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S'inscrire Alertes e-mail - Autrepart Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes plantes à tubercules, au cœur de la redéfinition des territoires et de l’identité au Vanuatu (Mélanésie)
AuteurSara Muller[*]
[*] Doctorante en géographie, CTRAV (Centre Technique de Recherche...
suite du même auteur
Les petites îles de Mélanésie occupent une position marginale par rapport aux grands réseaux du système monde. Même si l’imagerie populaire se plaît à en faire des « paradis verdoyants et préservés », elles sont d’une extrême vulnérabilité. Que représente le Vanuatu (250 000 habitants) face au rayonnement dans le Pacifique Sud des géants chinois et australien ? Le rapport de force est inégal et les processus puissants amorcés à l’échelle mondiale n’épargnent pas ces microcosmes. En témoignent, au Vanuatu, les chiffres de la croissance urbaine – la population des villes double tous les 10 ans – et l’état de la balance commerciale qui, accusant un net déficit, révèle une situation de dépendance économique. Pourtant, et d’une manière plus marquée que dans d’autres États de la région, on observe au Vanuatu une consommation très élevée de tubercules tropicaux, cultivés selon des procédés ancestraux. La place occupée par ces productions traditionnelles pose la question de leur signification et de leur devenir dans la société contemporaine en pleine mutation. Cette question est d’autant plus importante que ces plantes sont porteuses d’une dimension symbolique très forte dans les sociétés mélanésiennes.
2 Cet article a ainsi pour but d’étudier, au Vanuatu, l’émergence « spontanée » (car très peu suscitée et structurée par des interventions extérieures) d’un rapport nouveau des consommateurs et des producteurs aux productions de tubercules. Ce nouveau rapport sera envisagé dans ses dimensions matérielles – élaboration de filières commerciales alimentant les marchés urbains – et aussi dans ses dimensions identitaires, car l’apparition de « spécialités locales » va de pair avec l’émergence d’une identité « d’île », dépassant le cadre des « lieux » investis par le clan où cette identité se cantonnait auparavant. Si ce phénomène est en phase avec les tendances actuelles de la mondialisation, où les facteurs culturels s’imposent dans les logiques économiques, et où l’idée d’origine devient un gage de qualité, nous verrons toutefois que le cas vanuatais se singularise par certains aspects. Le maintien, au-delà des bouleversements, d’un rapport « éthique » à ces productions, s’il complique la mise en place de stratégies économiques répondant à une pleine rationalité moderne, s’avère ainsi un précieux atout pour la nation vanuataise en train de se construire.
Les plantes à tubercules du Vanuatu : un patrimoine d’une grande richesse
3 En Mélanésie, les principales cultures de subsistance sont les plantains, les fruits de l’arbre à pain et les plantes à racines et tubercules. Parmi ces dernières, les deux plantes nobles de l’archipel, le taro (Colocasia esculenta (L.) Schott.) et la grande igname (Dioscorea alata L.) ont probablement été domestiquées en Nouvelle-Guinée, de même que l’igname douce (Dioscorea esculenta (Lour.) Burkill.) d’importance culturelle moindre au Vanuatu [Lebot, 1999]. Ces plantes furent introduites dans les îles du Pacifique au fur et à mesure de la colonisation de celles-ci, le taro devenant la plante pilier des zones humides et l’igname, celle des zones plus sèches [Barrau, 1956 ; 1965].
4 Au Vanuatu, ces introductions eurent lieu il y a environ 3 000 ans, quand les premières pirogues Lapita quittèrent les îles environnantes de la Nouvelle-Guinée pour se lancer à la conquête de l’Océanie. Ainsi, jusqu’au contact avec les Occidentaux (XVIIe siècle), l’alimentation reposait sur le taro, les ignames D.alata et D.esculenta et sans doute aussi sur d’autres plantes à tubercules domestiquées localement[1]
[1] C’est probablement le cas pour les ignames Dioscorea bulbifera...
suite. D’autres racines et tubercules, le manioc (Manihot esculenta Crantz), le macabo (Xanthosoma sagittifolium (L.) Schott), la patate douce (Ipomoea batatas (L.) Lam) ainsi que de nouvelles espèces d’ignames (Dioscorea cayenensis Lam-Dioscorea rotundata Poir et Dioscorea trifida L.) furent introduites ensuite, avec des conséquences parfois importantes sur les régimes alimentaires.
Un patrimoine biologique d’une richesse étonnante
5 Les systèmes vivriers mélanésiens sont fondés sur la végéculture (la culture d’espèces à reproduction végétative, c’est-à-dire de clones transmis et hérités de génération en génération sans recours volontaire à la graine) et sur l’arboriculture qui la soutient. Le jardin mélanésien se présente comme une parcelle de petite taille (500 à 2 500 m2), ouverte par abattis brûlis dans le couvert forestier. Traditionnellement, on pratique des cycles à longue révolution avec des friches de sept à plus de trente ans en fonction des possibilités d’accès à la terre des groupes locaux. La large prédominance des plantes à reproduction végétative détermine des modalités particulières d’organisation de ces systèmes vivriers : contrairement aux systèmes agricoles dans lesquels les sols sont labourés et les plantes semées à la volée, chaque plante y fait l’objet d’une attention individuelle tout au long de son développement, chaque emplacement du jardin est préparé et adapté aux exigences de chacune des plantes cultivées [Barrau, 1965]. En principe, les espèces principales, taros et/ou ignames en fonction du type d’agrosystème, sont plantées en tête d’assolement. On procède ensuite après quelques mois, à l’installation d’une diversité d’espèces secondaires comme la canne à sucre (Saccharum officinarum L.), le chou des îles (Abelmoschus manihot (L.) Medik), le maïs (Zea mays L.) ou le kava (Piper methisticum Forst. F.). Le jardin retourne ensuite à la jachère après un ou deux cycles de culture. Ces systèmes favorisent les associations de plantes, d’espèces et de variétés de tubercules. La pratique de ces associations complexes sur de petites surfaces correspond à une exploitation rationnelle de l’environnement qui permet à la fois l’optimisation des rendements et la minimisation des risques phytosanitaires, tout en utilisant au mieux les réserves nutritives du sol [Weightman, 1982].
6 Si le grand nombre de plantes et d’espèces de tubercules cultivés au Vanuatu peut être expliqué par des facteurs historiques, l’ampleur de la diversité variétale dans de tels systèmes à reproduction végétative apparaît plus étonnante. Une campagne de recensement de la diversité des racines et tubercules cultivés au Vanuatu s’est achevée sur près d’un millier de variétés locales (toutes espèces confondues), parmi lesquelles 200 variétés d’ignames D.alata et près de 400 variétés de taro. Dans un seul village, Pésena (au nord de Santo), on cultive près de 150 variétés de taros, toutes identifiées selon des variations de taille, de couleur, d’odeur ou de texture de la chair. Le tableau 1 présente les résultats de ce recensement pour chacune des espèces de plantes à racines et tubercules cultivées au Vanuatu. Il a été montré récemment qu’à cette diversité de phénotypes correspondait une grande diversité de génotypes[2]
[2] J. Sardos a comptabilisé 344 génotypes sur un échantillon...
suite [Sardos, 2008].
Une telle diversité variétale suggère, compte tenu du nombre restreint des introductions de départ, l’intervention d’une très forte diversification locale. Celle-ci est rendue possible par des pratiques paysannes extrêmement attentives à la diversité. Le mode de culture personnalisé permet, en effet, aux cultivateurs d’acquérir rapidement une connaissance parfaite du matériel végétal manipulé. Ainsi, au champ, les moindres variations phénotypiques sont identifiées et les variants (sauvageons issus de la reproduction sexuée[3]
[3] Des plantes laissées en terre dans les jachères sont parfois...
suite ou mutants somatiques) sont prélevés, transplantés dans les jardins et multipliés par voie végétative. De nouvelles variétés sont également prélevées de façon opportuniste dans les jardins visités au cours des voyages, et même aujourd’hui, en ville, sur les marchés. Les nouvelles variétés sont souvent sélectionnées pour leurs chimiotypes (par exemple une consistance appréciée de l’organe comestible permettant la réalisation de certains plats). Certaines le sont toutefois aussi pour leurs phénotypes (couleur ou motif orignal des feuilles donnant à la variété un intérêt ornemental). Cette attention portée à la diversité, si elle reflète l’esprit curieux des Vanuatais, est une réponse aussi à la nécessité de s’adapter aux milieux et aux fluctuations environnementales dans des régions sensibles exposées aux risques cycloniques et volcaniques.
Tableau 1 - Espèces de plantes à racines et tubercules cultivées au Vanuatu (d’après un recensement effectué dans dix villages de l’archipel en 2005 par J. Sardos)
Figure 2 - Chaînage des lieux le long de l’archipel selon le modèle des « chaînes d’intelligibilité » (d’après Bonnemaison 1996, selon la classification de D. Tryon 1976)
11 Ainsi ces productions des lieux avaient-elles vocation à circuler. Cette circulation ne s’établissait cependant que de manière contrôlée à travers des réseaux d’échanges strictement codifiés et balisés. Fonctionnant de proche en proche, ces échanges pouvaient concerner de vastes espaces, suivant le modèle du « chaînage linguistique » retranscrit sur la figure 2. Ce principe mis en évidence au Vanuatu par D. Tryon [1976] est celui d’un alignement des parlers selon une chaîne de relations. Celle-ci induit une intelligibilité mutuelle entre deux maillons géographiquement proches et une différenciation croissante des parlers à mesure que les maillons sont éloignés. Plusieurs chaînes peuvent également s’entrecroiser, certains parlers jouant le rôle d’intermédiaires d’une chaîne à l’autre (fig. 2). Ainsi naissaient les routes d’alliances. Le jeu politique qui s’exerçait à travers des compétitions de prestige supposait que l’individu cherche à étendre au maximum ses routes d’alliances, notamment en faisant circuler ses tubercules le plus loin possible.
Mutation des structures spatiales et émergence d’un rapport nouveau aux tubercules
12 Dans les sociétés prémodernes du Vanuatu, les tubercules cultivés étaient donc partie prenante d’une géographie en réseau aux structures changeantes et sans cesse réactivées. Le contact avec les colonisateurs français et britanniques amena à une remise en question brutale de ce modèle. L’administration coloniale lui opposa, en effet, un modèle d’organisation rigide calqué sur celui des sociétés occidentales. L’archipel fut ainsi doté d’une armature administrative et des relais furent créés dans les plantations établies en bord de mer, en des sites présentant quelques dispositions pour l’accostage des navires. Autour de ces petits centres subordonnés à la capitale du gouvernement colonial, Port-Vila sur l’île d’Efaté, se créèrent des espaces périphériques. Alors que l’État colonial mettait en place son propre réseau maritime inter-îles visant à évacuer les productions (coprah essentiellement), le transport en pirogue fut interdit, court-circuitant ainsi les relations de proximité entre les groupes locaux, du moins sous leur forme traditionnelle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’installation de troupes américaines à Port-Vila (Efaté) et à Luganville (Santo) accéléra brusquement le processus d’urbanisation en ces deux localités. C’est à peu près à cette époque que virent le jour les prémices d’une filière de commercialisation des productions horticoles, et notamment des tubercules.
Décloisonnement des territoires traditionnels et naissance d’une filière de commercialisation des tubercules
13 De tels changements à l’échelle de l’archipel eurent des répercussions profondes sur l’organisation des territoires traditionnels, malgré le maintien en filigrane de la structure en réseau. La conséquence la plus sensible – phénomène amorcé à l’époque coloniale et qui s’amplifie aujourd’hui – est probablement le décloisonnement des territoires traditionnels sous l’effet d’interventions extérieures : ouverture de routes, installation de missions religieuses (souvent accompagnée de l’édification de nouveaux villages dans leurs sites d’implantation en bord de mer), scolarisation des enfants souvent en dehors du village et émergence de nouveaux agents vecteurs du changement (missionnaires, fonctionnaires etc.). À l’échelle des villages, ce décloisonnement s’est accompagné d’une formidable augmentation des espèces et variétés de tubercules cultivés. L’ouverture fut en effet saisie comme une opportunité pour chacun d’enrichir ses stocks et d’acquérir des cultivars « exotiques », issus de groupes fort éloignés. Missionnaires et colons jouèrent par ailleurs un rôle non négligeable dans l’introduction au Vanuatu de plantes et d’espèces exotiques qui, se prêtant bien aux modes de culture et aux préparations culinaires traditionnels, furent rapidement adoptées par la population locale : manioc, patate douce, et nouvelles espèces d’ignames (D. trifida, D. cayenensis-D. rotundata) firent ainsi leur apparition dans les jardins… Cette adoption de nouvelles plantes et variétés cultivées est un phénomène encore important aujourd’hui, comme en témoignent les noms qui leur sont attribués. Alors que la nomination des variétés locales, chargée de sens, les enracine dans les lieux et dans une histoire mythique signifiante pour le groupe local[6]
[6] Elle renvoie souvent à des éléments fixes du paysage...
suite, les noms des variétés introduites sont donnés avec une plus grande légèreté. Ils suggèrent par ailleurs toujours l’idée de mouvement : pour exemple, les variétés postofis (bureau de poste), nagolah plen (« première fois dans l’avion »)[7]
[7] Le vieil Harry a ramené cette variété la première fois...
suite ou plastik Tongoa (variété de manioc ramenée de Tongoa dans une bouteille en plastique)[8]
[8] Trois variétés recensées à Ipota (Erromango). ...
suite.
14 De façon connexe, de nouveaux réseaux de circulation des tubercules, cette fois polarisés sur les centres urbains en émergence, se sont développés quasi-spontanément. Les centres concernés sont Port-Vila, Luganville et aussi, dans une moindre mesure, les petites centres secondaires où résident quelques fonctionnaires comme à Lénakel ou à Lakatoro, deux anciens relais de l’administration sur les îles de Tanna et de Mallicolo. Ce mouvement prend la forme d’un envoi aux résidents urbains de tubercules par la famille restée au village, pour l’alimentation, mais aussi pour satisfaire aux cérémonies occasionnelles (les cérémonies de mariage par exemple sont de grandes consommatrices de tubercules, même en contexte urbain). Les réseaux familiaux en ville sont aussi exploités pour la vente auprès de la population urbaine, et enfin le cultivateur peut vendre directement ses tubercules au marché.
Naturellement, le recours à une forme ou à une autre suit une logique de plus ou moins grande proximité, le recours aux réseaux familiaux étant davantage le fait des communautés plus isolées, la vente directe concernant d’abord (mais pas uniquement) les « villages sub-urbains » comme le grand village de Mélé près de Port-Vila et les communautés originaires de diverses îles réunies à Fanafo, non loin de Luganville. Ce sont d’ailleurs les gens de Fanafo qui, à Santo, disent avoir été le stamba (litt. « la souche », l’origine) du marché, avant d’avoir été « imités » par les gens des autres îles : les produits du jardin étaient alors vendus le long de la rue principale, devant les boutiques tenues par les colons et cela jusqu’à la mise en place, en 1975, d’un marché en dur, aujourd’hui géré par la municipalité.
L’émergence de « spécialités locales »
15 La commercialisation des tubercules a donné lieu à un fait relativement nouveau : la possibilité pour des gens originaires d’îles éloignées de se rencontrer et de faire connaître leurs productions locales respectives. Bien que les acheteurs urbains soient naturellement attirés par les tubercules de leur région d’origine (quel urbain n’a pas plaisir à retrouver, en ville, les saveurs familières du village ?), cette possibilité nouvelle n’a pas manqué d’être exploitée : les étals des marchés ont permis de satisfaire l’esprit curieux des nouveaux urbains – qui restent des jardiniers dans l’âme – et leur penchant pour tout ce qui diffère de ce qu’ils connaissent déjà. Les nouvelles variétés de tubercules découvertes au marché sont donc goûtées, testées selon les diverses méthodes culinaires… et parfois même rapportées au village (où elles sont naturellement replantées, venant enrichir, quand l’expérience s’avère fructueuse, le patrimoine de clones cultivés).
16 C’est ainsi que, progressivement, un petit nombre de variétés nobles ont gagné une notoriété au-delà de leur terroir d’origine, s’érigeant peu à peu au rang de « spécialités locales » : d’abord auprès des populations urbaines puis, par ricochet, à travers tout l’archipel. C’est le cas par exemple de l’igname Marou (Dioscorea nummularia) de Malo à la chair blanche et élastique, parfait pour l’élaboration des laplaps[9]
[9] Plat traditionnel du Vanuatu, sorte de pudding réalisé...
suite. Le cas aussi des ignames Bisu et Bisroe (D. alata) originaires de la même île, à la chair tendre et fondante qu’on aime préparer en bougna[10]
[10] Plat originaire de Nouvelle-Calédonie dans lequel cuisent...
suite et dont la notoriété dépasse aujourd’hui la petite sphère des ressortissants de Malo. Certaines variétés, quoique populaires, ont un rayonnement plus localisé. Le «taro de Maéwo », une variété ainsi dénommée à Luganville, est particulièrement prisé dans cette ville. Il est bien moins connu dans la capitale, en raison de la distance considérable séparant l’île de Maéwo, au nord de l’archipel, de ce marché. Inversement les bonnes variétés de taros des îles d’Ambaé et de Pentecôte, pourtant proches de Santo, sont plus difficiles à se procurer à Luganville qu’à Port-Vila, même si cette destination est plus éloignée : les producteurs, déjà engagés pour la plupart dans la vente du kava dans la capitale préfèrent embarquer par la même occasion leur production de taro dans cette direction bien desservie, offrant un marché plus large, et où l’on pratique des prix plus élevés.
17 Si certaines spécialités locales ont un statut bien établi – les ignames de Malo étaient déjà, bien avant leur commercialisation, valorisées dans leur terroir d’origine et cultivées en vue des cérémonies – le marché est aussi le théâtre d’engouements plus éphémères qui s’apparentent presque à des phénomènes de mode. Ainsi, certaines variétés inconnues auparavant font ponctuellement leur apparition sur les étals, suscitant rapidement l’enthousiasme. C’est le cas du taro Sakius originaire d’Ambaé et devenu populaire il y a quelques années, mais déjà fortement concurrencé par le taro Alkat de Pentecôte. Contrairement aux ignames de Malo, ces variétés ont été découvertes et « capturées » dans leurs terroirs d’origine (Nord Est Ambaé et Centre Pentecôte) à une époque récente. Et si elles se distinguent par de bonnes qualités organoleptiques, elles doivent avant tout leur succès à une bonne qualité de conservation autorisant sans dommage un transport de quelques jours vers les marchés. Ces variétés phares du moment sont donc susceptibles d’être détrônées dès qu’une autre variété de taro attrayante, présentant une qualité de conservation comparable, sera découverte. Ce dynamisme dans l’apparition des spécialités locales ne fait que refléter celui qui est à l’œuvre dans la sphère horticole, l’agrobiodiversité, tout particulièrement celle des plantes à tubercules au Vanuatu, étant, comme nous l’avons déjà dit, un processus dynamique supposant enrichissement, pertes et abandons.
L’émergence d’une identité d’île ?
18 L’émergence de spécialités locales identifiées par le nom de leur île d’origine et reconnues loin à l’extérieur de l’île témoigne de l’apparition d’une nouvelle échelle dans la définition des identités. Comme si la même opération, conduisant à sélectionner et à renommer des productions locales dans un cadre moderne, amenait en même temps les sociétés à prendre de la distance par rapport au local pour s’inscrire à l’intérieur de nouveaux espaces, l’archipel, la nation. En témoigne l’émergence de ce que l’on pourrait appeler une « culture populaire » d’archipel, chaque île étant résumée par quelques traits culturels typiques qui la distinguent des autres. Ainsi, les tubercules sont-ils érigés en « spécialités d’îles » – Marou de Malo, Alkat de Pentecôte, Sakius d’Ambaé, Tarapotan de Santo – tandis que sont reconnues des spécialités culinaires insulaires (laplap style Mallicolo, simborro d’Ambaé etc.) et qu’une variété de kava est associée à une île particulière (Melomelo d’Ambaé, Borogo de Pentecôte).
19 Cette culture d’archipel en émergence trouve une expression concrète en ville, avec la multiplication récente de bars à kava [Siméoni, 2003] qui se présentent le plus souvent sous l’étiquette de l’île d’origine du propriétaire. Lieux de regroupement d’une clientèle originaire de la même île, ils sont aussi visités par des buveurs venant d’autres îles et qui associent spontanément l’île d’origine de l’enseigne à une certaine qualité de breuvage. D’une manière assez significative d’ailleurs, ces enseignes pratiquent souvent en parallèle la vente des variétés de tubercules phares de leur île : à Luganville, les amateurs du taro Maéwo s’approvisionnent principalement dans un bar à kava tenu par un originaire de l’île de Maéwo qui joue le rôle d’intermédiaire entre les producteurs et la clientèle urbaine de Santo. De même, les bars à kava des gens de Pentecôte constituent à Port-Vila des filières parallèles au marché pour se procurer des taros de la variété Alkat.
20 L’émergence des spécialités locales substitue les frontières abstraites de l’État nation à l’ancienne ligne d’horizon de l’île voisine, située à une distance franchissable en pirogue. Ce processus semble induire le lissage de toute une diversité préexistante. Par ce processus d’«universion » [Berque, 2000], l’unité de l’île tend à se substituer à la diversité des lieux et des terroirs qui la composent, la variété phare de tubercules faisant de l’ombre, du même coup, à la diversité des autres variétés qu’on y cultive.
Les tubercules, des plantes entre deux mondes
21 Les bouleversements dans le modèle de structuration spatiale de l’archipel ont entraîné dans leur sillage un rapport nouveau aux tubercules. L’innovation la plus fondamentale réside sans doute dans la rupture entre lieux de production et lieux de consommation, selon des modalités qui n’ont plus rien à voir avec le modèle traditionnel du réseau fonctionnant de proche en proche. Si cette innovation semble aller de pair avec un changement de la relation aux lieux, il est pourtant difficile de conclure à un changement radical des comportements vis-à-vis de ces productions en train de se muer en «spécialités locales ». Les tubercules, parce qu’ils renvoient aux fondements de l’ordre traditionnel, véhiculent, en effet, les valeurs intrinsèques des sociétés mélanésiennes. Nous avons vu à quel point ces plantes étaient indissociables, dans la société traditionnelle, d’une relation intime aux lieux que nous avons qualifiée « d’éthique ». La question est alors de savoir ce qu’il advient de cette dimension particulière des tubercules dans le cadre des évolutions actuelles. Nous allons voir que loin de s’effacer, celle-ci demeure, faisant des tubercules un objet ambigu dans le cadre modernisé, des plantes « entre deux mondes », à l’articulation entre le passé et l’avenir, entre la relation intime aux lieux et un rapport nouveau au territoire, en pleine réinvention.
Par delà les bouleversements, le maintien d’une relation éthique aux tubercules
22 Un aspect significatif du rapport contemporain des Vanuatais à leurs tubercules réside dans la force du lien qui unit toujours, malgré l’universion, les variétés de tubercules à leurs lieux. En effet, dans l’esprit d’une grande partie de la population rurale comme urbaine, chaque variété de tubercule cultivée «appartient » à son lieu (même si celui-ci n’est pas forcément connu avec précision du consommateur). Cet aspect n’évoque en rien les préoccupations, très contemporaines et plutôt occidentales, de protection juridique des spécificités locales qui présupposent l’existence de barrières entre les végétaux et les humains. Il semble, au contraire, témoigner de la persistance, par-delà même les bouleversements, d’une relation d’ordre « éthique » aux lieux et aux plantes, opposée au dualisme moderne. En ce sens, si aucune initiative formelle de promotion et de protection juridique des variétés locales n’a encore dépassé, au Vanuatu, le stade embryonnaire, le lien entre une variété de tubercules et un lieu d’origine recouvre un tel degré d’implicite qu’on pourrait presque parler de « label implicite ».
23 D’ailleurs, toute entreprise de sensibilisation des producteurs à la question des droits de propriété intellectuelle sur leurs variétés cultivées les plus nobles se heurte à cette conception, et il apparaît évident à leurs yeux que, transplantées en dehors de leurs lieux, ces variétés ne sauraient, de toute façon, se développer de manière optimale. Cela ne signifie pas que les producteurs soient étrangers à toute forme de propriété intellectuelle. Au contraire, il existe dans les sociétés mélanésiennes une forte tendance à la rétention des savoirs traditionnels liés à la sphère horticole, le savoir étant en Mélanésie intimement associé au pouvoir[11]
[11] Ces savoirs et magies sont davantage individualisés dans...
suite. Cependant cette propriété s’impose d’elle-même et nul besoin n’est de la prouver, ni même de la protéger : les variétés de plantes cultivées peuvent donc circuler librement dans la mesure où les savoirs et les magies qui leur sont associés sont, quant à eux, jalousement gardés.
La circulation des tubercules à travers les nouveaux réseaux de commercialisation interroge aussi sur les motivations des producteurs, la notoriété gagnée par le produit, via ces nouvelles routes, demeurant une source de prestige. Les découvreurs de nouvelles variétés continuent d’ailleurs à les baptiser de leur nom, de sorte qu’avec le succès gagné par une variété à travers l’archipel, c’est le nom du découvreur aussi qui est « porté vers le haut »[12]
[12] « Nem blong hem oli liftimap ontap » : expression signifiant,...
suite. Cet aspect semble recouvrir une telle importance qu’il est parfois fait recours aux média modernes pour rétablir l’identité réelle des découvreurs. Ainsi un reportage de la télévision du Vanuatu (TBV) consacré à la station de recherche agronomique de Santo a été l’occasion de rétablir au passage l’identité du découvreur du taro Sakius, mettant fin à un malentendu qui avait conduit à attribuer cette découverte à un homonyme. C’est certainement aussi en ces termes – le nom comme gage de prestige, et le prestige comme moyen de «rétribuer » le découvreur (ou ses héritiers) – qu’il faut interpréter, à une autre échelle, la solution originale apportée par les autorités vanuataises au problème posé par l’application des dispositions de la Convention sur la Diversité Biologique relative à la propriété intellectuelle. Celles-ci imposent de trouver un moyen de rétribuer les États des pays en développement pour leur contribution à l’amélioration variétale, via la mise en place d’accords bilatéraux avec les utilisateurs des ressources biologiques, y compris quand ces derniers sont des organismes de recherches pour le développement[13]
[13] Le Vanuatu n’est pas à ce jour signataire du traité...
suite. Soucieux de ne pas obstruer la recherche, la direction des Services de l’Agriculture du Vanuatu n’a formulé qu’une seule requête dans les deux derniers accords contractés avec le CIRAD[14]
[14] Centre de coopération Internationale de Recherche Agronomique...
suite concernant l’envoi de variétés d’ignames du Vanuatu en Guadeloupe et en Afrique : que les variétés soient exportées dans ces pays sous leur nom d’origine, et qu’ils le conservent.
Les gens et les lieux de l’entre-deux
24 Ainsi, la rupture avec la dimension « éthique » investie dans les relations de l’homme à ses plantes cultivées est peut-être une fausse évidence, tout comme le serait la rupture soudaine avec l’identité enracinée dans les lieux. Tout se passe comme si les Vanuatais, producteurs ou consommateurs, maintenaient une relation ambiguë à leurs productions horticoles traditionnelles. Celle-ci est assez révélatrice de la situation d’« entre deux » qui caractérise l’époque actuelle, laquelle correspond à un « passage » entre un moment où le local est encore un gage de spécificité et un moment de prise de conscience de l’idée d’origine comme gage de qualité ; un passage aussi entre une territorialité enracinée dans les lieux et un niveau supérieur de définition de l’identité et du territoire. D’où l’émergence, autour de la commercialisation des tubercules, d’un ensemble d’acteurs et de lieux qui, parce qu’ils se situent à l’articulation des deux mondes, jouent un rôle de « médiateurs » des échanges mais aussi du changement social.
25 Au premier rang de ces médiateurs figurent les fonctionnaires. L’administration coloniale avait déjà saisi l’importance d’assurer au pouvoir centralisé des relais ancrés dans la population locale, en nommant dans différentes régions de l’archipel des « assesseurs » assurant la jointure entre pouvoirs colonial et coutumier. Aujourd’hui, instituteurs, responsables investis de fonctions politiques ou religieuses, gendarmes etc. se distinguent, dans leur village d’origine ou de résidence, par leur capacité à se déplacer dans l’archipel : réunions, formations, rencontres politiques ou religieuses sont autant de motifs autorisant le déplacement et l’élaboration de nouveaux réseaux de relations. Parce qu’elles diffusent au plus profond de l’archipel, ces nouvelles catégories sociales jouent ainsi un rôle central de vecteur du changement et de diffusion de l’innovation…, à commencer par celle des nouvelles variétés de tubercules.
26 Parmi ces acteurs, les agents des services de l’agriculture, en poste dans tout l’archipel, jouent un rôle particulier. S’ils font parfois l’objet d’un certain mépris (souvent affectés en dehors de leur terroir d’origine, ils ne sont pas des «gens du lieu », ce qui rend leur intervention délicate, surtout sur les plantes traditionnelles), ils jouissent, dans certains cas aussi, d’une aura que leur confèrent la détention des savoirs agronomiques modernes et une certaine connaissance des marchés agricoles. L’attitude des vulgarisateurs est toutefois assez ambiguë et elle oscille, dans un contexte social et culturel qui associe toujours savoir et pouvoir, entre la diffusion (dont ils retirent du prestige) et des tendances fortes à la rétention quand il s’agit de techniques que peu de gens maîtrisent.
27 Aujourd’hui, les marchés urbains sont probablement les lieux qui matérialisent le mieux cet entre-deux. Sans remettre en question leur fonction économique, celle-ci semble toutefois subordonnée à leur fonction sociale. Les marchés (on y reste parfois plusieurs jours, le temps d’écouler sa production), semblent en effet, comme les bars à kava ou même la ville, constituer des lieux de rencontre entre des groupes qui n’avaient jusque-là pas l’habitude de se côtoyer. Lieux de collection et de diffusion d’un éventail de variétés d’origines, et à travers elles de la culture d’archipel, ils constituent sans doute des lieux-clés autour desquels se reconstituent les nouveaux territoires, en même temps que des lieux de brassage et de redistribution de la diversité biologique.
Foyers d’innovation, les marchés ne sont pourtant pas totalement libérés des cadres structurants de la coutume. Ils illustrent bien cette spécificité mélanésienne qui réside dans des « fantastiques capacités d’innovation […] en même temps contrecarrées par des barrières étonnantes » [Bonnemaison, 1978 : 25]. Le chercheur relevait à quel point le maraîchage constituait au Vanuatu une sphère d’activité exclusivement féminine, selon lui parce que « la coutume est l’affaire des hommes et que ces derniers perdraient la face en vendant des tubercules réservés aux dons et aux échanges » [Ibid : 40]. Si ce monopole des femmes persiste aujourd’hui, le marché est un lieu où s’appliquent d’autres règles implicites. Ainsi la concurrence ne s’opère en aucun cas sur les prix. La différence se fait bien davantage sur la qualité des produits vendus, selon des modalités qui s’apparentent à une compétition de prestige (la qualité étant déterminée par l’origine mais aussi par la taille et l’aspect des tubercules soigneusement agencés au pied des étals). Ce sont souvent les vendeuses qui ont les meilleurs réseaux qui se distinguent, à l’image d’une vendeuse de Santo, pas peu fière d’exposer sur ses étals des taros énormes, dont les pieds lui avaient été ramenés de l’île d’Ambaé par son mari, fonctionnaire de l’agriculture.
Les tubercules, à l’articulation entre les lieux et le territoire en construction ?
28 À la lumière de ce qui précède, le cas vanuatais apparaît en phase avec la tendance très contemporaine qui voit monter en puissance les facteurs culturels dans les logiques socio-économiques. L’apparition et la progression rapide de stratégies économiques non plus fondées sur l’homogénéisation globale mais sur « l’approfondissement de la diversité » ont déjà été discutées par de nombreux auteurs [en particulier Pecqueur, 2004a ; 2004b][15]
[15] Les ressources spécifiques s’opposent aux « ressources...
suite. La valorisation du potentiel agricole du Vanuatu ne peut se faire sans doute que dans cette direction : compte tenu de la faible compétitivité du pays dans le secteur traditionnel des «produits de base » (coprah, cacao, bétail), favoriser des produits qualifiés par leur origine ou des productions agricoles à haute valeur ajoutée, apparaît en effet comme la meilleure voie envisageable pour l’avenir [ADB, 1999]. Dans ce contexte, les tubercules pourraient être valorisés : étroitement associés à un territoire et à une culture, ils constituent, en effet, des « ressources spécifiques » susceptibles d’être mobilisées dans des stratégies économiques faisaient intervenir la notion de qualité [Pecqueur 2004b]. Ces ressources spécifiques comportent, par ailleurs, une dimension extrêmement intéressante pour notre propos : leur capacité à « révéler le territoire », c’est-à-dire à lui conférer son originalité. Cela suppose toutefois de les « inventer », c’est-à-dire de s’en saisir comme d’un objet puis de les mobiliser à l’intérieur d’un projet émanant du milieu local. [Ibid.] Approchés comme des « ressources spécifiques », articulés autour d’un véritable projet de société, les tubercules pourraient ainsi participer activement à la construction des nouveaux territoires en émergence. Ils se situeraient ainsi à l’articulation entre les lieux, les valeurs reconnues par une société et le territoire en voie de se construire.
29 Toutefois nous nous situons ici dans une grille de lecture occidentale, laquelle n’est pas forcément adaptée pour saisir toutes les dimensions de la question. Une difficulté – mais qui rend les choses extrêmement intéressantes – tient précisément à la relation intime que les Vanuatais continuent d’entretenir avec leurs plantes. En délimitant un territoire AOC ou en élaborant des normes de qualité, on institutionnalise une éthique : cela suppose, comme pour la mise en place de droits de propriété intellectuelle sur les variétés cultivées, une prise de distance, une certaine « extériorisation » de ces plantes qui, on l’a vu, n’est pas évidente au Vanuatu. Il n’est pas certain non plus que les Vanuatais s’accommodent de la dimension « figée » qui accompagne l’institution de normes. En effet, dans ce pays peut-être plus qu’ailleurs, patrimoine et territoire sont des notions qui demandent à être appréhendées en «dynamique », à l’image du portefeuille de variétés cultivées recomposé en permanence par le jeu des pertes, abandons, adoptions, découvertes, mais qui se perpétuent pourtant d’une génération à l’autre. Enfin, la notion de « projet », elle-même, pose problème dans une société où la « tradition » est extrêmement vivante et a une tendance très forte à se réapproprier les éléments nouveaux introduits par la modernité. Ainsi, l’irruption de l’économie de marché est intégrée dans le discours qui vise à montrer qu’au Vanuatu, « l’histoire se répète sans cesse »[16]
[16] Selon l’un de mes informateurs de Lamlou (Tanna). ...
suite. À Santo, les habitants de Fanafo, lorsqu’ils se déclarent à l’origine du marché de Luganville, ne font rien d’autre que réactualiser un mythe à la lumière des transformations apportées par la modernité. Ils relient en effet les bouleversements déclenchés dans leur île par l’ouverture soudaine au monde extérieur à l’arrivée de Jimmy Stevens, figure politique quasi-mythique dont la naissance avait été annoncée depuis longtemps par les « prophètes de la coutume »[17]
[17] Leader du mouvement coutumier na-griamel, il a joué un...
suite. C’est ce personnage, établi avec les siens à Fanafo, qui serait à l’origine du développement économique de Santo, du marché mais aussi de l’abattoir, des fours à coprah et de l’exploitation commerciale des tubercules : « Mon père est le premier homme à qui le Gouvernement colonial a enjoint d’exporter des nourritures. Le Gouvernement lui a demandé s’il pensait pouvoir remplir un grand bateau rien qu’avec des bananes. Mon père l’a fait. Le deuxième bateau, il l’a rempli avec des ignames. Ainsi, il a gagné la confiance du gouvernement et quand il leur a demandé de mettre en place un abattoir, des séchoirs à coprah, alors ils l’ont fait… » (Extrait d’un entretien avec Nakato Stevens, le fils de Jimmy Stevens, juin 2008).
Selon ce témoignage, l’entrée dans l’économie mondiale s’effectue selon les modalités traditionnelles de l’échange en Mélanésie, par un envoi de nourriture en abondance dont la fonction est avant tout d’ « ouvrir une route » avec le monde extérieur. À notre sens, c’est selon la même logique – l’échange de nourriture à la base des liens sociaux – qu’il faut interpréter aujourd’hui la consommation massive de nourritures importées (riz, farines et conserves) qui tendent, même dans les villages les plus reculés, à devenir de nouveaux objets d’expression du prestige [Walter et al., 1999]. Il est ainsi nécessaire d’appréhender les tubercules et les nourritures importées comme deux composantes d’un système cohérent[18]
[18] Ce système reste assez étranger à l’idée de thésaurisation...
suite. Si elle fait sens, l’incorporation croissante de ces nourritures importées prend toutefois une tournure inquiétante, celles-ci s’inscrivant en concurrence avec les tubercules en même temps qu’elles plongent le pays dans la dépendance alimentaire.
Conclusion
30 Tous ces éléments donnent à réfléchir à la forme que pourrait prendre une intervention extérieure, aussi nécessaire que délicate, autour de la promotion des plantes à tubercules comme élément de stratégies économiques alternatives et comme projet de société. Celles-ci, bien que trop souvent négligées par les bailleurs de fonds internationaux, apparaissent, en effet, comme des ressources bien en phase avec les enjeux actuels du « développement ». Puissamment ancrées dans les lieux, elles sont porteuses de culture. Elle constituent en ce sens des ressources à même de servir de levier dans la construction de territoires originaux. Mais la culture est aussi porteuse d’autres enjeux très actuels. La préservation de l’agrobiodiversité en est un. La position des Vanuatais dans un contexte mondialisé et dans celui d’une nation « à construire » en est un autre.
31 À la croisée d’enjeux très forts, ces plantes constituent toutefois un objet complexe. A. Berque disait, à propos des sociétés prémodernes, qu’elles « ne se projettent pas dans leur territoire mais qu’elles sont leur territoire » [Préface de l’ouvrage de Radskowki, 2002 : 11]. De la même manière, il nous semble que les Vanuatais peinent aujourd’hui à considérer les tubercules comme des ressources économiques dans la mesure où ceux-ci font toujours profondément partie d’euxmêmes. On a vu pourtant que les sociétés du Vanuatu ont une capacité à innover tout en conservant une certaine continuité dans le changement, et ce faisant, à investir de sens les bouleversements qui touchent leurs micro-milieux insulaires. Peut-être alors, l’intervention extérieure devrait-elle se penser, modestement, comme une manière d’« accompagner » les producteurs dans la mondialisation, d’anticiper pour eux les dangers qui les guettent, en les entourant – à la manière des paysans perpétuant leurs clones – de « mains heureuses » [P. Eluard].
Bibliographie
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Notes
[ * ] Doctorante en géographie, CTRAV (Centre Technique de Recherche Agronomique du Vanuatu), B.P 231 Espiritu Santo, Vanuatu - Université de Strasbourg, Faculté de géographie, 3 rue de l’Argonne 67000 Strasbourg, saramuller_rennes@yahoo.fr 
[1] C’est probablement le cas pour les ignames Dioscorea bulbifera L., Dioscorea nummularia Lam., et Dioscorea pentaphylla L. et pour l’alocase (Alocasia macrorrhyza (L.) Schott.) dont on trouve des formes sauvages au Vanuatu. 
[2] J. Sardos a comptabilisé 344 génotypes sur un échantillon total de 374 variétés de taros. 
[3] Des plantes laissées en terre dans les jachères sont parfois susceptibles de produire des graines et de donner lieu à une multiplication sexuée génératrice de diversité. 
[4] Les lieux sont selon cet auteur à la fois « topos » (le lieu cartographique) et « chôra », la modernité ayant tendance toutefois à conserver uniquement des « topos ». C’est dans la chôra « lieu dynamique » à la fois « empreinte et matrice » que se façonnent, dans un mouvement réciproque, les sociétés humaines et leurs milieux. Cette relation engage une dimension éthique dans la mesure où l’homme, s’il intervient sur son environnement, ne se détache pas de ce dernier, qu’il respecte et préserve : il agence les lieux, organise les sociétés de vivants et d’ancêtres, donne sens au paysage et à ses productions, réalisant la synthèse entre projet humain et ordre naturel. 
[5] La place de danse est le lieu de prime apparition de l’ancêtre fondateur du clan. Les places de danse, unités de base de l’organisation territoriale, sont hiérarchisées en fonction de l’ordre d’apparition de l’ancêtre fondateur dans le mythe. Ainsi, autour de chaque place de danse dite « primordiale», gravitent un certain nombre de places d’importance moindre, subordonnées à la première qui forment avec elle un système réticulé. 
[6] Elle renvoie souvent à des éléments fixes du paysage (noms d’arbre) ou à des mythes d’origine locaux. 
[7] Le vieil Harry a ramené cette variété la première fois qu’il a pris l’avion. 
[8] Trois variétés recensées à Ipota (Erromango). 
[9] Plat traditionnel du Vanuatu, sorte de pudding réalisé à partir des tubercules réduits en purée, et cuit à l’étouffée au four mélanésien. 
[10] Plat originaire de Nouvelle-Calédonie dans lequel cuisent ensemble, à l’étouffé, viande et tubercules débités en morceaux. 
[11] Ces savoirs et magies sont davantage individualisés dans les chefferies où le pouvoir repose sur une compétition de prestige. Dans les chefferies au caractère héréditaire plus prononcé, magies et rituels sont détenus et exécutés par un clan spécifique, pour le compte du groupe. 
[12] « Nem blong hem oli liftimap ontap » : expression signifiant, en bichelamar, la popularité gagnée par une personne qui se distingue (aux plans agricole, économique politique etc.). 
[13] Le Vanuatu n’est pas à ce jour signataire du traité international sur les ressources génétiques des plantes pour l’alimentation et l’agriculture. 
[14] Centre de coopération Internationale de Recherche Agronomique pour le Développement. 
[15] Les ressources spécifiques s’opposent aux « ressources génériques » existant indépendamment de leur ancrage à un territoire donné et mobilisées dans des stratégies économiques s’appuyant sur la quantité [Ibid.] 
[16] Selon l’un de mes informateurs de Lamlou (Tanna). 
[17] Leader du mouvement coutumier na-griamel, il a joué un rôle majeur dans la rébellion de Santo (1980). Pour son fils, son œuvre réside d’abord dans le développement économique : « pour tout ce qui concerne l’économie, mon père avait tout mis en place, de manière à ce qu’en avançant, nous nous joignons au monde extérieur, comme une route ou un tuyau d’eau, bien vissé avec des boulons, pour qu’il n’y ait aucune fuite et que l’eau puisse atteindre le Vanuatu » (entretien avec Nakato Stevens, juin 2008). 
[18] Ce système reste assez étranger à l’idée de thésaurisation : l’argent gagné par les cultures commerciales est aussitôt réinvesti dans l’achat de denrées importées [Lebot et Siméoni, 1999].
Résumé
Les plantes à tubercules constituent, au Vanuatu, un riche patrimoine biologique et culturel. La constitution de ce patrimoine sur le temps long est le fruit d’un rapport intime entre les hommes et leurs plantes cultivées, lui-même indissociable d’une relation « éthique » au territoire où primait jusque là la référence ultime à des lieux fondateurs. Aujourd’hui, l’émergence de variétés de tubercules qualifiées par leur origine semble aller de pair avec l’affirmation d’un nouveau modèle de structuration du territoire et une redéfinition de l’identité. Les tubercules, érigés en spécialités locales, apparaissent alors comme des objets ambigus à mi-chemin entre les valeurs profondes des sociétés mélanésiennes et les préoccupations plus récentes de promotion des spécificités locales. Par-delà les enjeux de l’agrobiodiversité, cela donne à réfléchir sur le rôle que pourraient jouer ces plantes dans la construction de la nation vanuataise comme dans celle d’un rapport original au territoire.
Mots clés
Vanuatu, agrobiodiversité, culture, territoire, spécialités locales, mondialisation, éthique
In Vanuatu, root crops constitute a patrimony of great cultural and biological value. The constitution of this patrimony on the slow time-scale, is the result of an “ethical ” relationship between people and cultivated crops i.e a relationship filled up with meaning in which places, people and crops are part of the same reality. Today, the rise of root crops’ origin as a quality cue seems to accompany the affirmation of new centralised territories, as well as a new definition of identity. Root crops as local specialities are thus ambiguous products, half way between the deepest Melanesian values and modern concerns such as the economic promotion of origin products. As such, they may have today – beyond the agrobiodiversity issue – a role to play in the definition of the new ni-vanuatu nation as well as in the (re)construction of the territory in a genuine ni-vanuatu way.
Keywords
Vanuatu, agrobiodiversity, culture, territory, local specialities, globalization, ethics
PLAN DE L'ARTICLE
- Les plantes à tubercules du Vanuatu : un patrimoine d’une grande richesse
- Mutation des structures spatiales et émergence d’un rapport nouveau aux tubercules
- Les tubercules, des plantes entre deux mondes
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Sara Muller « Les plantes à tubercules, au cœur de la redéfinition des territoires et de l'identité au Vanuatu (Mélanésie) », Autrepart 2/2009 (n° 50), p. 167-186.
URL : www.cairn.info/revue-autrepart-2009-2-page-167.htm.
DOI : 10.3917/autr.050.0167.







