2005
Archives juives
Éditorial
Catherine Nicault
Avec ce dossier sur les Juifs du Maghreb, Archives juives, revue d’histoire des Juifs de France certes, confirme son intérêt pour les communautés d’outre-Méditerranée. Quoi de plus naturel ? Le sort des Juifs d’Afrique du Nord ne fut-il pas transformé par la tutelle de la France et la volonté « régénératrice » de ses « Israélites » ? À leur tour, ces « Juifs du soleil » ne changèrent-ils pas le visage du judaïsme français, une fois transplantés en métropole dans les années 1960 ? Parions d’ailleurs que cette histoire est celle-là même de nombre de nos lecteurs, nés ou issus d’ascendants nés en Afrique du Nord...
Reste que l’approche thématique globale adoptée ici déconcertera peut-être, tant on est accoutumé à voir traiter en soi des Juifs d’Algérie, du Maroc ou de Tunisie. Justifiée, indispensable même, l’approche « territoriale » l’est assurément par les multiples différences introduites par l’histoire entre les Juifs d’Afrique du Nord. C’était d’ailleurs le parti adopté par un précédent dossier consacré aux Juifs de Tunisie.
Mais, au delà des particularismes, n’a-t-il pas existé et n’existe-t-il pas encore un fond d’identité commune, confusément ressenti mais aussi essentiel ? Il nous a semblé que la tension – culturelle, affective mais aussi physique – entre Orient et Occident qui caractérise la condition des Juifs d’Afrique du Nord au cours de deux derniers siècles pouvait en fournir une clé de lecture. Juifs orientaux placés sous une commune égide française, ils sont, plus ou moins tôt, plus ou moins intensément, entrés dans le jeu des « négociations » et des accommodements avec l’Occident colonisateur et son cortège de bienfaits et de menaces mêlés, brutal parfois dans ses débuts, assassin même lors de la Shoah, mais pourvoyeur de chances de promotion et d’évasion hors de la Tradition et, par là même, artisan de leur séparation d’avec les Arabes. L’expérience du déracinement et de la transplantation en Palestine ottomane au XIXe siècle, en France, en Israël ou dans le Nouveau Monde ensuite, est un autre trait de leur sort historique, devenue généralité au cours du second XXe siècle. L’identité juive nord-africaine y a-t-elle résisté et peut-elle survivre dans ces conditions, et si oui, sous quelle forme ? Est-ce d’ailleurs une bonne façon de poser le problème ? S’il était un seul enseignement à tirer des études diverses présentées ici, ce serait la capacité remarquable des Juifs nord-africains à rester partout eux-mêmes, quitte à réinventer au besoin la tradition.
Dans ce numéro on trouvera de surcroît le premier article d’une jeune chercheuse, Lynda Khayat, sur les étudiants juifs étrangers à Strasbourg dans les années trente et la présentation par Ariel Danan, l’auteur de leur classement, du contenu des archives du Séminaire israélite de France, sans compter des notices biographiques inédites, des comptes-rendus de lecture, des informations etc. Variété des thèmes et des approches, concours d’auteurs débutants ou confirmés venus d’horizons variés, cette nouvelle livraison, illustrée comme à l’accoutumée par les soins diligents de Jean Laloum, est riche d’une humanité qui devrait séduire nos lecteurs.