2007
Archives juives
Dossier : Le judaïsme libéral en France des origines aux années 1960
Introduction
Laura Hobson Faure
Colloque des intellectuels juifs (Paris, début des années 1960). Au premier plan, à gauche, Marcel Greilsammer, président de l’Union libérale israélite, en costume clair et portant lunettes ; face à lui, le rabbin Nissim Gabbay, formé à l’Institut international d’études hébraïques.
Photo Gaston Rochette. Coll. Union Libérale Israélite de France. Paris.
Un vent de réforme souffle, tout au long du
xixe siècle, sur le monde juif occidental. L’idée maîtresse est alors de faciliter l’adaptation des Juifs vivant, certes dans des conditions politiques très différentes, en Europe et en Amérique du Nord « aux normes de la société moderne, tout en restant juifs
[1] ».
Les Juifs français n’échappent pas à ce courant de modernisation, même si la création d’un mouvement libéral y est plus tardive qu’ailleurs. Le Consistoire, imposé par Napoléon Ier au tout début du siècle, a non seulement unifié une population juive diverse et dispersée, mais a aussi entraîné, au fur et à mesure des avancées démocratiques, l’émergence d’un judaïsme modernisé conciliant citoyenneté et appartenance à la religion juive. Si la question de la réforme du judaïsme ne cesse de captiver et de diviser les Juifs de France, il reste que, contrairement à l’Angleterre, aux mondes germanophones et aux États-Unis, il faut attendre la fin du siècle pour voir la création d’un mouvement libéral officiel. Alors seulement, en effet, influencé par les mouvements libéraux des pays voisins, ainsi que par le développement de la Science du judaïsme française, un petit groupe réunissant, entre autres, le rabbin Louis-Germain Lévy, Salvador Lévi et les philanthropes Clarisse Eugène Simon et Marguerite Brandon-Salvador fondent en 1895 l’Union libérale israélite (ULI), un cercle de pensée dédié à la modernisation du judaïsme.
Soucieux de préserver l’unité communautaire après l’affaire Dreyfus, le grand rabbin de France Zadoc Kahn soutient alors l’ULI malgré l’opposition de certains membres du Consistoire, et l’autorise à se réunir dans la synagogue de la rue de la Victoire, à Paris. Mais, après son décès en décembre 1905, l’ULI est exclue de l’organisation consistoriale. Or, suite à la récente séparation des Églises et de l’État qui met fin à l’emprise du Consistoire sur les communautés juives, et grâce à l’implication de personnalités comme Théodore Reinach, professeur au Collège de France et député de Savoie, l’ULI inaugure, en 1907, lors de la première nuit de hanoukka, la première synagogue libérale de France. Et cette dernière réussit à survivre en dépit de sa position marginale dans la communauté juive parisienne.
Ce numéro d’
Archives Juives tente d’approfondir notre connaissance de cette voix périphérique de la vie juive française, que l’historiographie des Juifs de France et du mouvement libéral en général évoque rarement
[2]. Or, si ce mouvement ne réussit pas à susciter une large adhésion chez les Juifs de France – tant sous les auspices du mouvement libéral formalisé qu’à l’extérieur de celui-ci –, la réforme du judaïsme n’a cessé de séduire et d’enrôler dans ses rangs des notables communautaires, des savants et des journalistes tout au long de la période contemporaine. Aussi ce dossier est-il une façon d’explorer la diversité de la vie religieuse juive contemporaine et d’ouvrir de nouvelles perspectives sur la spécificité du judaïsme français, en remettant en question sa définition et sa représentation à travers la seule institution consistoriale.
Cette étude nous conduit sur le territoire des débats internes au monde juif, mais aussi du dialogue interreligieux, car ils ont influé sur le mouvement libéral. Les contributions à ce numéro révèlent en effet l’importance de ces échanges internes et externes et dessinent les contours des groupes ainsi que les barrières au travers desquelles ils communiquent. Cette approche fournit un cadre particulièrement adapté à l’étude du mouvement libéral ; elle nous permet d’aller au-delà d’une simple description pour mieux comprendre les fonctions de ce mouvement dans la société juive émancipée et dans l’État-Nation triomphant.
L’étude du débat interne au monde juif conduit ainsi à traiter de la circulation des idées entre les communautés juives française et étrangères. Dans son article liminaire, Nadia Malinovich explique les façons dont l’historiographie a cherché à expliquer pourquoi le mouvement libéral s’épanouit dans les mondes germanophones et aux Etats-Unis, alors qu’il reste marginal en France et, dans une moindre mesure, en Angleterre. L’implantation comparativement tardive en France du mouvement libéral ne doit cependant pas occulter les tentatives des Juifs français pour moderniser et réformer le judaïsme au cours des décennies précédentes. Perrine Simon-Nahum propose donc une approche sur le « temps long » en s’interrogeant sur une éventuelle continuité intellectuelle entre les premiers réformateurs du milieu du xixe siècle et les fondateurs de l’ULI, et analyse les facteurs qui déterminent finalement l’émergence tardive du mouvement juif libéral en France. Jean-Philippe Schreiber rappelle, quant à lui, la polémique déclenchée en 1870 par la publication de l’Histoire abrégée des Juifs et de leurs croyances, par le grand rabbin Élie Aristide Astruc, manuel destiné aux écoles juives de France et de Belgique. Son analyse de la controverse née de cette lecture historicisée du judaïsme permet de dévoiler les étroites relations tissées entre la presse juive et le Consistoire ainsi qu’entre les communautés juives de France et de Belgique.
Le dialogue avec le monde juif ne s’interrompt cependant pas avec la création de la « synagogue Union libérale israélite », comme le démontrent l’article de Catherine Poujol et le mien, lesquels retracent les destinées de cette communauté depuis sa naissance jusqu’aux années 1960. L’examen des premières décennies de l’ULI est l’occasion pour Catherine Poujol de mettre en relief le dialogue continu qu’ont entretenu l’ULI et le Consistoire mais de rappeler aussi leurs divergences, notamment sur le rôle de la femme, ainsi que les tensions sociales propres à la communauté juive parisienne
[3]. Afin de légitimer son existence comme faction minoritaire de la vie juive religieuse française, l’ULI a aussi eu pour stratégie de faire alliance avec des organisations juives internationales, comme la
World Union for Progressive Judaism de Londres
[4]. Je montre à quel point ce dialogue international avec les Juifs libéraux d’Angleterre et des États-Unis devient un facteur primordial de la reconstruction du mouvement libéral après la
Shoah : il aide cette communauté à subvenir à ses besoins matériels et amplifie sa légitimité institutionnelle. Grâce à cette alliance, l’ULI établit aussi à Paris, en 1955, un Institut international d’études hébraïques, séminaire rabbinique libéral et centre de formation qui fonctionne jusqu’à la fin de la décennie 1960.
Le mouvement libéral juif de France ne se construit cependant pas autour du seul dialogue avec le monde juif ; son histoire doit être appréhendée de « façon totale », en relation également avec la société dans laquelle ce mouvement est né. Le mouvement libéral est le fruit des nouvelles formes d’inclusion des Juifs dans le corps politique ; il s’impose dans le sillage des tentatives intellectuelles pour concilier le particulier avec l’universel, le groupe avec la société globale. Les contributions présentées dans ce numéro attestent des influences religieuses extérieures sur cette « réponse à la modernité » juive. Entre autres, Perrine Simon-Nahum analyse les précurseurs du mouvement libéral juif dans le contexte catholique français et les débats politiques intenses qui se déroulent autour de la séparation des Églises et de l’État. De son côté, Jean-Philippe Schreiber souligne l’influence du protestantisme et de la franc-maçonnerie sur les travaux d’Élie Aristide Astruc. Quant à Catherine Poujol, elle rappelle que l’ULI s’impose au tournant du xxe siècle, au moment même où un mouvement de renaissance chrétienne fait de même dans les rangs des protestants et des catholiques français. Elle met également l’accent sur le rôle Å“cuménique joué par l’étonnant Aimé Pallière, disciple catholique du judaïsme qui devient prédicateur à l’ULI en 1922.
Enfin, construire l’histoire du judaïsme libéral en France pose un défi aux historiens, car les archives de l’Union libérale israélite n’ont jamais été retrouvées après la Deuxième Guerre mondiale ; ne subsistent que les exemplaires du Rayon, son journal communautaire publié à partir de 1912. Ce manque d’archives n’a cependant pas vraiment entravé notre recherche ; il nous a même gardé de tomber dans les écueils d’une monographie trop officielle, en poussant les contributeurs à multiplier leurs sources : autobiographies, livres de prières, recherche de papiers privés et réalisation d’enquêtes orales auprès d’individus et d’animateurs d’organisations confessionnelles. Ils espèrent ainsi être parvenus à présenter une histoire inédite du mouvement juif libéral, de ses origines jusqu’au cÅ“ur du xxe siècle.
[1]
Perrine Simon-Nahum,
La Cité Investie. La « Science du Judaïsme » français et la République, Paris, Les Éditions du Cerf, 1991, p. 11.
[2]
L’ouvrage principal sur la réforme du Judaïsme reste celui de Michael Meyer,
Response to Modernity : A History of the Reform Movement in Judaism, Oxford University Press, 1988. Sur la France, voir les pp. 27-28, 164-171, 221-24, 335-347.
[3]
Voir également Catherine Poujol, « Autour du ‘cas’ Pallière. Débats sur la conversion entre Juifs orthodoxes et libéraux »,
Archives Juives,
Revue d’histoire des juifs de France, n°35/1, 2002, pp. 60-76.
[4]
Cette organisation s’établit en 1926 en Angleterre. Voir la thèse rabbinique de Michael S. Datz, “Poor Cousin or Parent Body ? The World Union for Progressive Judaism During Its First 50 Years, 1926-1976,” Hebrew Union College, 1987. Voir également Michael Meyer,
op. cit., pp. 335-352.