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2007/2 (Vol. 40)


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Louis Darquier, dit de Pellepoix, et Pierre Gérard traduits en correctionnelle à Paris, le 27 juillet 1939, à la suite de la parution d’un article dans La France enchaîné. Ils sont défendus par Me Robert Castille.
Coll. CDJC. Paris.
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Il y a encore peu de temps, on ignorait tout ou presque de l’existence de Louis Darquier de Pellepoix – tristement renommé pour son activité à la tête du commissariat général aux Questions juives sous l’Occupation – avant son entrée fracassante en politique au milieu des années 1930 [1][1] Le formidable et terrible livre de Carmen Callil, Bad.... Blessé le 6 février 1934, alors qu’il manifeste contre la « République des voleurs » dans les rangs de la ligue monarchiste d’Action française, Darquier est élu l’année suivante conseiller municipal de Paris, puis se lance dans la carrière d’activiste antisémite sous le Front populaire.

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La découverte d’un manuscrit écrit par l’intéressé au début des années 1930 permet de jeter une lumière neuve sur les conceptions politiques et les ambitions d’un homme qui n’était alors qu’un fils de notable à la dérive.

La confession masquée d’un jeune homme égotiste et révolté

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Acheté par un bibliophile collectionneur, à l’occasion d’un vide-greniers [2][2] Olivier Justafré, relieur à Troyes, qui a eu la gentillesse..., dans un lot contenant une douzaine de manuscrits et de tapuscrits portant le cachet de l’Agence générale de copies dramatiques et littéraires H. Compère (14, rue Henner, Paris ixe), À la recherche de la France perdue se compose de 119 pages manuscrites à l’encre brune. Comportant quelques ratures et menues corrections, il était destiné à être imprimé en trois exemplaires. Le nom de l’auteur – Baron d’ARQUIER de PELLEPOIX – et ses coordonnées de l’époque – Bristol Hôtel, Faubourg Saint Honoré, Paris – sont indiqués sur le premier feuillet.

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Divisé en vingt-sept courts chapitres, ce texte a semble-t-il été écrit dans le courant de l’année 1931, entre Paris et Londres [3][3] À deux reprises, les Français de 1931 sont évoqués..... Bien mené, souvent drôle, À la recherche de la France perdue est un essai politique à mi-chemin entre le journal d’un adolescent attardé (qui règle implicitement ses comptes avec ses parents et son éducation) et le manifeste plein d’emphase d’un homme de 33 ans qui, après plusieurs années d’errances, se sent porteur d’un « message » et rêve d’une destinée glorieuse [4][4] De manière significative, Darquier n’a semble-t-il....

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Après bien des désastres [5][5] Représentant d’une grande société de grains à Anvers..., le jeune Darquier a épousé, en 1928, à Londres, une ex-actrice australienne mythomane et alcoolique. Le couple vit d’expédients. Le mari tente de faire des affaires, vend des voitures et multiplie les dettes – en 1930, son passage devant les tribunaux lui vaut les honneurs de la presse londonienne. Une petite fille, Anne France, voit le jour le 3 septembre 1930. L’année suivante, Louis présente son excentrique épouse à ses parents. L’intéressée produit un effet déplorable, rentre à Londres pendant que son mari déprime et subit les instances familiales. Dans une lettre à son frère René, le faux aristocrate explique pourquoi il ne peut abandonner sa femme, sa « raison de vivre ». Tous ses malheurs, confesse-t-il de manière éloquente, viennent de son « besoin d’échapper aux principes d’un pays où il ne peut vivre [6][6] Carmen Callil, Bad Faith, op. cit., pp. 79-80. ». L’enfant terrible ne tarde pas à renouer avec Londres et son existence d’aristocrate-clochard aux abois.

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C’est au cours de cette période trouble qu’À la recherche de la France perdue est rédigé. Depuis quelques mois, Louis Darquier s’est mis en tête de devenir écrivain – au moins deux romans et une vingtaine de nouvelles seront écrits au début des années 1930 [7][7] Ibid., p. 85.. Sa femme, et sa folle cervelle, le suit aveuglément, et les deux affabulateurs ne cessent d’harceler le pauvre frère René de suppliques financières…

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De cette supposée entreprise littéraire, un seul texte nous est donc parvenu. Le ton est donné dès les premiers mots. L’auteur exprime toute la joie qu’il ressent à retrouver son pays après une si longue séparation :

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La France !

Quand je l’ai vu apparaître, ce matin, ligne d’argent à l’horizon, j’ai senti mon cœur faiblir brusquement puis se gonfler d’un enthousiasme fébrile. Les mains au bastingage, les yeux fixes, étonné de ma propre émotion, et de ce frisson inattendu qui glissait le long de mes épaules comme une brise nordique, je sentais naître au fond de moi le besoin de m’agenouiller, la tête dans les mains, pour une prière d’amour. Dix ans sans Elle ! Dix ans sans toi. Patrie, amante, mère ! Par-delà la barre luisante de la côte, qui grossissait d’instant en instant, je devinais la campagne, les vallées, les collines… la Terre… mottes brunes d’Artois, argile lourde de la Somme, craies de Champagne… plaines sacrées où dorment nos pères de cimetière en cimetière. Ah ! qui n’est pas revenu après une longue absence ne connaît pas l’attirance de ce sol où nos souliers de soldats s’enracinèrent [8][8] À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 1.... !

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Darquier décrit ensuite avec lyrisme les paysages de Normandie. Usant d’un procédé littéraire éculé, il oppose à cette vision idyllique un Paris dégénéré qu’il ne reconnaît plus : la « foule visqueuse » des Parisiens déambulant sur les Champs-Élysées ; les « allures avachies », les « regards lourds d’animaux captifs [9][9] « De gros hommes trop nourris, des vieillards aux visages... ». Le narrateur se sent « mal à l’aise », « complètement dépaysé » : « Paris, le Paris des élégances, qui donnait le ton au monde, est mort et bien mort ! […] Aucune ville au monde n’exhale avec la même force le parfum cruel du matérialisme [10][10] Ibid., pp. 92-93. » ; « Pourtant la Ville est là… et son âme est vivante […]. Je reconnais tout, sauf les Français [11][11] Ibid., pp. 3-6. ».

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Tout commence à la gare du Nord, avec un conducteur de taxi grossier. Une série d’anecdotes décrivent ensuite l’avachissement, l’arrogance et l’âpreté des Français. Certaines scènes ne manquent pas de piquant, comme cette description des paroissiens d’une église où sont campés tour à tour la belle “cocotte”, qui arrive ostensiblement en retard dans le but de se faire remarquer, les femmes qui commèrent, les messieurs qui s’ennuient, le poivrot qui roupille et « émet des protestations pâteuses » quand on le réveille, et bien sûr le curé, « bedeau flasque, vieil oiseau déplumé qui dégoûterait un saint de la charité chrétienne [12][12] Ibid., pp. 66-68.. »

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On l’aura compris, la France décrite par Darquier est devenue un pays décadent et, entre deux observations caustiques, l’auteur étudie les moyens de lui redonner un avenir glorieux.

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À la recherche de la France perdue ne contient que des informations biographiques floues. On apprend, sans surprise, que le narrateur aime les femmes [13][13] Les Françaises ont des yeux incomparables, considère-t-il... et qu’il a voyagé dans plusieurs pays – or Darquier ne semble jamais être allé en Afrique du Sud et aux États-Unis comme il le laisse supposer. Un seul chapitre revêt un caractère directement biographique : « Mon lycée ». Mais la description en est délibérément caricaturale. Observant, près de Londres, les élèves d’un collège, il « pense avec horreur à [ses] années de lycée ». Ses professeurs constituaient « un vrai défilé de cauchemar. Il y en avait d’énormes et de squelettiques, de rasés aux joues flasques et de barbus apoplectiques, de chétifs aux traits de fœtus, et de gigantesques aux allures de mammouths. Certains étaient d’une saleté repoussante, d’autres d’une bétise aggressive [sic]. » Chaque professeur est ensuite décrit. Personne n’échappe à sa verve ; pas même le censeur : « Il est vrai que le censeur était digne et rigide, mais nous lui pardonnions sa sévérité à cause des bontés que sa fille avait pour nous, à tour de rôle, le soir, dans les jardins de la chapelle [14][14] Ibid., pp. 86-87.. »

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C’est un trait constant chez Darquier : il brouille les pistes, ment, affabule. C’est en lisant entre les lignes d’À la recherche de la France perdue que l’on comprend le pourquoi de ces mensonges et que l’auteur nous livre en fait une partie de ses secrets.

La révolte contre l’institution familiale et l’éducation bourgeoise

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L’un d’eux est révélé implicitement, mais avec force, dans un chapitre a priori peu biographique : « L’homme libre ». Darquier dénonce, sans la moindre nuance, l’institution familiale, stigmatise l’hypocrisie et l’oppression morale inhérentes à l’éducation bourgeoise :

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Lois, juges, police, ne sont pas les vrais ennemis de la liberté. Il y a des chaînes plus lourdes : la cellule familiale, les menottes de l’éducation, le carcan de la Raison – la civilisation de la République française, si l’on peut ainsi parler. Quiconque a échappé à cet esclavage ne peut y retourner sans horreur. Dès sa naissance, le pauvre petit Français est étouffé dans l’étau du rationalisme dont il portera toujours la marque. L’opération est organisée scientifiquement. […]

Si un adolescent est différent, tout le clan conspire pour le ramener à la “norme”. S’il cherche à s’échapper les murs se dressent. Le besoin de continuité lui interdit toute novation hardie, la constance humaine tout progrès soudain. Heureux les orphelins ! Dans l’abominable carmel de la famille bourgeoise de France, le fils obéissant a le droit de se bien nourrir, de s’adonner à une besogne régulière, à un passe temps tranquille – même d’être un artiste, pourvu que ce soit à ses moments perdus. On lui pardonne tout, y compris les vices paisibles, pourvu qu’il évite le plus dangereux de tous, celui qui fait dresser les cheveux des têtes bourgeoises : le goût du risque [15][15] Ibid., pp. 52-53. !

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On devine aisément les frustrations qu’a subies Darquier durant son adolescence… et plus récemment, en présentant son extravagante épouse à sa famille. Le chapitre intitulé « La galère » évoque ses désirs d’engagement dans la marine, bridés par les visées parentales. Après un éloge significatif de la pudeur et du « droit au secret [16][16] « Le secret est la tour d’ivoire où naît le rêve ! ».... », il dénonce, dans un autre chapitre, les mariages arrangés – « “Et quand le marie-t-on ce grand enfant ?” demanda madame Coulonge avec l’intonation qu’on emploie pour parler à un fox terrier de trois semaines [17][17] Ibid., p. 70. ».

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Selon le souvenir d’une dame dont les parents ont bien connu les Darquier, Louis était « un jeune homme agité, instable, dépensier, toujours en désaccord avec ses parents [18][18] Centre de documentation juive contemporaine, dlvi-132,.... » De façon récurrente dans l’ouvrage, toutes les valeurs propres à la « famille bourgeoise de France » – le culte de l’épargne, la modération, la bienséance, etc. – sont flétries.

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Sans être une seule fois évoquée en tant que telle, la figure du père est plus particulièrement mise en cause. Pierre Darquier, médecin et homme politique, radical et dreyfusard, maire de Cahors et conseiller général de 1906 à 1919, est l’incarnation vivante du bourgeois républicain, rationaliste et austère, hypocrite et pontifiant, qui fait horreur à son fils. Dans l’ouvrage, il prend les traits du docteur Pierre C., un « ami » antithétique, « homme grave, pondéré, volontiers sentencieux [19][19] À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 1... ». Invité à dîner un soir, le narrateur surprend une dispute entre le docteur C. et sa femme :

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À l’intérieur, deux voix s’aggrippent [sic] : “Je te dis que non !” – “C’est toujours la même chose” – “Mais écoute moi Pierre” – “J’en ai assez, nom de Dieu !”

Je sonne à la hâte avec la sensation providentielle de la colombe apportant le brin d’olivier… Silence –

“Mon cher ami, ma femme et moi étions justement en train de dire quel plaisir nous éprouvions à vous revoir, après si longtemps !”

Tu parles !…

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L’hostilité à l’égard du monde des médecins et, partant, de la « raison », la « science pure, la physique désintéressée, la mathématique générale », est très profonde chez Darquier et revient de manière lancinante dans l’ouvrage : « Pléthore de logiciens ! Voilà l’erreur. Chaque Français est un spécialiste de la raison. C’est comme si tout le monde était médecin [20][20] Ibid., p. 44, p. 64.. » Lorsqu’il se présente, le narrateur se pose comme « le fils du bâtonnier des avocats [21][21] Ibid., p. 31. »…

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Le chapitre intitulé « La goutte d’eau » montre toute l’exaspération que suscite le docteur C. à l’auteur. Au cours d’un dîner chez son « ami » médecin, Louis évoque l’affaire Oustric [22][22] Le banquier Albert Oustric est à l’origine de l’un... :

22

Le Docteur C. me regarde avec le sourire exaspérant des vieillards qui semble dire : “que vous êtes jeunes ! quand vous aurez mon âge !”

Je remarque aussitôt, probablement par représailles, la lourdeur de son gros corps, la lassitude de ses yeux à poches, et la voracité avec laquelle il s’empiffre l’admirable Bœuf en Daube, dont Madame C. possède la recette unique et gasconne.

“Évidemment, évidemment”, conclut-il sans émotion, “mais c’est partout pareil !… tous les régimes… la même chose… la corruption c’est de tous les temps… affaire du collier… Fouquet… Mazarin…”

Il m’agace [23][23] À la recherche de la France perdue, op. cit., pp. ....

23

Le jeune homme rétorque qu’en Angleterre un « Loustric » serait condamné « illico », et sévèrement :

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Le docteur C… prend un temps… et m’examine comme une langue chargée… La famille l’immobilise… Il va parler, il parle…

“J’ai l’impression… hum !… que vos voyages, vos longs voyages (sourire) vous ont rendu un peu partial pour les étrangers… Vous n’êtes plus tout à fait Français…”

Le mot fait balle. Ce crétin m’a eu… Parlons d’autre chose.

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Ainsi mis en scène, le personnage du docteur C. permet d’illustrer le constat dressé par le narrateur au début du dernier chapitre – intitulé « Où est la France ? » : dès qu’il tente d’évoquer les faiblesses de la France, de les expliquer, les confronter avec son expérience, ses voyages, il se heurte à « un mur » ; « Je ne suis plus “tout à fait Français” ! Cet Hippocrate bourgeois a mis le doigt sur une plaie, comme font souvent les médecins… et les sots ! […] L’âme française est “tabou”. Les flêches [sic] des barbares ne peuvent pas même égratigner sa cuirasse d’acier chromé. Qui a changé ? Eux ou moi ? Je l’ignore. Mais nous ne parlons plus la même langue [24][24] Ibid., p. 111.. »

Des rêves narcissiques de grandeur et de noblesse

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Chez Darquier, comme chez de nombreux jeunes bourgeois des années 1920-1930, la révolte contre l’ordre établi a pour corollaire l’adhésion aux valeurs nouvelles, dans l’air du temps, hostiles à la démocratie libérale, à la mollesse républicaine [25][25] Voir Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche. L’idéologie.... Le narrateur d’À la recherche de la France perdue ressemble par bien des traits au Lucien Fleurier de L’Enfance d’un chef imaginé par Jean-Paul Sartre (1939). Fils d’un industriel tristounet, vivant en grande banlieue, Lucien est un adolescent complexé et vaguement « pédéraste », en quête de virilité et d’aventures. Voulant devenir « quelqu’un », il lit Barrès, rencontre un jeune ligueur d’Action française, commence à fréquenter les réunions des camelots du Roi. « Comme c’est sain », pense-t-il, en observant ces jeunes camarades tenir le haut du pavé dans les brasseries et les rues du quartier Saint-Michel à Paris. La fraternité qui s’en dégage, la force du slogan « la France aux Français » le convainquent d’adhérer. Devenu l’un des leurs, il se forge un « caractère » et un « destin » ; la « fureur sacrée » naît en lui. Finalement il s’impose comme l’antisémite de service au sein de son petit groupe et s’amuse à chasser les Juifs dans le quartier Latin [26][26] Jean-Paul Sartre, L’Enfance d’un chef, in Le Mur, Paris,.... Cet itinéraire n’est pas sans rappeler celui qu’empruntera notre “héros” durant la même décennie : adhérent de l’Action française, Darquier deviendra comme on le sait l’activiste antisémite le plus célèbre des années 1930.

27

On pense aussi au Patrice Blanchon du pâle roman de Robert Brasillach Les Sept couleurs (1939), jeune homme « ennuyé » par la « démocratie conservatrice française » et en révolte contre les valeurs de la bourgeoisie, qui devient quelques années plus tard un agent de la propagande nazie [27][27] Robert Brasillach, Les Sept couleurs, Paris, Plon,...

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En 1931, à l’aube de cette “carrière”, le jeune Louis Darquier rêve d’une destinée glorieuse, d’une France forte et fière. Il rêve d’être un chef, défini à sa convenance : « cette impulsion, ce choix de l’obstacle énorme, ce mépris de la critique, de l’insulte, de la raillerie… voilà le chef. Qu’importe sa science ! Henry IV avait un chancelier qui ne savait pas le latin et un connétable qui ne savait pas écrire… et ce fut un grand règne [28][28] À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 8... ! ».

29

En France, estime-t-il, on craint les âmes d’élite alors qu’en Angleterre on « préfère un gentleman ignorant à un cuistre couvert de diplômes »… Être un chef est inné, explique-t-il en pensant à lui ; on en reçoit « la semence au berceau » : « Car c’est dès le premier vagissement que commence l’éducation du futur chef – dont le premier élément, que l’Ancien Régime avait parfaitement compris, et qui n’est plus que rarement réalisé en France aujourd’hui est l’absence quasi-complète des parents, qui détermine chez l’enfant élevé par des mercenaires le complexe de supériorité indispensable à la formation de sa volonté [29][29] Ibid., pp. 90-90bis.. »

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La rancœur contre son éducation et l’admiration qu’il se porte à lui-même constituent deux aspects fondamentaux de la personnalité de Louis Darquier de Pellepoix. Mais, sa mythomanie, raillée par ses contemporains puis par les historiens, ne s’explique pas seulement par le caractère superficiel et désordonné du personnage. Cette tendance a chez lui des raisons plus profondes. Dès le milieu des années 1920, Darquier s’invente une particule et des origines nobles. Né et mort à Toulouse, Antoine Darquier de Pellepoix (1718-1802) fut un célèbre savant du siècle des Lumières ; il n’est nullement l’un de ses ascendants. Darquier, qui en 1931 se fait appeler Baron d’Arquier de Pellepoix, cherche de manière évidente à faire oublier ses origines familiales. Dans la noblesse, s’imagine-t-il, le poids de la tradition est plus fort que dans la bourgeoisie. Le carcan de la famille y est moins pesant, et son talent naturel – qu’il juge immense – y aurait été davantage reconnu.

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Ce goût pour la noblesse vient aussi des relations qui l’unissent au célèbre homme politique et ami de son père Anatole de Monzie, le seul – en raison de ses origines aristocratiques a pu penser Darquier ? – à avoir toujours manifesté sympathie et indulgence à son égard ; l’avocat plein de panache qui aurait constitué le « père » idéal…

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Né en 1876, représentant le Lot à la Chambre des députés et au Sénat de 1909 à 1942, ministre à de nombreuses reprises, Monzie est l’une des personnalités politiques les plus marquantes de la IIIe République ; foncièrement indépendant, talentueux et noceur, il est notamment l’avocat de Joseph Caillaux lors de son procès en Haute Cour en 1920 (il obtient l’acquittement). Son père voulait qu’il soit avoué en province ; Anatole, lui, se voyait à l’École navale. Mais, devenu boiteux à la suite d’un accident d’enfance, il dut renoncer à son rêve [30][30] Il se rattrapera en devenant un brillant et novateur.... On comprend de quelle manière cet exemple a pu flatter et encourager les aspirations du jeune Louis Darquier…

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Dans un chapitre intitulé « Je l’aimais », Monzie prend les traits d’Henry de Touzac, qui « déchaîna en moi l’ouragan de dévouement enfantin [31][31] À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 77.... »… Certes, quand le narrateur retourne le voir dans son bureau du boulevard Saint-Germain à Paris, il constate avec amertume que le héros de sa jeunesse est devenu un banal politicien [32][32] À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 7.... Il n’en reste pas moins que, dans la vraie vie, son « parrain » lui gardera jusqu’au bout une indéfectible affection. Républicain, libéral modéré, ouvertement sioniste [33][33] Il se lie notamment au sioniste Kadmi Cohen et accepte..., Monzie évoquera ainsi en 1939 la campagne antisémite de Darquier : « Louis Darquier, fils de mon ami et prédécesseur à la mairie de Cahors, est le dernier grand bohême de notre société capitaliste, le plus généreux dans tous les sens de l’épithète. Il en veut aux juifs de nous faire la leçon à domicile. Ce n’est pas une opinion très répréhensible et je souhaite qu’Édouard Drumont n’ait pas d’émules plus féroces [34][34] Anatole de Monzie, Ci-devant, Paris, Flammarion, 1941,.... »

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Le rejet absolu des valeurs bourgeoises allié à un égoïsme foncier empêchent Darquier d’assumer son rôle de chef de famille. Sa fille Anne, née en 1930, est confiée à une nurse anglaise peu après sa naissance. Le père n’est même pas capable d’assurer le financement de son éducation. Pendant la guerre 1939-1945, le Comité d’assistance aux familles des Soldats français à Londres, aidé d’autres organisations charitables, subviendra en partie aux besoins de l’enfant [35][35] Le consul général de France intervient alors auprès... !

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Darquier de Pellepoix, qui “emprunte” régulièrement de l’argent à son frère René afin de mener sa vie d’apprenti écrivain, est bien aise de critiquer les petits bourgeois qui thésaurisent. C’est que l’intéressé a de hautes ambitions : délivrer un « message politique ». Dans À la recherche de la France perdue, ce besoin de reconnaissance narcissique s’accompagne d’une réflexion à prétention politique qu’il puise dans ses voyages et expériences.

Un « message politique » puisé dans son expérience à l’étranger

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Si Darquier de Pellepoix est devenu l’activiste d’extrême droite que l’on connaît, il le doit aussi, au-delà de sa révolte contre sa famille, à ses longs séjours à l’étranger. De manière certes affectée mais non dénuée de sincérité, le narrateur moque à plusieurs reprises les certitudes philosophiques qui étaient les siennes au moment de découvrir le monde. Les théories racistes lui semblaient alors indignes de la Civilisation française [36][36] À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 3....

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C’est à l’étranger, en Angleterre plus particulièrement, que Louis Darquier a pris conscience, dit-il, de l’altérité, de la différence entre les peuples et les « races ». Fort de cette expérience, il peut railler le manque d’ouverture et le chauvinisme de ses compatriotes [37][37] Plus spécialement ceux résidant à l’étranger et qui,.... Remettant en cause son arrogance première, le jeune homme « comprend que l’Anglais n’est pas hypocrite, que l’Allemand n’a rien de la brute belliqueuse et que l’Italien sait faire autre chose que jouer de la mandoline. Il accepte le mystère de la Civilisation une et multiple et admet que la place de l’Opéra n’est pas nécessairement le nombril du monde. » Cette découverte le « détend » ; il ne ressent plus le besoin de prouver, de s’affirmer : « Ce Français a-t-il oublié sa patrie ? Non. Cet humaniste est devenu humain [sic] [38][38] Ibid., pp. 35-36.. »

38

Cet “humanisme” ne le transforme pas pour autant en “citoyen du monde”. Évoquant le soldat inconnu, Darquier note incidemment : « Ton symbole contient de la haine, mais toi, tu trinquerais volontiers avec le Boche prisonnier en lui montrant la photo de ta femme et des petites [39][39] Ibid., p. 101.. » Mais, dans les faits, ses voyages ont mythifié sa représentation de la France ; ils ont, en grande partie, façonné ses conceptions politiques de nationaliste hanté par la décadence de son pays.

39

Les analyses d’À la recherche de la France perdue ne sont pas dénuées d’intérêt et d’humour, comme nous l’avons déjà relevé [40][40] « Les Français ont presque toujours l’air hargneux,.... Elles prolongent celles de Friedrich Sieburg, auteur du célèbre essai Dieu est-il français ?, publié par Bernard Grasset en 1930, la subtilité en moins. Louis Darquier vilipende le petit bourgeois provincial [41][41] Il se valorise par là même : « Il faut avoir, soi-même,..., qui ne cherche pas à comprendre les autres peuples, qui a peur du progrès matériel, parce qu’il est pingre et timoré [42][42] Ibid., p. 63., mais qui encense le pseudo progrès spirituel, l’égalité entre les hommes, la démocratie, la liberté, etc.

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Ce qui a marqué Darquier de Pellepoix dans le monde anglo-saxon, c’est la force de la tradition : « On n’entend jamais un Français expliquer comme un Anglais “On a toujours fait ainsi !” Cela lui semblerait un aveu de faiblesse ou d’imbécillité. Il veut justifier la tradition par un raisonnement logique et pratique [43][43] Ibid., p. 46.. » En France, la notion de « rites » est peu en vogue : « Le Français n’ose plus juger d’instinct. Il veut une introduction, une référence, un certificat, une preuve ! Son absence d’esprit d’observation le rend facilement dupe et quand il entre en contact avec des étrangers, c’est bien pire ! Il n’est plus soutenu comme l’Anglais ou le Japonais par une armature de rites. Il ne sait pas rester lui-même [44][44] Ibid., p. 47.. »

41

La France se coupe de ses traditions, en restreignant par exemple la liberté religieuse : « Un Français trouve étrange qu’on puisse être puni d’amende à Melbourne pour avoir joué au tennis le Dimanche, mais un Australien est tout aussi surpris d’entendre qu’on peut être condamné en France pour avoir ouvert une école. » La laïcité est, selon Darquier, un concept idiot qui, de surcroît, affaiblit l’âme française.

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Pendant ce temps, le monde bouge ; ailleurs, des idées neuves naissent et se développent. L’auteur dresse un état des lieux pessimiste : la France est devenue un pays décadent. Les ultimes phrases de l’ouvrage sont particulièrement significatives :

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Autour du Louvre, boîte vide, monte l’imbécillité des classes moyennes, comme autrefois les broussailles qui submergeaient le Temple d’Angkor. Le Roi est à Londres, champion vénéré d’une idée éternelle. La Révolution est à Moscou et galvanise jusqu’à Pékin des centaines de millions d’hommes. Le cœur de l’Empereur, comme une tumeur bombardée au radium, a éclaté, ensemençant le monde entier de dictateurs.

Que nous reste-t-il ? Des souvenirs, des mots… et une tranquillité angoissée.

La France, bourgeoise mûre retirée des affaires, divise ses journées monotones entre la gastronomie, les arts d’agrément, et la lecture attristée des cours de la Bourse. Au dehors les idées fusent, les forces s’affrontent, la vie bouillonne, la Nature impose ses combats éternels.

Dum pascitur in magna sila formosa juvenca
Illi alternantes multa vi proelia miscent
Ah ! Que vienne l’amour pour qu’Elle s’éveille.
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Tout le sens de l’engagement politique du Darquier de Pellepoix des quinze prochaines années est contenu dans ces quelques phrases [45][45] Sur cette ligne directrice de son engagement, voir....

L’« instinct » et le « racisme »

45

Une conviction est, en effet, profonde chez Louis Darquier : la foi dans l’« instinct ». « En supprimant l’esprit d’aventure par la répression de l’instinct individuel, les petits bourgeois ont réussi en un siècle à mutiler la France de son élite [46][46] À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 5... », estime-t-il en pensant, comme bien souvent, à lui et à ses talents bridés par son éducation familiale [47][47] Les réflexions politiques du « Baron » découlent largement.... Dénonçant le culte de la Raison, il déplore le fait que le mot « instinct » ait pris un sens péjoratif en France :

46

Aucun homme au monde ne tient si peu de compte de ses aspirations – si ce n’est du besoin de tranquillité. Tout le reste est endigué, muselé, maté. Il pourrait être audacieux, généreux, enthousiaste, sentimental ! Il a tout, absolument tout, dans sa nature profonde. Mais, la Déesse de Robespierre veille ! Faire une chose “sans raison” remplit ce pauvre captif de honte intellectuelle. […]

Cette monomanie du “conscient” a progressivement paralysé chez le Français, les grands instincts qui font la puissance des peuples “non raisonnables” – qui ont fait la sienne ! Religion, Tradition, superstitions, autant de tendances spontanées que le bourgeois de 1931 flétrit ou ridiculise avec autant de force et de naïveté que le révolutionnaire de l’An I [48][48] Ibid., pp. 42-43, 44-45..

47

Darquier ne nie pas que ses compatriotes soient capables de se transcender en situation de guerre, mais ils redeviennent, en période de paix, des « petits bourgeois français vaniteux de gloires mortes, ignorant leur force actuelle, répudiant le risque [49][49] Ibid., p. 17. » : « Des hommes comme Poincaré et ses disciples ne comprennent rien à la France. Ils sont comme ces maris de province qui croient leurs femmes paisibles parce qu’ils deviennent impuissants. Mais elle, est prête à brûler d’amour pour le premier costaud qui lui révèlera l’appétit de la force, la volupté du risque, le goût de l’inconnu [50][50] Ibid., p. 106.. »

48

L’une des causes de cette médiocrité tient au culte de l’égalité, la volonté d’homogénéiser, d’uniformiser – encore un souvenir de son éducation [51][51] Retraçant, dans un chapitre, l’histoire de France,.... Cette soif d’égalité conditionne la rancœur contre les inégalités sociales ; rancœur qui explique l’impolitesse propre aux Français, cette volonté d’« abaisser l’homme supérieur », de supprimer l’aristocratie, d’« organiser des croisades anti-Dieu [52][52] Ibid., p. 25. ». En résumé, la faiblesse de la France et le mépris qu’elle inspire aux autres peuples « proviennent des contradictions provoquées par l’idéologie égalitaire [53][53] « Sur l’hypothèse primitive déjà difficile à réaliser.... »

49

Tels sont les thèmes dominants d’À la recherche de la France perdue. Le racisme est inséparable de cette philosophie générale. Dans l’ouvrage, le narrateur évoque en termes choqués les succès du député noir Gratien Candace [54][54] Député de la Guadeloupe de 1912 à 1942. ou les amours d’un “couple mixte” : « Au coin de la rue de Mirosmenil, une jolie fille se précipite vers un grand nègre sénégalais et l’embrasse à pleine bouche. J’en reste stupéfait… Ma main se crispe sur ma canne. C’est vrai, je suis en France, mais tout de même, ce n’est pas beau à voir [55][55] À la recherche de la France perdue, op. cit., pp. 73-74,... ! ».

50

En revanche, l’antisémitisme est, à l’époque, pratiquement inexistant chez Darquier et aucunement théorisé [56][56] Pour un nationaliste, ses commentaires sur l’affaire.... La figure de Madeleine Lévy, « Maddy », la fidèle secrétaire de Monzie, est au contraire chaleureusement évoquée [57][57] Ibid., p. 77.. Les quelques propos hostiles aux Juifs que l’on peut trouver ici ou là ne ressortent pas à proprement parler de l’antisémitisme dans la mesure où les griefs formulés sont les mêmes que ceux visant les autres Français. Ainsi, observant dans un café deux jeunes gens, un blond et un garçon « épais et noir », Louis Darquier constate qu’ils se ressemblent pourtant par leur allure : « l’un est français, chrétien, noble… l’autre est fraîchement issu de quelque ghetto germanique… ils se ressemblent ! » L’obsession de l’argent et de la réussite les rassemble [58][58] Ibid., p. 69.… En 1938, Darquier de Pellepoix expliquera à ses lecteurs de La France enchaînée : « Mon père, maire radical et dreyfusard d’un petit chef-lieu, était imbu d’idées égalitaires et humanitaires, et comme il n’y avait qu’un seul Juif dans toute la ville (c’était un petit mercier qui portait encore le bonnet de fourrure en hiver), il était difficile que cela créât un problème. Je me rends compte seulement aujourd’hui qu’étant étudiant j’appelais “Russe” et “Turc” deux de mes camarades qui se nommaient Gorenstein et Joël et qui étaient simplement Juifs tous les deux [59][59] Louis Darquier de Pellepoix, « Peut-on se dire National.... »

51

Dès les premières pages de son essai, Louis Darquier clame son amour pour la France : « Pourtant je suis Français de sang et de cœur. Ma violence est une querelle d’amour – de l’amour le plus clairvoyant, celui qui souffre [60][60] À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 1.... » Cet « amour » passionnel mais insatisfait, presque dépité, constitue le fil rouge de l’ouvrage. Dans le dernier chapitre, intitulé « Où est la France ? », l’auteur dénonce l’« asphyxiante hégémonie de la médiocrité » :

52

La lâcheté bourgeoise a stérilisé les parties nobles de notre pays, banni l’idéalisme qui fait les chefs, et livré le pouvoir à la pourriture des affranchis, juifs, nègres ou métis. Sous leur influence la France a pratiqué successivement une politique de mendicité, d’égoïsme, de panique et d’arrogance. Au sens dynamique, il n’y a plus de Civilisation Française. La France n’est plus qu’un pays neutre, une expression géographique, un boulet d’or inerte au pied de l’Europe vivante et du Monde qui s’éveille. Notre prestige est tout entier dans le passé [61][61] Ibid., pp. 114-115..

53

À la recherche de la France perdue, ce manuscrit jusqu’alors inédit rédigé en 1931, est un jalon important dans la vie de Darquier de Pellepoix. L’homme est à un tournant de son existence : ses convictions politiques sont inscrites dans le marbre et il brûle de les faire partager, de s’illustrer sur la place publique. Au début des années 1930, Darquier est déjà un nationaliste hanté par le déclin de son pays ; un nationaliste m’as-tu-vu et égotiste, élitiste et raciste.

54

L’ouvrage éclaire au moins trois aspects de la biographie du futur commissaire général aux Questions juives de Vichy.

55

Le poids de ses blessures narcissiques apparaît, tout d’abord, plus grand qu’on ne pouvait l’imaginer. Sa révolte de petit-bourgeois à l’étroit dans son milieu familial et rêvant d’aventure, bien que mise en scène, est authentique ; elle explique à bien des égards les orientations politiques qu’il choisira d’adopter. Les non-dits et les allusions concernant son père, l’« ami le docteur C. », sont particulièrement évocateurs.

56

Les influences anglo-saxonnes dans son nationalisme racial semblent, ensuite, évidentes à la lecture d’À la recherche de la France perdue. C’est à l’étranger, en Angleterre plus particulièrement, que Louis Darquier a remis en question les valeurs universalistes que son éducation lui avait enseignées ; qu’il a pris conscience des différences de « race », du sens de la hiérarchie et du poids des traditions ; qu’il a mythifié son pays et pris la mesure de sa décadence.

57

Enfin, est confirmé ce que l’on savait depuis peu, à savoir que l’antisémitisme ne tient initialement aucune place ou presque dans l’univers mental de Darquier de Pellepoix. L’intéressé se ralliera à l’activisme antijuif, au début de l’année 1936, essentiellement dans le but de se constituer une clientèle politique et d’amasser de l’argent [62][62] Laurent Joly, Darquier de Pellepoix et l’antisémitisme.... La question demeure donc posée : par quel cheminement intellectuel un homme qui n’avait aucun antécédent antisémite s’est-il transformé, en l’espace de quelques mois, en champion de l’antisémitisme français des années 1930 ?

58

À l’époque de la rédaction d’À la recherche de la France perdue, le champ des possibles reste évidemment ouvert. Si l’on ignorait l’identité de l’auteur, on pourrait d’ailleurs interpréter cet amour dépité pour la France et son corollaire, le mépris des Français abâtardis, comme une sorte de préface à l’anarchisme de droite culturel des années 1950-1970 [63][63] Voir Pascal Ory, L’Anarchisme de droite ou du mépris.... « Plutôt cent fois vivre avec des bandits qui observent un code, qu’avec les meilleurs fils du monde s’ils n’en ont pas », s’exclame ainsi l’auteur sur un ton digne d’un Michel Audiard en petite forme.

59

Cependant bien des traits le rapprochent clairement de l’univers de pensée fasciste de son temps et permettent d’entrevoir la cohérence et la logique d’un parcours, dans sa radicalisation. À cet égard, le parallèle avec l’itinéraire de Pierre Drieu la Rochelle est des plus saisissants. Chez l’apprenti écrivain qu’est Darquier, on retrouve, ramassées, toutes les obsessions qui hantent l’œuvre du célèbre auteur de La Comédie de Charleroi et de Gilles : haine du père, haine des valeurs bourgeoises, refus de fonder une famille, soif de conquêtes féminines, invention d’une particule aristocratique, snobisme anglophile, réquisitoire contre la « France rapetissée » et « les grossièretés de nos villes », éloge du sport et de l’action pour l’action, goût pour l’irresponsabilité politique et l’aventure, et, au bout du compte, même conclusion : le racisme constitue la seule alternative à la ruine de la société moderne [64][64] À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 9...

60

L’obsession de la décadence, de la dégénérescence de la France transparaît avec force dans l’essai de Darquier de Pellepoix. L’antisémitisme puise au cœur de cette obsession, de cette idée fixe. La haine du Juif donnera à son auteur à la fois une clef d’explication et des moyens d’espérer. Plus tard, il expliquera le déclin démographique et l’impuissance politique du régime républicain par l’influence néfaste du Juif : en l’éliminant, la France pourra retrouver sa pureté, sa grandeur passée. L’opportunisme antijuif de 1936 est donc venu se loger dans un environnement mental particulièrement propice. C’est dans la droite ligne de ses angoisses et de son nationalisme désespéré, mis sur le papier en 1931, que Louis Darquier inscrira toute sa carrière d’activiste antisémite. [65][65] Voir les analyses de Frédéric Saumade, Drieu la Rochelle....

NOTES

[1]

Le formidable et terrible livre de Carmen Callil, Bad Faith. A Forgotten History of Family and Fatherland, London, Jonathan Cape, 2006, constitue la première véritable biographie de Darquier. Dans notre ouvrage Darquier de Pellepoix et l’antisémitisme français, Paris, Berg international, 2002, nous avions fait le choix d’écarter l’approche biographique pour replacer le personnage dans la tradition des agitateurs nationalistes et antisémites de la fin du xixe.

[2]

Olivier Justafré, relieur à Troyes, qui a eu la gentillesse de nous contacter puis de nous inviter à lire son manuscrit.

[3]

À deux reprises, les Français de 1931 sont évoqués. D’autre part, la France n’y apparaît pas encore touchée par la crise économique. L’ouvrage semble donc écrit avant septembre 1931, à une époque où la France, à l’abri et encore prospère, regarde les autres pays avec confiance. « Il y a soixante milliards d’or dans les caves de la Banque. La France dicte sa volonté à toute l’Europe », écrit Darquier. À la recherche de la France perdue, manuscrit inédit, s. d., 1931, p. 28.

[4]

De manière significative, Darquier n’a semble-t-il pas cherché à publier cet essai une fois parvenu à la célébrité.

[5]

Représentant d’une grande société de grains à Anvers en 1924-1925, le jeune Darquier a, notamment, détourné de l’argent et fait la honte de sa famille.

[6]

Carmen Callil, Bad Faith, op. cit., pp. 79-80.

[7]

Ibid., p. 85.

[8]

À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 1. À chaque fois qu’il parle de lui ou évoque ses sentiments, Darquier prend ainsi la pose. Le chapitre « Un pionnier » décrit le jeune homme qu’il rêve d’avoir été : « Son portrait… le voici… à Melbourne, Capetown ou New York… Il est jeune, mal fagoté, cousu de diplômes et fort lettré. C’est son premier voyage hors de France, et cela se voit. Il porte la patrie toute entière sur soi. Il l’arbore comme un drapeau. Elle occupe toutes ses pensées, inspire tous ses gestes. Elle est le centre de son système, le baromètre de ses réactions. Il lui plairait qu’on l’attaque pour pouvoir la défendre ». Ibid., p. 31.

[9]

« De gros hommes trop nourris, des vieillards aux visages ravagés ou apoplectiques (légions d’honneur, légions d’honneur), des jeunes gens à figures de maquereaux, aux yeux cyniques, aux épaules pointues (mains dans les poches, mains dans les poches)… un nègre… deux nègres… un gros juif important et monoclé [sic]… des familles… ». Même deux soldats sont décrits comme « hideux, dégingandés, sales à faire peur ! » […] « Je me sens plongé dans la masse… j’aurais du rester dans quelque village normand. Au lieu de la communion totale que j’attendais, je suis en proie à une incertitude étonnée. J’enregistre avec tristesse depuis ce matin, l’âpreté, la nervosité, le laisser-aller, la vulgarité générale. » À la recherche de la France perdue, op. cit., pp. 3-6.

[10]

Ibid., pp. 92-93.

[11]

Ibid., pp. 3-6.

[12]

Ibid., pp. 66-68.

[13]

Les Françaises ont des yeux incomparables, considère-t-il en expert. S’il goûte peu les femmes « domestiques », il se vante de quelques conquêtes durant son séjour parisien et a une vision plutôt moderne (puisque cela l’arrange) du statut des femmes. Ibid., pp. 80-84.

[14]

Ibid., pp. 86-87.

[15]

Ibid., pp. 52-53.

[16]

« Le secret est la tour d’ivoire où naît le rêve ! ». Alors que la bourgeoisie « préfère toujours l’hypocrisie, même maladroite, au silence. » Ibid., pp. 55-57.

[17]

Ibid., p. 70.

[18]

Centre de documentation juive contemporaine, dlvi-132, lettre de Mme L. de Biarritz, 25 novembre 1975.

[19]

À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 12.

[20]

Ibid., p. 44, p. 64.

[21]

Ibid., p. 31.

[22]

Le banquier Albert Oustric est à l’origine de l’un des scandales financiers les plus célèbres du début des années 1930. Voir Hubert Bonin, « Oustric, un financier prédateur ? (1914-1930) », Revue Historique, n° 598, 1996, pp. 429-448.

[23]

À la recherche de la France perdue, op. cit., pp. 109-110.

[24]

Ibid., p. 111.

[25]

Voir Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Paris, Seuil, 1983 ; Jeannine Verdès-Leroux, Refus et violences. Politique et littérature à l’extrême droite des années 1930 aux retombées de la Libération, Paris, Gallimard, 1996 ; Robert O. Paxton, Le Fascisme en action, Paris, Seuil, 2004.

[26]

Jean-Paul Sartre, L’Enfance d’un chef, in Le Mur, Paris, Gallimard, 1939, plus spécialement pp. 223-233.

[27]

Robert Brasillach, Les Sept couleurs, Paris, Plon, 1939.

[28]

À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 89.

[29]

Ibid., pp. 90-90bis.

[30]

Il se rattrapera en devenant un brillant et novateur sous-secrétaire d’État à la Marine marchande.

[31]

À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 77. Même parvenu à l’âge adulte, Darquier continuera à se comporter comme un petit enfant obéissant devant Monzie. Carmen Callil, Bad Faith, op. cit., p. 366.

[32]

À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 79.

[33]

Il se lie notamment au sioniste Kadmi Cohen et accepte de préfacer l’un de ses ouvrages, Nomades. Essai sur l’âme juive, Librairie Félix Alcan, 1929, affirmant, comme « catholique d’origine et Français de pleine latinité », son soutien au sionisme le plus « enthousiaste », le plus fidèle à la « mission ethnique » dont se sont détournés bien des juifs. Président du Comité franco-syrien, il soutient l’entreprise sioniste jusqu’au début des années 1930. Catherine Nicault, La France et le sionisme 1897-1948. Une rencontre manquée ?, Paris, Calmann-Lévy, 1992, p. 160.

[34]

Anatole de Monzie, Ci-devant, Paris, Flammarion, 1941, 17 juin 1939, p. 123.

[35]

Le consul général de France intervient alors auprès du ministère des Affaires étrangères de Vichy. Plusieurs requêtes sont envoyées en 1941 puis au début de l’année 1942. D’après le président du Comité, Darquier « avait obtenu de droite et de gauche de diverses personnalités françaises de notre colonie, des prêts d’honneur divers », qu’il n’a jamais remboursé… À sa nomination au poste de commissaire général aux Questions juives, les autorités diplomatiques interviennent au plus haut niveau. En septembre 1942, une somme est versée, mais elle n’est pas suffisante pour couvrir les dettes antérieures et encore moins pour constituer une provision d’avenir… En novembre, une nouvelle démarche est entreprise par le ministère des Finances. Nous en ignorons la suite. Archives du ministère des Affaires étrangères, Guerre 1939-1945, Vichy, Z-Europe, Grande Bretagne, 356, lettres du consulat général de France en Grande-Bretagne au Département à Vichy, 7 mai, 15 septembre et 4 novembre 1942. Documents aimablement transmis par Catherine Nicault. Le destin tragique d’Anne Darquier, psychanalyste qui s’est « suicidée » à l’âge de 40 ans, quelques semaines après avoir revu son père pour la dernière fois, a été retracé par Carmen Callil, Bad Faith, op. cit.

[36]

À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 32.

[37]

Plus spécialement ceux résidant à l’étranger et qui, bien souvent, s’enferment dans leur suffisance et leur arrogance : « Du haut de son piédestal de scepticisme il est plein d’indulgence pour toutes les passions humaines, comme un vieux galant, qui écoute en souriant de jeunes hommes parler de leurs premières maîtresses. Il met longtemps à comprendre le ridicule dont il se couvre. Il s’exhibe toujours, observe rarement […], se raconte, cherche à plaire, s’excite en parlant, parle trop, gesticule, interrompt. » À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 33. D’où le dilemme : s’adapter ou rester avec « la colonie française, parfois le cercle français où l’on peut vivre comme en France et s’amuser de la simplicité des indigènes et de leur ignorance littéraire et gastronomique, sous le portrait de Monsieur Doumergue ou du Maréchal Foch. » Ibid., p. 35.

[38]

Ibid., pp. 35-36.

[39]

Ibid., p. 101.

[40]

« Les Français ont presque toujours l’air hargneux, méfiant, aggressif [sic] […] et comique des petits roquets rageurs. » Ibid., p. 13. Ils sont vantards et impolis, malgré une légende tenace : « Les Français sont actuellement, en moyenne, les gens les plus grossiers du monde… ou peu s’en faut. […] Le respect de la femme, en particulier, est presque toujours intermittent. Même quand elle commande, le mari français n’oublie jamais qu’elle est légalement son esclave. Ses expériences d’adolescent le portent à mêler toujours quelque canaillerie à ses transports sexuels, et la pensée qu’on puisse, au déduit [Mot, plus en usage de nos jours, signifiant les ébats amoureux], garder réserve ou respect, lui semble infiniment comique. » Ibid., pp. 60-61.

[41]

Il se valorise par là même : « Il faut avoir, soi-même, vécu avec quelque aventurier hongrois, quelque fermier prussien ou quelque business-man écossais pour sensibiliser sa perception de la valeur humaine. Le Français moyen, malgré son hostilité aggressive [sic] de petit coq gaulois, fait piètre figure en face de ses grands fauves. » Ibid., p. 29.

[42]

Ibid., p. 63.

[43]

Ibid., p. 46.

[44]

Ibid., p. 47.

[45]

Sur cette ligne directrice de son engagement, voir Laurent Joly, Vichy dans la « solution finale ». Histoire du commissariat général aux Questions juives (1941-1944), Paris, Grasset, 2006, pp. 303-304 ; pp. 669-671.

[46]

À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 54.

[47]

Les réflexions politiques du « Baron » découlent largement de son tempérament d’enfant irresponsable épris d’aventure. Selon lui, la vraie cause de la dépopulation de la France tient à « l’abolition de l’esprit de l’Aventure » : « La prospérité est une mauvaise école. Nos chefs sont tous, plus ou moins, des comptables. » Le vrai bienfaiteur pour la France serait le premier ministre qui « forcerait tout ce peuple de grincheux et d’avares à se réjouir, à dépenser, à se dépenser, à jouer leur vie… pour le plaisir ! » Ibid., p. 107. Dénigrant la mentalité laborieuse, résumée dans quelques formules qu’on lui répète sans cesse – « “il faut réussir”, “La vie n’est pas drôle !”, “On n’est pas sur cette terre pour s’amuser”, etc. » (Ibid., pp. 38-39) –, Darquier de Pellepoix fait l’éloge de l’irresponsabilité politique : « Le grand chef est celui qui fait n’importe quoi » ; « Préparer l’avenir, c’est admettre la faiblesse de demain » ; « Commander c’est ne pas prévoir. » Ibid., p. 104. Ces aphorismes, presque comiques tant ils sont apprêtés, en disent long sur la psychologie de Louis Darquier.

[48]

Ibid., pp. 42-43, 44-45.

[49]

Ibid., p. 17.

[50]

Ibid., p. 106.

[51]

Retraçant, dans un chapitre, l’histoire de France, son unité façonnée par Clovis, Jeanne d’Arc, etc., il fait un éloge de la monarchie digne de Charles Maurras, constatant que « Le Roi de France ne craint pas la diversité » : Il respecte les coutumes anciennes, les droits acquis, les privilèges accordés. […] C’est la Révolution Française qui fait entrer dans cette conception tolérante d’unité, la tyrannique hypothèse d’égalité, l’applique au pays, aux hommes, aux classes, aux nations et aux races, l’exporte par la force des armes. » Ibid., pp. 22-23.

[52]

Ibid., p. 25.

[53]

« Sur l’hypothèse primitive déjà difficile à réaliser que les hommes sont égaux en droit, s’est greffé en France le corollaire anti-naturel qu’ils sont égaux en fait. Il en résulte une abolition quasi-complète du sens des valeurs, dont les conséquences sont déplorables. » L’une d’entre elles, et non la moindre, est l’avènement d’une nouvelle hiérarchie, basée avant tout sur la fortune. Ibid., pp. 26-27.

[54]

Député de la Guadeloupe de 1912 à 1942.

[55]

À la recherche de la France perdue, op. cit., pp. 73-74, p. 85.

[56]

Pour un nationaliste, ses commentaires sur l’affaire Dreyfus manquent un peu de mordant. L’affaire révèle selon lui le sens de la justice propre aux Français : « On m’a souvent opposé l’argument, déjà ancien, de l’affaire Dreyfus, où beaucoup de Français se dressèrent pour la défense du Droit. Mais il est difficile de considérer ce cas comme typiquement français – d’autres brises attisaient le brasier… et la justice n’était qu’une faible part de l’affaire. Un Dreyfus chrétien serait probablement mort à l’Île du Diable, parmi l’indifférence de ses compatriotes. » Ibid., p. 51.

[57]

Ibid., p. 77.

[58]

Ibid., p. 69.

[59]

Louis Darquier de Pellepoix, « Peut-on se dire National et ne pas être antijuif », La France enchaînée, n° 7, 4-18 juin 1938.

[60]

À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 11.

[61]

Ibid., pp. 114-115.

[62]

Laurent Joly, Darquier de Pellepoix et l’antisémitisme français, op. cit., pp. 65-87.

[63]

Voir Pascal Ory, L’Anarchisme de droite ou du mépris considéré comme une morale, le tout assorti de réflexions plus générales, Grasset, 1985.

[64]

À la recherche de la France perdue, op. cit., p. 97.

[65]

Voir les analyses de Frédéric Saumade, Drieu la Rochelle. L’homme en désordre, Berg international, 2003.

Résumé

English

Little was known about the life of Darquier de Pellepoix before he stormed into his anti-Semitic career in 1936. One unpublished manuscript that he had written in 1931 sheds light on the characteristics of a man who at the time was known only as the drifting son of a notable and an immature nationalist who did not care about anti-Semitism. Looking for the Lost France - this is the title of this novel with a philosophical message - reveals a rebellious young man who denies his bourgeois, republican and rationalist education ; who dreams of adventure and a glorious destiny. Miserably exiled in England, Darquier elaborates the basic points of his political beliefs, his respect for hierarchy and tradition, and his craving for power. A narcissistic confession, haunted by a decadence which reminds us of the typical profile of the “young French fascist,” as can be read about in the writings of Brasillach or Drieu La Rochelle.

Plan de l'article

  1. La confession masquée d’un jeune homme égotiste et révolté
  2. La révolte contre l’institution familiale et l’éducation bourgeoise
  3. Des rêves narcissiques de grandeur et de noblesse
  4. Un « message politique » puisé dans son expérience à l’étranger
  5. L’« instinct » et le « racisme »

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