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Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694238
156 pages

p. 4 à 13
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Dossier : Philosémites chrétiens

Volume 40 2007/1

2007 Archives juives Dossier : Philosémites chrétiens

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Ralph Schor Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nice, a notamment publié Monseigneur Paul Rémond, un évêque dans le siècle (Éditions Serre, 1984), L’Opinion française et les étrangers 1919-1939 (Publications de la Sorbonne, 1985), Français et immigrés en temps de crise, 1930-1980 (L’Harmattan, 2004), L’Antisémitisme en France dans l’entre-deux-guerres : prélude à Vichy (Complexe, 2005).
En 1964, Paul VI, premier pape à revenir en Terre sainte depuis saint Pierre, assura que, si certains Juifs contemporains de Jésus avaient pris une part au déicide, celui-ci était en fait imputable à toute l’humanité. Le pontife déclara devant le Saint-Sépulcre : « Nous sommes venus confesser le mystérieux rapport entre nos péchés et ta passion, notre Å“uvre, ton Å“uvre [1]. »
Signe encore plus éclatant du changement d’optique au sein de l’Église, le concile Vatican II promulgua, le 28 octobre 1965, la déclaration Nostra Aetate qui mettait en lumière le lien spirituel unissant les Juifs et les chrétiens : « Scrutant le mystère de l’Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham [2]. » Nostra Aetate précisait le contenu du legs juif : les racines de la foi, l’Ancien Testament, le Christ, ses apôtres, ses premiers disciples nés dans le peuple d’Israël. Le texte « exclut d’injustes affirmations et des accusations portées indistinctement contre tous les juifs vivant du temps du Seigneur, et contre les juifs de notre temps [3]. » Le concile déplorait ensuite l’antisémitisme et ses manifestations. Ce document marquait une évolution si spectaculaire dans les positions de l’Église catholique qu’il n’offrait aucune référence lui permettant de s’appuyer sur la Tradition, la patristique, l’enseignement des papes ou des conciles antérieurs [4].
Le tournant conciliaire ne constituait cependant pas une génération spontanée. Il résultait en vérité de recherches, de débats et d’actions concrètes amorcées dès l’entre-deux-guerres. Ce changement apparaissait d’autant plus spectaculaire que l’Église devait se défaire de préventions très anciennes contre les Juifs. Elle s’était presque dès l’origine construite en dehors du judaïsme et même contre celui-ci qui avait refusé de reconnaître le Messie. Les chrétiens, se flattant d’incarner le Verus Israel, avaient pratiqué contre l’ancien peuple élu « l’enseignement du mépris ». Des accusations nombreuses, même extravagantes comme celle du crime rituel, avaient été lancées contre les Juifs. Le contentieux avait été entretenu par des affrontements politiques comme l’affaire Dreyfus au cours de laquelle les catholiques avaient majoritairement pris parti contre le capitaine accusé de trahison. La ligue d’Action française, née en 1898, avait attiré nombre de catholiques qui, enfermés dans une conception très traditionaliste de leur religion, voyaient dans ce mouvement la meilleure traduction temporelle de leur sensibilité spirituelle.
Plus paradoxale était l’attitude de certains chrétiens que leur philosémitisme n’empêchait pas de formuler des critiques plus ou moins stéréotypées contre les Juifs. Ainsi le Père Bonsirven, bon connaisseur du judaïsme ancien et moderne, rappelait « l’orgueil congénital des juifs » [5]. Le Père Merklen, rédacteur en chef de La Croix, dénonçait « leur faculté d’accaparement, leur habitude de se pousser aux postes d’influence […], leur conception matérialiste de la vie […], un esprit anarchique qui les pousse aux excès de l’analyse et à la perpétuelle contradiction [6]. » François Mauriac, tout en s’abonnant en 1937 à la revue La Juste Parole qui réfutait l’antisémitisme au nom des principes chrétiens, reprochait aux Juifs de s’isoler « jalousement », d’envahir la finance, de « pulluler partout où l’un d’eux s’est introduit [le ministère Blum] » [7]. Paul Claudel, qui protesta publiquement contre la persécution nazie en 1936 et contre le statut des Juifs en 1941, n’en regrettait pas moins l’esprit négatif et destructeur d’Israël : « L’on voit partout des juifs au premier rang des partis de subversion sociale ou religieuse [8] ». René Schwob, converti au catholicisme, parlait sévèrement de ses anciens coreligionnaires qui s’entêtaient dans l’erreur religieuse [9]. Les protestants philosémites de droite tenaient parfois des propos voisins : les Juifs étaient vus comme inassimilables, révolutionnaires, dotés d’un « esprit destructif » [10]. L’Église réformée pouvait accorder des secours spirituels aux victimes du nazisme, mais non une aide matérielle car les Juifs étaient bien assez riches pour se charger de ce fardeau. En définitive un certain nombre de protestants voulaient convertir les israélites pour qui devenir chrétien constituait « l’aboutissement normal du judaïsme […], le couronnement du passé [11] ».
En dépit de l’héritage pesant d’un antisémitisme plus ou moins exprimé, les chrétiens modifièrent profondément leur attitude durant l’entre-deux-guerres. Cette évolution tenait à de nombreux facteurs : l’Union sacrée de 1914, la fraternité des tranchées, l’admission des Juifs parmi Les Diverses familles spirituelles de la France par Maurice Barrès [12], la condamnation de l’Action française par le pape Pie XI en 1926, la nomination par ce dernier d’évêques plus jeunes, cultivés, républicains et ouverts aux questions sociales, le progrès des études théologiques et bibliques qui attiraient davantage l’attention sur les racines juives du christianisme. Du côté protestant, la culture biblique, particulièrement vivante, facilitait la compréhension de la parenté spirituelle judéo-chrétienne. Les réformés, minorité victime d’une persécution séculaire, pouvaient se sentir proches des Juifs, également opprimés. L’adhésion précoce des protestants aux principes républicains et laïques encourageait chez eux les sentiments d’égalité, de fraternité, de tolérance.
La présente livraison d’Archives Juives est précisément consacrée à l’étude de quelques chrétiens philosémites, pas forcément les plus connus, qui ont joué un rôle dans la mutation du regard porté sur les Juifs. On se gardera de généraliser abusivement à partir des quelques cas analysés ici. Cependant, on est frappé par certains points communs qui relient ces hommes à la forte personnalité. La majorité des chrétiens dont la destinée est retracée dans la présente publication avaient des attaches personnelles avec les Juifs et le judaïsme. Ainsi, les Pères Valensin et Démann étaient-ils issus de familles juives ; peut-être était-ce aussi le cas d’Oscar de Férenzy dont la revue La Juste Parole fut subventionnée par le consistoire de Paris [13]. Le pasteur Saillens avait chaudement pris parti pour Dreyfus et pour Zola chez qui il croyait déceler une aspiration spirituelle. Le pasteur Martin, comme ses confrères, lisant et méditant la Bible, possédait une forte culture hébraïque qui le rendait très proche des Juifs ; il connaissait bien les persécutions nazies par la lecture de la Revue du christianisme social et par ses voyages en Allemagne. Le Père Riquet, né dans un milieu maurrassien, avait dû se défaire de cette emprise, même si sa famille ne semble pas avoir été antisémite. Le Père Bonsirven était devenu par ses études l’un des meilleurs connaisseurs chrétiens du judaïsme.
Les chrétiens philosémites étaient des intellectuels, théologiens, exégètes, professeurs, journalistes, conférenciers, que leurs activités mettaient directement ou indirectement en contact avec le public. Ils s’attachaient tous à étudier le judaïsme et à diffuser le résultat de leurs recherches. Leurs publications, leurs paroles, leurs actes prenaient une résonance singulière en raison de l’actualité de l’époque et revêtaient une dimension militante. Ainsi, qu’ils l’eussent délibérément voulu ou non, ils formaient un groupe d’intellectuels engagés.
Les recherches effectuées par les chrétiens les plus ouverts visaient à faire mieux connaître les Juifs et d’abord le milieu dans lequel avait évolué Jésus. Il apparaissait ainsi qu’Israël avait enrichi le capital spirituel de toute l’humanité et légué l’espérance de l’avènement de Dieu dans le monde. La religion de l’Ancien Testament activait les hommes, les empêchait de se résigner, les irritait même en les rendant conscients de l’imperfection de leur condition. Jacques Maritain précisait : « Israël apprend au monde à être mécontent et inquiet tant qu’il n’a pas Dieu, il stimule le mouvement de l’histoire [14]. »
Les lois divines de justice, d’amour, de charité, valeurs communes judéo-chrétiennes, soulignaient l’étroitesse du lien reliant les deux religions. Le Père Valensin, demandant dans une conférence prononcée le 24 mai 1927 : « À bien regarder les choses, y a-t-il rien de moins chrétien que l’antisémitisme ? », annonçait la célèbre déclaration de Pie XI, le 6 septembre 1938 : « L’antisémitisme est inadmissible ; nous sommes spirituellement des sémites ». Israël, renversant les idoles élevées par les divers peuples, se soumettant à un Dieu unique, tout puissant et éternel, faisait toucher à l’universel. L’universalité s’incarnait dans une idée souvent reprise par les penseurs chrétiens, celle de l’unité naturelle du genre humain. Le Père Devaux observait :
Comment un catholique ne se rend-il pas compte que bien souvent l’antisémitisme est tout autant une façon d’antichristianisme ? L’Église professe qu’il n’y a qu’une seule humanité et que, déjà par leur commune origine, tous les hommes sont et resteront naturellement frères [15].
Il s’ensuivait que tous les hommes étaient enfants d’un même Dieu et rassemblés en un commun amour fraternel. Jésus était mort pour le salut de tous. « Au nom de quel principe théologique pourrait-on exclure les juifs de l’universalité de la Rédemption ? » demandait le Père Leroux [16]. Le Père Merklen répondait dans La Croix : « Avec le Pape, reconnaissons que les juifs sont nos frères, hommes comme nous, élus de Dieu autant que nous et sous certains aspects plus que nous [17]. »
Aussi l’antisémite qui rejetait et maltraitait les Juifs détruisait-il non seulement l’homme en tant qu’être conscient, mais menaçait de déchirer le corps mystique du Christ. Une doctrine fondée sur des différences, des hiérarchies artificielles et la haine niait l’humanité dans son unité originelle et dans son devenir voulu par Dieu. C’était donc, selon Jacques Maritain, « une absurdité philosophique » et « une insulte à la religion chrétienne » [18].
Le principe de fraternité posait indirectement la question du déicide, délit suprême si souvent reproché aux Juifs. Ceux-ci étaient-ils coupables d’avoir mis à mort le garant de l’unité, à la fois père et frère, Dieu fait homme ? Les chrétiens libéraux réexaminant cette question trouvaient d’abord injuste, dans une perspective historique, que le crime pût être, dès l’origine, imputé à l’ensemble du peuple d’Israël, alors que seuls quelques fanatiques étaient responsables de la mort du Christ. Les apôtres, tous juifs, étaient manifestement innocents. Pourquoi d’autres Juifs qui n’avaient jamais entendu parler de Jésus auraient-ils porté une part de la responsabilité de sa Passion ? En vérité, assurait le pasteur Martin, la faute du rejet dont le Seigneur avait été victime incombait moins aux « juifs charnels » qu’au « monde avec son orgueil ecclésiastique et son cléricalisme […], son pouvoir dominateur » ; les cris de la foule juive, ajoutait le pasteur, et les calculs du sanhédrin contemporain du Christ comptaient peu face au spectacle de la civilisation dite chrétienne qui, à chaque instant, rejetait le Maître et en blasphémait l’enseignement [19]. De plus, la Rédemption par le sang du Christ devant s’accomplir de toute manière, il n’était pas interdit de penser que les bourreaux avaient été les simples instruments inconscients d’un événement inéluctable. Enfin, le Supplicié avait demandé à Dieu de pardonner à ces hommes qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Joseph Bonsirven insistait beaucoup sur cette notion de pardon et garantissait que, pour personne, ne pouvait subsister une malédiction divine éternelle [20].
Outre le principe universel de fraternité, le christianisme se rattachait aussi au judaïsme par un lien de filiation. Les chercheurs enseignaient en effet que les fondements théologiques et historiques de la religion fondée par Jésus venaient de l’Ancien Testament. Le Père Leroux montrait qu’un chrétien ne pouvait condamner un peuple « au sein duquel le Verbe de Dieu a voulu prendre sa Sainte Humanité [21] ». Tout l’enseignement du Christ prouvait qu’il s’était toujours voulu juif et avait proposé le salut à ses frères. Rien n’effacerait jamais, proclamait le chanoine Desgranges qu’il avait été, comme tant d’autres, « un israélite persécuté [22] ». Ainsi il existait une continuité logique du judaïsme au christianisme. Rejeter le peuple de l’Ancien Testament revenait à ouvrir le procès du peuple du Nouveau Testament, peuples formant un même arbre. Les théologiens invoquaient l’Épître aux Romains de saint Paul qui soulignait l’évidente solidarité des deux religions, irriguées par la même sève : « Si la racine est sainte, les rameaux aussi le sont ». Jacques Maritain concluait : « Nous avons été entés sur l’olivier prédestiné d’Israël […]. Nous sommes des convertis au Dieu d’Israël [23]. »
Aux yeux des chrétiens libéraux, le refus du Messie par Israël ne justifiait aucune forme d’antisémitisme. Certes le judaïsme avait commis une erreur dramatique : après avoir allumé la flamme de l’espérance et stimulé la recherche de Dieu, il avait repoussé l’appel du Christ. Le peuple élu s’était écarté de sa mission. Il avait fait preuve, selon le Père Bonsirven, d’ « un attachement particulariste à la loi » et « d’un aveugle asservissement à la lettre » [24]. Oubliant son destin universaliste, il avait laissé l’humain l’emporter sur le divin, la construction juridique surpasser l’inspiration prophétique. Mais les Juifs pouvaient reprendre la place que Dieu leur avait assignée : il leur suffisait de se convertir, comme le leur demandait Paul Claudel : « C’est dans le Fils de l’Homme qu’Israël trouve sa prodigieuse glorification, le privilège de l’aînesse qu’il n’a pas perdu et que le Père ne demande qu’à lui restituer [25]. »
Pour atteindre cet objectif, certains chrétiens, comme le Père Valensin, se livraient à un prosélytisme discret et bienveillant. Les pères de Notre-Dame de Sion menaient une action du même genre à plus grande échelle. De nouvelles conceptions, fondées surtout sur la prière et l’exemple, apparaissaient. Le pasteur Saillens attendait une conversion collective à la fin des temps, quand Dieu voudrait bien manifester son avènement. Jacques Maritain et ses amis, dont le Père Riquet, affirmaient qu’Israël ne constituait pas une race, un peuple, une nation ou une religion, mais un mystère inspirant respect et charité.
Le philosémitisme parfois sélectif, comme celui d’Oscar de Férenzy qui s’adressait surtout aux Juifs religieux, ou exclusif comme celui des chrétiens considérant que les Juifs trouveraient le salut seulement par la conversion, présentait des limites. De la sorte, le dialogue judéo-chrétien, amorcé dès l’entre-deux-guerres par la redécouverte des racines vétérotestamentaires du christianisme et par la ferme volonté de lutter contre l’antisémitisme, ne pouvait s’épanouir pleinement, sauf à trouver un autre chemin. Ce fut le mérite du Père Démann d’ouvrir celui-ci en élargissant le concept de peuple de Dieu proposé par le Père Congar : dans cette optique, les Juifs cessaient d’être un peuple de mission, mais étaient considérés comme des membres séparés du peuple de Dieu, séparés par une sorte de « protoschisme » survenu non dans l’Église déjà institutionnalisée, mais au moment de la naissance de celle-ci. C’était un schisme des origines qui introduisait Israël dans une théologie de l’Å“cuménisme et qui, soulignant la parenté de foi, remplaçait la démarche de conversion par une volonté de rapprochement.
Avant même que cette nouvelle conception n’apparût au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le rapprochement se révéla assez fort pour que, durant le conflit, les chrétiens s’engagent dans des actions concrètes en faveur des Juifs persécutés par les Allemands et leurs complices français. Des prises de position publiques, comme celle du Père Valensin en faveur de Bergson, la publication des Cahiers du Témoignage chrétien, les thèses de Poumeyrol rédigées en 1941 par des protestants qui condamnaient « tout statut rejetant les juifs hors des communautés humaines », les fortes paroles de solidarité prononcées par Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, après les rafles de 1942, le réseau de résistance implanté dans son évêché par Mgr Rémond, évêque de Nice, réseau qui sauva la vie de 527 enfants, la protection aux persécutés accordée par des établissements religieux, les actions du Père Riquet, des pasteurs Martin, Trocmé, Toureille, Manen, l’héroïsme discret des populations protestantes des Cévennes, la mort en 1942, à l’âge de 73 ans, d’Oscar de Férenzy à la suite des tortures infligées par la Gestapo, ces exemples ponctuels illustrent l’importance des valeurs humaines et des choix effectués avant la guerre.
Avant comme après la guerre, les chrétiens philosémites ne conduisirent pas leur réflexion en vase clos. Loin de s’enfermer dans le silence de leur bureau, ils formaient un milieu ouvert, se rencontraient, échangeaient leur idées et cherchaient à les diffuser par de nombreux moyens. Le Père Riquet était un proche ami de Maritain et lui présenta le Père Bonsirven. Le Père Valensin avait noué des liens intimes notamment avec ses confrères Pierre Teilhard de Chardin et Henri de Lubac. La plupart des catholiques étaient en relations avec la congrégation Notre-Dame de Sion et le Père Devaux, supérieur général de la branche masculine, qui était chargé de l’apostolat auprès des Juifs. Si le Père Bonsirven et le Père Démann se trouvèrent parfois en délicatesse avec leurs supérieurs directs, d’autres philosémites bénéficiaient de la sympathie active de la hiérarchie, ainsi le Père Riquet soutenu par le cardinal Verdier, archevêque de Paris, et le Père Valensin par Mgr Rémond. Quant à Oscar de Férenzy, il fut décoré par Pie XI qui voulait récompenser l’action apologétique du journaliste.
Les philosémites se rencontraient aussi dans des mouvements promouvant le dialogue entre les deux religions comme les Amis d’Israël ou le Foyer judéo-catholique, sans oublier les Amitiés judéo-chrétiennes. Les chrétiens, parmi lesquels figuraient le plus souvent l’omniprésent Maritain et sa femme Raïssa, fréquentaient des Juifs précurseurs du dialogue comme Edmond Fleg, Isaac Pougatch, Jacob Gordin et plus tard Jules Isaac, des convertis comme René Schwob, l’abbé Glasberg, Élizabeth Belensonn. Les revues, entre autres La Juste Parole, le Bulletin catholique de la question d’Israël, les Cahiers sioniens, Études, le Bulletin de la Fraternité d’Abraham, le Berger d’Israël, la Revue du christianisme social… contribuèrent à répandre la nouvelle image d’Israël.
Grâce à tous ces efforts, la sympathie pour les Juifs, sortant des cénacles intellectuels, s’exprima de plus en plus dans l’épiscopat, dans les cercles laïcs et la grande presse catholique. Ainsi le cardinal Verdier, archevêque de Paris de 1929 à 1940, ne cessa de proclamer la prééminence des Droits de l’homme contre la racisme, de la fraternité contre la haine, de la douceur contre la violence. L’hebdomadaire juif Samedi, après avoir loué l’humanisme du cardinal et rapproché celui-ci du judaïsme, en vint à une conclusion paradoxale : il fallait remercier les racistes pour avoir réunifié la pensée judéo-chrérienne [26]. Mgr Saliège, archevêque de Toulouse de 1928 à 1956, déclara le 12 avril 1933 : « Comment voulez-vous que je ne me sente pas lié à Israël comme la branche au tronc qui l’a portée [27] ? » Mgr Rémond, évêque de Nice de 1930 à 1963, l’un des prélats les plus hostiles à l’Action française, au cours d’un sermon le 9 avril 1933, qualifia de « barbare » la politique d’Hitler et promit aux Juifs fuyant l’Allemagne de les aider autant qu’il le pourrait. Le 22 mars 1936, il condamna encore les « doctrines hérétiques » professant « le culte obligatoire de la race [28] ». D’autres évêque, à Lyon, Marseille, Lille, Strasbourg, Angers, tinrent des propos voisins, de même que le chanoine Desgranges, député du Morbihan, l’abbé Viollet, grand ami de la LICA, les Pères Dieux, Sanson, Lhande, les laïcs Marc Sangnier, Emmanuel Mounier, Georges Bidault, Maurice Vaussard…
Dans le domaine de la grande presse [29], le Père Merklen et Jean Guiraud, placés par Pie XI à la tête de La Croix, brisèrent les liens longtemps entretenus par ce journal avec l’Action française. Le quotidien démocrate-chrétien L’Aube, très influent, prit des positions de pointe. Dès 1933, le journal observa que « l’antisémitisme prend en Allemagne des formes répugnantes [30] ». Il dénonça ensuite « les fourriers du racisme » comme Charles Maurras dont les articles constituaient « une véritable provocation au meurtre [31] », Je Suis Partout qui « joue en France le rôle de moniteur du racisme international [32] », La Libre Parole « feuille néo-hitlérienne [33] ». La Jeune République, organe des chrétiens progressistes amis de Marc Sangnier, assurait que « la question de la persécution juive dépasse les affaires intérieures d’un pays ; c’est une affaire qui regarde la conscience humaine tout entière [34] ». La Croix voulait que les catholiques reconnussent les racines juives de leur foi ; il fallait supplier Dieu « de transformer en fils d’Abraham la multitude des Gentils et de les acheminer tous jusqu’à la dignité israélite 35 ».
Ainsi les intellectuels popularisèrent leurs idées jusque dans la presse d’information. La guerre mit ces choix à l’épreuve et conduisit nombre de religieux et de laïcs vers la Résistance. La révision de l’enseignement catholique sur les Juifs, préparée par la conférence de Seelisberg en 1947, l’approfondissement du dialogue judéo-chrétien, les rencontres entre Jules Isaac et Jean XXIII, la déclaration Nostra Aetate de 1965 montrèrent, entre autres, combien les travaux commencés dans l’entre-deux-guerres étaient nécessaires et féconds. Plusieurs formes de philosémitisme s’étaient succédées au fil du temps, mais toutes traduisaient l’évolution des consciences et manifestaient une noble conception de l’homme.
 
NOTES
 
[1]Documentation Catholique, 1964, p. 106.
[2]Nostra Aetate, n° 4.
[3]Antoine Wenger, Vatican II. Chronique de la quatrième session, Paris, Éd. du Centurion, 1966, p. 410.
[4]Laurence Deffayet, La Redécouverte des origines juives du christianisme et l’émergence du dialogue judéo-chrétien dans l’Église catholique, 1926-1962, Thèse inédite, Université Paris 1-Sorbonne, 2006, p. 355.
[5]Études, 20 mars 1938.
[6]La Croix, 1er septembre 1938.
[7]L’Univers israélite, 23 avril 1937.
[8]Paul Claudel et al., Les Juifs, Paris, Plon, 1937, p. VII.
[9]René Schwob, ibid., p. 320.
[10]Jean Fleurier, la Vie Nouvelle, 21 avril 1933.
[11]Ibid., 28 avril 1933.
[12]Maurice Barrès, Les Diverses familles spirituelles de la France, 1917, réédition Imprimerie Nationale, Paris, 1997.
[13]Archives de l’Alliance israélite universelle, CDV, Ms 650, dossier 22.
[14]Jacques Maritain, Les Juifs parmi les nations, Paris, Le Cerf, 1938, réédition Paris, 1965, p. 254.
[15]Père Devaux, préface du livre d’Oscar de Férenzy, Les Juifs, et nous Chrétiens, Flammarion, Paris, 1935, p. XI.
[16]Bulletin catholique de la Question d’Israël, 1er janvier 1939, p. 342.
[17]La Croix, 31 août 1938.
[18]Jacques Maritain, Les Juifs parmi les nations, op. cit., p. 78.
[19]Revue du christianisme social, août 1939, p. 128.
[20]Bulletin catholique de la question d’Israël, 1er mars 1939.
[21]Ibid., 1er mai 1939, p. 502.
[22]Chanoine Desgranges, La Protestation de la France contre les persécutions antisémites, Paris, 1933, p. 28.
[23]Jacques Maritain, Les Juifs parmi les nations, op. cit., p. 80.
[24]Père Bonsirven, Les Juifs, op. cit., p. 302.
[25]Ibid., p. VIII.
[26]Samedi, 18 décembre 1937.
[27]Cité par Pierre Pierrard, Juifs et catholiques français, Paris, Fayard, 1970.
[28]Ralph Schor, Mgr Rémond, un évêque dans le siècle, Nice, Serre, 1984.
[29]Ralph Schor, « La presse catholique et les juifs dans les années 1930 », in Annette Becker, Danielle Delmaire, Frédéric Gugelot, Chrétiens et juifs : entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), Villeneuve d’Ascq, Édition du Conseil Scientifique de l’Université Charles-de-Gaulle - Lille 3, 2002.
[30]L’Aube, 2 septembre 1933.
[31]Ibid., 24 janvier 1939.
[32]Ibid., 30 juillet 1938.
[33]Ibid., 25 mai 1938.
[34]La Jeune République, septembre 1938.
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[1]
Documentation Catholique, 1964, p. 106. Suite de la note...
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Nostra Aetate, n° 4. Suite de la note...
[3]
Antoine Wenger, Vatican II. Chronique de la quatrième sessi...
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Laurence Deffayet, La Redécouverte des origines juives du c...
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[5]
Études, 20 mars 1938. Suite de la note...
[6]
La Croix, 1er septembre 1938. Suite de la note...
[7]
L’Univers israélite, 23 avril 1937. Suite de la note...
[8]
Paul Claudel et al., Les Juifs, Paris, Plon, 1937, p. VII. Suite de la note...
[9]
René Schwob, ibid., p. 320. Suite de la note...
[10]
Jean Fleurier, la Vie Nouvelle, 21 avril 1933. Suite de la note...
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Ibid., 28 avril 1933. Suite de la note...
[12]
Maurice Barrès, Les Diverses familles spirituelles de la Fr...
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Archives de l’Alliance israélite universelle, CDV, Ms 650, ...
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Jacques Maritain, Les Juifs parmi les nations, op. cit., p....
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Revue du christianisme social, août 1939, p. 128. Suite de la note...
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Bulletin catholique de la question d’Israël, 1er mars 1939. Suite de la note...
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Ibid., 1er mai 1939, p. 502. Suite de la note...
[22]
Chanoine Desgranges, La Protestation de la France contre le...
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[23]
Jacques Maritain, Les Juifs parmi les nations, op. cit., p....
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Père Bonsirven, Les Juifs, op. cit., p. 302. Suite de la note...
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Ibid., p. VIII. Suite de la note...
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Samedi, 18 décembre 1937. Suite de la note...
[27]
Cité par Pierre Pierrard, Juifs et catholiques français, Pa...
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Ralph Schor, Mgr Rémond, un évêque dans le siècle, Nice, Se...
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Ralph Schor, « La presse catholique et les juifs dans les a...
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L’Aube, 2 septembre 1933. Suite de la note...
[31]
Ibid., 24 janvier 1939. Suite de la note...
[32]
Ibid., 30 juillet 1938. Suite de la note...
[33]
Ibid., 25 mai 1938. Suite de la note...
[34]
La Jeune République, septembre 1938. Suite de la note...