Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.225169420X
144 pages

p. 151 à 154
doi: en cours

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Dictionnaire - Lectures

Volume 38 2005/2

Patrick Cabanel, Juifs et protestants en France, les affinités électives (XVIe-XXIe siècle), Paris, Fayard, 2004, 345 p., bibliographie, index des noms de personnes, 20 euros

Historien du protestantisme et de la République, Patrick Cabanel nous livre une étude fouillée des liens qu’il estime privilégiés unissant les deux minorités religieuses reconnues par l’État français au XIXe siècle. L’ouvrage est découpé en chapitres selon les points forts de ces « affinités électives » : respect fervent de la Bible, persécutions de l’Ancien Régime, réintégration dans la nation par la Révolution française, investissement dans l’enseignement et ascension sociale, républicanisme, avènement de la laïcité, exposition aux haines de catholiques depuis le krach de l’Union générale jusqu’aux persécutions raciales de la Seconde guerre mondiale et à l’aide apportée alors par les protestants aux Juifs. L’auteur décèle dans cette histoire un véritable « judéo-protestantisme » appuyé depuis deux siècles sur une stratégie d’alliances matrimoniales et la mémoire de l’oppression passée, celle de Calas venant sous-tendre les interventions de protestants en faveur du capitaine Dreyfus, celle des camisards le sauvetage des enfants juifs par les paysans des Cévennes.
Cette thèse gagnerait à notre avis à s’appuyer sur une perspective plus large où seraient réintégrés ceux des catholiques, nombreux, qui, ni antijuifs ni antisémites, ont épousé des conjoints juifs pour l’amour desquels certains se sont convertis, ont par la suite, comme l’on sait, sauvé des Juifs en grand nombre. Doit-on parler dans leur cas d’affinités ou simplement d’amour et de respect humain ? Le cas emblématique du couple Ludovic Halévy/Louise Bréguet ne doit pas cacher cette forêt-là. Le détachement à l’égard des convictions religieuses de toute confession ne rend-il pas compte des liens d’amitié noués par les dirigeants d’origine juive et protestante de la Revue de métaphysique et de morale autant que des « affinités électives », dont tout lecteur de Goethe sait bien qu’elles sont de nature amoureuse ? Devrait-on dire que la revue est l’enfant de Charlotte et du capitaine ? Trêve de plaisanterie : il ne faut pas oublier non plus que Jenny Weiss, descendante de Jacques Javal, président du consistoire israélite de Paris dans les années 1820, aussi bien que d’aïeux protestants, s’est mariée deux fois, l’une à un non-Juif, l’autre à un Juif ; était-elle alors sensible à des préoccupations religieuses ? Ou doit-on considérer l’appartenance au protestantisme comme un fait de société et non de religion ? Gardons aussi en mémoire que le juriste juif Paul Grünebaum-Ballin, chargé d’étudier les modalités de la Séparation pour les deux cultes minoritaires en tandem avec un collègue protestant, était tout à fait détaché et de la religion et de la communauté juive.
Pour continuer sur le chapitre des « affinités électives », si les sentiments philosémites des protestants sont bien étudiés, on peut regretter que ceux des Juifs n’apparaissent guère : ce sont-ils préoccupés de l’affaire Calas et du sort des protestants dans la France d’Ancien Régime ? Celui-ci était alors bien pire que le leur, puisque les Juifs n’ont jamais connu ni Tour de Constance ni galères pour fait de religion. Leurs théologiens ont-ils conceptualisé une différence entre les deux cultes chrétiens ? Les Juifs sauvés par des protestants en France en 1942-1944 leur ont-ils particulièrement manifesté leur reconnaissance, ne serait-ce qu’en distinguant plus de Justes parmi les protestants que parmi les autres ?
Mais l’expression de ces regrets rend avant tout hommage au caractère particulièrement stimulant de l’ouvrage.
Monique Lévy [*]
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Michel Laffitte, Un engrenage fatal. L’UGIF face aux réalités de la Shoah 1941-1944, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Éditions Liana Levi, 2003, 382 p., 24 euros

L’Union générale des israélites de France n’avait jamais fait l’objet avant ce livre que d’approches partielles et individuelles, impropres à donner toute la mesure des pressions allemandes ayant mené sous l’Occupation à la création de l’organisme et de l’engrenage « fatal » auquel celui-ci s’est abandonné par la suite. C’est dire l’intérêt que revêt cet ouvrage, même si, de sa thèse initiale, l’auteur n’a gardé que les morceaux relatifs aux aspects les plus controversés de l’histoire d’une institution accusée de collaboration dès sa création. Ce faisant, il a renoncé à en faire une peinture globale avec ses structures bureaucratiques, ses œuvres, l’origine sociale de ses dirigeants, leurs rapports complexes avec le Consistoire et les débats historiographiques et mémoriels qui ont fleuri autour du « judenrat français ». C’est incontestablement dommageable à l’intelligibilité générale de l’ensemble, mais il en résulte un opus point trop volumineux, susceptible de ne pas intimider le non spécialiste.
Résumons la démonstration. Instituée le 29 novembre 1941 après moult tractations entre l’occupant et Vichy, l’UGIF a pour mission d’« assurer la représentation des Juifs auprès des pouvoirs publics notamment pour les questions d’assistance, de prévoyance et de reclassement social » dans les deux zones. C’est à assister les Juifs internés dans les camps de la zone occupée que l’UGIF consacre ses premiers efforts, avant que ne se mette en branle l’entreprise d’extermination proprement dite.
L’auteur souligne l’état d’esprit de son conseil d’administration, soucieux d’efficacité mais aussi de légitimité. Il montre surtout le piège en action, maints exemples faisant ressortir les méthodes de chantage des nazis et leur façon de couper du reste de la société civile une organisation contrainte de devenir au fil des mois le seul recours des populations juives, internées ou non. La volonté allemande de confinement et de main-mise sans partage sur l’UGIF s’exprime en particulier dans le large panel des responsabilités qui lui sont imposées : ravitailler les internés, gérer et aménager matériellement le camp de Drancy, régler enfin les frais d’hospitalisation assurés jusqu’en janvier 1944 par l’Assistance publique. La tactique vaut aussi pour Vichy, dont l’occupant s’ingénie à délier les derniers liens avec les internés. Chercher à déroger au tête à tête avec l’occupant peut conduire les dirigeants de l’UGIF – à l’instar d’André Baur – à l’internement et à la déportation.
Enfermés dans des espaces de dialogue et de négociation sans cesse rétrécis et bien que conscients des limites de leur action, les responsables de l’Union tentent dans un contexte dramatique d’exploiter les plus infimes marges d’action qui leur sont laissées, intervenant sans relâche pour obtenir des centaines de libérations en vertu des critères et catégories définies par l’occupant. Contrairement à ce qui a souvent été dit, tout leur est prétexte pour tenter de sauver les Juifs étrangers, les plus vulnérables, des rafles et de la déportation. À leurs yeux, les secours aux internés sont indissociables des négociations visant à obtenir des libérations collectives du camp de Drancy, lesquelles n’empêchent pas les interventions pour des catégories particulières dont le sauvetage pourrait s’avérer plus aisé, comme les Juifs français anciens combattants et mutilés, les « conjoints d’aryens », les femmes de prisonniers de guerre etc., et les familles des fourreurs juifs parisiens travaillant pour la Wehrmacht.
Dans cette partie de dupes les nazis jouent, suivant l’expression du préfacier, les « grippeminauds », usant de tous les registres, exacerbant à leur profit tous les clivages possibles entre leurs victimes, soumettant les dirigeants de l’UGIF à des pressions incessantes pour mieux tester leur aptitude à une servitude toujours plus consommée. Un jeu décrypté par André Baur, vice-président de l’UGIF. Il comprend, en juillet 1943, que les autorités d’occupation veulent faire de lui et de ses pairs « les instruments dociles d’une nouvelle politique », mais n’imagine d’autre voie à suivre que celle de « louvoyer, pour accepter certaines choses et nous soustraire aux autres adroitement, sans opposer un refus systématique qui pourrait servir de prétexte à un tour de vis supplémentaire ». Du coup l’UGIF refuse d’engager du personnel de l’UGIF dans la traque des familles d’internés encore en liberté mais montre moins de fermeté, à commencer par André Baur lui-même, interné à Drancy depuis le 21 juillet 1943, à refuser des renseignements sur des personnes en fuite ou évadées en échange de promesses d’élargissement pour des internés « en règle ».
À l’aggravation de la condition des Juifs en France durant l’Occupation, le livre confirme, si besoin était, que Vichy a sa part. Dans les négociations engagées avec les dirigeants de l’UGIF sur la sauvegarde des Juifs étrangers, les représentants de l’État français excellent dans l’ambiguïté. De même, jouent au détriment des internés les rivalités entre les services mêmes de l’État français pour diverses prérogatives concernant le camp de Drancy, comme la concurrence incongrue qui met aux prises la Préfecture de Police et l’occupant.
Le souci primordial qu’a l’UGIF d’aider les Juifs en difficulté, quelle que soit leur situation, va paradoxalement faciliter la déportation. Nul doute que la condition physique et morale des internés s’en trouve améliorée mais, au final, cette action caritative aide à remplir les convois vers Auschwitz en simplifiant l’élaboration des listes de déportation. C’est bien pourquoi d’ailleurs les Allemands incitent l’UGIF à développer des services spécialisés pour les internés comme pour les familles juives encore en liberté qui, fichées par ses soins pour être secourues à domicile, deviennent plus repérables et donc plus vulnérables.
Même constat pour ses maisons d’enfants et leurs petits pensionnaires, « enfants isolés », « consignés », « de passage », « libres » ou « bloqués ». La multiplication de ces structures et de ces catégories « dessine le spectre de nouvelles arrestations ». Michel Laffitte s’arrête bien entendu sur la rafle des homes de Paris et de sa banlieue à la fin de juillet 1944, mais sans oublier l’attitude courageuse de certaines assistantes sociales de l’UGIF et particulièrement celle de Berthe Libers, et sans omettre non plus de traiter des maisons de zone sud.
L’ouvrage souligne enfin qu’en France comme dans les ghettos d’Europe orientale, les consignes et les ordres oraux prévalent à tous les échelons de la hiérarchie du Troisième Reich à l’égard des victimes juives. Pourtant, rappelle Michel Laffitte, l’UGIF se distingue sur bien des points des Judenräte polonais : sa fondation repose sur une loi de l’État français ; son statut officiel et la nomination de ses responsables procèdent du droit français ; placé sous la tutelle du Commissariat général aux questions juives, l’UGIF voit sa mission s’étendre sur l’ensemble du territoire national ; surtout, sa fonction première « n’est ni de regrouper, ni de recenser, ni d’assurer le travail forcé et l’ordre dans les communautés, son champ d’action couvre les domaines plus divers et pacifiés, ceux de l’émigration, des services sociaux et de la formation, l’éducation étant temporairement exclue de ses compétences. »
Au total, loin de la « légende rose » ou de la « légende noire » qui ont très longtemps « collé » à l’UGIF, l’auteur s’est attaché à dépeindre avec beaucoup de prudence et de nuances une histoire « grise », ni dénuée de reproches, surtout après l’été 1943, ni frappée d’une opprobre absolue ; une histoire à situer, selon l’heureuse expression du préfacier, dans la « zone crépusculaire » mise en valeur par l’historiographie récente sur les populations occupées et persécutées pendant la Seconde Guerre mondiale. Tel quel, cet ouvrage qui a valu à Michel Laffitte d’être le lauréat du Prix Henri Hertz 2004 se distingue par sa probité et son sérieux. Une lecture ardue mais recommandée.
J. L.
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NOTES
 
[*]Monique LÉVY, agrégée de l’Université, est secrétaire générale de la Commission française des archives juives.
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