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2007/3 (n° 43)


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Pendant les années 1990 la société argentine a connu de profonds bouleversements, tant du point de vue économique que politico-institutionnel. Ces bouleversements apparaissent comme étant l’aboutissement des transformations des modalités d’intervention de l’État dans la société entamées depuis trente ans. N’étant ni homogènes ni linéaires elles réduisent la capacité d’intégration de l’État et transforment ses interventions. En Argentine, comme dans toute l’Amérique Latine, l’organisation du monde du travail et la régulation des marchés se sont profondément modifiées. Face à la précarité institutionnelle, la population développe des actions alternatives ; elle essaye de donner un sens à ses démarches qui visent à combler leurs besoins matériels tout en cherchant une reconnaissance en tant qu’acteur légitime. Les transformations sociales qui acquièrent de la visibilité à l’occasion des grandes crises, comme celle de l’Argentine en 2001, constituent un terrain d'expérimentation qui concerne toutes les sociétés avancées d’aujourd’hui. Dans cet article, nous souhaitons explorer les différentes notions de travail et de non-travail développées par certains mouvements des travailleurs sans-emploi (MTD)  [1][1]  La traduction de la dénomination que se sont attribués..., les piqueteros, situés dans la banlieue sud de Buenos Aires (GBA)  [2][2]  Les transformations économiques des années quatre-vingt-dix.... Ils font du quartier le centre des activités quotidiennes et contestent la situation de chômage dans laquelle ils sont plongés.

Entre travail et activité

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Dans un premier temps, les actions collectives cherchent à rendre publiques des situations d’extrême précarité ainsi qu’à mettre en évidence la responsabilité de l’État ; en ce sens elles posent une problématique d’inclusion sociale. L’exigence de travail de la population comme vecteur d’intégration est substituée par les allocations de travail temporaire (ATT) – des allocations créées par l’État à la suite de ces contestations et après des négociations auxquelles les délégués des piqueteros ont participé, matérialisant ainsi la mobilisation –. Néanmoins, à moyen terme, la politique sociale risque de produire davantage de précarisation et une sorte d’enfermement dans une position d’indigence et d’assisté  [3][3]  Les ATT ont changé leur nom au cours du temps – en... surtout à partir de la distribution généralisée de ces subsides en 2002 par le Président Eduardo Duhalde. C’est aussi le risque présent dans une recherche de travail que l’obtention des allocations semble remplacer. Comment faire face à une situation d’extrême précarité alors que la réponse proposée par l’État relève de l’institutionnalisation de cette précarité ?

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Nous verrons que la manière de résoudre cette tension se configure quotidiennement par la mise en place d’initiatives singulières combinant des caractéristiques propres au travail ainsi qu’à l’activité en général. L’enjeu est le déplacement des frontières entre travail et non-travail pour ne pas rester des non travailleurs ; l’enjeu se situe dans la transformation du sens de la notion de travail à partir de l’expérience des conditions limites de travail. Nous utilisons ici une notion d’activité au sens large, dans la mesure où elle englobe une diversité d’engagements d’ordre familial, social, etc. Le travail en tant qu’action économique, le militantisme en tant qu’action politique sont – dans cette notion étendue – considérés comme des formes particulières d’activité.

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Les données de terrain présentées ici sont issues d’une enquête ethnographique qui nous a amenés à réaliser une trentaine d’entretiens auprès des membres des MTD et de leur entourage  [4][4]  Cette enquête a eu lieu entre 2002 et 2005 auprès.... L’observation de la vie ordinaire des gens entraîne un travail de la part du sociologue qui ne s’intègre pas en tant que membre du groupe, même si sa place est parfois ambiguë parce qu’il y participe et se laisse « affecter » [Favret-Saada, 1990]. Nous montrerons différentes notions de travail définies par contraste avec des expériences limites du travail. Ces vécus sont désignés à partir de ce qu’ils ne sont pas : ils diffèrent du travail « digne », ou « vrai » et du « bon » travail. À partir des oppositions entre travail et non-travail nous verrons successivement plusieurs dimensions de ces notions imbriquées, évoquées par les membres des MTD. Elles sont en fait articulées et apparaissent attachées à des contextes précis. En premier lieu, lors des actions collectives, le droit à avoir un travail expose l’absence de travail comme relevant de l’exclusion du droit de la personne. Évoquer le droit permet de constituer un horizon commun vis-à-vis duquel des formes d’inclusion se dessinent. Ensuite, nous étudierons les formes de reconnaissance établies par les membres des mouvements des travailleurs sans-emploi. Enfin, une attention particulière sera prêtée à l’évaluation des activités des délégués afin de préciser la nature des liens établis à travers ces formes de travail et d’activité.

Le travail comme droit subjectif et exigence de dignité personnelle

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L’ensemble des organisations piqueteras reconnaît comme un des antécédents de leur mobilisation les blocages de route (piquetes) au cours des années 1996 –1997 dans une région productrice de pétrole du sud-ouest du pays (Province de Neuquén). Ces mobilisations ont été réprimées mais, à l’issue du conflit, des accords furent passés avec le gouvernement national et provincial, qui s’engageaient à intervenir dans cette région  [5][5]  Svampa et Pereyra [2003] analysent la singularité... entre autre, par la création d’emplois publics et la distribution des ATT. Ces contestations se sont répétées, transformées et enracinées dans des logiques qui sont propres à chaque région. Elles donneront lieu à ce que l’on nomme depuis les piquetes et leurs acteurs les piqueteros. Les actions collectives brandissent un mot d’ordre « travail » ; pourtant l’enjeu des négociations avec le gouvernement tourne autour de la politique sociale et le système des ATT  [6][6]  Ce mot d’ordre est interprété différemment selon les.... Il y a donc lieu de s’interroger sur la référence à la catégorie de travail réclamé par l’action collective.

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Lors des manifestations publiques et des piquetes, le travail est considéré comme le droit au travail « digne », ce qui nous permet de comprendre le non-travail comme un espace de non-droit. Loin d’être un raisonnement purement abstrait, il émerge de l’expérience de ces manifestants de manière assez explicite. Certains membres font référence aux conditions d’emploi qui apparaissent contraires au droit  [7][7]  Nous constatons la dégradation des conditions de travail.... Les plus jeunes n’ayant pas ou peu connu le travail déclaré  [8][8]  Nous n’utilisons pas l’opposition de travail formel... constatent l’arbitraire des conditions de travail que sont opposées à ses aspirations de « bon » travail et au travail « digne ». À partir de ces définitions dont font partie les petits boulots que l’on trouve, les changas (notamment dans des conditions de plus en plus dégradées en raison du taux de chômage) qui, dans ces régions du GBA, ont atteint en 2002 25 % de la population active et plus particulièrement les jeunes [INDEC-EPH, mai 2002], apparaissent comme un non-travail puisque dépourvus de reconnaissance monétaire et d’utilité sociale. Les conditions proposées ne réunissent pas les conditions nécessaires pour être acceptées par de nombreux membres des organisations de sans-emploi comme étant un travail. Cela va de pair avec la formulation du mot « changement social », cambio social. Ainsi une jeune femme, membre d’un MTD, signale, comme beaucoup d’autres, un changement de ses propres objectifs depuis sa participation dans cette organisation ; elle ne veut plus de petit boulot et lutte pour un changement social qu’elle définit à partir de l’opposition entre ses objectifs et ses expériences passées. Interrogée sur le sens de ce changement elle nous explique :

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Avoir un bon travail, pouvoir étudier… si quelqu’un te donne un travail actuellement, c’est comme il veut, la paye est misérable, tu bosses toute la journée, ou peut-être tu dors chez ton patron et on te donne 300 pesos. Je parle d’un travail digne, que la paye corresponde aux heures [de travail], que l’on te respecte. Par ailleurs, tu es mal traitée et il faut que tu subisses beaucoup des choses.

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Ainsi la recherche de travail se voit confrontée à une très grande précarité dont les conditions excèdent le problème de ne pas trouver une activité salariée. Ces conditions soumettent les secteurs les plus démunis à des expériences qui vont à l’encontre de leur propre dignité. Un militant précise ce droit au travail ou « faculté de faire » :

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Nous voulons bosser 8 heures par jour, recevoir notre salaire et décider par nous-mêmes ce qu’on va acheter à nos enfants et ce qu’on va leur donner à manger.

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Le travail est considéré comme une activité salariée permettant de gagner sa vie, un moyen de garantir son autonomie et de subvenir aux besoins du foyer. Ce que le travail digne permet de faire transforme l’allocation en son contraire dans la mesure où elle n’est pas un salaire, ni par son montant ni par son statut. Elle ne permet pas d’avoir accès aux droits sociaux associés au salaire – la reconnaissance du groupe familial à charge et la sécurité sociale, souvent réclamées par les allocataires – ni d’accomplir la condition de travailleur. La contrepartie demandée à l’allocataire est présentée comme une activité de bien public qui répond à l’urgence de la crise du chômage. L’identification comme travailleur renvoie également à l’exercice de l’autonomie individuelle. Elle apparaît comme la possibilité de faire des choix sur son sort et celui de ses enfants ce qui n’est plus possible quand on dépend de la politique sociale. L’accès au travail ouvre d’autres possibilités qui ne sont pas disponibles à travers les ATT. De ce fait, les ATT sont considérées comme étant des emplois, mais qui n’arrivent pas à se substituer au « vrai travail ». Selon un militant : « nous voulons du vrai travail, nous ne voulons pas vivre des allocations » [Carlos, décembre 2003]. Dans cette intervention, le vrai travail apparaît en opposition au statut d’assisté et plus précisément à la nécessité de dépendre des allocations, autrement dit le vrai travail est l’activité avec laquelle on peut vivre dignement. Vivre en travaillant c’est non seulement exercer une profession, une activité, mais cela implique aussi que celle-ci soit rémunérée au travers d’un salaire conforme aux besoins.

Entre l’invocation et la transformation de l’ordre légal

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Certaines études ont signalé l’absence de l’État en tant que tiers garant des règles communes [Kessler, 2002] dans les relations contractuelles du travail. Elles se rapprocheraient de plus en plus de rapports de pure soumission entre celui qui travaille et celui qui donne le travail. Tel que cela apparaît dans la section précédente, les travaux que l’on peut trouver – en tant que jeune et dans ces quartiers de la périphérie de la GBA – laissent le travailleur entre les mains de l’employeur. La capacité de fournir du travail peut, dans ce contexte, impliquer d’avoir le pouvoir de se substituer à l’ordre légal. Dans ce sens, l’objectif des membres des MTD, formulé en termes de « bon travail », pourrait être considéré comme un travail soumis aux normes communes et non à la volonté arbitraire d’un individu. Le travail dans ce sens représente une forme de relation établie à partir du droit à ne pas être exploité. Elle s’appuie sur l’expérience d’une société dont le salariat atteignait jadis 70 % de la population active  [9][9]  Au début des années soixante-dix, 70 % de la population.... De ce fait, les organisations des sans-emploi tentent de reproduire, à l’intérieur du mouvement, des pratiques de valorisation de leurs membres en les considérant comme des travailleurs – en tant que sujets de droit – et, en même temps, d’établir des principes normatifs de ce que devrait être la condition du travailleur avec pour horizon une législation de plus en plus éloignée des pratiques et des conditions de travail vécues. Les règles de fonctionnement établies à l’intérieur des organisations évoquent cette législation : ainsi, entre autres exemples, l’allocation est parfois considérée comme un salaire, les absences doivent être justifiées par une ordonnance du médecin ou en envoyant un proche pour remplacer la personne absente, et les membres ont droit à des « congés ». Elles constituent autant d’obligations et de droits du travailleur que d’un membre du MTD. Cette référence au salaire nous la retrouvons aussi au sein de certains MTD  [10][10]  Plus précisément dans le MTD Anibal Veron qui s’est... qui classent leurs membres, et les obligations qui les concernent, entre ceux qui sont employés (qui touchent l’ATT) et les sans-emploi (qui ne touchent pas encore l’ATT). Ces derniers sont exemptés de travailler dans les projets mais ils doivent assister aux manifestations  [11][11]  En même temps ils peuvent recevoir l’allocation alimentaire....

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L’allocation peut être désignée comme étant un « salaire » et sa contrepartie comme un « poste de travail »  [12][12]  C’est le cas du MTD Fcio. Varela. En revanche, d’autres.... Aussi les analyses sur les modalités de précarisation du travail considèrent les ATT comme un contrat de travail hautement précarisé par les conditions de travail et la rémunération. Par ailleurs, les statistiques nationales comptabilisent les allocataires comme ayant du travail  [13][13]  Selon l’EPH (Encuesta Permanente de Hogares), les.... Si nous insistons sur ce point c’est qu’il nous paraît important d’établir la nature de cette conception qui assimile ATT et poste de travail. Étant donné l’apparition de nouvelles formes de contrats dans toute la période des années quatre-vingt-dix nous sommes plus enclins à considérer cette appréciation comme propre à l’ensemble de la société et non pas comme une caractéristique idiosyncrasique que révélerait l’auto-isolement d’un groupe outsider [Becker, 1963, p. 81-82] ou le développement d’une subculture. Aussi, la critique de ces allocations souvent lancée par les médias tend à souligner les pratiques qui négligent la contreprestation  [14][14]  Cette évaluation met en cause toute politique d’assistanat.... ainsi qu’à faire l’éloge des allocataires qui accomplissent les obligations de la contrepartie. La contreprestation apparaît dans ce contexte comme une activité qui fait preuve de la volonté de travailler et de ne pas vivre de l’assistance. Au sein des organisations, la réglementation concernant les ATT reste en arrière-plan ; l’accord à respecter est celui qui a été établi par les membres des MTD. Ces accords permettent à ces structures de fonctionner sans jouer le rôle d’une police de l’État vis-à-vis de ses propres membres qui développent des capacités d’organisation à partir d’un engagement volontaire. Pour mieux comprendre ce rapport particulier aux normes nous étudierons les formes de reconnaissance mises en place par les MTD.

Travail et reconnaissance

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L’exigence d’intervention de l’État affichée par les manifestants repose sur la reconnaissance de leur existence, de leurs conditions de vie et de leur capacité à contribuer au développement de la société. Si le travail est une forme de reconnaissance qui acquiert une forme légale, il se rapproche d’autres activités capables d’en produire. Ainsi, les prestations effectuées au sein des organisations, notamment en contrepartie des allocations, les projets développés et les compétences qui y sont acquises, donnent autant de possibilités de valorisation de soi. Elles permettent d’échapper à la condition d’assisté par la reconnaissance des capacités de contribution au développement du quartier et à la société en général. Contrairement à ce que témoignent les études sur les allocataires qui fournissent la prestation auprès de la Mairie [Gabrinetti, 2003], les métiers peuvent être actualisés et appris à leurs camarades.

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D’une part, malgré les conditions dénoncées, la prestation exigée par l’État en échange de l’ATT est considérée légitime par beaucoup de membres des MTD  [15][15]  Et aussi pour les allocataires qui perçoivent les... – en particulier par leurs proches – du fait qu’elle permet de faire une activité d’utilité sociale au profit des habitants de leurs propres quartiers. Certains militants ayant une vision plus critique du caractère obligatoire de la prestation (en ce qu’elle se substituerait à un salaire et nierait les droits sociaux des travailleurs), admettent tout de même le fait que les projets soient sous contrôle des organisations du quartier comme une ressource qui permet une certaine autonomie aussi bien aux organisations pour décider ce qui est prioritaire, qu’aux individus par rapport aux pratiques clientélistes  [16][16]  Les médias signalent souvent le risque de ces pratiques.... D’autre part, pour certaines organisations l’intérêt est de créer une « culture du travail » parmi les jeunes qui n’ont pas d’expérience de travail formel. Il s’agit de projets solidaires organisés à l’intérieur des MTD destinés à leurs propres membres ou plus largement aux quartiers, comme par exemple les cantines qui offrent un repas ou le goûter aux enfants. Ces derniers permettent aux membres du mouvement d’apporter une contribution à la société ; et ils en sont particulièrement fiers. Ainsi, les activités solidaires participent à la construction d’une image de soi positive. En même temps les activités productives contribuent aux projets solidaires, comme les jardins potagers, les boulangeries qui contribuent au fonctionnement des cantines et des goûters, participant du développement, à moyen terme, d’un réseau de production et de consommation concernant les différents quartiers  [17][17]  En même temps, au fur et à mesure que les projets....

Fig. 1 - Marché pendant une journée culturelle (fromage, bougies, T-shirts imprimés… réalisés dans les projets productifs à Berisso)

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Les prestations fournies par la plupart des allocataires sont des activités également réalisées par des travailleurs salariés qui ont un emploi – dans le secteur public ou privé – et qui touchent un salaire [18][18]  Auprès des institutions locales – écoles, centres.... Il s’agit d’activités peu qualifiées notamment le nettoyage des espaces verts ou de terrains vagues dans les quartiers, la propreté des écoles ou des centres de santé locaux. Ces exemples témoignent de la dégradation du travail salarié, dissociée de la rémunération. En effet, la même activité peut être inscrite en tant qu’emploi déclaré, soumis aux réglementations – notamment de sécurité – rémunérée par un salaire donnant droit aux droits sociaux qui en découlent, c’est-à-dire liées à des formes de reconnaissances monétaires et symboliques. Par conséquent, cette séparation entre travail et rémunération concerne non seulement le montant du salaire vis-à-vis de l’ATT, car ceux qui sont salariés sont mieux rémunérés, mais aussi la qualité de la rémunération car les uns sont travailleurs et gagnent un salaire alors que les autres sont assistés et accèdent à des allocations instables (car renouvelées chaque mois) qui sont arbitrairement modifiées par le gouvernement national [19][19]  Depuis la création des ATT chaque gouvernement les.... Alors, nous souhaiterions souligner ici que la contrepartie apparaît comme une obligation envers le mouvement et ses camarades  [20][20]  L’activité du délégué est aussi considérée comme une.... Pour les MTD indépendants étudiés ici, il faut éviter de se transformer en administrateurs des ATT tout en répondant aux contrôles établis par le gouvernement. Les défis posés par ces organisations s’orientent d’une part vers la formation de coopératives de travail et la création de « travail sans patron » et, d’autre part, vers la volonté de développer parmi les jeunes une culture du travail ou, plus humblement, du point de vue des membres de base d’apprendre un métier.

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Nous voyons les organisations se transformer dans cette relation avec l’État, elles constituent des projets productifs dont le principal donneur de fonds est l’État, notamment pour l’achat des machines et des matières premières  [21][21]  Les premiers projets productifs sont mis en place.... Le salaire du marché devient un paramètre pour établir la distribution des revenus produits à l’intérieur des projets productifs. Comme dans une menuiserie où, pour éviter l’absence des camarades à la recherche d’un petit boulot, les membres de l’atelier ont décidé de distribuer chaque semaine un revenu de 100 pesos obtenus de la fabrication des meubles pour les voisins du quartier  [22][22]  En une semaine, les revenus peuvent atteindre les.... En somme, l’allocation apparaît comme une opposition au non-travail, un investissement qui permet un apprentissage, mais elle n’est pas pour autant considérée comme un travail à part entière, notamment par l’institutionnalisation de la condition d’assisté et la dépendance envers l’État qu’elle peut produire. Passons maintenant à l’évaluation que font les acteurs de cet engagement.

Travail et engagement. L’obligatoire et le volontaire

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Le temps consacré au MTD est pour les membres un temps de travail. Nous le percevons quand il s’agit d’évaluer les activités propres aux projets. Les prestations étant obligatoires, cette acception renvoie à une conception large du travail en tant qu’obligation. Si les liens que chaque membre établit au sein du mouvement se forgent à partir d’une adhésion volontaire, la non-participation dans les projets est un argument valable qui peut être invoqué pour exclure quelqu’un du mouvement. Il s’agit d’une obligation que les organisations exigent de leurs membres  [23][23]  Chaque organisation doit alors présenter tous les.... Pourtant, en tant que collectif, la question de l’engagement volontaire, au-delà des activités des projets, reste problématique. Elle apparaît lorsque les acteurs signalent certains engagements qui excèdent la contrepartie, c'est-à-dire les quatre heures de travail par jour. Comme l’explique Nadia, qui est membre de l’organisation depuis sa création :

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Le matin on travaillait dans la cantine et dans l’atelier de couture jusqu’à midi. Après, à quatorze heures il y avait le goûter. Je devais leur ouvrir [aux camarades des autres projets] et ça, c’est du temps, peut-être 10 ou 15 minutes mais tu dois y être tous les jours  [24][24]  Août 2005, Nadia, F. Varela. Une des difficultés de....

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Nadia a quitté le marché du travail lorsqu’elle s’est mariée il y a vingt ans. Elle décrit ainsi le dévouement nécessaire pour le fonctionnement des projets car ils se réalisent dans une partie de sa maison. L’adéquation entre l’ATT et la « contre-partie », en tant que contribution exigée aux allocataires, rend compte des engagements que les acteurs prennent envers le mouvement. Elle est évaluée ici en fonction du temps qui lui est consacrée et surtout de la disponibilité – inconditionnelle quand on offre une partie de sa maison – exigée par l’organisation. L’implication dans les projets devient ici un moyen d’évaluer ce qui est légitime d’exiger en fonction de ce qui a été accordé par les membres des MTD  [25][25]  Cette règle s’applique aussi pour évaluer la participation....

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L’intervention des membres du foyer qui n’appartiennent pas aux MTD, notamment un père de famille qui semble bien valoriser la contribution de sa femme au mouvement, rapproche encore plus l’idée de travail comme obligation envers le mouvement. Ainsi il explique :

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Une manif par mois plus le travail, il faut travailler 4 heures par jour, du moins c’est ce qu’on est censé faire parce que parfois ce n’est pas très organisé. Si tu fais des calculs la paye est de 6 pesos par jour [pour travailler] 4 heures par jour, […] 30 pesos par semaine, 3 × 4 = 12, ça fait 120 et l’allocation est plus ou moins ça  [26][26]  Août 2005, Ricardo. En fait, l’ATT serait de 37,5...… Si c’est que le travail, c’est bon.

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Pour ce père de famille dont la femme participe du MTD (et pas lui) les obligations envers l’organisation sont évaluées en fonction de la valeur monétaire que l’on peut leur attribuer et les heures qui y sont engagées. L’allocation est à nouveau assimilée à un salaire. Avec ce dernier, elle ne partage que la régularité – relative – de la paie mensuelle. Aussi, par sa position de chef de famille, ce père de famille distingue bien l’obligation politique – non légitime d’après lui – et l’obligation de participer aux projets, et seule cette dernière est considérée comme du travail ou plutôt comme du travail féminin :

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Parce que 4 heures pour une femme qui a peut-être d’autres tâches, elle peut le faire, mais en plus les manifs… et parfois il y en a deux ou trois fois par semaine.

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Dans ce sens, pour une personne qui n’appartient pas directement à l’organisation – même si son foyer est bénéficiaire – la contrepartie constitue une forme de travail qui est faisable pour une femme. Nous constatons que la considération de l’allocation comme travail se produit à partir de la division sexuelle du travail ce qui nous rappelle que celle-ci n’est pas un phénomène exclusivement économique, à partir de la notion de valeur, mais aussi moral et social [Mauss, 2002, p. 165]. Le type d’activité réalisée et le temps qui lui est consacré sont les deux critères mis en avant ici pour établir sa faisabilité. En tant qu’obligation, elle entre en contradiction avec les autres obligations qu’une femme doit accomplir. Dans la mesure où les projets ont lieu à proximité du domicile et contribuent au développement des quartiers, ils légitiment la participation des femmes. D’autant plus que l’engagement dans les projets solidaires – tel que celui qui est pratiqué dans les mouvements – est d’un maximum de quatre heures par jour, soit un travail à temps partiel. Le caractère complémentaire de ces activités apparaît comme une condition nécessaire afin de ne pas distraire la femme, ou tout au moins sa femme, de ses obligations premières. Rappelons ici que beaucoup de femmes membres des MTD ont regagné le marché du travail dans les périodes de chômage de leurs maris [27][27]  L’étude des flux de chômage [Neffa, 2005] permet aux.... Inversement, pour un homme, un travail à temps partiel (si l’on suit le raisonnement qui considère l’ATT comme tel) n’est pas un véritable travail, car il ne suffit pas à subvenir aux besoins économiques du foyer. La hiérarchie du vrai travail vis-à-vis de l’ATT semble traduire une hiérarchie entre le travail des hommes et le travail des femmes qui reste perçu comme complémentaire dans l’économie du foyer. Ainsi, une notion forte de travail reste attachée à une activité masculine en tant que moyen de pourvoir à ces besoins. Cette division du travail entre les sexes renforce la tendance à accroître la présence des femmes parmi les allocataires. Précisons qu’il s’agit ici d’un triple contraste – entre travail au foyer, travail à temps partiel (celui de l’ATT) et activité politique qui exige de consacrer davantage de temps à l’organisation – dans lequel les activités de délégué (e), auxquelles les femmes sont encouragées dans les MTD, sont considérées comme étant un excès par l’entourage des éventuelles déléguées. Pour ce raisonnement, le travail, même précaire, est préférable à l’engagement politique. Examinons de plus près cette relation.

Travail et engagement politique

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Nous voyons que, dans le discours des proches des acteurs qui ne sont pas membres du mouvement, la définition de travail et celle de politique apparaissent étroitement liées. Toutes les deux incarnent des obligations, mais l’activité politique constitue, de leur point de vue, un excès non désiré. Nous pouvons remarquer la tension existante entre l’appréciation de ceux qui sont dans les MTD et celle de leurs proches n’appartenant pas à ces groupes. Ces derniers condamnent la mobilisation politique même lorsqu’ils bénéficient de ses résultats, comme dans le cas du foyer auquel nous avons fait allusion dans la section précédente et pour lequel les ATT représentent 50 % des revenus. Ainsi nous sommes face à ce que Parfit [1984] étudie sous l’angle stratégique du « dilemme de contributeur »  [28][28]  Avec ce concept, Parfit [1984] a critiqué le fameux.... En revanche, pour les membres des mouvements, l’action politique est nécessaire pour l’obtention des ATT. En tant qu’obligation des membres, la participation dans les actions collectives est contrôlée soit pendant l’assemblée, soit au moyen de listes contrôlant les présences pendant les manifestations  [29][29]  Plus précisément, le contrôle de l’assistance aux.... Cette obligation est en même temps source de fierté lorsqu’elle permet de se détacher des pratiques clientélistes. Face au mépris que suscite l’action collective chez certains voisins ou chez les allocataires qui ne font pas partie des organisations des sans-emploi, les piqueteros répliquent que leurs luttes vont faire bénéficier tout le quartier et plus généralement tous les allocataires. En même temps, ils préfèrent rester dans leurs organisations que participer à des projets dont l’ATT est gérée par la Mairie ; réaliser la contrepartie de l’ATT auprès de la Mairie locale entraîne, comme leur a enseigné leur expérience, « de l’exploitation ». De ce fait, la réalisation de la prestation de contre-partie au sein d’un MTD est justifiée non seulement par les activités qui y sont réalisées et la contribution qu’elles apportent au quartier mais aussi parce qu’elle permet aux membres de réaliser d’autres activités/travaux, notamment des petits boulots ou des tâches domestiques.

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Aussi, la hiérarchie entre travail dans les projets productifs et action collective change au cours du temps. Nous le voyons lorsque nous comparons les actions actuelles avec les débuts des organisations piqueteras ; les projets productifs n’étaient alors pas très développés et les cantines ou certains ateliers continuaient leurs activités sur la route [30][30]  D’une part, les actions collectives durent moins de.... À présent les mobilisations sont de courte durée et moins nombreuses. Néanmoins, dans certaines conditions l’action collective est plus importante. Bien qu’engagé dans un projet d’économie solidaire, les 26 de chaque mois, le MTD de Lanus participe à différentes formes d’expression pour exiger que justice soit rendue à ses camarades victimes d’une forte répression le 26 juin 2002 dans la gare d’Avellaneda  [31][31]  La mort de deux militants aux mains de la police,.... Lors des actions mensuelles, d’autres organisations décident d’assurer le travail dans les projets productifs et seulement une partie de leurs membres y participent. Certaines organisations envoient leurs représentants accompagner la mobilisation, comme c’est le cas des groupes les plus éloignés de la ville de Buenos Aires. En effet, à partir de 2003, le processus d’institutionnalisation a affaibli les mobilisations. D’une part, plusieurs organisations entament une stratégie de participation dans la gestion du Président Nestor Kirchner  [32][32]  C’est le cas de la Federacion Tierra Vivienda y Habitat,.... D’autre part, à partir de 2004, commence une récupération économique et les membres des organisations se départagent entre les petits boulots et le travail dans les quartiers ; l’action collective est reléguée.

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Revenons sur le travail des délégués. Si nos enquêtes s’appuient principalement sur les membres de base des MTD, nous n’excluons pas de nos analyses les délégués qui restent attachés à un des projets communautaires. En effet, quand nous leur demandions quel était leur travail, ils répondaient systématiquement en fonction de l’un des projets, notamment la boulangerie, la cantine, etc. Ce qui nous a mené à nous demander si l’activité de délégué est considérée comme un travail. Dans un sens large du travail comme obligation, la réponse est affirmative car ils identifient très clairement des obligations telles qu’aller aux réunions, informer les camarades, organiser les quartiers pour les manifestations. En termes de temps, ils consacrent beaucoup plus de temps à ces obligations que leurs camarades parce qu’ils participent à ce qui se passe avant et après les actions collectives, mais aussi en raison des déplacements qu’ils doivent faire pour participer à des réunions de délégués de plusieurs quartiers. Par ailleurs, une grande partie des activités consiste à assister à des réunions et c’est cela qui semble le moins légitime à leurs yeux. Mariana, une jeune déléguée qui participe aux réunions des MTD grâce à l’aide de sa famille qui prend en charge la garde de ses trois enfants, regrette l’excès de réunions. Elle nous explique :

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Dans une réunion tu t’assois, parfois on parle, on dit des conneries entre guillemet (sic) et tu es en train de perdre du temps. Alors ce n’est pas confortable. Dans le « goûter » tu te sens plus à l’aise parce que tu sais que tu fais quelque chose, tu travailles pour une nécessité (Déléguée, juillet 2005).

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Nos réflexions sur l’activité des délégués nous permettent de remarquer dans quelle mesure l’analyse des organisations des sans-emploi selon le seul point de vue politique est réductrice. L’évaluation des activités développées par les délégués eux-mêmes demeure ambiguë. Ce sont des activités appréciées en tant qu’apprentissage acquis dans l’action collective : les délégués soulignent la possibilité d’aller vers les autres, d’apprendre à « traiter les gens » ou bien d’accéder aux centres de décision – notamment lors des rencontres avec les autorités locales. Cependant sont également soulignés les réunions qui ne se matérialisent pas dans l’action tangible et qui demandent tant de temps qu’elles finissent par peser lourdement. Cette sorte « d’obligation volontaire » revient tant dans les discours des membres en général que dans ceux des délégués. Elle est au cœur des liens tissés entre les différents acteurs.

Conclusion

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Les transformations dans le monde du travail ont été l’objet d’analyses considérant plusieurs dimensions notamment la nature du lien social sur lequel le travail prend appui et auquel il donne lieu. Les données exposées ici concernent une population soumise à l’expérience du travail précaire, qui intègre les MTD par la voie des réseaux familiaux et du quartier. De ce fait, l’action collective qui permet à ces sujets de se poser comme acteurs du politique, rend possible l’abandon de l’image négative de celui qui ne travaille pas et qui ne contribue pas à la société. Rappelons que les catégories de travailleurs et de chômeur sont élaborées comme propres à des situations contraires qui sont créées en tant que statut personnel réservé au bon comportement des individus ayant une activité salariée continue et des droits de chômage pendant des périodes de « non-occupation involontaire » [Topalov, 1994 p. 22-23]. D’autres formes d’articulation entre travail et non-travail sont classées négativement et vouées aux secteurs marginaux. Malgré l’apparente évidence de cette opposition, là où l’emploi stable n’est pas la forme dominante d’emploi, les situations de travail et de non-travail apparaissent encore plus fortement imbriquées. Nous avons exploré quelques pratiques qui rapprochent le travail et d’autres formes d’activité. Ainsi le contraste entre différentes formes de travail et de non-travail devient fructueux pour comprendre l’expérience des membres des MTD dans la recherche de « travail ». La problématique de l’inclusion, en tant que travailleur, permet de situer l’enjeu de la reconnaissance de l’existence de ces groupes et de l’utilité sociale des activités réalisées par leurs membres. Se servant de la politique sociale, les MTD analysés ici construisent des catégories de reconnaissance capables de dépasser le statut d’assisté. La formation de coopératives n’est pas sans risque, notamment elle peut reproduire entre ses membres les rapports de forte inégalité présents dans le marché du travail.

31

La dynamique du rapport avec l’État entraîne l’acceptation de certaines conditions légales et pratiques. Nous pouvons constater que dans cette dialectique l’État et les groupes se sont transformés. La politique sociale en adoptant et généralisant des initiatives avancées par les organisations de base, et ces dernières en essayant de s’approprier des ressources nécessaires pour l’accomplissement de leurs objectifs. De telle sorte que l’inclusion sociale à partir de la catégorie de travailleur salarié ne disparaît pas mais se transforme au profit de plusieurs formes d’appropriation de la production : le travail autonome, le travail en coopérative, le travail sans patron. Cela ne veut pas dire que les membres de ces organisations ne travailleront plus en tant que salariés mais plutôt que les conditions recherchées dans un travail tendent à valoriser l’autonomie. Les arguments qui soutiennent ces notions de travail (la mobilisation du droit, l’obligation de subvenir aux besoins de sa propre famille) ainsi que leurs différents usages et pratiques, peuvent être rassemblés par les traits communs qui font allusion à une notion de travail plus répandue, présente non seulement parmi les membres des MTD mais dans la société en général, ce qui permet aux organisations de renvoyer ces notions et ces pratiques à un horizon partagé. Nous constatons des formes de reconnaissances inter-subjectives produites par le groupe, confrontées aux regards des proches non membres des organisations ainsi qu’aux voisins des quartiers : autant de réseaux d’appartenance qui se juxtaposent. Nous pouvons donc nous interroger sur la possibilité de constitution d’un type de lien social, orienté vers une conscience collective ou citoyenne fondée sur les rapports personnels. Notre analyse nous permet de déceler plusieurs dimensions d’autonomie qui apparaissent dans ces formes de travail et d’activité produites à partir d’une sociabilité enracinée au niveau local et reliée à des horizons qui concernent la société en général. Ce double mouvement apparaît comme un révélateur de ces liens et permet de resituer la problématique de l’intégration dans une société où les formes de précarisation se multiplient. Les réponses à la perspective de dégradation des conditions de travail y compris les prestations de contrepartie des ATT développées dans le contexte de l’Argentine, montrent des processus de mutation qui sont à l’œuvre dans la région et plus largement dans les économies périphériques dans lesquelles la femme apparaît au centre de la politique publique. Elle forge une hétérogénéité des trajectoires individuelles qu’il semble difficile de relier durablement au politique tout en recréant, cependant, des formes de cohésion locale.


BIBLIOGRAPHIE

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  • Documents
  • Clarin Digital [15.09.2004], La CGT vuelve a la rosada para pedir otro aumento de $100.
  • INDEC-EPH [2002].

Notes

[*]

Doctorante en Sociologie, EHESS-Institut Marcel Mauss – CEMS/ IRD-TEM. Une partie des recherches présentées ici a bénéficié du support financier de l’INJEP – piavrius@ehess.fr.

[1]

La traduction de la dénomination que se sont attribués les acteurs est problématique. Dans un contexte institutionnel, le chômeur possède un statut particulier dont la genèse est décrite par Topalov [1994]. Comme nous le verrons, la situation de la population ici est fort instable et les allocations de travail temporaire (ATT) sont accordées non seulement en fonction de la situation de chômage mais aussi en fonction des revenus du foyer. Par ailleurs, il existe en Argentine un seguro de desempleo destiné aux travailleurs ayant cotisé dans le système prévisionnel, soit 50,5 % de la population active en 2003 et 55,5 en 2006 – selon l’INDEC (Insituto Nacional de Estadísticas y Censos). Compte tenu des différences entre la situation française et argentine, l’utilisation du terme « chômeur » n’est pas adéquate, nous optons pour conserver les termes qu’ils utilisent pour se désigner eux-mêmes, trabajadores desocupados ou travailleurs sans-emploi. Nous ferons un usage limité du terme piqueteros, employé de manière positive par les acteurs, en référence au contexte précis des actions collectives.

[2]

Les transformations économiques des années quatre-vingt-dix dans la banlieue de Buenos Aires sont dominées entre autres par les privatisations de plusieurs entreprises étatiques, la désindustrialisation et la concentration de poches de pauvreté.

[3]

Les ATT ont changé leur nom au cours du temps – en 1996 il s’agissait du Plan Trabajar, en 2002, des ATT Jefes y Jefas de Hogar, et en 2004 les allocations Familia tentent de les remplacer. Elles ont aussi changé les critères de sélection des allocataires – tenant compte de la situation sociale familiale – et les montants, qui se sont réduits. Lors de notre étude l’ATT était de 150 pesos soit 40 euros par mois. Le salaire minimum a été augmenté en septembre 2004 de 350 à 450 pesos, mais le montant de l’allocation est resté en 150 pesos. Les dépenses alimentaires pour une famille de 4 membres sont calculées alors à 730 pesos [Clarin digital, 14.09.04]. Les ATT exigent en contrepartie une prestation de 4 à 6 heures d’activité par jour, du lundi au vendredi.

[4]

Cette enquête a eu lieu entre 2002 et 2005 auprès des organisations du Sud du GBA. Il s’agit des MTD de Berisso, Berazategui, Esteban Echeverria et Florencio Varela. Nous tenons à leur remercier. Les noms des interviewés présentés ici sont fictifs. Ces organisations sont toutes indépendantes des parties politiques ou des syndicats. Ayant pris en compte le point de vue des membres de base nous avons rattaché les propos aux contextes dans lequel ils se produisent, nous nous inspirons de la distinction proposée par Eliasoph [2003] entre les positions backstage ou en coulisses et celles énoncées publiquement. Ce point de départ nous permet de confronter les expériences personnelles des membres des différentes organisations.

[5]

Svampa et Pereyra [2003] analysent la singularité des contestations dans la Province de Neuquén qui se caractérisent par une grande fragmentation sociale.

[6]

Ce mot d’ordre est interprété différemment selon les orientations politiques de chaque organisation.

[7]

Nous constatons la dégradation des conditions de travail dans un même emploi ou l’on augmente le temps de travail en échange d’un revenu qui était déjà bas. Une autre forme de dégradation se présente par les emplois successifs dont les revenus sont de plus en plus bas pour la réalisation d’une même activité.

[8]

Nous n’utilisons pas l’opposition de travail formel et informel car elle privilégie le rapport entre le travail et la « modernisation de l’économie » et elle ne rend pas compte des expériences des acteurs.

[9]

Au début des années soixante-dix, 70 % de la population active était salariée [Merklen, 2005]. Ceci est peut-être présent dans l’imaginaire des militants âgés de plus de 50 ans et transmis aux jeunes de 20 ans.

[10]

Plus précisément dans le MTD Anibal Veron qui s’est constitué sous les dirigeants de la localité de Florencio Varela.

[11]

En même temps ils peuvent recevoir l’allocation alimentaire que le groupe reçoit de la municipalité et distribue entre ses membres.

[12]

C’est le cas du MTD Fcio. Varela. En revanche, d’autres organisations tentent d’éviter cette forme de légitimation des ATT et avertissent leurs membres que l’on peut seulement avoir « un poste de lutte », notamment le MTD de Lanus et de Solano.

[13]

Selon l’EPH (Encuesta Permanente de Hogares), les personnes ayant un travail – même non rémunéré – d’au moins 15 heures par semaine sont considérées comme actives et occupées. Cette définition éloigne l’EPH des recommandations de l’OIT qui l’inspirent globalement, [Neffa, 2005, p. 18].

[14]

Cette évaluation met en cause toute politique d’assistanat. Localement les allocataires tentent de différentier les travailleurs des « fainéants » – vagos. En fait, le statut des allocations dans l’axe travail – non-travail fait partie des enjeux de disputes des différents secteurs. Alors qu’un lieu commun tend à stigmatiser les chômeurs en général, et les piqueteros en particulier, les membres des MTD dénoncent la discrimination contre les pauvres et tentent de donner un sens positif aux activités dans le quartier.

[15]

Et aussi pour les allocataires qui perçoivent les ATT par la médiation des mairies.

[16]

Les médias signalent souvent le risque de ces pratiques à l’intérieur des mouvements des sans-emploi. Nous avons constaté des comportements qui soulignent l’autonomie des membres, notamment la circulation des membres d’une organisation à une autre et vers différentes formes d’emploi. Selon les organisations, la dépendance clientéliste avec les dirigeants locaux des partis politiques est rompue par les MTD dès lors que chacun des membres a gagné son ATT « par la lutte » ou « sur la route ». Dans ce sens, la facilité du départ d’une organisation vers une autre peut être considérée comme une forme d’autonomie car elle suppose que l’individu est lui-même co-acteur dans le collectif de l’obtention des ressources et, selon leur propre discours, « on ne doit ni le vote ni rien à personne ».

[17]

En même temps, au fur et à mesure que les projets productifs se sont développés, ils cherchaient à s’inscrire dans des réseaux plus larges notamment de commerce équitable ou d’approvisionnement de l’État. Cette voie est empruntée par certains groupes à partir de la consolidation des projets productifs, mais on ne peut pas manquer de souligner les difficultés d’insertion dans une économie de marché. Pour cause, les membres signalent les difficultés de commercialisation. De même la production reste à petite échelle. Plusieurs boulangeries produisent entre 6 et 10 kilos de pain par semaine. Les jardins potagers ne complètent pas les légumes nécessaires pour les cantines qui donnent 30 repas par jour.

[18]

Auprès des institutions locales – écoles, centres de santé – les allocataires fournissent les mêmes services que des salariés. Ce traitement a été dénoncé par les syndicats qui considèrent les allocataires comme des travailleurs au noir. En revanche, à la Mairie, lorsque les prestations sont soumises aux rapports clientélistes elles peuvent être échangées contre le paiement d’un pourboire au chef d’équipe ou contre la participation à des actes de campagnes politiques. Dans ce contexte, dans les MTD, les obligations envers les organisations sont considérées d’une manière positive.

[19]

Depuis la création des ATT chaque gouvernement les a modifiées. Le gouvernement de Kirchner cherche à les supprimer pour les remplacer par des allocations Famille qui n’exigent pas de contre prestation de travail mais qui sont allouées seulement selon les conditions socioéconomiques du foyer. En fait le budget des allocations a diminué en 2006.

[20]

L’activité du délégué est aussi considérée comme une obligation envers le mouvement, elle peut même être considérée comme temps de travail.

[21]

Les premiers projets productifs sont mis en place sans le soutien de l’État à partir des ressources apportées par les propres membres des organisations. Ils se multiplient dans la plupart des organisations à partir de la création des programmes gouvernementaux, notamment le programme Manos a la obra en 2004 qui s’appuie sur l’ancien programme Redes de produccion local qui comptait avec un budget moins important.

[22]

En une semaine, les revenus peuvent atteindre les 500 pesos à distribuer entre quatre membres. Ce montant a été fixé en fonction du prix moyen d’une journée de travail soit entre 20 et 30 pesos. Une partie est épargnée pour d’éventuelles réparations.

[23]

Chaque organisation doit alors présenter tous les mois une liste de personnes qui participent à la totalité des projets communautaires. Si la liste est erronée, incomplète ou si quelqu’un est volontairement omis, la personne omise risque de ne pas toucher l’ATT le mois suivant. En revanche, si la personne est prévenue à l’avance de cette possibilité – puisque cette décision est prise par l’assemblée, donc, connue par tous les membres, elle peut chercher des alternatives afin de continuer à recevoir son ATT, comme par exemple se faire inscrire sur les listes d’une autre organisation piquetera ou bien sur les listes de la mairie. Néanmoins, les situations d’exclusion des membres – avec perte de l’allocation – sont plutôt rares.

[24]

Août 2005, Nadia, F. Varela. Une des difficultés de fonctionnement des MTD reste l’absence des lieux propres pour l’installation de leurs projets. Elle prêtait un local dans sa propre maison pour le développement des projets de l’organisation.

[25]

Cette règle s’applique aussi pour évaluer la participation des membres à l’action collective notamment dans le MTD de Florencio Varela. Cette organisation s’investit plutôt dans l’action collective que dans les projets productifs. Les plus développés y sont les jardins potagers, mais les produits ne sont pas commercialisés.

[26]

Août 2005, Ricardo. En fait, l’ATT serait de 37,5 pesos par semaine. Pour ce père de famille, il semble difficile d’accepter que sa femme participe au MTD, mais aussi que ses revenus soient mensuels et plus réguliers que ceux qu’il peut obtenir par son propre travail. Les deux premières mensualités ont été consacrées à l’achat des matériaux pour la réfection du toit de la maison. Le mari l’a réparé, aidé de son gendre.

[27]

L’étude des flux de chômage [Neffa, 2005] permet aux auteurs d’expliquer l’augmentation des membres du foyer cherchant du travail lorsque l’un d’entre eux est au chômage.

[28]

Avec ce concept, Parfit [1984] a critiqué le fameux dilemme du prisonnier. Si les considérations stratégiques ne sont pas les seules à prendre en compte, elles permettent de rendre plus visibles les alternatives considérées par les acteurs.

[29]

Plus précisément, le contrôle de l’assistance aux manifestations a été un sujet de discussion des organisations. Certaines évitent ce type de contrôle considérant qu’il se rapproche des pratiques indignes de faire la politique.

[30]

D’une part, les actions collectives durent moins de temps et il n’est pas toujours nécessaire ou possible d’assurer son fonctionnement pendant le blocage. D’autre part, certains quartiers décident d’apporter un repas collectif et d’autres seulement des galettes (tortas fritas) ou autre.

[31]

La mort de deux militants aux mains de la police, lors d’une manifestation en 2002, représenta une injonction pour le gouvernement de Président Eduardo Duhalde. La répression déclencha des expressions de condamnation de la part des organisations de défense des droits de l’homme, des syndicats et de la population en général qui forcèrent la convocation anticipée à des élections présidentielles. Il s’agissait d’une action coordonnée entre plusieurs réseaux qui se sont divisés depuis ces événements. Ces activités mensuelles commémoratives sont organisées à travers le réseau Frente Popular Dario Santillan qui porte le nom de l’un d’entre eux. La plupart des organisations réalisent des activités tous les 26 juin.

[32]

C’est le cas de la Federacion Tierra Vivienda y Habitat, Barrios de Pié ou le MTD Evita.

Résumé

Français

L’Argentine a connu, pendant les années 1990, de profondes transformations qui ont bouleversé le monde du travail. Face à la crise sociale et économique et au chômage qui atteint, en 1995, 18 % de la population, les secteurs populaires ont cherché à mettre en place des alternatives visant à obtenir la reconnaissance de leur situation de chômage. Cet article s’appuie sur une recherche ethnographique menée auprès de certaines organisations de travailleurs sans emploi (MTD), connues sous le nom de piqueteros, et leur entourage dans la banlieue sud de Gran Buenos Aires. Cet acteur collectif est saisi dans des pratiques de travail, notamment dans des projets productifs ou des coopératives, et dans les discours qui leur donnent sens, compte tenu des frontières de plus en plus vagues entre travail et activité. Celles-ci se construisent à partir de l’opposition travail non-travail. Le statut de la politique sociale apparaît comme l’enjeu des disputes entre les différents secteurs.

Mots-clés

  • travail
  • non-travail
  • reconnaissance
  • activité
  • engagement politique

English

Work and activity. The unemployed workers’ movement in Argentina
During the 1990s Argentina experienced profound changes which caused an upheaval in the world of work. The popular sections of society, faced with economic and social crisis and unemployment – which in 1995 reached 18% of the population –, sought to set in place alternative means with the intention of obtaining recognition of their situation of unemployment. This article is founded on ethnographic research carried out among some unemployed workers’ organizations, called piqueteros and their entourage in the southern suburbs of Greater Buenos Aires. This collective body is referred to in working practices, particularly in productive or cooperative projects, and in lines of argument that give them their meaning and direction, taking account of the increasingly blurred boundaries that exist between work and activity. Such boundaries are erected and based on the contrast between work and non-work. The status accorded by social policy appears to be the core issue in disputes between the different sectors.

Key-words

  • work
  • unemployment
  • recognition
  • activity
  • political engagement

Plan de l'article

  1. Entre travail et activité
  2. Le travail comme droit subjectif et exigence de dignité personnelle
  3. Entre l’invocation et la transformation de l’ordre légal
  4. Travail et reconnaissance
  5. Travail et engagement. L’obligatoire et le volontaire
  6. Travail et engagement politique
  7. Conclusion

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