2005
Archives juives
Lectures
Lectures
Gérard Nahon, Juifs et judaïsme à Bordeaux, Bordeaux, Mollat, 2004, 391 p., bibliographie, index et 53 illustrations. (Ces détails caractérisent un livre commandé par une maison d’édition provinciale, s’adressant selon l’expression consacrée « au grand public cultivé », mais confié au grand spécialiste du judaïsme aquitain)
Le sujet est suivi de l’Antiquité au début du XXIe siècle. Sept chapitres vont de l’établissement des Juifs à Bordeaux jusqu’à la Révolution française, en passant par l’Antiquité, le Moyen-Âge et l’expulsion, la péninsule ibérique d’où sont issus des descendants de Juifs convertis dont l’installation en France est autorisée par des textes ambigus, le réapprentissage du judaïsme, l’organisation de la communauté, les rapports avec les Juifs d’autres origines et la réussite économique et sociale de quelques grandes familles. Le huitième chapitre expose les profondes mutations qui ont affecté le statut civil des Juifs et l’organisation religieuse du judaïsme de 1787 à 1812, année où les Israélites de Bordeaux inaugurèrent leur temple consistorial. Les chapitres suivants présentent les rabbins qui occupèrent la chaire de Bordeaux et le rôle joué au service de la modernité du XIXe siècle français par des Juifs bordelais montés à Paris. Le premier XXe siècle est ponctué par la création de l’association cultuelle israélite, l’évocation des morts de la Guerre de 1914-1918, le problème des réfugiés, la présentation de grands universitaires bordelais, la carrière de Georges Mandel et celle de Pierre Mendès-France, les œuvres de quelques littérateurs, la guerre de 1939 enfin jusqu’à l’Occupation. Puis vient le chapitre consacré aux « statuts des juifs, spoliation, déportation, liquidation ». Aux documents écrits s’ajoutent alors les témoignages oraux. Le dernier chapitre commencé avec la lente reconstruction évoque ensuite l’apport des rapatriés, les institutions communautaires, le travail de mémoire, le procès Papon, les écrivains, les artistes, les vins bordelais cachère, et les rapports avec Israël.
Bien qu’aucun chapitre ne perde Bordeaux de vue, entre les noms des rapatriés, les Bordelais qui ont fait carrière à Paris, les Alsaciens qui se sont implantés à Bordeaux, et les perspectives générales sur l’histoire des Juifs en France, ce livre doit intéresser un public bien plus large que les seules familles originaires de Bordeaux.
Puisqu’il s’agit d’un livre destiné au grand public, le fait qu’il soit à même de l’intéresser devrait suffire. Je pense pourtant que l’auteur aurait dû donner plus de place au contexte : évoquer la guerre de Cent ans, resituer l’expulsion des Juifs dans la chronologie européenne, expliquer des termes comme « se confessionnaliser », ne pas parler de « ministre de la police », fonction qui n’a jamais existé, expliquer la place des privilèges dans la France d’Ancien Régime, de façon à faire comprendre que le fait pour les Juifs d’être privilégiés n’avait rien d’extraordinaire.
Cette indifférence au contexte rejaillit parfois sur les Juifs eux-mêmes. L’auteur ne s’intéresse qu’aux documents exceptionnels. L’activité économique des Juifs bordelais au XVIIIe siècle est vue parce qu’elle se heurte à des interdits ; en revanche le chapitre qui va de 1808 à 1905 ne parle que de judaïsme parce que les Juifs ne sont plus que des gens ordinaires apparemment jugés sans intérêt. L’étude des crises est utile parce qu’elle révèle les tensions, mais il ne faut pas pour autant passer sous silence les phases de calme et en particulier la vie quotidienne à Bordeaux pendant les trois générations qui séparent les débuts de l’Empire de la fin du siècle. Dans ce livre déjà très dense, la place aura sans doute manqué pour de semblables développements.
A. Z.
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Le Mémorial de la communauté des Juifs de Carpentras au XVIIIe siècle, présenté, publié et annoté par Simon Schwarzfuchs, Paris-Louvain, Peeters (collection de la Revue des Études juives, 30), 2003, VI+150 p., index des noms de personne, 60 €
Fidèle à son intérêt de longue date pour les publications de sources d’accès difficile, un des meilleurs moyens de renouveler ou d’approfondir les études historiques, et fort de son expérience d’historien, de ses talents de détective et de son excellente connaissance de l’hébreu et des langues juives, Simon Schwarzfuchs nous donne ici le texte hébraïque et la traduction en français de la seule épave – semble-il – des registres du Comtat Venaissin après les disparitions et les transferts à l’étranger consécutifs à la Seconde Guerre mondiale d’une bonne partie des archives françaises. Ce mémorial de la plus importante communauté du Comtat couvre surtout la première moitié du XVIIIe siècle, plus partiellement les décennies prérévolutionnaires. L’ouvrage est précédé d’une longue introduction en quatre chapitres : la carrière des Juifs de Carpentras au XVIIIe siècle, le mémorial, le manuscrit du mémorial (Columbia University X983C C22 v. 10) entré dans les archives de l’université vers 1906, les baylons et conseils de la carrière de Carpentras (1710-1790). Outre la mise au point de caractère historique de l’introduction, cette publication vient à point pour stimuler la recherche et compléter l’ouvrage fondamental de René Moulinas Les Juifs du Pape en France, essentiellement basé sur les archives françaises et pontificales et aujourd’hui épuisé.
Monique Lévy
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Patrick Cabanel et Laurent Gervereau (dir.), La Deuxième Guerre mondiale, des terres de refuge aux musées, Sivom Vivarais-Lignon, Saint-Agrève, 2003, 274 p.
« Le bon usage des blessures de la mémoire commence par l’exercice du travail de mémoire ». Cette assertion de Paul Ricœur, dans sa préface, nous plonge d’emblée dans ce qui est au cœur de l’ouvrage. De fait, réunissant les contributions de chercheurs, d’universitaires, mais aussi de responsables de musées aux journées d’études des 5 et 6 juillet 2002 organisées par le Sivom Vivarais-Lignon en partenariat avec l’Association internationale des musées d’histoire et la Société d’histoire de la montagne, ce livre participe pleinement du travail de mémoire.
Dans une première partie, il donne à voir, à travers une analyse d’abord générale puis plus spécialement centrée sur l’exemple du Plateau Vivarais-Lignon, ce qu’a été, durant le second conflit mondial, la résistance « civile » et « spirituelle », c’est-à-dire celle de l’entraide individuelle, mais aussi des réseaux de sauvegarde non armés, animés par des acteurs très divers. C’est ainsi que l’on découvre comment, dans le Plateau Vivarais-Lignon, véritable « montagnes-refuges », des paysans ou bien encore des clercs, catholiques et protestants, « ont été le support de la grande histoire qui se nouait en dehors d’eux ». Des différentes contributions à l’écriture de l’histoire du Plateau pendant la Seconde Guerre mondiale découle un questionnement sur ce qui ferait éventuellement la spécificité de cette région (« pourquoi ici et non ailleurs ? ») et, de là, une réflexion sur la responsabilité de l’historien : celui-ci, à travers ses choix, ne contribue-t-il pas à faire apparaître certains faits comme exceptionnels, alors même que, peut-être, ce n’est pas tout à fait le cas. La découverte d’histoires analogues à celle survenue au Chambon-sur-Lignon appelle à une certaine prudence. D’où l’insistance de Patrick Cabanel pour que tout un chacun et en particulier l’historien veille à « se défier des pièges de la mémoire et de la commémoration ».
La seconde partie de l’ouvrage invite justement à réfléchir à l’avenir des lieux de mémoire et de commémoration que sont les musées et les sites de la Seconde Guerre mondiale. À partir d’exemples aussi divers que l’Imperial War Museum de Londres (Grande-Bretagne), la Coupole (centre d’histoire et de mémoire du Nord-Pas-de-Calais) ou encore la fondation « Topographie de la Terreur » (installée en Allemagne, au cœur de Berlin, là où se trouvaient, entre 1933 et 1945, les institutions centrales de l’appareil national-socialiste de persécution et de terreur), sont mises en évidence les questions qui se posent aux responsables de lieux de mémoire : peut-on et doit-on tout muséographier ? Comment intéresser les jeunes et, de manière plus générale, l’ensemble des visiteurs à l’ère de la civilisation du loisir ? Faut-il privilégier l’Histoire ou la Mémoire ? Quel devenir pour les sites historiques ? Une des réponses à ces interrogations semble avoir été trouvée dans le renouvellement fréquent des expositions présentées, qui permet de diversifier les approches, de varier les contenus et les supports et, ainsi, d’alimenter l’intérêt du public. Quant au rapport entre Histoire et Mémoire, il est abordé différemment selon les lieux, ce qui fait toute la richesse de la muséographie : certains établissements privilégient le travail historique, tandis que d’autres veulent simplement laisser un témoignage, un souvenir, une trace du passé ; quelques fois encore, un équilibre entre les deux approches est recherché. Enfin, pour ce qui est de l’avenir de certains lieux de mémoire, notamment ceux attachés à une région en particulier, le plus souvent nés de l’initiative d’associations animées par des acteurs de l’histoire, on tend à élargir le champ des expositions, notamment en mettant le local dans une perspective nationale, voire internationale ou encore en inscrivant un fait dans une temporalité plus grande : il s’agit de la sorte de conduire les visiteurs à contextualiser les événements, mais aussi, le cas échéant, à voir l’universel qui réside au cœur de toute singularité.
Sophie Enos-Attali
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