleter avec nostalgie quelques pages du passé juif dans l’Ouest maghrébin.
V. A.
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Catherine Poujol, Aimé Pallière, (1868-1949). Un chrétien dans le judaïsme, Desclée de Brouwer, 2003, 418 p., 35 €
L’ouvrage de Catherine Poujol est issu d’une thèse soutenue en 2002. Il se présente selon un plan en diptyque qui reprend le parcours de cet inconnu « exalté », toujours partagé entre judaïsme et christianisme.
L’auteur s’est attaché à donner du sens au cheminement, difficilement intelligible, de cet homme étrange, né dans le catholicisme, « converti » au judaïsme sans que cette conversion soit formalisée. Il devient, par défaut, « noachiste » (un statut qui, selon la tradition juive, permet aux non Juifs de pratiquer les commandements de la loi de Moïse par libre choix et sans obligation) et s’attelle, de 1904 à 1913, à la parution de l’énorme ouvrage de Benamozegh, Israël et l’Humanité, qui devient son « fonds de commerce », bien que le livre ne connût aucun écho. L’homme apparaît comme bien isolé dans les différentes postures qui sont les siennes, mais il joue le rôle d’un passeur qui participe de nombre des aventures du judaïsme français de la première moitié du XXe siècle. Cette posture de l’entre-deux fait de lui un acteur du dialogue entre les religions, dans une quête profondément mystique. L’auteur montre son rôle dans l’émergence du judaïsme libéral en France, qui, loin d’être un ensemble de renoncements cultuels propres à faciliter la vie des fidèles, une forme de déjudaisation, veut au contraire revivifier le judaïsme, explorer le sens de ses rites pour en faciliter le respect.
Interlocuteur régulier du Consistoire et de tant d’organismes juifs, sioniste convaincu, Pallière participe à de nombreux groupements juifs, il dirige ainsi de 1926 à 1935 l’Union universelle de la jeunesse juive avec la volonté de réhabiliter les dimensions religieuse et ethnique de l’identité juive. Mais son pacifisme, à rebours des engagements juifs de la Grande Guerre, devient dramatique quand ce choix le conduit à s’aveugler devant la montée des persécutions nazies et à un légalisme maréchaliste jusqu’en 1941. Isolé, amer, il finit ses jours aux portes d’un monastère, alors qu’il pratiquait depuis plusieurs années les deux religions chrétienne et juive. Il est sans disciple, sans postérité ni à l’origine d’aucun courant de pensée.
La richesse de l’ouvrage, qui témoigne parfois d’une certaine empathie avec le personnage, vient de ce que, derrière l’homme seul, C. Poujol dessine très bien les évolutions dont il sert de révélateur au sens photographique du terme. Le chapitre consacré à l’émergence d’un dialogue judéo-chrétien pendant l’entre-deux guerres en est un excellent exemple.
Frédéric Gugelot
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Claude Singer, Le Juif Süss et la propagande nazie. L’Histoire confisquée, Paris, Les Belles Lettres, 2003, 341 p., illustrations, annexes documentaires, bibliographie, sources, index des noms propres, 25 €
Après deux ouvrages sur l’Université française dans les années noires et à la Libération, C. Singer donne libre cours à sa passion du cinéma dans une étude remarquablement documentée et illustrée sur Le Juif Süss, film phare de l’antisémitisme nazi. Il examine tour à tour les origines du mythe, le contenu et la forme du film lui-même, sa distribution et l’accueil que lui réserva l’Europe occupée, enfin sa postérité ainsi que le sort fait dans l’Europe d’après-guerre à tous ceux qui furent mêlés à sa fabrication.
Au départ donc une histoire vraie : celle de Joseph Süss Oppenheimer, favori du roi du Wurtemberg dans le premier tiers du XVIIIe siècle, dont l’ascension vertigineuse s’achève dans la tragédie aussitôt son protecteur disparu : condamné à mort pour « haute trahison, vol, usurpations, escroquerie, violation des lois », Joseph Süss finit pendu haut et court à Stuttgart, enfermé dans une cage de fer. L’ambiguïté du personnage devait favoriser sa fortune ultérieure comme héros de maintes productions livresques, théâtrales et filmiques, dont on ne retient en général que le roman de Lion Feuchtwanger (1925) et, dans le meilleur des cas, le film de Lothar Mendes (1934). Dans ces œuvres-là, comme dans les pièces respectives de Feuchtwanger encore, d’Aschley Dukes (1929) et de Paul Kornfeld (1930), Süss apparaît sous un jour favorable.
La légende noire est cependant bien antérieure. Véhiculé dès le XVIIIe siècle sous diverses formes populaires, le mythe a fait son entrée en littérature avec la nouvelle publiée en 1827 par Wilhelm Hauff, qui campe un « perfide Juif de cour », l’un des thèmes favoris de l’antisémitisme populaire allemand. Comme il se doit au grand siècle de l’historicisme, des historiens, souvent juifs, visitent alors le sujet, sans chercher toujours, tant s’en faut, à laver Süss des crimes dont l’accable la tradition. C’est bien entendu à ces sources que s’abreuve Goebbels, le ministre de la Culture et de la Propagande du IIIe Reich, lorsqu’il se met en tête en 1939 de faire réaliser un grand film antisémite par un cinéaste célèbre, Veit Harlan, lequel, malgré ses dénégations ultérieures, ne rechigna pas devant la tâche.
Claude Singer le souligne : ce film est à part dans la production cinématographique du IIIe Reich, qui fut surtout, avant l’invasion de la Pologne, un cinéma de pur divertissement. Il s’agissait, en pleine « Drôle de guerre », de contrer l’impact du Dictateur, tout juste réalisé par Charlie Chaplin à Hollywood. Aussi, instrument d’une véritable guerre des images, Le Juif Süss fut-il un film à gros budget, confié à un réalisateur de talent et bénéficiant d’une très belle distribution. Sa qualité artistique même et l’astuce avec laquelle l’antisémitisme est distillé par la suggestion en font un film d’une dangerosité particulière. Tout y concourt à susciter l’antipathie la plus vive pour le héros, présenté comme un personnage cupide, un meurtrier et un obsédé sexuel, violeur de vierges allemandes. Si la chronologie ne permet pas d’y voir un film annonçant la Shoah, puisque le génocide n’est pas encore décidé au moment de sa réalisation, sa diffusion accompagne la Shoah en train de se faire, et à certains égards en favorise l’accomplissement en justifiant les mesures antisémites prises par le Reich et en montrant combien serait meilleur un monde Judenrein.
Donné en première mondiale à la Mostra de Venise le 5 septembre 1940 – triste cuvée ! –, le film est largement à l’affiche en Allemagne à la fin du même mois avant d’inonder avec succès l’Europe occupée. À l’impact français du film – 1 million de spectateurs payants de 1941 à 1944 –, Claude Singer réserve évidemment une attention particulière. Son jugement, nuancé, rappelle celui d’André Kaspi analysant le succès apparent de l’exposition itinérante « Le Juif et la France » en 1941. Le film semble avoir remporté, pour une part difficile à évaluer, un succès de curiosité plus que de conviction. Si la presse collaborationniste l’encense, trois revues de zone sud – Temps nouveau, Esprit, Jeunesse – osent dire leur désapprobation, le payant de leur interdiction. Enfin il fut l’occasion de chahuts dans plusieurs villes de zone libre, souvent du fait de la jeunesse catholique, et l’auteur a trouvé trace d’au moins quatre attentats à la bombe dans des salles de projection à Paris et à Toulouse.
Les derniers chapitres évoquent les destinées du film après la guerre, son interdiction dans le monde occidental, mais aussi sa récupération par l’antisémitisme arabe, et – passage qui devrait retenir l’attention des enseignants – les précautions dont il convient d’entourer l’usage pédagogique de ce genre de brûlot. Le chapitre sur « Les responsables du film face à la justice » contribue à l’histoire de l’épuration et son caractère étonnamment bénin dans le milieu du cinéma, en Allemagne comme en France. On y voit Veit Harlan se tirer à bon compte de deux procès successifs, alors que la justice française punit somme toute légèrement l’équipe chargée de l’adaptation pour le public francophone. Une consolation malgré tout : la carrière de ces antisémites de la pellicule est désormais derrière eux.
Au total, une étude vraiment globale, qui décortique avec une science consommée mais sans pesanteur le mythe du Juif Süss, son appropriation par la propagande nazie, les procédés cinématographiques mis en œuvre pour inciter, mine de rien, à l’antisémitisme le plus féroce, les parcours de ses maîtres d’œuvre, le destin du film enfin jusqu’à nos jours. Du coup, cette monographie devrait retenir l’attention, au-delà des cinéphiles, de toux ceux qu’intéressent la société allemande sous le nazisme et l’impact de la propagande antisémite dans l’Europe hitlérienne.
Catherine Nicault
Bernard Reviriego, Les Juifs en Dordogne, 1939-1944. De l’accueil à la persécution, préface de Serge Klarsfeld, Éditions Fanlac, Archives départementales de la Dordogne, Périgueux, 2003, 525 p.
Comment ont vécu les Juifs stationnés en Dordogne durant la Seconde Guerre mondiale ? La mémoire collective a retenu l’accueil chaleureux que leur ont réservé les Périgourdins, mais on connaît moins les exactions qui ont pu être perpétrées contre eux. L’ouvrage de Bernard Reviriego est à cet égard très instructif.
À partir de documents, essentiellement administratifs, archivés par la Dordogne, mais aussi de vingt-quatre témoignages collectés par la sonothèque des Archives départementales et consignés dans un CD, Bernard Reviriego, lui-même attaché de conservation aux Archives départementales de Dordogne, nous donne à voir, de manière vivante et précise, la vie des quelque 7 000 Juifs réfugiés en Dordogne pendant la guerre : non seulement les conditions de leur installation dans ce département essentiellement rural et l’organisation de leur quotidien, mais aussi les exclusions dont ils ont pu faire l’objet, ainsi que les persécutions subies. Rien n’est tu : c’est un panorama complet du sort des Juifs en Dordogne qui nous est offert.
Les spécialistes n’ignorent pas qu’une forte majorité des Juifs stationnés en Dordogne pendant la guerre étaient originaires de Strasbourg et, plus largement, de tout le Bas-Rhin, dont il avait été décidé, dès avant la déclaration de guerre, que sa population, mais aussi ses cadres administratifs (en particulier la municipalité de Strasbourg) trouveraient refuge dans ce département aquitain. Ils apprendront ici comment, dès son arrivée en Dordogne, la communauté juive alsacienne s’organise pour faciliter son quotidien : des établissements médico-sociaux (hôpital, clinique, orphelinats…), fondés en Alsace, sont remis sur pied en Dordogne, tandis que d’autres institutions voient le jour, tels un hospice pour personnes âgées ou encore un foyer d’apprentis ; une vie cultuelle est reconstituée autour de lieux de prière, de boucheries cacher et de centres d’instruction religieuse. En outre, très vite, sont créées des organisations visant à assister les Juifs en difficulté, comme l’Aide sociale israélite (ASI) qui, initiée par Joseph Weill et Lucien Cromback, sera absorbée, conformément à la loi, par l’Union générale des israélites de France (UGIF), ou encore l’Entraide française israélite, qui intégrera également l’UGIF, mais aussi une antenne de l’ORT (Organisation-reconstruction-travail), qui œuvre au reclassement agricole, artisanal ou industriel des Juifs.
L’ensemble de ces activités officielles se trouve complété par une contribution dynamique à la Résistance. Cet engagement non seulement s’insère, classiquement, dans les grands mouvements de la Résistance, mais aussi s’incarne, de manière officieuse, dans des associations communautaires, ainsi que dans des structures de Résistance à caractère identitaire. Parmi les associations communautaires, Bernard Reviriego s’attarde en particulier sur l’OSE (Œuvre de secours aux enfants) et son réseau clandestin, le circuit Garel, et sur les Éclaireurs israélites de France (EIF) qui, sous le nom de « Sixième » après leur intégration dans l’UGIF, ont œuvré à la dispersion des enfants, aux passages clandestins en Suisse, mais aussi à la fabrication de faux papiers… L’auteur cite en outre deux mouvements de Résistance à caractère identitaire : le Mouvement national contre le racisme (MNCR), mis en place par le mouvement communiste Solidarité pour « faire barrage à la propagande raciste et antisémite et […] aider les populations juives », et le groupe Paul Frydman, une compagnie juive de combat comparable à l’Organisation juive de combat créée à Toulouse en 1940. Cependant, ni ces activités de Résistance ni l’aide apportée aux Juifs par des paysans et par certaines institutions catholiques n’empêchent les exactions, ainsi que le montre bien l’ouvrage.
De fait, la Dordogne n’échappe pas aux mesures d’exclusion proposées par Vichy ou imposées par les Allemands. Les Juifs étrangers ou naturalisés sont, pour la plupart, intégrés à des groupes de travailleurs étrangers (GTE) – lesquels se révéleront être de véritables « antichambres de la déportation » – ou, en cas d’insubordination, à des groupes disciplinaires ; s’ils sont jugés trop indisciplinés ou dangereux pour la société, ils sont internés dans des camps ; ceux déclarés inaptes au travail, ainsi que les Juifs français qualifiés d’« indésirables » sont envoyés dans des centres régionaux ou départementaux ou assignés à résidence. Quant aux jeunes Juifs français, ils n’échappent pas au Service du travail obligatoire (STO), le préfet de région ayant l’idée de leur faire prendre la place de leurs concitoyens non juifs ! Ces mesures se doublent d’une persécution méthodique. Entre août 1942 et février 1943, ce sont ainsi trois grandes rafles qui sont exécutées par l’administration française. Les autorités allemandes, aidées de réseaux collaborationnistes, prennent ensuite la relève.
En tout, on estime que plus de 15 % de la population juive de Dordogne a été déportée ou exécutée. Ce chiffre, s’il se situe en dessous de la moyenne nationale, n’en est pas moins élevé : désormais, au souvenir des Juifs sauvés par les Périgourdins doit s’ajouter la mémoire des nombreux Juifs de Dordogne victimes de la barbarie. On ne peut à cet égard que saluer l’hommage rendu par Bernard Reviriego à ces derniers à travers des notices biographiques consacrées aux personnes incorporées dans les GTE, internées dans des camps ou prisons, déportées ou fusillées en Dordogne, permettant de la sorte, ainsi que le souligne Serge Klarsfeld en préface, que ne soit jamais perdu de vue « l’aspect humain de la tragédie qui s’est déroulée ».
Fruit d’une « recherche extrêmement rigoureuse et méthodique, s’appuyant sur une documentation considérable et inédite » dont des extraits sont insérés dans l’ouvrage, Les Juifs de Dordogne, 1939-1944 vient combler un vide de l’historiographie. Il intéressera tous ceux qui travaillent sur l’histoire des Juifs de France pendant la Seconde Guerre mondiale et retiendra également l’attention de ceux qui ont vécu en Dordogne à cette époque.
Sophie Enos-Attali
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Annette Becker, Maurice Halbwachs, un intellectuel en guerres mondiales (1914-1945), préface de Pierre Nora, Paris, Agnès Viénot éditions, 2003, 478 p., 25 €
Le dernier ouvrage d’Annette Becker est consacré au sociologue Maurice Halbwachs (1877-1945) « en guerres mondiales » comme l’indique le sous-titre, donc entre 1914 et 1945. L’auteur choisit d’emblée la difficulté puisqu’elle étudie la vie et l’œuvre écrite de cet intellectuel sans aperçu de sa jeunesse, de sa vie familiale, de ses amours, de ses amitiés adolescentes. On suit un professeur au fil de sa carrière professionnelle, depuis son premier poste à Nancy jusqu’à son élection tardive à la chaire de sociologie du Collège de France. Ce premier parti pris est doublé d’une tentative, à notre avis, infructueuse. L’historienne a essayé en effet de croiser la vie de Maurice Halbwachs avec celle de sa sœur Jeanne, épouse de Michel Alexandre, le fidèle élève d’Alain, afin de peindre les diverses formes de pacifisme durant la Grande Guerre. Jeanne, la féministe, milite pour un pacifisme intégral tandis que Maurice, socialiste rallié à l’Union sacrée, se résigne au combat en croyant que ce conflit sera le dernier et qu’il mettra fin au militarisme. Le parallèle entre les deux vies s’arrête vite faute d’archives ou en raison de la disproportion des archives, celles qui concernent Maurice Halbwachs étant incomparablement plus importantes. On retrouve les traces de cette première tentative impossible dans la construction de l’ouvrage.
Un autre axe du récit de vie passe par les rapports entre Maurice Halbwachs et son épouse Yvonne, fille de Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme. Ce mariage amène Maurice Halbwachs, né catholique, devenu agnostique, à rencontrer le monde juif. On aurait espéré plus de détails sur la présence de ce beau-père qui nous dit Annette Becker « prendra très vite une importance considérable dans la vie du couple ». Mais laquelle ? On voudrait en savoir plus sur cette famille d’intellectuels. Ce point aurait peut-être pu être éclairé à travers la magnifique correspondance échangée entre Maurice et Yvonne. La moindre séparation leur est pénible et les lettres sont longues, tendres, superbement écrites.
Le choix d’Annette Becker a donc été d’articuler cette vie autour des deux conflits mondiaux, d’où un plan axé autour de I/ La Grande Guerre, consentements, souffrances, refus ; II/ La guerre refoulée (1919-1930) ; III/ La guerre de nouveau ? (1930-1939) IV/ La Deuxième Guerre mondiale. La composition de la première partie marque sa volonté d’analyser cette existence autour de visions différentes de la Première Guerre mondiale, de méditer sur la mémoire collective, de s’interroger sur « l’humiliation du non-combattant », Maurice Halbwachs étant réformé en raison d’une très forte myopie. L’historienne s’interroge longuement sur le « refoulement » du conflit et « le choix du silence » dans ses écrits postérieurs, de 1919 à 1930. L’étude des comportements du sociologue pendant le conflit est particulièrement réussie : collecte de photographies « gage de l’authenticité de son expérience », notes prises sur le vif auprès des ouvriers français lors de sa participation au cabinet ministériel d’Albert Thomas : difficultés du travail, conditions de logement, salaire, travail des femmes… L’intelligence du personnage en ces temps d’épreuve est aussi bien saisie à travers sa germanophilie intellectuelle qu’il ne renie pas : « Quelle stupidité de condamner ce peuple, cette race, et toute la nation et la culture allemande ». Sur le qui-vive, il veut toujours raison garder.
Après guerre, l’installation dans la toute nouvelle université de Strasbourg est décrite avec vivacité comme les rapports avec ses collègues et amis Lucien Febvre, Marc Bloch, Marcel Mauss ou ses élèves comme Raymond Aron. Le biographe étudie dans cette seconde partie les ouvrages majeurs de celui qui s’impose comme le chef de file du durkheimisme après 1918. La thèse selon laquelle « toute mémoire individuelle cristallise dans un cadre social, les événements publics laissant une très grande empreinte sur leurs contemporains » est le pivot des Cadres sociaux de la mémoire (1925). Suit une réflexion sur « mémoire et langage », « aphasie et trauma », « oublier l’oubli » dans laquelle Annette Becker donne à voir sa parfaite connaissance du sujet. Les Causes du suicide (1930) est critiqué de la même façon, l’auteur n’hésitant pas à parler de « simplisme » en débusquant les faiblesses de l’intellectuel qui se cache derrière ses statistiques.
« La guerre moderne, les gaz et le sociologue » inaugure la troisième partie de l’ouvrage dans un chapitre consacré à la guerre chimique. L’étude de la sociologie religieuse d’Halbwachs trouve son point culminant dans la relation de ses voyages en Palestine en 1927 et de l’ouvrage qu’il en tirera La Topographie légendaire des Évangiles en Terre sainte. Étude de mémoire collective en 1942. Le lecteur tient là un témoignage passionnant et peu connu d’un intellectuel s’interrogeant sur le sionisme, les pèlerinages et inventant le concept de « paysage commémoratif qui s’est forgé et transformé à travers les siècles ». Il interprète la topographie comme « un mythe fixé par les besoins de la dévotion de la communauté chrétienne universelle au fur et à mesure qu’ils se transforment ». Il s’interroge de façon très moderne sur cet ensemble de sites chrétiens à l’intérieur même du cadre de la tradition juive locale. L’accent est mis enfin sur les rapports Halbwachs/Aron et sur le sauvetage des intellectuels juifs allemands lors de la fermeture de l’École de Francfort en 1933 avec une mention spéciale pour le désespoir de Walter Benjamin.
La quatrième partie, « La Deuxième Guerre mondiale », décrit une sorte de descente aux enfers pour cet intellectuel confronté au pacifisme intégral de sa sœur Jeanne et de son époux qui les conduit à admettre la collaboration avec l’ennemi. Puis c’est la défaite de Vichy, le statut des Juifs, la révocation des professeurs juifs amis ou parents, la persécution, le suicide de Georges Basch, son beau-frère, en 1940 et les soucis d’un père pour ses garçons combattants. Son engagement d’anti-nazi dans Paris occupé, de résistant dans le réseau Vélite-Thermopyles est contrebalancé par la vie officielle, au côté de sa compagne, les démarches notamment en vue de son élection au Collège de France, parce qu’il fallait continuer à vivre, préserver la vie intellectuelle, continuer à lutter tout en voyant partir l’ami Marc Bloch. L’assassinat de ses beaux-parents en 1944 et sa propre arrestation le 26 juillet 1944 par la Gestapo car « complice de son fils agent de renseignements » apparaissent comme un enchaînement inéluctable.
La dernière partie qui n’est pas une conclusion (l’ouvrage n’en comporte pas), intitulée « Buchenwald 1944-1945 », est un défi. Maurice Halbwachs ne laissant aucun écrit, en présence d’un vide complet au niveau des sources et des archives familiales, Annette Becker a dû recomposer cette dernière année. À partir certes de témoignages des prisonniers dans le camp mais surtout de la composition littéraire de la mort d’Halbwachs qu’a faite Jorge Semprun dans L’Écriture ou la vie. Toute la distance entre le témoignage, le récit, le roman, la réécriture est mesurée avec délicatesse. Annette Becker s’appuie enfin sur des rapports sur Buchenwald à l’arrivée de la Troisième armée américaine le 11 avril 1945, un mois après le décès d’Halbwachs le 16 mars 1945. Ces textes sont très durs mais ils sont placés là pour amener le lecteur à regarder les dessins du jeune artiste communiste Boris Taslitzky. Son crayon a saisi le professeur du Collège de France quelques jours avant sa mort, nu, décharné, faisant soigner ses plaies à l’infirmerie. Cet homme dégradé est bouleversant.
C. P.
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Dictionnaire des Justes de France, sous la direction d’Israël Gutman, édition établie par Lucien Lazare, préface de Jacques Chirac, Yad Vashem, Jérusalem, Fayard, France, 2003, 596 p., 40 €
Chacun sait qu’en 1953 une loi israélienne décidait l’édification à Jérusalem du Mémorial Yad Vashem, avec, entre autres missions, celle de rendre hommage aux non-Juifs « Justes des Nations qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs ». Depuis cette date, et jusqu’à la fin de 1999, plus de 17 000 Justes ont été distingués, dont 2 000 Français. Pour sauvegarder leur mémoire et dans un but d’édification morale, la direction de Yad Vashem a entrepris d’établir un dictionnaire biographique complet de ces Justes à partir des dossiers de candidature conservés dans ses archives : un volume par pays occupé, publié tant dans la langue de ce pays qu’en anglais. Ce volume, précédé d’utiles introductions signées respectivement par la rédaction et par Lucien Lazare, rassemble ainsi les notices des sauveurs ayant opéré sur le territoire français, toujours présentés individuellement – à deux exceptions près, celles des communes du Chambon-sur-Lignon et du plateau Vivarais-Lignon, titulaires d’une Médaille des Justes collective –, et pour la plupart français, mais aussi étrangers, comme l’américain Varian Fry ou le portugais Aristide de Souza Mendes. Leur ton volontairement objectif, neutre, n’empêche pas l’émotion de naître de la lecture de ces textes, au contraire, comme des photographies qui y sont souvent jointes.
Contribution importante à la mémoire du sauvetage, ce livre en fait-il progresser l’histoire proprement dite ? Dans une certaine mesure oui bien sûr, mais, comme le rappelle les maîtres d’œuvre de l’ouvrage, les Justes ne sont qu’un échantillon de la cohorte, certainement bien plus fournie, des sauveurs. Le hasard veut que l’auteur de ce compte-rendu ait tout récemment achevé la lecture des mémoires récemment parus d’un de ces Justes, René de Naurois (Aumônier de la France libre. Mémoires, Perrin, 2004) : ce prêtre raconte précisément comment il apprit très longtemps après les faits, au cours d’un séjour en Israël, que ses propres parents avaient sauvé une famille juive pendant la guerre, sans qu’il en ait jamais rien su. La notice même de ce Juste, qui gravita à Toulouse autour de Mgr Salièges, autre Juste lui-même, avant de gagner ses galons de Compagnon de la Libération dans les rangs de la France libre, peut servir à pointer une autre limite de l’exercice, mené, nous l’avons dit, à partir des seules archives de Yad Vashem : dépourvue de renseignements d’état civil et de caractérisation sociale précise comme de toute bibliographie complémentaire, elle met surtout l’accent sur l’acte de sauvetage lui-même, exposé d’ailleurs bien souvent avec un très louable souci pédagogique. Autrement dit, c’est bien le sauvetage, ses circonstances, les risques encourus, qui sont au centre de chaque notice, bien plus que la personnalité du sauveteur qui demeure finalement largement dans l’ombre. Tel quel cependant, ce dictionnaire peut fournir une base sérieuse pour l’établissement d’une typologie du sauvetage qui serait déjà œuvre utile, avant d’être une invite à approfondir notre connaissance de ses acteurs.
C.N.
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Nous signalons enfin à l’attention des lecteurs deux livraisons de revues qui viennent à certains égards prolonger ou élargir la réflexion engagée dans deux de nos précédents dossiers, respectivement consacrés à la conversion et aux intellectuels juifs : il s’agit de nos confrères le Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, T. 149, juillet-août-septembre 2003 : « Parmi les intellectuels protestants, 1870-1940 », études réunies par Patrick Cabanel, et Diasporas. Histoire et sociétés (CNRS, Université de Toulouse-Le Mirail), 3, 2e semestre 2003, « Passage, conversions, retours ».
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