Accueil Revues Revue Numéro Article

Bulletin d’études orientales

2016/1 (n° 64)

  • Pages : 392
  • Affiliation : Revue affiliée à Revues.org

  • ISBN : 9782351598009
  • Éditeur : Presses de l’Ifpo

ALERTES EMAIL - REVUE Bulletin d’études orientales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 7 - 11 Article suivant
1
Figure 0
2

Le 11 septembre 2015, l’Institut français du Proche-Orient a perdu l’un de ses plus fidèles collaborateurs et enseignants. Souheil Chébat a rangé ses dictionnaires, ses livres et ses stylos. Malade depuis plusieurs mois, il s’est éteint parmi les siens, à Damas. Ingénieur de formation, il étudie à Genève et à Paris où il sort diplômé de l’École Nationale des Ponts et Chaussées en 1952. De retour en Syrie au début des années 1960, il travaille au Ministère de la communication pour le compte duquel il établit le tracé d’un certain nombre d’axes routiers. Toutefois, au delà de ses compétences d’ingénieur, Souheil Chébat était féru de philosophie et de religion, d’art, de littérature et de poésie, autant de domaines et de disciplines dans lesquels il sut transmettre son savoir. C’est vers 1963 que Nikita Élisséeff lui propose de rejoindre l’Institut français d’études arabes de Damas (Ifead), avant même la création du stage d’arabe, afin d’aider à la formation des arabisants. Pour de longues années, il intégra le corps enseignant, chargé notamment de cours de langue arabe, de littérature et de poésie. Cet enseignant cultivé, discret, savant et subtil incarnait parfaitement le délicat équilibre entre les cultures arabe et française, contribuant ainsi au rayonnement de l’Institut de Damas. Durant des années et jusqu’à un âge avancé, il a inlassablement contribué à former des générations d’arabisants et de chercheurs ; on se souviendra aussi d’un homme disponible, courtois et malicieux dont l’intérêt principal était de transmettre des savoirs mais surtout des valeurs d’humanité. Souheil Chébat a tracé des routes sur le territoire syrien ; ingénieur de la langue et de la pensée, il a su, de la même manière, tracer des voies de savoir entre nos cultures. La guerre et la violence du moment n’arriveront pas à les détruire.

Témoignages

Un Juste dans le monde du savoir

3

De nombreux amis et proches collaborateurs ont désiré, par quelques témoignages, lui rendrent un vibrant hommage. Les voici, réunis par Sarab Atassi, ancienne secrétaire scientifique de l’Ifead, qui fut pendant près d’un demi‑siècle sa collègue et son amie. Elle même l’avait rencontré peu de temps avant son décès. « Début septembre 2015, nous nous sommes réunis chez Souheil Chébat en compagnie de Claude Salameh et Jacques Picard. Bakri Alaeddin était au rendez‑vous ainsi que Marika, la sœur cadette de Souheil et sa fille Nada. L’ambiance était sereine et douce. Nous avons récité des poèmes, nous avons évoqué Jean Métral et d’autres souvenirs de France. Sa mémoire lointaine était intacte. Souheil qui avait toujours eu un penchant pour la poésie nous a même rappelé l’un de ses poèmes préférés, “Clairière” de Jean Mambrino. Je déclamai également pour lui un texte de notre ami Mohammad Dbiyyat. Que Souheil repose en paix, il le mérite ». Jean‑Yves L’Hopital, demeuré à Damas auprès de ses amis en ces temps de guerre, s’est rendu le 13 septembre à l’église de la Croix à Damas où étaient célébrées les obsèques de S. Chébat. Il était présent en notre nom à tous, nous sa famille de l’Institut de Damas, nous absents ou en déshérence aujourd’hui. À son retour des obsèques, Jean‑Yves L’Hopital écrivit les lignes suivantes : « Bien des images me revenaient à la mémoire, dont certaines étaient bien anciennes. Nous nous étions connus en effet en octobre 1976 à l’Institut français d’études arabes, où il enseignait la langue et la littérature arabes, et où je venais moi‑même d’arriver comme étudiant. Je découvrais alors un homme qui incarnait avec un rare bonheur un équilibre parfait entre la culture arabe et la culture française. Sa formation, qui avait été à la fois scientifique, littéraire et philosophique, lui permettait de se promener dans tous les domaines de la culture avec une légèreté teintée d’un humour subtil. Et combien de fois l’un ou l’autre de nos entretiens s’est‑il achevé par cet éclat de rire qui lui était propre et qui remettait toute chose à la place relative qui était la sienne. Combien de souvenirs me reviennent aujourd’hui à l’esprit ! J’en citerai un seul : quand je fus moi‑même devenu directeur de l’Institut, il était la seule personne qui entrait dans mon bureau sans d’abord frapper à la porte. Je lui savais gré de cette familiarité qui était l’expression de notre vieille entente : il savait que dans le bureau de son ancien étudiant, il était chez lui. Il me disait alors : « Bonjour Monsieur le Directeur », et comme cela était dit avec un fin sourire d’ironie, nous riions ensemble quand je lui répondais sur le même ton : « Bonjour Monsieur le Professeur ».

4
Figure 1
5

Hassan Abbas, son collègue chercheur et professeur du stage d’arabe, exprime cette complicité qui régnait dans la salle des professeurs devenue l’antre de S. Chébat et sa tekiyyeh. Il évoque « un ami et maître dont le souvenir doux et reposant restera gravé dans nos mémoires. J’avais un jour inventé le terme de “souheilchébatisme” (al‑suh ī lšeb āṭ iyya) afin de désigner un soufisme spécifique au maître... Cela le faisait rire, mais j’y croyais vraiment. C’est une pratique de la vie et des rapports avec le monde que lui seul savait orchestrer. Quelle perte… »

6

« Souheil Chébat ‑ poursuit Sarab Atassi ‑ fut, à sa manière, un maître soufi : sa religion était profonde, son quotidien modeste, son intelligence noble et discrète, sa bonté et son dévouement sans limites, son amour pour la Syrie subtil, incommensurable. Quand j’arrivai à l’Ifead début 1973, je le connaissais déjà très bien car il avait été mon professeur de philosophie et de littérature française chez les sœurs franciscaines à l’école de Dār al‑Salām. Je le retrouvais à l’Institut français de Damas enseignant l’arabe et, le soir, les cours terminés, il s’attardait pour travailler avec Shafiq al‑Imam et Solange Ory à la publication des stèles funéraires de Bāb al‑Ṣaġīr, car il aimait à s’occuper d’épigraphie comme de calligraphie et bien sûr de traduction. »

7

Michel Maqdissi, chercheur et archéologue syrien de la Direction Générale des Antiquités et des Musées de Syrie, a également désiré s’associer à cet hommage. Son père, le philosophe damascène Antoun Maqdissi (1914‑2005) avait été le professeur et l’ami de S. Chébat et M. Maqdissi le connaissait de longue date : « Avec Souheil Chébat disparaît l’un des principaux représentants d’une génération de moralistes qui ont marqué la société syrienne durant la seconde moitié du vingtième siècle. Issu d’une famille d’intellectuels damascènes, il reçut une formation rigoureuse marquée par une solide éducation philosophique et religieuse qui forgera sa personnalité. Le tournant décisif dans sa vie vint avec son rattachement par Nikita Élisséeff (1915‑1997) à l’Institut français d’études arabes de Damas où il contribua à renforcer la formation des jeunes chercheurs arabisants dans leur découverte de la langue arabe et de la société arabo-levantine. Il joua ainsi un rôle déterminant dans la mise en route de ce qui devint le célèbre stage d’arabe de l’Ifead. C’est à l’Ifead encore qu’il noua des liens d’amitié très étroits avec plusieurs de ses directeurs successifs. Il participa activement, en outre, à la constitution de la riche cartothèque de l’Institut et aida à la constitution d’un fonds unique de publications en rapport avec les différents aspects de la vie intellectuelle en Syrie. Je me souviens toujours de la première rencontre que j’eue avec lui dans le bureau de mon père à Cha‘lān (Damas) en 1979 quand j’entrai à la Direction Générale des Antiquités et des Musées. Il m’impressionna par sa clarté d’esprit et surtout par sa disponibilité à m’aider à trouver les bonnes pistes, à poser les bonnes questions afin de mener une réflexion utile sur notre patrimoine archéologique. Il me proposa des plans d’action qui tous se révélèrent nouveaux pour moi. Durant cette même période, il guida mes pas vers les secrets de la bibliothèque de l’Ifead et veilla à m’introduire auprès de Thierry Bianquis (1935‑2014) et Jean‑Paul Pascual (1944‑2015), alors directeur et secrétaire scientifique de cet institut. À ses côtés, je découvris rapidement la dimension humaine de nos disciplines respectives. La vie de Souheil Chébat était à cette époque partagée entre son bureau au Ministère et la petite table qu’il occupait à l’Ifead ; à son contact au quotidien, je compris que le savoir archéologique n’est pas seulement une matière à apprendre dont il faut se nourrir, mais bien un intermédiaire pour mieux exprimer ce que nous dégageons au cours des fouilles, mieux comprendre le monde de nos ancêtres et surtout mieux nous interroger sur la noblesse de cette discipline. Féru de culture française, Souheil Chébat en cultiva les valeurs humanistes qui donnent un sens à notre existence. De même, par sa maîtrise de la langue arabe, par sa vaste culture littéraire et philosophique, il imprimait à son action une force et des résonances particulières fondées sur une vision pénétrante de la civilisation arabe. La disponibilité de Souheil Chébat envers les autres constitua un engagement de toute sa vie et se déclina en toutes circonstances, à l’Institut, au Ministère et chez lui aux côtés des pauvres. Nombreux furent les chercheurs qui bénéficièrent de son immense savoir et de sa connaissance intime de la société syrienne. Il appréciait ceux qui sortaient des sentiers battus du savoir et les encourageait discrètement. Jamais les formes ne lui firent oublier le contenu. Il refusait tout ce qui pourrait devenir source de vanité et c’est ainsi qu’il refusa la Légion d’honneur. »

8

Jacques Picard, qui travailla longtemps au service des publications de l’Ifpo, était également très proche de Souheil Chébat. « Ma douleur a été grande en recevant la nouvelle de son décès alors que je me trouvais en Égypte. Depuis la mise en veilleuse temporaire de l’Ifpo à Damas, je visitais régulièrement Souheil chez lui. La conversation était toujours intéressante ; il était bien présent et conscient de ce qui se passait dans son pays. Il réagissait “en citoyen”. Syrien dans le fond de son cœur, il ne pouvait pas concevoir des réactions partisanes. Il évoquait souvent ses études d’ingénieur en France et en Suisse, mais c’est la philosophie qui l’avait toujours plus intéressé, sans parler des religions, de la musique et de l’art. Homme de contact, il aimait se remémorer ses rencontres avec les théologiens de la Source, centre de vie spirituelle proche du couvent du Saulchoir. Son ouverture d’esprit sur l’ “autre” n’était pas seulement intellectuelle ; il aimait côtoyer des personnes d’horizons divers, des étudiants, des chercheurs qui recouraient à lui mais aussi des gens simples. Lorsque la situation en Syrie est devenue très difficile, il offrit l’hospitalité à des jeunes femmes musulmanes du Keswé qui venaient travailler à Damas. Cela donnait de la vie à son foyer et comblait sa solitude. Ce n’est qu’en janvier 2015, à un retour du Liban que la maladie le surprit mais il vécut paisiblement ses derniers jours entouré de sa famille. Je garde l’image du sage et de l’ami fidèle qui, même affaibli, manifestait une grande présence. Son ouverture sur les autres comblait sa joie de vivre et lui faisait oublier l’angoisse de la maladie et de sa mort prochaine. »

Plan de l'article

  1. Témoignages
    1. Un Juste dans le monde du savoir

Pour citer cet article

« Souheil Chébat (1929‑2015) », Bulletin d’études orientales, 1/2016 (n° 64), p. 7-11.

URL : http://www.cairn.info/revue-bulletin-d-etudes-orientales-2016-1-page-7.htm


Article précédent Pages 7 - 11 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback