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Bulletin de psychologie

2005/4 (Numéro 478)



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Depuis quelques années maintenant, les psychologues considèrent que le développement de la personne se poursuit bien au-delà de l’adolescence et continue, même chez les personnes âgées. C’est ainsi que les études sur le vieillissement ont ouvert un champ nouveau de recherches, mais beaucoup de domaines restent encore à explorer. La mémoire, l’intelligence, les capacités à s’adapter, le sentiment d’autonomie, commencent à être bien connus, même si nous ne sommes qu’au début de ces recherches. En revanche, les effets des pressions sociales ont été encore peu étudiés dans cette population, comme si on considérait que les comportements normatifs restaient inchangés au cours de la vie d’un adulte.

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Pourtant, l’actualité quotidienne aurait dû susciter l’attention des chercheurs depuis longtemps. Régulièrement, on nous rappelle que la population vieillit, qu’elle est de plus en plus une consommatrice de biens et de services divers, qu’elle est impliquée dans la vie associative. Les personnes âgées paraissent de mieux en mieux intégrées. Si tel est le cas, c’est qu’elles subissent, autant que tout autre personne, des pressions sociales et qu’elles savent s’adapter. Un des moyens de s’insérer dans la société et d’y conserver sa place consiste précisément en une bonne gestion de celles-ci.

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Que savons-nous des pressions sociales chez les personnes âgées ? Sont-elles les mêmes tout au long de la vie, y sommes-nous aussi sensibles à l’adolescence qu’à la fin de la vie ? Les besoins sociaux et identitaires sont-ils les mêmes pour des sujets jeunes que pour des sujets âgés ? Le comportement de conformisme est-il toujours le même, quel que soit l’âge ? Si la littérature scientifique ne répond pas encore à toutes ces questions, elle permet, cependant, d’apporter quelques éléments susceptibles de fournir des pistes de recherche. Ainsi, selon Neugarten (1976), toute personne intériorise un calendrier social, selon lequel les événements de vie se succèdent et correspondent aux comportements majoritaires (âge du premier emploi, du mariage, de la procréation, de la perte des parents…). La plupart des personnes d’un environnement social donné tendent à se conformer, plus ou moins, à cette table de temps, servant ainsi de critère de référence à l’adulte. Pour Rosow (cité par Baltes et Brim, 1984), la vieillesse est caractérisée par un manque de rôles sociaux et de normes. Mais les valeurs ne changeraient probablement pas avec l’âge, car elles sont acquises très tôt durant l’enfance et sont plus résistantes aux changements que les normes réglant la vie sociale.

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Peu d’études expérimentales nous permettent de dire avec précision si les sujets âgés sont plus ou moins conformistes que les jeunes. Cependant, certaines recherches sur la personnalité et le vieillissement apportent quelques indications. La personnalité des personnes âgées est caractérisée par une complexité ou une différenciation plus grande que celle des jeunes. Les personnes âgées prendraient en compte des éléments multiples et variés pour appréhender le monde, alors que les jeunes auraient une vision plus unilatérale. Helson et Wink (1992) ont trouvé qu’entre quarante et cinquante ans, la complexité cognitive augmentait avec une plus grande ouverture d’esprit. Ainsi, plus on va vers cinquante ans et plus on est constructif et progressiste, plutôt que conformiste et rétrograde. En outre, il semblerait que ces sujets deviendraient de plus en plus conscients des pressions normatives et en deviendraient, ainsi, moins dépendants. Les adultes ont plus de capacités pour comprendre les contradictions et la complexité des relations sociales. De plus, vers cinquante ans, les personnes acquièrent un sentiment de liberté par rapport aux normes régissant la vie quotidienne (Baltes, Brim, 1984). D’après ces résultats, nous pouvons nous demander si cette tendance vers une moindre conformité se poursuit au cours du vieillissement. Si tel était le cas, les personnes âgées seraient moins conformistes que les jeunes.

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Nous étudierons le comportement de conformité dans une situation où les normes habituelles, générales sont absentes, mais où, au contraire, la norme de groupe est spécifique.

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Classiquement, trois conditions sont nécessaires pour qu’il y ait influence : il faut qu’il y ait eu contact ou échange d’information entre le sujet influencé et une ou plusieurs personnes ; il faut pouvoir constater une antériorité, c’est-à-dire pouvoir comparer les réponses avant et après influence et, enfin, on doit pouvoir constater une identité partielle ou totale entre réponse et information, lorsque le sujet influencé est incité à changer sa réponse pour en donner une semblable à celle d’une autre source. C’est pourquoi un paradigme d’influence sociale se déroule en trois temps : phases pré-influence, influence, post-influence. Deux grands types de comportement sont possibles dans une situation d’influence. Il peut y avoir acceptation ou résistance. Beaucoup de résultats ont été obtenus, de nombreuses théories ont vu le jour, mais aucune n’est assez complète pour expliquer toutes les observations. Il existe différents types d’influences, elles peuvent prendre des formes variées, parce que les tâches sont variées, ainsi que les sources, les dimensions sur lesquelles les effets d’influence sont étudiés. Nous ne pouvons pas exposer toutes les théories et leurs paradigmes respectifs, nous aborderons seulement celles dont nous nous sommes inspirés pour construire notre expérience.

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Intéressons-nous, en premier lieu, au conformisme. Il correspond, le plus souvent, à un comportement particulier, au cours duquel les pressions normatives, qui existent dans la situation, entraînent une modification superficielle et momentanée du comportement, mais échouent, souvent, à produire un changement profond et durable. Le comportement opposé au conformisme n’est pas l’anticonformisme, qui renvoie à l’attitude d’une personne qui lutte contre les pressions par esprit de contradiction et qui, en allant à l’opposé des pressions sociales, devient très conformiste ; mais, plutôt, le comportement d’indépendance. Il désigne l’attitude d’une personne qui garde ses idées et ses valeurs, en dépit des pressions sociales. C’est Asch (1951, 1952, 1956) qui a, le premier, étudié le conformisme, en utilisant un paradigme sur les perceptions visuelles. La procédure utilisée dans ses expériences consiste à créer un désaccord public entre une majorité unanime incorrecte, qui introduit, donc, des pressions sociales, et un sujet naïf, isolé et minoritaire. Il a, ainsi, montré que ce sujet naïf était capable de se soustraire à une influence allant à l’encontre de toute évidence perceptive. Dans les situations d’Asch, il y a un dilemme normatif. D’abord, les sujets s’appuient sur un principe, ancré dans les expériences passées, selon lequel, s’il y a unanimité sur un jugement, celui-ci doit être valide. D’autre part, les sujets font confiance à leur appareil perceptif, d’autant plus qu’habituellement la réalité sociale et la réalité physique vont de pair (Mugny, Oberlé, Beauvois, 1995).

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Ce comportement de conformisme a été expliqué, notamment, par les besoins sociaux et affectifs, comme l’acceptation sociale, les besoins d’affiliation, de certitude. D’autres explications ont été données s’appuyant sur les caractéristiques personnelles, associées à des conduites conformistes ou indépendantes, observées dans des situations d’influence. Cependant, la relation entre traits de personnalité et conformisme est loin d’être établie. Le conformisme est, souvent, associé à un trait de personnalité ayant une connotation péjorative, alors que les traits attribués aux sujets indépendants reflètent, peut être davantage, une désirabilité sociale qu’une réalité. En ce qui concerne les caractéristiques individuelles, la nationalité et le sexe sont des variables importantes, qui influencent le comportement de conformité. À propos de la variable âge, une revue de question, très ancienne, de Coffin (cité par Montmollin, 1977) rapportait, déjà, des résultats peu concordants : pour dix auteurs, il y avait un effet décroissant de l’influence avec l’âge ; pour deux auteurs, aucune liaison. Le paradigme d’Asch, concernant le conformisme, a été repris pour étudier le lien entre conformité et âge. Dans l’étude de Walker et Andrade (1996), les sujets étaient des Australiens, âgés de 3 à 17 ans. Comme dans l’expérience d’Asch, le sujet naïf était confronté à des compères unanimes (ici trois). Les résultats montrent qu’il y a une diminution de la conformité avec l’âge, lorsque la tâche est perceptive et non-ambiguë. Selon Pasupathie (1999), les personnes âgées se conforment moins que les sujets jeunes, essentiellement quand ils doivent juger des expressions émotionnelles faciales. Il semblerait qu’en vieillissant l’impact des pressions sociales serait amoindri. Aucune étude n’a répliqué un paradigme de conformité de type Asch avec des sujets âgés.

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Le comportement de conformisme ou d’indépendance ne dépendrait pas directement de l’âge en lui-même, mais, plutôt, de toutes les caractéristiques associées à une tranche d’âge. En effet, si le vieillissement entraîne des modifications de la personnalité, des motivations et des besoins sociaux, tels que la recherche d’acceptation sociale, de liberté, de réponses justes, alors, le taux de conformité devrait effectivement être lié à l’âge.

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En outre, le comportement de conformisme ne dépend pas uniquement des besoins et des caractéristiques de la personne impliquée, mais aussi de l’environnement dans lequel il apparaît. Bond et Smith (1996) ont répertorié et comparé les résultats de nombreuses études de type Asch, effectuées dans des pays différents et à des époques différentes. Les dimensions culturelles et historiques entrent en jeu dans les phénomènes de conformité. C’est pourquoi on ne peut plus parler d’une conformité, mais, plutôt, de plusieurs conformités. Dans un même pays, les taux de conformité peuvent varier s’ils sont mesurés à des époques différentes. Ces taux dépendent de l’évolution de la société. Actuellement, se conformer n’a plus tellement une connotation positive ; au contraire, c’est faire preuve de faiblesse, c’est être ennuyeux, moutonnier, peu créatif. L’originalité – modérée toutefois –, la créativité, sont actuellement valorisées.

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Si les normes de la société évoluent, est-ce que toutes les tranches d’âge vont adopter ses nouvelles normes ? Les personnes âgées pourraient rester sur les normes de leur époque ; ainsi, elles paraîtraient moins conformistes que des personnes jeunes, dans certaines situations, celles où les normes ne correspondent pas à leurs références.

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Dans les expériences de type Asch, le sujet naïf est toujours confronté à une majorité. Pour Moscovici (1985), il peut également y avoir influence quand la source est une minorité. On entend, généralement, par minorité, un groupe de faible étendue numérique. Mais l’idée de minorité implique plus qu’un jugement numérique, il y a aussi l’idée d’une alternative normative. Une source d’influence peut être dominante, mais minoritaire numériquement, elle impose, alors, sa vision du monde à la plus grande partie de la population, grâce à l’unanimité des membres du groupe (Wood, Lundgren, Busceme, Blackstone, 1994).

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Une dernière dimension des processus normatifs mérite quelque attention. Il s’agit de leur caractère manifeste ou bien latent. Les nombreuses expériences de Moscovici et Personnaz (Moscovici, 1985 ; Moscovici, Faucheux, 1972 ; Moscovici, Lage, Naffrechoux, 1969 ; Moscovici, Personnaz, 1980, 1986 ; Personnaz, 1981, 1984a, 1984b, 1986 ; Personnaz, Guillon, 1985 ; Personnaz, Personnaz, 1987, 1992 ; Huguet, Nemeth, Personnaz, 1995) ont permis de démontrer qu’une minorité consistante avait une influence indirecte, latente. Les réponses de la minorité modifient en profondeur les réponses du sujet, à partir d’un processus de validation. Une majorité entraîne une attitude de conformisme, momentanée et superficielle, en suite d’un processus de comparaison sociale. Une minorité, au contraire, favorise l’innovation. Les changements de réponses se constatent, plutôt au niveau latent que manifeste, et peuvent conduire à une modification du code perceptif, car l’attention est portée sur le stimulus.

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Nous remarquerons, en conclusion, que la littérature scientifique, dans le domaine, nous fournit peu d’arguments pour étayer des hypothèses quant à l’effet de l’âge sur l’influençabilité chez les personnes âgées. On peut aussi bien attendre une moindre réceptivité aux pressions normatives imputables, par exemple, à une plus grande complexité cognitive, qu’une plus grande influençabilité, en rapport avec le décalage perçu avec les modèles normatifs dominants. Plus encore, on peut supposer que ces phénomènes varient en fonction des situations et des tâches proposées. Notre démarche se veut, donc, avant tout, exploratoire et limitée à un domaine particulier, mais bien connu, celui de l’influence perceptive.

Méthode

Sujets

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Les sujets les plus jeunes sont des étudiants ayant entre 20 et 34 ans (n = 36 ; m = 22 ans). Ils ont été contactés au sein de la bibliothèque universitaire et les passations individuelles ont été faites dans une salle du laboratoire de psychologie. Les étudiants faisant des études de psychologie ont été exclus. Les sujets âgés ont été sollicités dans un club de retraités, les plus jeunes d’entre eux ont entre 65 et 74 ans (n = 36 ; « jeunes âgés », m = 70 ans), les autres ont entre 75 et 95 ans (n = 36 ; très âgés, m = 81 ans). Les passations également individuelles se sont déroulées au domicile de chaque personne. Pour les sujets âgés, comme pour les sujets jeunes, il y a un tiers d’hommes et deux tiers de femmes. Les sujets jeunes ont, tous, le niveau du baccalauréat, les sujets âgés ont, tous, au moins le niveau du certificat d’études primaires.

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Les sujets jeunes et âgés ne participent pas à l’expérience dans des conditions rigoureusement identiques : un laboratoire universitaire pour les uns, leur domicile pour les autres. On pourrait critiquer, à cet égard, la confusion des variables âge et lieu d’expérience. En fait, nous avons cherché à équilibrer les lieux d’expérimentation, de manière à ce qu’ils soient les plus familiers possible : leur lieu d’étude pour les plus jeunes, leur domicile pour les plus âgés. Le laboratoire de psychologie, qui a été utilisé, ne contenait pas d’appareils, ni de matériels spécifiques, mais ressemblait à une petite salle de cours.

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Afin de s’assurer que tous les sujets avaient une bonne acuité visuelle, avant l’expérimentation, chaque personne a été interrogée sur les troubles visuels, dont elle pouvait être atteinte. Seules, ont été retenues celles qui étaient correctement corrigées ou n’avaient aucun trouble. Les rares personnes qui, en dépit de cette sélection, ont manifesté des difficultés perceptives au cours de la tâche, n’ont pas été retenues dans l’analyse.

Procédure

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Le groupe d’influence est simulé, les sujets ne sont, donc, jamais confrontés à autrui, en dehors du seul expérimentateur, qui conduit l’expérience. Nous avons fait ce choix en raison du caractère particulier de la population âgée, difficile à regrouper dans un laboratoire de psychologie expérimentale, au sein d’une université. Simuler un groupe permet d’éviter ces problèmes et de mieux contrôler la situation.

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Nous avons conservé les trois phases classiques des protocoles expérimentaux sur l’influence sociale : pré-influence (phase 1), influence (phase 2) et post-influence (phase 3). Le matériel expérimental est composé de vingt cartons, sur lesquels figurent les stimuli. Dix sont sans ambiguïté et s’inspirent de la tâche d’Asch. Nous présentons au sujet un carton sur lequel figure une ligne mesurant entre 3,5 et 8 centimètres. Le sujet doit dire, pour chaque ligne, si elle est égale ou non à une ligne de référence, présentée en permanence, d’une longueur de 5 centimètres. Pour les dix autres stimuli, plus ambigus, nous avons utilisé l’illusion optico-géométrique des cercles de Titchener. Les sujets ont sous les yeux un carton modèle, sur lequel est dessiné un cercle central, entouré de six autres, ayant tous la même dimension. Sur chaque stimulus, figurent également sept cercles, disposés de la même manière que sur le modèle. Le sujet doit indiquer si le cercle du centre est de même dimension que le cercle du centre du carton modèle. La dimension des cercles est, soit plus grande, soit plus petite que sur le modèle, ce qui a pour effet de créer l’illusion d’un cercle central plus grand ou plus petit. Les stimuli « segments » et les stimuli « cercles » sont mélangés. L’effet d’ordre a été contrôlé au cours des trois phases. Pour que la tâche soit bien comprise, cinq exemples de chaque type de stimulus sont donnés avant le début de l’expérience. Les phénomènes d’illusions optico-géométriques sont même expliqués, lors de cette phase pré-expérimentale. Lors de la phase 1 de pré-influence, les sujets sont soumis à la tâche, sans autre information que les cartons à évaluer. Lors de la phase 2, d’influence, ils reçoivent une information préalable à leur réponse. Il s’agit d’une information contraire à la réalité perceptive. Elle est présentée comme provenant, selon les groupes expérimentaux, soit d’une majorité numérique (exemple : le sujet est informé qu’entre 80 % et 100 % des personnes interrogées auparavant donnent une réponse fausse), soit d’une source compétente, un ophtalmologue. Le nom de cette personne, présentée comme compétente, est différent pour chaque stimulus, de manière à ce que le sujet ne soit pas conduit à penser que le spécialiste en question formule des réponses systématiques. Pour les deux premiers stimuli et un autre se situant au milieu de la série, l’information donnée est correcte. Les groupes contrôle ne reçoivent aucune influence. Dans la dernière phase (post-influence), les sujets donnent leurs réponses sans pression sociale. Pour les dix essais de chaque type de stimuli, le nombre d’erreurs perceptives est relevé pour chaque sujet lors des trois phases, lequel constitue la variable dépendante analysée.

Résultats

Nombre d’erreurs au cours des différentes phases de l’expérience (tous stimuli)

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Les données ont été traitées par analyse de variance selon le plan : 3 (âge) × 3 (source d’influence) × 3 (phases expérimentales). Les variables indépendantes sont : âge (jeunes, « jeunes âgés », très âgés) ; source d’influence (condition contrôle, majorité en nombre, compétente), phases expérimentales (pré-influence, influence, post-influence). Les moyennes ont été calculées en prenant en compte l’ensemble des stimuli, comme a pu le faire Asch dans ses expériences. Ceci nous permettra de comparer ses résultats avec les nôtres. D’autre part, nous avons constaté que les sujets ne faisaient pas d’erreurs sur les deux premiers essais sans influence, ce qui n’est pas le cas pour le stimulus du milieu de série, qui n’est pas non plus un essai critique. La source d’influence a, donc, un effet sur l’ensemble de la série et non stimulus par stimulus.

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Les résultats de l’analyse de variance indiquent un effet de l’âge [F(2,99) = 7,59 ; p < .001], un effet de la succession des phases expérimentales [F(2,198) = 4,36 ; p < .01] et une interaction source/phases [F(4,198) = 2,19 ; p < .07] (tableau 1 et figures 1 et 2)

Figure 1 - Nombre moyen d’erreurs selon la condition (tous stimuli)Figure 1
Tableau 1 - Nombre moyen d’erreurs (ensemble des stimuli) (plus le nombre d’erreurs est élevé plus l’influence est importante)Tableau 1
Figure 2 - Nombre moyen d’erreurs selon l’âge, les phases et la sourceFigure 2
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Ce sont les sujets âgés qui font le plus d’erreurs. Les « jeunes âgés » (m = 4,94) et les très âgés (m = 5,2) ont, significativement, plus de mauvaises réponses que les jeunes (m = 3,55) (jeunes/« jeunes âgés » F(1,99) = 13,10, p < .001 ; jeunes/très âgés F(1,99) = 9,35, p < .005).

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Une interaction se manifeste entre les phases expérimentales et les trois groupes (trois conditions expérimentales concernant les sources d’influence) (source/phases) [F(4,198) = 2,19 ; p < .07] (figure 1). Le nombre moyen d’erreurs évolue au cours des phases expérimentales et dépend des conditions expérimentales. Le statut de la source d’influence a un effet différencié selon les phases expérimentales. Les sujets du groupe contrôle ne font pas plus d’erreurs, dans les phases influence (m = 4,92) et post-influence (m = 4,55), que lors de la première phase (m = 4,80). Il n’y a pas d’effet de fatigue, ni d’effet d’apprentissage. On constate qu’au cours de la phase 1, sans manipulation d’aucune sorte, les trois groupes de sujets divergent quant à leur compétence dans le traitement perceptif de l’information. Le groupe, qui sera ultérieurement confronté à une majorité, commet sensiblement plus d’erreurs (m = 5,33) que les futurs groupes contrôle (m = 4,8) et que le groupe confronté à une source compétente (m = 3,86) (contrôle/compétence (F(1,99) = 4,49 ; p < .05). Ce résultat inattendu témoigne de la diversité interindividuelle face à ces phénomènes. La phase d’influence a pour effet d’homogénéiser la population. Nous n’observons plus de différence entre les trois groupes (majorité m = 4,88 ; compétent m = 4,94 ; contrôle m = 4,92 ; contrôle/majorité F(1,99) = .002 ; ns ; contrôle/compétente F(1,99) =.1 ; ns ; majorité/compétente F(1,99) = .076 ; ns). Lors de la phase 3 de post-influence, les trois groupes ne se distinguent toujours pas dans leur performance (contrôle/majorité F(1,99) = .052 ; ns ; contrôle/compétente F(1,99) = .53 ; ns ; majorité/compétente F(1,99) = .25 ; ns). Toutefois, leur performance globale s’améliore et le nombre d’erreurs diminue pour l’ensemble des trois situations (majorité mphase 2 = 4,88, mphase 3 = 4,27, F(1,99) = 4,003 ; p < .05 ; compétente mphase 2 = 4,94, mphase 3 = 4,08 ; F(1,99) = 6,36 ; p < .01 ; contrôle mphase 2 = 4,92, mphase 3 = 4,55, F(1,99) = 1,48 ; ns).

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Lorsque la source est une majorité numérique, en phase d’influence (m = 4,88), les sujets ne font significativement pas plus d’erreurs qu’en phase préinfluence (m = 5,33). À l’inverse, lorsque la source est présentée comme compétente, les sujets font plus d’erreurs (m = 4,94) qu’en phase pré-influence (m = 3,86) [F(1,99) = 5,01 ; p < .05]. Les différences entre phase pré-influence et phase post-influence ne sont significatives que dans le cas d’une majorité en nombre (m = 5,33 phase 1 ; m = 4,27 phase 3) [F(1,99) = 7,59 ; p < .01].

Nombre d’erreurs selon la nature des stimuli

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Lorsque les tâches sont de type Asch (stimuli segment), il y a un effet de l’âge [F(2,99) = 2,66 ; p < .0,74]. Ce sont les sujets jeunes qui font le plus d’erreurs (m = 2,22), à l’inverse les très âgés (m = 1,50) font moins d’erreurs que les autres sujets (sujets « jeunes âgés » m = 2,015) (jeunes/très âgés, F(1,99) = 5,18 ; p < .025).

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Il y a, à nouveau, une interaction entre les phases expérimentales et le type de source d’influence [F(4,198) = 2,8 ; p < .027] (tableau 2 et figure 3). En phase pré-influence, les sujets, qui seront confrontés à une source majoritaire en nombre (m = 2,36), font plus d’erreurs que les autres (contrôle m = 1,61, majorité compétente m = 1,64) (majorité en nombre/compétente, F(1,99) = 4,73 ; p < .032). En phase d’influence face à une source compétente, les sujets font plus d’erreurs (m = 2,14) qu’en phase pré-influence (m = 1,64) [F(1,99) = 5,0152 ; p < .027]. Si la source d’influence est une majorité en nombre, c’est l’inverse qui se produit, les sujets font moins d’erreurs en phase d’influence (m = 1,92), que lors de la première phase (m = 2,36) [F(1,99) = 3,96 ; p < .05]. Nous constatons, toujours, une divergence a priori des performances (phase 1). Lors de la phase de post-influence, le nombre d’erreurs reste stable pour les groupes contrôle (m = 1,86) et majorité numérique (m = 1,86), mais diminue, si la source d’influence est compétente (m = 1,55) [F(1,99) = 5,06 ; p < .02].

Tableau 2 - Nombre moyen d’erreurs (stimuli type Asch-segment) (plus le nombre d’erreurs est élevé plus l’influence est importante)Tableau 2
Figure 3 - Nombre moyen d’erreurs selon la condition (stimuli segments)Figure 3
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Si les stimuli sont des cercles, il y a un effet de l’âge (F(2,99) = 15,31 ; p < .000002). Les sujets âgés (« jeunes âgés » m = 2,93 ; très âgés m = 3,54) font plus d’erreurs que les jeunes (m = 1,33) (F(1,99) = 18,59 ; p < .00003). Il y a aussi un effet de la succession des phases (F(2,198) = 2,83 ; p < .06). Les sujets font plus d’erreurs en phase d’influence (m = 2,81) qu’en phase post-influence (m = 2,40) (F(1,99) = 7,25 ; p < .008) (tableau 3).

Tableau 3 - Nombre moyen d’erreurs (cercles Titchener) (plus le nombre d’erreurs est élevé plus l’influence est importante)Tableau 3

Discussion

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Nous avons constaté que, dans les groupes contrôle, il n’y avait aucun effet de fatigue, ni d’apprentissage. En outre, que ce sont les personnes âgées qui font le plus d’erreurs en phase d’influence (surtout lorsque la source est compétente et lorsque la tâche est complexe, par rapport aux phases 1 et 3) ; elles se sont, donc, plus conformées que les autres sujets. Nous pouvons, en effet, parler de conformisme, lorsque le nombre d’erreurs diminue en phase post-influence. Le conformisme correspond à une influence directe se manifestant uniquement en présence de la source.

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Les jeunes ont, peut-être, davantage confiance en leurs capacités perceptives que les personnes âgées. À l’inverse, nous pouvons penser que si les sujets âgés ont été plus influencés, c’est qu’ils ont tenu compte des informations disponibles ; ils seraient, donc, plus attentifs aux différents points de vue et, en conséquence, plus dépendants de leur environnement.

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Le statut de la source d’influence a également son importance. Il n’y a pas une source qui influence plus que l’autre. Les deux ont influencé les sujets mais à des moments différents et ont eu des effets différents. La majorité a eu pour effet d’augmenter l’attention des sujets. Ainsi, ils ont pu diminuer leur nombre d’erreurs. Il s’agit d’un effet immédiat et durable. Il y a eu influence dans le sens où la source a incité les sujets à être plus proches de la réalité perceptive. Cette influence s’apparente à une influence informationnelle. La source compétente a fait augmenter le nombre d’erreurs. Il s’agirait, plutôt, d’une influence normative. Quel que soit l’âge, l’information influençante à un rôle homogénéisateur sur les réponses des sujets.

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En ce qui concerne la tâche des segments, il existe un effet de réactance post-expérimental, observable chez les sujets soumis à une source compétente. Ceux-ci se soumettent davantage à l’information que ne le font les autres groupes, lors de la phase d’influence, pour diverger significativement plus dans la phase post-influence, ce qui les conduit à formuler significativement moins d’erreurs. Nous constatons, également, des effets de la variable âge, quel que soit le type de stimulus, ce qui nous conduit à penser que la nature de la tâche est un facteur peu important. À l’inverse, les caractéristiques des sujets, comme l’âge, joueraient un rôle beaucoup plus prépondérant dans les processus d’influence. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’une tâche complexe (cercle de Titchener), l’influence ne dépend plus tellement des caractéristiques de la source, nous ne retrouvons plus d’effets spécifiques source majoritaire/source compétente.

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D’après notre expérience, les personnes âgées sont, effectivement, plus sensibles que les autres sujets aux pressions normatives. Nous pouvons supposer que ces sujets ont moins confiance en eux, ce qui les conduit à être plus attentifs aux informations extérieures. Dans une situation, où les normes habituelles ne sont plus respectées, ces sujets âgés prennent en considération les informations venant d’autrui pour, ainsi, se conformer et se rassurer sans vraiment faire appel à leurs expériences passées. Nous pouvons voir là l’effet de l’image de perte de compétence véhiculée à propos de la vieillesse. En vieillissant, les capacités perceptives devraient diminuer. Nous remarquons, également, que, pour influencer ces sujets, il vaut mieux se présenter comme étant une personne compétente. Il reste une certaine valeur attachée aux diplômes, aux savoirs acquis en milieu scolaire et/ou professionnel. Avec un tel protocole, nous ne pouvons pas savoir s’il s’agit d’un effet de génération ou bien d’une évolution générale, due au vieillissement, vers une plus grande confiance envers les autres, lorsque les normes personnelles ne sont plus valables. Seule, une étude longitudinale, permettrait de répondre à cette question. Mais il nous semble important d’avoir montré l’intérêt d’une telle problématique.

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Cette étude transversale comporte des limites, qui sont imputables, en grande partie, à la méthode utilisée. Pour pouvoir affirmer que les personnes âgées sont plus influençables que des jeunes et pour pouvoir généraliser nos résultats, il faudrait que nos groupes expérimentaux soient comparables en tout point. Or, il n’est pas possible de constituer des échantillons suffisamment importants, permettant des traitements statistiques, qui soient équivalents d’un point de vue du niveau d’études, du niveau socio-économique, culturel, des croyances, du mode de vie (célibataire, marié, nombre d’enfants, sportif, adhérent à une association, milieu urbain, milieu rural…). La multitude de facteurs, qu’il faudrait prendre en compte, rend toute expérience expérimentale irréalisable avec des personnes âgées. C’est pourquoi, nous avons choisi de contrôler quelques facteurs seulement, ceux qui nous paraissaient les plus pertinents pour cette étude.


Références

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  • Asch (Salomon E.). – Social psychology, New York, Prentice Hall, 1952.
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Notes

[*]

EA Vieillissement et développement adulte : Cognition, rythmicité et adaptation. Université François-Rabelais, Tours, 3, rue des Tanneurs, F37041 Tours Cedex. <nathalie.martin@bourges.univ-orleans.fr> ou <alaphilippe@univ-tours.fr>.

Résumé

Français

Un des problèmes qui se posent aux personnes âgées est de s’adapter aux nouvelles situations sociales. Pour y parvenir, les sujets peuvent soit se référer à leurs anciennes habitudes, normes, valeurs ou bien adopter des normes nouvelles, proposées éventuellement par autrui. Nous avons utilisé un paradigme d’influence sociale, pour savoir comment se comportaient les personnes âgées, lorsque la situation sociale induit des normes perceptives spécifiques, allant à l’encontre des normes habituelles, générales. Vont-elles se conformer ou bien rester indépendantes ? Nous avons comparé les réponses de sujets jeunes (20-35 a, s) à celles de sujets plus âgés (65-74 ans et 75-95 ans), lorsque la source d’influence est une majorité en nombre ou lorsqu’elle est présentée comme étant une personne compétente pour la tâche expérimentale. Les résultats montrent que les sujets âgés sont les plus influençables, notamment lorsque la source est compétente. Dans l’a également compte de l’information donnée, mais celle-ci éveille plutôt leur méfiance.

Mots-clés

  • vieillissement
  • influence sociale
  • normes
  • conformisme

Plan de l'article

  1. Méthode
    1. Sujets
    2. Procédure
  2. Résultats
    1. Nombre d’erreurs au cours des différentes phases de l’expérience (tous stimuli)
    2. Nombre d’erreurs selon la nature des stimuli
  3. Discussion

Pour citer cet article

Martin Nathalie, Alaphilippe Daniel, « Pressions sociales et vieillissement : le conformisme chez des sujets âgés », Bulletin de psychologie 4/ 2005 (Numéro 478), p. 447-454
URL : www.cairn.info/revue-bulletin-de-psychologie-2005-4-page-447.htm.
DOI : 10.3917/bupsy.478.0447


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