2007
Archives juives
Lectures
Lectures
• Henri Nahum, La Médecine française et les Juifs, 1930-1945, préface de Jean Langlois, Paris, L’Harmattan, collection Racisme et eugénisme, 2006, 407 p., illustrations, 39 euros
Lilly Marcou, Napoléon face aux juifs, Paris, Pygmalion, 2006, 222 p., notices biographiques, bibliographie, 18 euros
Chaque génération revisite l’histoire du Grand Sanhédrin et des décrets de 1808. À l’approche du bicentenaire de ces évènements, voici la lecture qu’en fait une historienne du communisme. Appuyée, en bonne professionnelle, sur une bibliographie antérieure solide, bien que non exhaustive, elle les replace dans l’histoire de l’Empereur et de son temps, sans négliger l’accueil fait de par le monde aux décisions de Grand Sanhédrin. Son ouvrage, qu’elle qualifie elle-même d’« essai » et de « rapide bilan », en offre une vision très classique qui en fait un bon aide-mémoire, enrichi d’un apport original : l’opinion de Karl Marx à ce sujet et une comparaison avec le traitement de la question juive par les révolutionnaires russes. Il rendra service au public désireux de se familiariser avec ce moment décisif de l’histoire du judaïsme français.
Benjamin Stora, Les Trois exils. Juifs d’Algérie, coll. « Un ordre d’idées », Paris, Stock, 2006, 232 p., 19 euros
Benjamin Stora nous propose ici de cheminer avec lui à la fois dans ses souvenirs personnels et familiaux et dans l’historiographie sur les Juifs d’Algérie. Partant, l’ouvrage se présente moins comme un travail de recherche à partir d’archives inédites que comme un essai historique. L’évocation d’un voyage effectué en 2004 avec son fils sur les lieux de son enfance, à Khenchela, petite ville du Constantinois, suggère que l’historien vise plutôt à faire Å“uvre de transmission et de pédagogie, voire de vulgarisation, ce qu’on ne saurait reprocher à l’auteur, tant l’histoire des Juifs d’Algérie reste méconnue.
Cependant, l’historien du nationalisme algérien et de la guerre d’indépendance ne pouvait se contenter d’une synthèse des travaux sur la question : il s’est aussi appuyé sur plusieurs types d’archives jusque-là peu explorées. Ce sont d’abord les papiers, conservés au Centre des archives d’outre-mer (Aix-en-Provence), du « service des questions juives et des sociétés secrètes » de la préfecture de Constantine, créé le 20 janvier 1942 et destiné à la surveillance des Juifs et des francs-maçons. Comme le précise l’auteur, ces sources, qui couvrent la période 1940-1943, sont d’autant plus précieuses que celles des préfectures d’Alger et d’Oran ont été détruites par le gouvernement de la France libre installé à Alger à partir de mai 1943. L’auteur a également dépouillé la collection du Bulletin de la Fédération des sociétés juives d’Algérie, fondé par Élie Gozlan, et qui rendait compte de l’activité de la plupart des associations juives dans la colonie entre 1934 et 1947 (ces documents, que l’auteur a consultés grâce à un particulier, sont également conservés à la Bibliothèque nationale de France ; par ailleurs, la bibliothèque de l’Alliance israélite universelle possède un exemplaire du Bulletin de 1941). Enfin, l’auteur a consulté le compte rendu non publié d’un colloque tenu le 5 juillet 1986 en Israël par plusieurs rabbins originaires d’Algérie.
L’historien a tenté d’éclairer la succession des événements traversés par les Juifs en Algérie à l’époque contemporaine grâce au concept d’exil, mis en évidence dans le titre : le décret du 24 octobre 1870 dit « décret Crémieux », par lequel les Juifs nés en Algérie devinrent citoyens français, aurait constitué un premier exil, « celui qui les a séparés des autres “indigènes” » ; le second exil est l’abrogation du décret Crémieux le 7 octobre 1940 par le régime de Vichy ; le troisième exil consiste dans le départ massif des Juifs d’Algérie pour la France en 1962, à la fin de la guerre d’indépendance. Le livre, formé de trois parties, s’articule autour de ces trois événements, dont l’auteur étudie les prodromes et les développements. Chaque partie s’ouvre par le court récit d’une page de l’histoire familiale de l’auteur à partir d’une photographie, témoignant de son implication personnelle et de son questionnement sur des événements qui, selon lui et à juste titre, ne sont pas encore dénoués.
Plus que la première partie consacrée aux années 1830-1870, c’est la suite de l’ouvrage qui emporte l’adhésion. Les principales lois prises contre les Juifs sous Vichy sont énoncées, leurs conséquences encore trop méconnues sont précisées, en particulier les spoliations économiques, qui furent effectuées également en Algérie et auxquelles les historiens commencent juste à s’intéresser. On voit aussi à quel point l’antisémitisme de la société coloniale put trouver son point d’aboutissement dans l’abrogation du décret Crémieux et les lois d’exclusion. L’auteur a surtout le soin de jeter un pont entre deux histoires de l’Algérie, celle des Juifs et celle des musulmans. À cet égard, on pourra regretter une probable idéalisation des relations entre Juifs et musulmans avant la conquête française, les Français étant présentés comme les fauteurs de troubles – vieux débat, alimenté notamment par les travaux de Hayim Ze’er Hisrchberg, ignorés ici. Mais l’essentiel n’est pas là. B. Stora met en lumière toute la complexité des rapports entre ces deux groupes « indigènes ». Il montre notamment l’échec des tentatives des colonisateurs pour les dresser durablement les uns contre les autres : les émeutes anti-juives de Constantine en 1934 furent suivies d’un rapprochement, en 1936, entre certains leaders politiques musulmans et les socialistes juifs, en vue d’obtenir la naturalisation des musulmans d’Algérie prévue par le projet Blum-Violette ; plus tard, la plupart des Juifs de Sétif et de Guelma, meurtris par le régime de Vichy, se gardèrent de participer à la sanglante répression des manifestations anti-colonialistes du 8 mai 1945.
Les meilleures pages sont consacrées à la guerre d’indépendance : les Juifs d’Algérie, qui ne formaient « une communauté monolithique » ni sur le plan social, ni sur le plan politique, avaient tous à la veille de la guerre la conviction que l’avenir du pays ne pouvait qu’être français, tant ils étaient pétris de culture occidentale. Issus de milieux sociaux divers et formant un groupe hétérogène sur le plan idéologique, ils tentèrent pendant plusieurs mois de rester à l’écart du conflit ; la longue suite d’attentats du FLN contre des familles juives fit basculer par force les Juifs dans le camp des colonisateurs indésirables, certains tentant de lutter contre ce mouvement de l’histoire en s’associant à la lutte anti-colonialiste, d’autres rejoignant l’OAS. L’historien signale également l’incidence sur l’Algérie du conflit entre l’Égypte et Israël, les services secrets israéliens ayant entraîné des Juifs de Constantine à se défendre contre le FLN, épisode rapporté en 2005 par la presse israélienne. La grande qualité de ces pages tient au fait que l’éventail des positions adoptées par les Juifs d’Algérie est envisagé dans sa totalité, sans tabou, même lorsque celles-ci sont les plus paradoxales et les moins défendables rétrospectivement.
Le bilan de ces événements est donné à la fin de l’ouvrage. L’auteur note avec finesse le double mouvement dans lequel se trouvent pris les Juifs d’Algérie et leurs descendants : celui qui les contraignit, dès leur arrivée en France, à « tourner la page », à aller de l’avant, à « oublier cette origine et s’en fabriquer d’autres », et celui qui consiste à se tourner vers ce passé douloureux.
Bien sûr, on peut déplorer l’absence de toute référence aux travaux de l’historiographie israélienne. On peut également regretter l’utilisation sans distinction de sources qui font autorité et de travaux de compilation, ainsi que l’absence de vérification dans les archives de certains témoignages oraux. Mais ce livre constitue incontestablement un essai sensible et une synthèse vivante nourrie de beaux portraits, qui permet aux jeunes générations de dissiper la brume qui entoure les événements tragiques dont les Juifs d’Algérie furent tantôt les victimes, tantôt les témoins impuissants.
Laurent Joly, Vichy dans la « Solution finale ». Histoire du Commissariat général aux questions juives, 1941-1944, Paris, Bernard Grasset, 2006, 1014 p., 35 euros
C’est un ouvrage monumental que nous livre ici Laurent Joly, non uniquement par le nombre de pages et la densité du texte, mais surtout, et c’est l’essentiel, par l’ampleur des questions qu’il aborde. L’auteur, ce faisant, vient s’inscrire dans la filiation de Joseph Billig qui, dès les années 1950, avait réalisé trois épais volumes sur ce même Commissariat général aux questions juives, avec à l’esprit l’idée que « le CGQJ était un nÅ“ud où tous les fils de l’action antijuive en France se croisaient ». L. Joly prolonge cette réflexion avec érudition et précision.
Le livre est structuré en trois grandes parties. La première et la troisième inscrivent le CGQJ, sa création, les objectifs qui lui sont assignés par les autorités françaises et allemandes, les ambitions de ses propres dirigeants, puis sa décomposition et enfin ses décombres, dans une histoire de l’antisémitisme en France, depuis les débuts de la IIIe république jusqu’à la crise des années 1930 et le Front populaire, mais surtout à partir de 1940, dans le contexte d’occupation du pays et de poursuite de la guerre en Europe, sans oublier le tournant de 1942, puis la libération du territoire et ses suites. La partie centrale est dédiée, quant à elle, au CGQJ en action.
Puis vient le cÅ“ur de sa thèse : les mesures antisémites prises, dès l’été 1940, parallèlement, conjointement ou parfois même concurremment par le gouvernement de Vichy et les autorités d’occupation convergent au printemps 1941 à travers la collaboration d’État. Celle-ci correspond, côté allemand, à la nécessité de s’appuyer sur les cadres administratifs français pour contrôler le pays et pour mener à bien, entre autres, leur « croisade » antisémite ; pour les dirigeants français, à l’illusion de possibles contreparties et surtout, c’est le cÅ“ur de la démonstration, à l’opportunité de se « débarrasser » des Juifs étrangers ou récemment naturalisés, perçus comme « inassimilables » et « indésirables ». Laurent Joly y insiste résolument : dès 1941, avec la création du CGQJ et alors que Xavier Vallat en assume la direction et que Pétain et Darlan enfoncent le pays dans la « voie de la collaboration », se profilent la politique de terreur et l’escalade dans l’horreur des années 1942-1944, soit les arrestations en masse des Juifs, les internements, les accords Oberg-Bousquet, la rafle du Vel’ d’hiv, les déportations vers les camps d’extermination, etc. L’auteur prolonge ainsi le travail mené depuis plusieurs années par les historiens (l’on pense notamment à Barbara Lambauer et à son Otto Abetz et les Français ou l’envers de la collaboration, Paris, Fayard, 2001) présentant le moment Darlan comme un sommet de la collaboration d’État et la période Laval comme sa poursuite effrénée vers l’abîme. Reprenons les termes mêmes de L. Joly : « les décisions de l’hiver-printemps 1941 […] constituent un tournant décisif qui a engagé l’antisémitisme vichyssois dans la logique de la “solution finale.” » (p. 844).
L’auteur développe, fort à propos, une comparaison des politiques antisémites menées par les nazis, et de leurs conséquences, à travers l’Europe (introduction et conclusion générale). Elles se déclinent en trois phases : la mise en place d’une législation antisémite (1938-1940) ; la systématisation de la politique antijuive à la demande des autorités allemandes (1941-1942), avec en particulier dans les États satellites dont la France, la création d’administrations spécialisées tel le CGQJ ; enfin, à partir de 1942, le déploiement du génocide. Là encore, la conviction de l’historien s’avère ferme et assurée : « Après la Roumanie, la France de Vichy est certainement le pays satellite à avoir, par lui-même, joué le rôle le plus criminel dans la politique génocidaire des nazis. » (p. 848). Sa force de conviction entraîne celle du lecteur.
Toutefois, l’ambition de ce travail ne s’arrête pas à ce point de vue d’ensemble. Il s’agit également pour l’historien de nous présenter « l’organisme CGQJ » au sein de l’administration d’État, dans son organisation et dans ses tâches. Le personnel du CGQJ, ou d’officines annexes vouées à la propagande antisémite ou aux opérations de basse police, est présenté à travers une galerie de portraits qui, avec une précision de détails et une économie de mots, glacent le sang jusqu’à ceux des lecteurs les plus informés sur le sujet.
Remarquons cependant que l’auteur dans son élan n’a pas toujours rencontré les limites qui lui auraient permis de mieux cerner ses ambitions. La politique antisémite de Vichy semble son objet initial ; un tableau très suivi des manifestations de l’antisémitisme au sein du CGQJ et alentour lui sert en réalité de véritable fil d’Ariane. La citation de l’un des dirigeants du CGQJ, qui fait passer son engagement antisémite avant ses convictions pétainistes (p. 653), en est d’ailleurs bien involontairement un révélateur. La juxtaposition foisonnante des deux thématiques peut parfois décourager le lecteur, d’autant que toutes les démonstrations ne sont pas forcément menées à leur terme ou abordées dans toutes leurs implications.
Ainsi, s’agissant de l’aspect politique, le point de vue des autres institutions publiques, des ministères, n’est quasiment présenté qu’au prisme des rapports avec le CGQJ. S’il faut convenir que ceux-ci s’avèrent essentiels, on ne peut écarter l’idée que la logique antisémite n’y est pas toute entière incluse. Le point de vue allemand n’est pas mieux traité, au risque de surestimer les déclarations des dirigeants du CGQJ et de laisser dans l’ombre les stratégies de l’occupant hors des fils qui relient celui-ci à cette administration qui lui est largement soumise.
Par ailleurs, si l’éclairage des diverses facettes de l’antisémitisme conduit l’auteur dans les bureaux du statut des personnes du CGQJ, dans ceux du service d’enquête et de contrôle ou encore dans le cabinet de « l’ethno-raciologue » Georges Montandon, la spoliation des entreprises et biens « juifs », présentés pourtant comme « le rôle le plus important joué par le CGQJ dans la politique antisémite des années d’Occupation » (p. 596), ne donne lieu qu’à quelques pages, s’appuyant sur un choix restreint de travaux parmi une bibliographie très riche, mais parfois ignorée. Le fonctionnement le plus concret échappe ainsi à l’examen.
Il demeure néanmoins que Laurent Joly a su consulter une masse incroyable de documents, a produit sans conteste de solides pages sur les diverses thématiques abordées et qu’avec sa force de travail et de conviction, il saura plus encore à l’avenir distinguer les problématiques qui le préoccupent (il nous annonce d’ailleurs, note 5 page 383, une publication prochaine concernant la marche quotidienne des services du CGQJ). Lorsqu’il se lance dans l’analyse de l’épuration judiciaire des personnels du Commissariat et qu’il en observe la notable insuffisance, L. Joly conclut à « une réelle complaisance de la part de leurs juges » (p. 820), qui s’explique selon lui par une compromission comparable dans l’application, y compris zélée, de la législation antisémite de l’État français durant l’Occupation. Pour ce type d’analyses, pour la richesse et la précision de l’information, pour toutes les qualités évoquées précédemment, ce livre est sans conteste à placer dans toutes les bibliothèques de l’honnête homme.
Henri Nahum, La Médecine française et les Juifs, 1930-1945, préface de Jean Langlois, Paris, L’Harmattan, collection Racisme et eugénisme, 2006, 407 p., illustrations, 39 euros
Cet ouvrage, centré principalement sur la classe privilégiée des médecins hospitaliers anciens internes des Hôpitaux de Paris, mieux documentée que celles des autres praticiens, reprend, approfondit et étend, à l’aide d’une documentation fouillée et largement reproduite, les études antérieures de Bénédicte Vergez-Chaignon et de Bruno Halioua. Après avoir retracé les étapes de la discrimination xénophobe des étudiants en médecine puis des médecins juifs étrangers eux-mêmes dans les années 1930, l’auteur rappelle les interdictions professionnelles relatives à la médecine découlant des deux statuts vichystes des Juifs. Un apport original est de s’être penché sur le domaine mal connu de leur application dans les diverses sphères de l’activité des médecins : enseignement dans les facultés de médecine, pratique médicale dans les hôpitaux et dispensaires publics et privés, cabinets libéraux. L’auteur exploite les archives des très légalistes conseils de l’Ordre, organes corporatistes créés par l’État vichyste pour encadrer la profession, entre autres par l’application de ses décrets antisémites. Mais pourquoi n’avoir pas abordé le cas marseillais, ou celui des professeurs juifs de la faculté de médecine de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand ? Un autre apport est d’avoir fait revivre, à travers de nombreux témoignages publiés ou recueillis oralement, les expériences vécues par les médecins ostracisés, avec leurs épreuves, leurs refuges, les conditions de leur survie. D’autres chapitres sont consacrés au statut et à l’histoire de l’hôpital Rothschild et de son couplage au camp de Drancy (sans aborder l’histoire des autres institutions médicales communautaires parisiennes comme la Fondation ophtalmologique Rothschild ou les dispensaires du genre de « À nos enfants »), à l’engagement des médecins juifs dans la Résistance, à l’épuration, très mesurée, du milieu médical à la Libération.
En revanche, rien n’est dit de l’organisation, ou de l’absence, des soins médicaux dans les camps de la zone sud, sujet sur lequel on ne trouve que des renseignements épars dans le livre d’Anne Grynberg, Les Camps de la honte, ni du sort des biens professionnels, par exemple des installations radiologiques. La situation des chirurgiens-dentistes, des soignants infirmiers, des professions dites paramédicales, des opticiens et autres prothésistes, des pharmaciens est à peine effleurée. Rien n’est dit non plus de ce que le titre La Médecine française et les juifs semble annoncer : l’attitude des médecins envers les patients juifs, qui n’est pas abordée (on ne peut guère qualifier de médecin George Montandon, titulaire d’un diplôme de médecine français certes, mais d’origine suisse, et devenu anthropologue depuis 1925. Une question : Céline exerçait-il encore la médecine à l’époque vichyste ?). La figure positive du Dr Tisné est brièvement évoquée, mais qu’en est-il de la facette négative ? Certaines questions, iconoclastes il est vrai, ne sont pas posées : y a-t-il eu dans certaines circonstances des refus de soins ? Certains ont-ils failli à leur serment ? Certains, à même de découvrir des circoncis parmi leurs patients, ont-ils dénoncé des Juifs cachés ?
Cet ouvrage très riche nous fournit donc des éléments pour une mise en perspective de l’histoire de la profession médicale, de l’antisémitisme et de l’histoire des Juifs en France : profession marquée par un corporatisme conservateur et xénophobe, enraciné dans le nationalisme et nourri de craintes plus ou moins fantasmatiques liées à la concurrence économique. Il faut garder en mémoire qu’à l’époque étudiée par Henri Nahum le « marché de la santé », alors ni soutenu ni régulé par la Sécurité sociale, était beaucoup plus étroit qu’aujourd’hui et que quasiment tous les médecins hospitaliers pratiquaient également en cabinet libéral où ils faisaient valoir leurs titres. Cette dimension économique de leurs privilèges, considérés comme une chasse gardée, renforçait la virulence de la xénophobie antisémite et donnait lieu à une véritable « lutte au couteau » pour l’obtention des postes. Dès les années 1880 l’antisémitisme s’était acclimaté dans ce milieu professionnel où de grands médecins juifs comme Émile Javal, Arnold Netter, Fernand Widal et bien d’autres connaissaient un succès éclatant : l’antisémitisme de Léon Daudet datait de l’époque où, étudiant en médecine, le succès de ses condisciples juifs attisait sa jalousie.
Dans la perspective de l’histoire de l’antisémitisme en France, cet ouvrage fournit des éléments de comparaison entre le sort des médecins juifs - dont l’originalité pourrait être qu’ils relevaient à la fois de fonctions universitaires, de fonctions hospitalières et de la réglementation des professions libérales – et celui d’autres groupes professionnels : a-t-il été fondamentalement différent de celui des autres Juifs persécutés en France, étrangers ou non, dont un nombre non négligeable a reçu de la population la même aide qu’ont reçue des médecins juifs ? A-t-il été différent de celui des membres juifs des autres professions libérales, avocats et autres juristes, notaires etc., en particulier de celui des avocats, pourvus eux aussi par Vichy d’un conseil de l’Ordre, qui ont suscité déjà des études spécifiques ?
Contrairement à la boutade de l’auteur, affirmant que son ouvrage est un recueil d’histoires anecdotiques et non d’Histoire, il s’agit bien d’un livre d’histoire, stimulant autant par les questions qu’il amène à poser que par les éléments de réponse qu’il fournit. On regrette d’autant plus l’ambiguïté du titre et la très mauvaise qualité technique des illustrations.
M. L.
[*]
Monique LÉVY, agrégée de l’Université, est secrétaire générale de la Commission française des archives juives.
[**]
Valérie ASSAN est agrégée de l’Université. Membre de l’équipe rédactionnelle de
Rabbins et ministres du culte israélite en France. Dictionnaire biographique (à paraître chez Berg international), contributrice à
Archives juives, elle prépare une thèse de doctorat sur
Les consistoires israélites en Algérie (1845-1905) (dir. Catherine Nicault).Normalienne et professeur d’histoire contemporaine à l’université de Reims, Catherine NICAULT est la rédactrice en chef de la revue
Archives juives. Spécialiste de l’histoire des relations internationales et des Juifs au
xxe siècle, elle a notamment publié
La France et le sionisme 1897-1948. Une rencontre manquée, (Calmann-Lévy, 1992) et
Jérusalem 1850-1948 (Autrement, 1999).
[***]
Florent LE BOT est l’auteur d’une thèse,
La Réaction industrielle. Mouvements antitrust et spoliations antisémites dans la branche du cuir en France, 1930-1950, (dir. Michel Margairaz) soutenue en 2004 à l’Université de Paris VIII, à paraître en 2007 sous le titre :
La Fabrique réactionnaire. Corporatisme et antisémitisme dans le monde du cuir en France (1930-1950), aux Presses de Sciences Po.