Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694188
144 pages

p. 3 à 3
doi: en cours

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Volume 37 2004/2

2004 Archives juives

Éditorial

Andre Kaspi
Fallait-il présenter un dossier sur l’affaire Finaly ? La question est légitime, car nous croyons tout savoir sur ce sujet. Les ruses de Melle Brun pour ne pas rendre les deux frères à leur famille ont été maintes fois décrites et condamnées. Les enquêtes, discrètes et efficaces, dans les monastères espagnols ont fait l’objet d’analyses, d’hypothèses et de conclusions souvent répétées. La campagne d’opinion qui agite la France du printemps 1953, puis le soulagement une fois l’affaire dénouée n’ont plus de secrets à nous dissimuler.
Pourtant, voici un dossier qui met à mal nos certitudes. Il pose d’ailleurs des questions qui n’ont pas complètement perdu de leur actualité. Est-il moralement légitime, par exemple, d’arracher à la famille d’accueil des enfants qui ont perdu leurs parents et de les remettre à des parents qu’ils ne connaissent pas ? Il est vrai qu’en l’occurrence, Melle Brun n’incarnait pas l’amour véritable d’une mère adoptive. Mais l’interrogation n’en reste pas moins essentielle.
Connaît-on vraiment les ramifications de la filière espagnole ? On oublie un peu vite que l’Espagne de 1953 subit la dictature de Franco, que Franco a conservé une prudente neutralité pendant la guerre sans cacher ses sympathies pour Mussolini et Hitler. Son alliance avec l’Église catholique donne à son régime des couleurs particulières. Or, nous avons jusqu’alors négligé le facteur régionaliste qui ajoute à la complexité de l’histoire espagnole. Les prêtres et les pères abbés qui font passer les enfants Finaly d’un couvent à l’autre sont basques. Ils détestent le centralisme de Madrid. L’affaire Finaly devient, dans cette perspective, un enjeu politique qui n’a plus rien à voir avec les Juifs. Elle prend des dimensions internationales, sur lesquelles personne n’avait encore attiré notre attention.
Enfin, sept ans après la fin du conflit mondial, quelle place occupe le génocide des Juifs qu’à cette époque on n’appelle pas la shoah ? Les parents des enfants ont été déportés et n’ont pas survécu. Le reste de la famille est dispersé. Si les frères Finaly repartent avec leur tante, ce sera pour Israël, jeune nation qui vient de naître. Le débat réveille des souvenirs douloureux parmi les Juifs, qui se demandent si d’autres enfants ne connaissent pas le même sort, s’ils n’ont pas été convertis, de force ou non, au catholicisme, si des drames comparables demeurent enfouis dans le secret des campagnes françaises. Dans les autres milieux de la société française, qui découvrent qu’il y a eu des Justes, que certains de ses Justes oublient, la guerre terminée, qu’ils doivent rendre des comptes aux familles. Bref, il est impossible d’oublier la tragédie. Elle continue de marquer les consciences et la mémoire nationale.
Notre dossier repose sur une observation toute simple. Des thèmes anciens méritent d’être rajeunis. Il faut les compléter par des thèmes nouveaux qui répondent à la curiosité des historiens d’aujourd’hui. Cette démarche ne nous prive pas des rubriques habituelles, qu’il s’agisse des mélanges, du dictionnaire, des comptes rendus de nos lectures, des recherches originales. Au total, un numéro riche et original qui, j’en suis certain, ne manquera pas d’attirer l’attention, de provoquer réactions et témoignages, de susciter un passionnant débat.
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