Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694226
144 pages

p. 4 à 8
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier

Volume 39 2006/2

2006 Archives juives Dossier

Introduction

Shoshanah-Rose Marzel
IMGIMGIMGIMF
Un atelier-école de l’ORT dans le Paris d’après-guerre.
Photothèque de l’ORT-France.
Ce thème de dossier peut paraître, a priori, épuisé. Aux yeux de beaucoup en effet, les métiers du vêtement, production et commerce, passent pour être des métiers traditionnellement juifs [1]. Et il est bien vrai qu’en France comme ailleurs, limités durant des siècles dans leurs activités économiques, les Juifs se sont tournés parfois vers des professions qui rebutaient les autres comme la teinturerie, la maroquinerie, la cordonnerie, etc. [2] –, et plus souvent encore vers le commerce du vêtement. Au Moyen-âge ce commerce était essentiellement celui des « hardes », données en gage de prêts d’argent non remboursés. Sous l’Ancien Régime les Juifs pratiquaient surtout le colportage de rubans et d’autres « nouveautés » ou encore la friperie. Dans la France des xixe et xxe siècles, l’évolution des métiers du vêtement en France a connu deux cycles successifs. Le premier, conséquence de l’Émancipation, a fait passer la population juive adonnée aux métiers du vêtement du colportage et de la vente foraine à la boutique puis au magasin et au grand magasin, de la couture et de la broderie en chambre, activités essentiellement féminines au départ, à l’atelier dirigé par un patron. Cette phase est quasi-terminée au début du xxe siècle [3]. Le second cycle est le fait d’une nouvelle population issue de l’immigration ashkénaze à partir de 1880 environ. C’est alors surtout, à vrai dire, que les métiers de la fabrication et de la vente des articles vestimentaires ont été catalogués comme « juifs ».
Cette simple esquisse suffit à montrer que les professions du vêtement ne sont pas des métiers « juifs » par nature. Bien des fourreurs parisiens étaient, jusque dans les années 1980, d’origine juive immigrée ; on l’explique souvent par les contacts dont ils bénéficiaient au départ dans leurs pays d’origine, grands fournisseurs de peaux et fourrures ; c’était donc là surtout une affaire d’opportunité et de filière personnelles, exploitée dans une situation d’émigration. Ce sont de fait essentiellement les circonstances sociales et politiques qui ont poussé les Juifs à exercer les métiers du vêtement plus fréquemment que d’autres, de même que ce sont les fluctuations historiques – les aléas du destin d’immigré en particulier, que connaissent aujourd’hui de façon comparable les immigrés turcs ou chinois en Occident – qui font bien souvent adopter ce parti, pour une génération tout au moins. Ainsi nous associons-nous pleinement à Nancy Green lorsqu’elle écrit dans un précédent numéro d’Archives juives qu’« Il n’y a pas plus de métiers juifs qu’il n’y a de métiers “catholiques” ou “français”. Les Juifs (comme les autres) ont pratiqué une variété d’activités économiques, et leurs métiers ont, pour la plupart, été aussi ceux des autres [4]. »
Reste que nombre de Juifs en France, surtout immigrés, ont tiré leurs moyens d’existence de la production ou du commerce d’articles vestimentaires. Ce dossier se propose donc de pousser l’investigation sur les activités qu’ils y ont concrètement déployées, les modes de production et de commercialisation comme les styles de vie qu’elles impliquaient. Un thème protéiforme en vérité, qui englobe le colportage, la fripe, les grands magasins comme Les Galeries Lafayette, le Sentier, la création de mode, sans oublier l’antisémitisme alimenté par les succès juifs, plus ou moins fantasmés, dans ces divers domaines et les tensions sociales internes à ces professions. Aussi nous sommes-nous résolus à limiter la scène à Paris et, dans ce cadre, à poser quelques jalons seulement de cette histoire qui est celle des ouvriers juifs modestes et laborieux venus de l’Empire russe à la fin du xixe siècle jusqu’aux créateurs de mode des années 1960. Il s’agit en somme de donner une idée – malgré les inévitables lacunes béantes, comme celle par exemple des fourreurs évoqués plus haut – des activités fourmillantes déployées dans le domaine vestimentaire par les immigrés ashkénazes avant que l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord ne marque le début d’une nouvelle ère. On prendra garde que, suivant la tendance actuelle de l’historiographie, ce découpage inclut la seconde guerre mondiale, la rupture brutale qui l’accompagne, mais aussi la reprise, parfois spectaculaire, qui la suivit.
C’est sur les casquettiers juifs de la Belle Époque, exemple emblématique de ce milieu alors naissant des immigrés façonniers et petits patrons en chambre qui prendra toute son ampleur dans l’entre-deux-guerres, que s’ouvre le présent dossier. Olivia Gomolinsky nous les montre combatifs, à travers l’histoire de leur syndicat parisien et de la grève mémorable de 1912. Puis Céline Leglaive évoque l’économie, plus complexe qu’on pourrait croire, de la vente des articles vestimentaires sur les marchés pendant les années trente ; la crise économique combinée aux difficultés administratives rencontrées par les immigrés dans cette période font du colportage et du commerce forain plus que jamais des moyens de survie ; ils favorisent la liberté de mouvement et réduisent le barrage de la langue. Cela dit, le langage professionnel est aussi un vecteur d’acculturation linguistique et d’évolution du yiddish. C’est la thèse en tout cas que développe Shmuel Bunim à travers l’exemple de la presse yiddishophone : le « jargon » parlé dans les milieux de la production s’imprègne dans les années vingt et trente de termes français inhérents à la profession, souvent (mais pas toujours) absents de leur langue originelle.
Concernant les années noires, Florent Le Bot nous fait mesurer, de façon saisissante, l’ampleur de la « catastrophe » de la seconde guerre mondiale dans les milieux juifs du vêtement, sous l’action de l’Occupant allemand dûment secondé par d’actifs complices français : outre la disparition de bon nombre de ses acteurs, elle inclut la spoliation et la destruction de l’entreprise vestimentaire juive. Importante ou minuscule, pas une qui ait échappé aux spoliateurs. Il montre aussi qu’après la guerre, la bureaucratie française, par ses exigences formalistes, ne facilita guère la reprise de l’activité économique. Ce furent alors essentiellement des organisations juives qui vinrent en aide aux petits entrepreneurs juifs, comme le rappellent opportunément Sophie Enos-Attali et Emmanuelle Polack.
Le dossier se termine sur les années 1950 et 1960, évoquées par mes soins au travers de quelques « Success Stories » particulièrement éclairantes. Bien moins présents que par le passé dans les syndicats ouvriers et sur les marchés, les Juifs se pressent encore nombreux dans la production et le commerce vestimentaire. Parmi eux émerge une nouvelle génération de créateurs juifs, souvent d’anciens enfants cachés pendant la guerre ; certains – Rykiel, Hechter, Lapidus et d’autres – connaissent un succès exceptionnel. Ayant fait leurs débuts dans le stylisme, dans une petite boutique, quelques-uns accèdent à l’empyrée de la haute couture ; tous en tout cas cherchent à s’étendre et fondent de véritables empires commerciaux. Nous nous arrêtons, comme il a déjà été dit, avant les années 1970, lorsque de nouveaux créateurs, le plus souvent séfarades, empruntent d’autres voies commerciales [5] ; délaissant la haute couture, au demeurant déclinante, ils se concentreront essentiellement dans le prêt-à-porter, créant des enseignes internationales comme Kookaï, Celio, Morgan, Naf-Naf, Etam, Blanc Bleu. Mais ceci est une autre histoire…
Présents dans ce secteur depuis la Belle Époque, les Juifs y occupent toujours une place importante par la suite, en dépit des accidents de parcours. Les entreprises vestimentaires juives présentent-elles des caractéristiques particulières ? Guère en fait, sinon un trait commun à toutes les époques considérées : l’omniprésence de la famille. Paris n’a jamais été, à l’exemple de Londres et New York dans les années 1890-1900, un haut lieu du sweating-system dans de gros ateliers surpeuplés. Nombre de commerçants et/ou de designers juifs, nés dans le milieu « vestimentaire », perpétuent une tradition familiale. D’autres, qui montent leurs affaires, travaillent ensuite « en famille » [6]. Ces pratiques ont toujours cours dans les années 1960. Et certains des grands créateurs ont transmis, à l’aube du xxie siècle, leurs affaires à leurs descendants directs : Ted Lapidus à son fils Olivier, Sonia Rykiel à sa fille Nathalie.
Seconde interrogation : le savoir-faire juif ancestral et le succès commercial favorisent-ils, au xxe siècle, l’émergence d’une « mode juive » ou d’un « style juif » originaux [7] ? La réponse est nettement négative : il n’y a pas de mode juive. Les immigrés de la première moitié du siècle, arrivés en France pour fuir des conditions de vie difficiles en Europe de l’Est, n’en avaient ni la volonté ni la possibilité. Le travail dans le domaine vestimentaire est pour eux un moyen d’intégration et de survie dans le pays d’accueil. Sur le second versant du siècle, le « design juif » n’existe pas davantage, à l’encontre du design japonais, illustré dans les années 1970 par des créateurs comme Kenzo Takada, Issey Miyake, puis par Rei Kawakubo et Yohji Yamamoto, qui ont consciemment introduit des éléments japonisants dans la mode française : le plissé omniprésent à-la-Issey Miyake, la déstructuration de la silhouette, l’ourlet défait, le jeu des volumes [8]. Rien de tel, du côté des acteurs juifs de la mode, bien au contraire. Loin de vouloir créer une « ligne » juive, l’entrepreneur, le businessman, l’investisseur, l’industriel et le créateur juifs cherchent à s’insérer dans des structures et une création préexistantes. C’est précisément la compréhension pénétrante qu’ils ont de ces structures, leur souplesse d’adaptation et leur promptitude à saisir les évolutions et les aspirations du marché qui assurent le succès des immigrés colporteurs qui, dans l’entre-deux-guerres, apprennent par cœur les parcours des foires et des marchés français comme des créateurs des années 1960 qui innovent dans le secteur du prêt-à-porter naissant.
 
NOTES
 
[1]Esther Benbassa, Histoire des Juifs de France, Paris, Éditions du Seuil, 1999 (édition américaine, 1999). Bernhard Blumenkranz, « Les origines et le Moyen Âge », in Bernhard Blumenkranz (dir.), Histoire des Juifs en France, Toulouse, Privat, 1972, p. 39. Nahum Gross, Economic History of the Jews, New York, Schocken Books, 1975, pp. 39-40, 162-163.
[2]Nahum Gross, op. cit., pp. 162, 167.
[3]Philippe Bourdrel, Histoire des Juifs de France, Paris, Albin Michel, t. 1 : Des origines à la Shoah, 2004 (Éd. revue et augmentée), pp. 199-241. Esther Benbassa, op. cit., pp. 159, 167-169. François Delpech, « De 1815 à 1894 », in Bernhard Blumenkranz (dir.), op. cit., pp. 310-314.
[4]Nancy Green, « Introduction », Archives Juives, revue d’histoire des Juifs de France, n° 33/2, 2e semestre 2000, pp. 4-7.
[5]Nancy Green, Du Sentier à la 7e Avenue. La confection et les immigrés, Paris-New York 1880-1980, traduit de l’américain par Pap Ndiaye, Paris, Éditions du Seuil, coll. « L’Univers historique », 1998, p. 265 sq.
[6]Ibid., p. 270. Voir encore Nadine Vasseur, Il était une fois le Sentier, Paris, Liana Lévi, 2000, dont ce thème est le fil conducteur.
[7]Pour une histoire du costume juif avant le xxe siècle, voir Alfred Rubens, A History of Jewish Costume, New York, Funk & Wagnalls, 1967.
[8]The Collection of the Kyoto Costume Institute. Fashion – A History from the 18th to the 20th Century, Taschen, Koln, 2005, vol. II, p. 504, 624-660; James Laver, Histoire de la mode et du costume, Paris, Thames & Hudson, 2003, pp. 271-272.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Esther Benbassa, Histoire des Juifs de France, Paris, Éditi...
[suite] Suite de la note...
[2]
Nahum Gross, op. cit., pp. 162, 167. Suite de la note...
[3]
Philippe Bourdrel, Histoire des Juifs de France, Paris, Alb...
[suite] Suite de la note...
[4]
Nancy Green, « Introduction », Archives Juives, revue d’his...
[suite] Suite de la note...
[5]
Nancy Green, Du Sentier à la 7e Avenue. La confection et le...
[suite] Suite de la note...
[6]
Ibid., p. 270. Voir encore Nadine Vasseur, Il était une foi...
[suite] Suite de la note...
[7]
Pour une histoire du costume juif avant le xxe siècle, voir...
[suite] Suite de la note...
[8]
The Collection of the Kyoto Costume Institute. Fashion – A ...
[suite] Suite de la note...