Bulletin de psychologie 2011/6
Bulletin de psychologie
2011/6 (Numéro 516)
90 pages
Editeur
DOI 10.3917/bupsy.516.0577
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Lévy (André), Delouvée (Sylvain), Psychologie sociale. Textes fondamentaux anglais et américains, nouvelle édition actualisée, Paris, Dunod, 2010

Entretien avec les auteurs

2 En 1965, Dunod éditait un ouvrage en deux tomes, signé par André Lévy, et intitulé Psychologie sociale. Textes fondamentaux anglais et américains. Dans la préface, Otto Klineberg et Jean Stoetzel, « tous deux professeurs en Sorbonne, et qui tous deux ont enseigné aux États-Unis » soulignaient le mérite de cette publication en ce qu’elle donnait accès à des textes, tout à la fois classiques et novateurs, choisis dans des livres de textes choisis. Les 35 textes retenus, étaient regroupés en 7 sections, chacune accompagnée d’« excellentes introductions » et de « bibliographies […] soigneusement préparées ».

3 Quarante-cinq ans plus tard, André Lévy et Sylvain Delouvée signent, chez le même éditeur, une « nouvelle édition actualisée » de Psychologie sociale. Textes fondamentaux anglais et américains, préfacée par Serge Moscovici. Cette fois, il s’agit d’un ouvrage en un tome, de plus de 400 pages. Sept parties le composent : « Perceptions sociales et attitudes » ; « Processus de communication et interrelations » ; « Relations intragroupes » ; « Relations intergroupes, contrôle social » ; « Identité sociale, socialisation » ; « Changement social » ; « Orientations épistémologiques et méthodologiques ». Chacune des parties, précédée d’une introduction qui contextualise et fait ressortir les filiations, rassemble trois à quatre « textes fondamentaux ».

4 Nous avons souhaité rencontrer les auteurs afin qu’ils nous exposent comment ils avaient travaillé, les critères qu’ils avaient élaborés, ce qui, lors de leur prospection, a retenu leur intérêt…

5 Bulletin de psychologie.– Comment ce projet d’une nouvelle édition a-t-il été conçu, et comment l’avez-vous mis en forme ?

6 André Lévy.– L’idée essentielle était de présenter un visage nouveau. Mais on a quand même décidé qu’on conserverait quelques textes… ceux qui nous paraissaient essentiels en ce qu’ils ont marqué l’histoire de la psychologie sociale, et pour que les lecteurs puissent faire le rapport entre ce qu’il y avait alors et ce qu’il y a maintenant.

7 Chaque chapitre est précédé d’une introduction, et ces introductions sont très importantes dans la structure du livre. Elles servent de fil directeur en reprenant les problématiques développées dans les textes qui suivent. Dans chaque chapitre, donc, il y a un ou deux textes anciens, au plus, que nous avons conservés. Nous voulions que les deux tiers du nouvel ouvrage présentent des textes nouveaux. Il a fallu éliminer des textes, même s’ils nous paraissaient intéressants, mais nous étions tenus par le nombre de pages fixé par l’éditeur.

8 Quant aux nouveaux thèmes, je pense que c’est là qu’on a eu le plus de mal. La difficulté ne résidait pas tant dans l’élimination des textes mais dans le choix de textes nouveaux. Il faut dire que, en psychologie sociale, comme dans beaucoup de domaines scientifiques, les années 1940 et 1950, et même antérieurement, ont été, aux États-Unis, en Angleterre, des moments particulièrement riches. C’était une avancée considérable, avec des auteurs comme Festinger. Il y a eu un foisonnement d’idées nouvelles, de conceptions nouvelles, de théories nouvelles qui ont émergé à ce moment-là. Et, comme très souvent dans les sciences, cela s’étale dans le temps. Ce qu’on observe pendant les années, les décennies qui suivent, c’est surtout un approfondissement, un développement, sans qu’il y ait la même inventivité. Donc, lorsque nous nous sommes mis à la tâche, le nouveau était difficile à trouver.

9 Au début, notre question était comment choisir ? Il fallait des textes qui constituent une avancée théorique par quelque côté, qui amènent vraiment du nouveau, qui ne soient pas simplement des reproductions, des développements d’idées anciennes, sur d’autres sujets, sur d’autres thématiques. Il y avait des thématiques qui n’existaient pas, ou peu, lors de la première édition, par exemple, les communautés, les rapports intergroupes. Cette nouvelle édition permettra ainsi de faire découvrir des auteurs peu connus, voire inconnus en France, tels que Potter, Darlé, Billing, Janig, Gergen, et bien d’autres.

10 Bdp.– Quel type de publication avez-vous utilisé pour rechercher des textes ? Des manuels ? des revues ?

11 A. L.– Non, pas les revues. Nous avons cherché dans une dizaine d’ouvrages de textes choisis, soit généraux soit portant sur des domaines particuliers. Ce qui avait été sélectionné dans ces ouvrages devait représenter la production la plus importante.

12 Bdp.– Un tel procédé ne risque-t-il pas de mettre en avant des textes bien calibrés, bien acceptés, autrement dit reflets de pensées qui se conforment à la norme ?

13 Sylvain Delouvée.– Notre volonté n’était pas de faire état de ce qu’est la psychologie sociale aujourd’hui. En effet, la psychologie sociale, aujourd’hui, à l’échelle internationale, est dominée par certains courants théoriques, par certaines méthodologies. Nous voulions vraiment rester dans l’esprit de la première édition. Personnellement, la première édition des Textes fondamentaux anglais et américains doit être le premier ouvrage de psychologie sociale que j’ai acheté quand j’étais étudiant. J’ai été formé par ces textes-là, c’est-à-dire avec une psychologie sociale ouverte. Il y a des textes, d’orientation psychanalytique, des articles présentant des travaux expérimentaux, classiques…

14 Quand on a commencé à travailler, il y a eu, d’abord, une petite période de repérage, de discussions entre nous, pour savoir si nous avions la même vision de la psychologie sociale ; pour être bien sûrs que ce qu’on allait développer dans le livre correspondrait à l’esprit initial. Pour ma part, je suis intimement persuadé que la nouvelle version s’inscrit dans la continuité de la première. Il a donc fallu, comme André le disait tout à l’heure, commencer par supprimer des textes de la première édition. Ça n’a pas été le plus simple. On a négocié sur certains, car chacun avait ses petites préférences.

15 Garder un texte signifiait en supprimer un autre. Il a donc fallu argumenter. Ça a été, quand même, assez rapide. Lors de la sélection des textes, ensuite, on n’a pas nécessairement retenu des textes d’auteurs très connus. Goffman, par exemple. Lors de la première édition, on ne disposait pas de textes de Goffman, alors qu’aujourd’hui tous ses livres ont été traduits et publiés. Même chose pour Becker. Ces auteurs auraient pu être retenus comme étant des classiques de la psychologie sociale, mais nous les avons écartés, puisqu’ils sont disponibles en français. C’est dommage, parce que j’aurais bien aimé, par exemple, montrer la filiation de Goffman. C’est un premier choix.

16 Ensuite, il a fallu trouver les nouveaux, et nous avons dû nous confronter à l’énormité de la littérature et sélectionner. Nous avons eu, je me souviens, une discussion sur le qualificatif « fondamental ». Qu’est-ce qu’un texte « fondamental » ? Qu’est-ce qu’un texte « classique » ? Il est difficile de dire qu’un texte qui a deux ans est un texte classique. C’est toute la question, évoquée tout à l’heure, sur l’avancée théorique, le caractère novateur de ce qui est présenté. S’il y a, chaque mois, des milliers de publications en psychologie sociale, peu de textes présentent de vraies avancées théoriques, un réel caractère novateur.

17 A été écarté, évidemment, tout ce qui était européen ou francophone. Nous avons été confrontés au problème des auteurs européens publiés en anglais. S’est alors posée la question : est-ce qu’un article, nous paraissant important, fondateur, ou fondamental, de psychologues belges, publié en anglais, devait faire partie de l’ouvrage ? On a décidé que non, parce que c’était vraiment la pensée anglo-saxonne qui nous intéressait : États-Unis, Grande-Bretagne.

18 A. L.– Plutôt qu’européen ou non, il serait plus juste de se référer aux langues romanes. Et ce n’est pas seulement une question de langue, mais c’est aussi une question de culture.

19 S. D.– Finalement, l’image qui ressort de notre livre, n’a pas été conçue a priori. Les premiers textes sélectionnés nous ont conduits à d’autres. C’est ainsi que nous sommes allés du côté de la psychologie sociale critique, chez les Anglo-Saxons, puis du côté des études du langage, etc. Nos rencontres et découvertes successives ont abouti à l’ouvrage actuel.

20 A. L.– Effectivement on s’est accordé sur ceux qui nous paraissaient fondamentaux, et ce qui se dégageait correspondait à des orientations assez spécifiques qui, comme le disait Sylvain, ne recouvrent pas la totalité de la psychologie sociale anglo-saxonne.

21 Est ainsi apparue une dimension qui nous semble particulièrement novatrice. Cette dimension, en fait, est fondée sur une étude du langage, sur l’importance du discours et sur une réflexion d’ordre épistémologique. Sont ainsi questionnées les conditions dans lesquelles la discipline se créée et se développe, sur les conditions de la recherche. Sur des questions fondamentales, de l’ordre de : qu’est-ce que c’est que le savoir ? Comment il se transmet ? Cette réflexion épistémologique n’existait pas et elle est nouvelle. Nous soulignons ce fait, dans l’introduction, en expliquant ce que les psychologues sociaux anglo-saxons appellent critical psychology.

22 BdP.– Ce sont les travaux présentés dans la dernière partie de votre ouvrage « Orientations épistémologiques et méthodologiques », centrée sur la question du savoir, des conditions de production du savoir et du rapport du chercheur avec le champ qu’il étudie. De tels travaux n’apparaissaient pas dans la première édition.

23 A. L.– Ce genre de question a été évoqué par des auteurs comme Lewin ou Festinger, mais ce n’est pas vraiment travaillé, questionné. Dans cette nouvelle édition, ce n’est pas seulement la dernière partie qui en traite. En fait, dans le corps du livre, beaucoup d’articles se réfèrent à cette conception et à ce champ d’investigation.

24 S. D.– C’est un fil conducteur qui traverse l’ouvrage, et nous voulions faire connaître ces travaux novateurs, qui restent relativement méconnus en France. Et ce dernier chapitre n’est pas une « création » de notre part. Dans le sens où on était heureux de trouver, chez les auteurs anglo-saxons, ces nouvelles idées, ces nouveaux travaux, cette nouvelle approche. C’est pour ça qu’on l’a inséré, tout naturellement, à la fin de l’ouvrage.

25 A. L.– Il y a une autre question, dont on ne parle pas dans le livre, mais que nous nous sommes posée. Cette question est celle d’une proximité, ou non, entre ce mouvement de psychologie critique et ce qui s’est fait en France sous le nom de clinique ? C’est une question qu’il faudrait creuser, mais je pense que la dimension clinique, qui s’est développée en psychologie sociale particulièrement, a des points communs avec ce que les Anglo-Saxons appellent critique. Certes, il y a des différences. Mais ce sont deux voies qui aboutissent à quelque chose de commun, bien que restant assez différencié. Par exemple, la psychologie clinique, en France, se réfère beaucoup à la psychanalyse. Et, comme on le constate, la psychanalyse semble avoir disparu du champ de la psychologie anglo-saxonne, elle a été remplacée par d’autres formes de clinique, plus existentielles.

26 S. D.– Pardon, ce n’est pas spécifique à la psychologie sociale. Je crois que la psychanalyse, dans son acception freudienne, telle qu’elle est défendue en France, n’a jamais été réellement ancrée dans le monde anglo-saxon. On parlait, tout à l’heure, de la différence culturelle. Eh bien, là, je crois qu’il s’agit précisément de celà.

27 A. L.– Quoique, si je prends l’exemple du Tavistock Institute of Human relations, en Angleterre, qui n’était pas une institution psychanalytique, mais, quand même, avec des auteurs comme Bion, Jaques… la psychanalyse a joué un rôle essentiel. Aujourd’hui, plus personne, au Tavistock ne reflète cette orientation. Enfin, ils continuent un peu, mais c’est très marginal. Par exemple, ils continuent à faire des séminaires de groupe, mais… Des gens comme Eric Trist, qui a émigré aux États-Unis, Harold Bridger, mort en 2005, continuaient, mais ni l’un ni l’autre n’était psychanalyste.

28 Bdp.– Ce que la psychologie critique, aujourd’hui, manifeste le mieux, est qu’elle remet au cœur de sa problématique la question : qu’est-ce que produire de la connaissance ? quelles sont les conditions d’une production de connaissance ? dans le sens académique du savoir.

29 A. L.– Oui, c’est ça. Ce que tu dis montre bien l’enrichissement que peuvent apporter les Anglo-saxons à la psychosociologie française, ou bien à la psychosociale française, et réciproquement ! Parce que, effectivement, ce qui manque, en France, existe là-bas, sous cette forme de psychologie critique. Et ce qui existe sous une forme critique ne se réfère pas à une réflexion psychanalytique, c’est-à-dire ne s’intéresse pas tellement au problème de l’inconscient.

30 À propos des textes nouveaux, un autre aspect est apparu. Dans la première édition, les textes sont centrés sur les rapports individu-groupe et sur les rapports intragroupes, mais peu sur les rapports intergroupe. Il y en a, comme, par exemple, l’étude de McCleery sur les prisons. Mais la majeure partie des travaux de psychologie sociale, s’intéressait à l’étude des interactions et l’étude des groupes restreints. Cette fois, on s’aperçoit qu’il y a une ouverture, qui correspond à ce que disait Sylvain sur notre intérêt pour une psychologie sociale ouverte sur d’autres disciplines. Les psychologues, enfin les psychosociologues choisis – pas tous, mais ceux qu’on a choisis –, s’intéressent davantage à des situations sociales plus larges, soit à des relations inter-groupe soit à des communautés soit à des ensembles plus étendus que le groupe. La notion de groupe – de petit groupe – n’a plus vraiment d’intérêt.

31 Bdp.– Doit-on voir là, pour la psychologie sociale, un dépassement de l’opposition individu-groupe ? La psychologie sociale s’est centrée sur les effets du groupe sur l’individu ou, vice versa, sur ce que produit l’individu dans le groupe, conception qui renvoie à une pensée qu’on peut qualifier d’essentialiste. L’intérêt porté à des ensembles plus étendus que le groupe, à des relations inter-groupe traduirait peut-être un intérêt porté, de façon manifeste, à ce qui est relationnel, aux interactions.

32 A. L.– Je répondrais que, sous d’autres mots et avec d’autres idées, la psychologie sociale anglo-saxonne, que nous présentons là, est davantage proche d’une psychosociologie. Dans ces nouveaux textes, il y a vraiment l’idée d’une articulation entre psychologie et sociologie, les phénomènes étudiés sont psychosociaux, ils sont à la fois psychologiques et sociologiques.

33 Bdp.– Ce qui donne des points d’accrochage à des chercheurs qui se situent en dehors d’une psychologie sociale psychologisante, courant toujours dominant, en France, aujourd’hui.

34 S. D.– Je crois que la volonté d’aujourd’hui est la même que celle qui prévalait, pour ces « Textes fondamentaux », voici 40 ans. Il y a 40 ans, c’était la volonté de faire découvrir la psychologie sociale anglo-saxonne, qui n’était pas, ou peu connue. Il y avait, alors, très peu de textes traduits, ou très peu de livres. Aujourd’hui notre volonté c’est encore de faire découvrir « une » psychologie sociale anglo-saxonne, qu’on pourrait comparer, en France, plutôt à une réflexion psychosociologique, comme vient de le dire André, mais en n’écartant pas, non plus, la manière dont la psychologie sociale est enseignée en France. On a donc gardé des textes classiques, type Allport et Goffman, type Festinger, etc., car on sait que c’est étudié, que ça fait partie de l’enseignement de base en psychologie sociale. Mais notre volonté c’est de permettre à des étudiants d’aller un peu plus loin, de découvrir, à côté de Festinger, des auteurs plus contemporains – ou plus anciens – avec des perspectives différentes.

35 Bdp.– Cette ouverture à l’ethnologie, à la sociologie, soit une psychosociologie ouverte, était présente dans la première édition. Or, on a l’impression que cette ouverture a été peu suivie.

36 A. L.– Ce n’est pas sûr… Pour la psychologie sociale classique, telle que je l’ai vue enseignée à l’université, c’est vrai. En revanche, ce qui est aussi différent, il faut le dire, c’est qu’à l’époque où la première édition a été publiée, la psychologie sociale en France, je dirais classique, ou universitaire, existait depuis longtemps, mais elle était peu développée. Si bien que ces textes américains et anglais ont eu une influence considérable en France, ils ont suscité des travaux, des vocations. Mais, depuis, la psychologie sociale a pris un essor autonome. Surtout en France. Les Italiens, les Portugais, les Brésiliens ont suivi. En France, il y a vraiment eu un développement avec la psychosociologie, la psychologie sociale clinique, qui a suivi des voies qui sont dans le prolongement de cette psychosociologie. Mais c’est vrai que c’est marginal, par rapport à la psychologie classique, néanmoins, ça existe quand même. Par exemple, Florence Desprairies a créé un master spécialisé en psychosociologie, ce qui n’existait pas !

37 Mais, de toute façon, cette marginalité se retrouve aussi dans la culture anglo-saxonne. Cette psychosociologie-là, cette psychosociale-là, est loin d’être représentative !

38 Ce sont des pierres précieuses rares ! Et dans un univers qui reste relativement dominé par une culture scientiste, cognitivo-expérimentale, etc., cette marginalité, qui existe en France, existe aussi ailleurs.

39 Bdp.– À la suite de votre introduction, vous présentez un tableau à double entrée, qui permet de répartir les textes choisis en fonction des objets traités et des méthodes utilisées.

40 S. D.– Dans cette nouvelle édition, comme dans la première, on a essayé, au début, de classer, d’ordonner les textes. Et on s’aperçoit que, finalement, certains textes se retrouvent dans plusieurs cases du tableau. C’est ce tableau qui suit l’introduction.

41 Et bien on a eu quelques difficultés dirons-nous.

42 Bdp.– Tout ce que nous pouvons souhaiter est que cette nouvelle édition rencontre le même succès que la première… et devienne, comme le précédent, un livre de référence.

43 S. D.– La première édition se vendait encore récemment. Je pense que si des livres en sciences humaines et sociales, de ce type-là, peuvent susciter l’intérêt aussi longtemps, c’est qu’il y a un public, des lecteurs qui sont intéressés.

Abelhauser (Alain), Gori (Roland), Sauret (Marie-Jean), La folie. Évaluation. Les nouvelles fabriques de la servitude, Éditions Mille et une nuits, 2011

44 Évaluation : la folie !

45 C’est un ouvrage terriblement d’actualité, fort de la pertinence de ses arguments, de leur plaidoyer, au moment où le monde politique et économique connaît les crises financières que l’on sait, et dont pâtissent durement les populations. Crises qui laminent, voire renversent, les gouvernements (Espagne, Grèce, Italie…, peut-être, demain, France, voire États-Unis) et qui éclairent, aujourd’hui, dans l’après-coup, la logique de l’évaluation et sa mise en place, de plus en plus envahissante, lors de ces dix dernières années.

46 Tous les secteurs des activités humaines s’y trouvent confrontés ; mais, désormais, une seule et même cause s’en dégage, ouvertement, clairement dévoilée et annoncée à grands renforts de médias : la plus-value financière, en mal de renforcement dans un capitalisme financier cynique et tueur.

47 Le désengagement de l’État, en France, de ses responsabilités d’investissement dans les secteurs publics, depuis cinq ans, trouve dès lors sa justification : réduire la dette publique et rassurer les marchés financiers, au détriment de la relance économique (des investissements privés et publics…).

48 Les auteurs du livre La folie. Évaluation sont universitaires et psychanalystes : Alain Abelhauser, Roland Gori, Jean-Claude Maleval, Marie-Jean Sauret, Marie-José Del Volgo. Ils n’appartiennent pas aux mêmes écoles psychanalytiques mais, de par leur pratique de l’institution universitaire, de par leurs échanges avec d’autres milieux professionnels, d’autres conditions citoyennes, entendent dénoncer cette logique effrénée, généralisée de l’évaluation, qui a conduit et continue – malgré des résistances des rebellions – de conduire au pire.

49 Si le terme d’évaluation peut s’entendre et se justifier de parer aux risques, il va de soi que l’expression devenue, avec le temps, mode de pensée et d’idéologie imposée, a pris valeur de symptôme, voire de « délire », au sens de religion technocratique obligatoire.

50 La vérité de cette logique, révélée par la crise actuelle des gouvernements, lève dès lors le voile de ses prétendues raisons scientifiques et logiques, en termes de progrès, de réforme, de bien pour tous, et laisse place à sa seule gouverne : l’argent.

51 L’évaluation était et demeure un discours qui ne dit pas son nom : une love story des gouvernants à l’adresse des citoyens de tous âges (dès 3 ans !), de toutes nationalités (immigration et statistique de reconduite à la frontière !), de toutes compétences (délocalisation et licenciements généralisés, alors qu’on veut augmenter la durée du travail) dont la seule et même finalité concerne l’accroissement de richesses pour quelques-uns.

52 Les conséquences de ces manigances, camouflages et enfumages pour tous (la fameuse « com »), nous les connaissons : ségrégation, élimination, mise à l’écart de citoyens de mauvaise condition d’adaptation, de normalisation. Et, silence absolu, rien sur les raisons du malaise contemporain, de ses causes et tentatives possibles, humaines, de venir en aide à qui s’enfonce dans le désespoir et la criminalité.

53 Mais l’évaluation, sa folie, c’est aussi un système qui marche, qui a ses adeptes et même ses croyants. Il paraît tellement évident à beaucoup que la « lutte pour la vie » passe par la référence à la mesure, au quantitatif. C’est la numérologie politique : les chiffres parlent eux-mêmes, sont invoqués comme délivrant la vérité scientifique. Nouvelle Pythie ! Mais « on » les fait parler, « on » s’abrite derrière leurs vagissements, « on » les tient, en somme, pour des ventriloques (A. Abelhauser). La gouvernance des chiffres, de l’évaluation quantitative requiert des citoyens une posture de croyant (« Mettez-vous à genoux » et, devant l’évaluation, « vous commencerez à croire », comme aurait pu le dire B. Pascal). D’où le sous-titre de l’ouvrage de nos auteurs : « Les nouvelles fabriques de la servitude ». Car il ne suffit pas d’imposer, en démocratie, il faut respecter le libre-arbitre, donc convaincre, faire admettre, mettre à genoux les nouveaux croyants, « librement » consentants, puisque c’est la science (du mesurable… sur mesure) qui a parlé. C’est là une « nouvelle manière » de donner des ordres (J.-Cl. Maleval). Et, si certains évoquent le contrôle, l’obsessionalité des rites, on peut dire et dénoncer tout aussi bien : le mensonge, l’enfumage et la position perverse de qui est au service des maîtres, ou plutôt du Maître absolu : l’argent, cette plus-value de Marx, devenue la « chose » insatiable, innommable, dévorante auprès de ses servants.

54 Depuis dix ans, la rumeur et la croyance en l’évaluation, n’ont cessé de s’amplifier, de grossir. Comme la calomnie (l’air de…) ainsi que l’évoque A. Abelhauser, dans sa préface.

55 Tous les domaines, du privé au public – et dans le secteur des services publics, déjà avant la crise qui a affecté, depuis 2008, le secteur privé des banques elles-mêmes –, sont concernées, à tort et à travers : que ce soit dans le domaine de la santé avec, depuis 2004, l’évaluation des psychothérapies (et la guerre déclarée à la psychanalyse) par l’INSERM (2004) ; que ce soit dans le domaine de la recherche à l’Université, avec le statut des « enseignants-chercheurs », concocté par le cabinet de Valérie Pécresse, ou des supports de publications à évaluer (note de A à C) : sur la base de « l’imposture bibliométrique » et de son facteur d’impact (J.-Cl. Maleval, R. Gori) ; que ce soit pour ce qui touche aux hôpitaux et à leur rentabilité avec, pour conséquence, les fermetures de services, voire d’établissements tout entiers ; que ce soit, encore, dans le domaine de la justice et de sa magistrature, de l’école et de ses enfants à classer, épingler, pour en dresser une fiche signalétique de prédélinquance prédisposant, etc. Le livre recense tous les domaines qui n’échappent pas à cette folie de tout mesurer, de tout rationner, en vue d’économie et de stockage, ailleurs, de la plus-value détournée de son réinvestissement dans les services d’intelligence publique.

56 Ce livre est, avec d’autres, en résonance avec certains petits traités (« Indignez-vous ! »), un cri d’alarme pour tenter de sauver la philosophie du lien social, ses conditions de respect, d’humanité ; pour défendre et soutenir la précarité morale, psychologique et sociale de ceux qui luttent pour conserver « l’esprit du service public », qui sont en résistance avec un système de liquidation d’une culture, d’une civilisation et de valeurs attachées à reconnaître l’expérience, la transmission, le lien – dans un « contrat social » où la « science » n’a pas à figurer comme une nouvelle divinité, justifiant la dévastation du champ de la compétence et des initiatives, sous la menace du chiffre brandi, en justificatif mensonger, d’intérêts en jeu.

57 Les auteurs, attachés à l’éthique de la singularité, à la reconnaissance de la vérité que recouvre le symptôme, dans la pratique qu’ils ont des sujets en difficulté avec la vie, leur vie, ne pouvaient que s’élever contre ces pratiques dévastantes, dérégulantes et déstabilisantes, aux conséquences souvent terribles (suicides chez les enseignants, aux télécommunications, dans la police, etc.). Leur « éloge de la singularité » (Marie-Jean Sauret) et l’éthique du bien-dire réclamaient, ici, comme dans la cure auprès de patients, qu’une partie de la vérité soit levée, pas toute dite (c’est impossible), mais suffisamment rappelée pour réveiller – peut-être – trop de consciences qui préfèrent encore ne pas savoir.

58 Les auteurs témoignent ici, dans la suite directe de leurs engagements et de leur investissement pour défendre ces questions de statut, de reconnaissance de savoirs non quantifiables, datant d’avant les articles réunis dans le présent ouvrage : Alain Abelhauser, président actuel du Séminaire interuniversitaire européen d’enseignement et de recherche en psychopathologie et psychanalyse (SIUEERPP), fondé en 2001 (R. Gori en était le co-fondateur) ; Roland Gori, fondateur de l’Appel des appels en 2009 ; Marie-José Del Volgo, membre du SIUEERPP ; Jean-Claude Maleval, fondateur du Mouvement universitaire pour la psychanalyse, à la demande de Jacques-Alain Miller, en 2004.

59 NB. On consultera, sur ce même sujet, deux références majeures de la longue bibliographie qui figure dans l’ouvrage :

  • Laurent (Éric), Le trou noir des vanités, La Cause freudienne, no 61, 2005, p. 11-14.
  • Miller (Jacques-Alain), Milner (Jean-Claude), Voulez-vous être évalué ? Entretiens sur une machine d’imposture, Paris, Grasset, 2004.

Jean-Louis BONNAT

Andrieu (Bernard), Avanzini (Guy), Grollier (Michel), Rozencwajg (Paulette), Le centenaire de la mort d’Alfred Binet, Paris, Société Binet-Simon, Éditions du Centre de psychologie appliquée, 2011

60 Si Alfred Binet est surtout connu, aujourd’hui, pour l’échelle métrique de l’intelligence, qu’il élabora avec Théodore Simon, sa curiosité avide l’orienta dans des directions fort diverses, ainsi qu’en témoignent les études qu’il entreprit tour à tour, de droit, de médecine, de psychophysiologie et de clinique psychiatrique, enfin de sciences naturelles, ainsi que sa bibliographie (170 publications scientifiques, relevées par Theta H. Wolf[1][1] Wolf (Theta H. ). – Alfred Binet, Chicago et Londres,...
suite
, entre 1880 et 1911). Cent ans après sa disparition, un colloque, le 18 octobre (jour anniversaire de sa mort) et le 19 de cette année 2011, tenu à Paris, a suscité plus d’une vingtaine d’interventions, dont une quinzaine paraît dans ce volume. Non moins qu’une commémoration, un bilan de l’œuvre pouvait-il être dressé ?

61 Guy Avanzini, dans son introduction, (p. 5-9), commence par un constat d’échec d’Alfred Binet : celui de la « pédagogie expérimentale », qu’il ne parvint pas à faire prévaloir, échec qui, pour lui, est bien celui de l’École et c’est, donc, en réquisitoire, que Guy Avanzini transforme son introduction, mais avec un plaidoyer aussi pour « la promotion de la recherche sur l’ensemble des problèmes de l’École », ainsi qu’Alfred Binet l’avait préconisée et dont deux aspects de l’œuvre, l’éducation et l’évolution de la psychologie, ici, sont exposés.

62 Une première partie traite des « Archives Binet et l’histoire de la psychologie ». Sous le titre « Comment constituer Alfred Binet en archives ? », Bernard Andrieu (p. 13-35) retrace l’histoire de ces archives, créées officiellement le 17 janvier 2006, ainsi que de la création et des travaux de la Société libre pour l’étude de la psychologie de l’enfant, dans le Bulletin de laquelle Alfred Binet mènera une orientation très psychopédagogique de l’exposition de ses recherches. L’exploitation du corpus, à présent réalisé, que constituent ces documents, sa correspondance, ses comptes rendus, ses commentaires des travaux des commissions de la Société et de ses lettres, permettrait d’ouvrir une nouvelle période, à l’importance d’Alfred Binet dans l’histoire de la psychologie, qui en sort grandie.

63 Ce sont, précisément « Les apports de la correspondance d’Alfred Binet (1857-1911) à l’histoire de la psychologie » (p. 53-75), que souligne Alexandre Klein : elles participent « à une meilleure compréhension de son œuvre comme de l’histoire de la psychologie scientifique » et « sont également un élément essentiel de l’émergence épistémologique de cette science autonome » et donnent « accès à ce lien qui unissait il y a cent ans quelques dizaines d’hommes et de femmes au sein d’un mouvement, qui allait marquer l’histoire des sciences », tandis que Guy Avanzini (p. 77-83) évoque « La société (Binet-Simon) et ses présidents » : Ferdinand Buisson, futur prix Nobel de la paix, alors titulaire de la chaire de sciences de l’éducation à la Sorbonne, en fut le premier. Théodore Simon lui succéda, puis Léon Husson, qui ont, en dépit des vicissitudes qu’a traversées la Société Binet-Simon, réussi à défendre l’idée que la pédagogie relève de « la recherche appropriée à son objet », témoignant « d’une continuité et d’une fidélité » à cette conviction.

64 Serge Nicolas rapporte « Les premières recherches de Binet au laboratoire de psychologie de la Sorbonne (1891-1894) » (p. 37-51), c’est-à-dire à l’entrée d’Alfred Binet dans le laboratoire dirigé par Henry Beaunis jusqu’à sa propre nomination comme directeur. À ses recherches sur les sensations, en 1892-1894, succèderont, Alfred Binet étant nommé directeur-adjoint du laboratoire, des études sur des fonctions plus complexes : l’audition colorée, l’observation d’un calculateur prodige, la mémoire chez les joueurs d’échecs. Enfin, 1894 voit la naissance de L’année psychologique. L’année suivante, la scission du laboratoire en deux, au profit de Victor Henry, conduira Alfred Binet à se tourner délibérément vers l’étude de la psychologie de l’enfant, ce qui ouvre la deuxième partie.

65 Cette deuxième partie est, en effet, consacrée à « Binet et l’éducation ». Sous le titre « Alfred Binet, Citoyen indigne ? », Claire Meljac et Robert Voyazopoulos (p. 87-98) font un rappel « des tribulations dont a été l’objet la figure d’Alfred Binet tout au long du siècle dernier ». Après avoir souligné « les raisons d’un succès » de l’échelle de Binet-Simon, les auteurs font état des attaques (plus que des critiques) qu’elle a subies. Ce fut, d’abord, dans les années 1950, celle du parti communiste contre les tests, considérés comme « obstacles majeurs à une société égalitaire », à laquelle fit, cependant, farouchement face René Zazzo, pourtant, lui-même, membre de ce parti, puis celle de certains « soixante-huitards », dénonçant, dans la recherche d’Alfred Binet, « une opération de ségrégation ».

66 Une étude récente révèle le rôle de l’aliéniste Désiré-Magloire Bournevile et que, bien loin des d’exclure des écoles les enfants « anormaux », mais, au contraire, le but officiel était « d’étudier les conditions dans lesquelles les prescriptions de la loi rendant l’école obligatoire (loi du 28 mars 1882) pourraient » leur être appliquées.

67 Ceci étant, si la méthode des tests a un indéniable intérêt, elle a aussi ses limites, ce qui pose un défi démocratique, du fait de l’évolution des sciences, des techniques et des pratiques professionnelles, auquel une conférence de consensus, a apporté, en 2010, une réponse, face aux inquiétudes « sur les pratiques évaluatives en psychologie et aux dérives observées dans l’utilisation des données chiffrées ».

68 Sylvain Wagner et Marcelle Le Boucher-Clarin décrivent, dans « Ovide Decroly et Alfred Binet : deux itinéraires aux racines de la pédagogie expérimentale et des sciences de l’Éducation » (p 111-126). Les archives d’Ovide Decroly renferment de nombreux articles et comptes rendus d’Alfred Binet et les échanges entre les deux hommes montrent leur souci partagé de construire une psychopédagogie scientifique aux racines d’une science de l’éducation. Néanmoins, ils n’ont pas la même conception. Alfred Binet « affirme avant tout une réflexion théorique multiforme en visant à l’élaboration d’une psychologie scientifique », alors qu’Ovide Decroly est un praticien, dont les conceptions s’élaborent « à partir de l’observation pratique de ses laboratoires-écoles ». Un même but, donc, mais par des chemins différents, dus au contexte dans lequel ils travaillent.

69 C’est à une autre comparaison que se livre Stéphane Jacob, avec « Adapter l’école, adapter l’élève. Binet et Witmer aux origines de l’approche médico-psychologique des difficultés scolaires », (p. 99-109), rapprochant les contributions d’Alfred Binet à l’école de la rue de La-grange-aux-belles et de Lightner Witmer, fondateur de la première « clinique psychologique » des États-Unis d’Amérique, à l’université de Philadelphie, en 1896. Tous deux ont perçu l’intérêt qu’il y avait, pour la psychologie scientifique, à se confronter aux problèmes que pose la pédagogie, mais, tandis qu’Alfred Binet privilégiait le courant psychopédagogique et s’intéressait surtout aux adaptations scolaires, Lightner Witmer, lui, S’engagea dans une conception rééducative et thérapeutique, permettant de réadapter l’élève au contexte scolaire.

70 C’est, précisément, au « Laboratoire de pédagogie expérimentale de la Grange-aux-belles : préoccupation sociale et questions scientifiques chez Alfred Binet », que s’attache Régis Ouvrier-Bonnaz (p. 131-147), qui situe « l’œuvre d’Alfred Binet au sein de l’idéal social de la République » et, chez qui il voit « un engagement scientifique au sein d’une organisation sociale ». Il relate les premières expériences d’Alfred Binet en milieu scolaire, tout en soulignant le rôle actif d’Armand Belot et de Victor Vaney dans la création du laboratoire de pédagogie expérimentale.

71 La troisième partie porte sur « Binet et l’évolution de la psychologie ». Paulette Rozencwajg voit « Binet : précurseur de la psychologie cognitive » (p. 151-164), en montrant la voie d’une conception processuelle de l’intelligence, « visant à dégager les caractéristiques qualitatives du fonctionnement cognitif d’un enfant à travers une variété de tâches réalisées dans des conditions contextuelles bien définies », tandis que Michel Grollier situe « Binet, entre la psychologie cognitive et la psychanalyse » (p. 181-192).

72 Georges Cognet (p. 165-179) décrit « Les trois vies du Binet-Simon : Binet-Simon, Nemi, Nemi-2 », à savoir l’échelle métrique de 1905, l’échelle métrique de 1908, l’échelle métrique de 1911, le Binet-Simon 1966 de René Zazzo, Michel Gilly et Mina Verba-Rad, la Nemi, version 2, de Georges Cognet, de 2006, en attendant (peut-être et pourquoi pas ?) une version 3 !

73 L’intérêt d’Alfred Binet pour le théâtre, s’est manifesté de plusieurs manières, par des enquêtes auprès d’auteurs dramatiques, comme Paul Hervieu ou François de Curel, mais aussi des acteurs. Lui-même fut, avec André de Lorde, un fournisseur attitré du théâtre du Grand-Guignol. Flore Garcin-Marrou, dans « André de Lorde et Alfred Binet : quand le théâtre du Grand-Guignol passionne les scientifiques » (p. 193-204), donne la bibliographie de ses pièces de théâtre et une bibliographie critique.

74 L’époque d’Alfred Binet est celle des « prodiges », exhibés : les « sauvages » du jardin des Plantes, les monstres de Freaks, les hystériques de la Salpêtrière, les calculateurs prodiges, les médiums. Avec « Alfred Binet et le démantèlement du prodige », Denis Poizat (p. 205-214) décrypte l’attitude d’Alfred Binet, marquée par la prudence et la dénonciation du bluff.

75 Maud Besançon, Baptiste Bardot et Todd Lubart étudient l’« Évolution de l’évaluation de la créativité chez l’enfant de Binet à nos jours » (p. 215-226), avec les contributions d’Alfred Binet, bien sûr, et également celles de Joy Paul Guilford, d’Ellis Paul Torrance, de Klaus K. Urban et Hans G. Jellen, l’EPoC, des auteurs, qui concluent que « la question soulevée il y a plus d’un siècle par Binet concernant l’évaluation des composantes cognitives supérieures est encore aujourd’hui d’actualité. Cette question est tout aussi importante dans le milieu de la recherche que dans le champ plus pratique de la psychologie et de l’éducation ».

76 Une dernière contribution met l’accent « Sur le caractère fondateur de l’article de Binet (1887) « Le fétichise dans l’amour » » (p. 227-235) : « En explorant de façon

77 nouvelle l’éventail des “fétiches”, en étudiant, notamment, la “volupté de la douleur” et le fétichisme de la femme fière de Rousseau ou en évoquant la “fable du beau Narcisse” et le fétichisme de soi-même, Binet a préparé l’analyse scientifique détaillée, à partir des années 1890, du masochisme (d’abord par Krafft-Ebing) et du narcissisme (notamment par Havelock Ellis) ; bref il a beaucoup contribué à l’essor de la psychopathologie de la vie sexuelle ».

78 À cette occasion est publié, par les soins de Bernard Andrieu, le « Journal de Madeleine Binet », dans son intégralité, après que son manuscrit ait été tenu secret, pendant quarante ans. Son intérêt, ainsi que le souligne Guy Avanzini dans sa préface (p. 5-7), c’est d’apporter « un regard simple et familier sur la personne d’Alfred Binet », mais, surtout, parce que Madeleine, « c’est Marguerite, telle qu’elle est présentée et décrite en tant qu’enfant d’une douzaine d’années dans l’Étude expérimentale de l’intelligence. Pour Bernard Andrieu et Alexandre Klein, dans leur « Introduction », qu’ils ont intitulée « Dans l’intimité d’Alfred Binet », ce journal, abondamment illustré, est un « trésor ».

79 Marcel TURBIAUX

Assailly (Jean-Pascal), La psychologie du risque, Tec & Doc, 2010

80 La notion de risque est une notion fort complexe, au point que les éditions Tec & Doc lui ont consacré, depuis 2007, une collection, « Sciences du risque et du danger », qui compte, aujourd’hui, trente-huit volumes et couvre de multiples domaines, juridiques, professionnels, industriels, sanitaires, alimentaires, chimiques, domestiques, environnementaux, financiers, la sécurité routière et d’autres champs encore. Ne passons-nous pas, selon Ulrich Beck[2][2] Risikogesellschaft, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1986 ; trad. ...
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, d’une société industrielle, où le problème central était la répartition des richesses, à une société centrée sur la répartition des risques, qui ne sont plus, aujourd’hui, une menace extérieure, mais bien un élément constitutif de la société ?

81 C’est au risque dans le champ des sciences humaines, que Jean-Pascal Assailly a « risqué » une synthèse, préfacée par Claude Got, qui distingue, dans le risque, deux notions, qui s’opposent par leur nature : « la connaissance rationnelle de la probabilité de survenue d’un événement et la représentation affective que nous en avons ». C’est cet aspect, celui de la relation du sujet au risque, qui fait l’objet du livre.

82 Préalablement, à partir de l’étymologie du mot « risque » et de ses différentes significations, l’auteur tente une définition de cette notion difficile à cerner, mais qui « très généralement » renvoie « à une situation où les conséquences d’une décision dépendent d’événements futurs ayant des probabilités d’apparition connues ou inconnues ». Successivement, sont envisagées les trois grandes perspectives de l’étude théorique du concept de risque : la perspective psychologique (p. 5-176), la perspective biologique (p. 177-190) et la perspective contextuelle (p. 191-250).

83 La perspective psychologique est la plus longue – et pour cause, en référence au titre de l’ouvrage. Elle comporte deux volets, l’un, ouvrant sur la psychologie générale du risque, l’autre, sur la psychologie différentielle de la prise de risque. Dans cette partie, l’auteur déchiffre les processus des trois grandes dimensions des rapports de l’homme au risque et à la mise en danger de soi, à savoir la prise de risque, la perception de celui-ci et son acceptation. Il recherche aussi les conditions et les situations qui poussent à éviter ou, au contraire, à prendre des risques. Dans ce cadre, de nombreux modèles ont été proposés, comme la théorie de la décision, la théorie des jeux et des paris, depuis Blaise Pascal et John Locke, jusqu’aux modèles dits « intégratifs », que l’auteur décrit en détail et dont le plus récent (2005), de Jean-Louis Pédinielli et Georges Rouan, distingue quatre dimensions fondamentales : la recherche de sensations, la tentative de maîtrise de l’excitation provoquée par l’objet libidinal, la conduite ordalique et l’addiction. L’auteur montre comment ces modèles ont évolué, à partir d’une conception initiale, fondée sur la rationalité, le raisonnement, vers une vision contemporaine du risque, intégrant l’intuition, l’émotion et le temps. Suit l’énoncé des grands débats portant sur la sécurité, les comportements dangereux sur la route, la pratique du sport extrême, les comportements sexuels à risque, les scarifications, le jeu pathologique, les conduites suicidaires, l’usage de substances psychoactives, etc.

84 Cette analyse est complétée d’un rappel des apports de la psychologie différentielle du risque, qui cherche à comprendre pourquoi certains individus prennent plus de risques que d’autres. Sont étudiées, d’une part, l’évolution de la prise de risque avec l’âge, chez les enfants, chez les adolescents ; d’autre part, l’évolution de la perception des risques avec l’âge et chez les sujets âgés avec le vieillissement. La question de l’utilité du risque à l’adolescence est posée. L’auteur distingue le risque « Catharsis », le risque « Stimulus » ou « Recherche de sensations », le risque « Autonomie », le risque « Prestige », l’ordalie et les conduites ordaliques et commente les trois modèles du développement social, le modèle des « comportements problèmes » de Richard Jessor, le modèle de la « socialisation large et étroite », de Jeffrey Jensen Arnett et le modèle « biopsychosocial » de

85 Kenneth A. Dodge et G. S. Petitt. Les différences hommes-femmes, le rôle du milieu social, celui de la religiosité, sont également soulignés. Au niveau de la personnalité, la recherche de sensation et le niveau d’activation, l’impulsivité, l’anxiété, la timidité, l’estime de soi, la superstition, l’extraversion, notamment, ont été relevées.

86 La perspective biologique fait appel à la neurobiologie, à la neuropsychologie, à l’imagerie mentale, à la génétique du comportement, qui permettent de comprendre quelles sont les aires et les mécanismes impliqués dans la prise de risque, la recherche de sensations, les phénomènes comme la prise de risque entre l’enfance et l’adolescence, alors qu’elle diminue entre l’adolescence et l’âge adulte, et les bases neurocognitives et neuroaffectives de la prise de risque, les influences hormonales, les interactions génotype/environnement, etc.

87 Enfin, la perspective contextuelle met en évidence le rôle des environnements et des contextes sociaux, qui influencent les attitudes et les comportements relatifs au risque des individus et, au premier plan, l’environnement familial (influence de la structure de la famille, de la discorde entre les parents, dont le divorce, le rang dans la fratrie, etc.) joue un rôle, mais aussi les pairs, l’établissement scolaire, le quartier, les médias, la société, l’époque et leurs interactions, perspective à laquelle la sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie ont leur mot à dire, par exemple : les conduites à risque à l’adolescence sont-elles une structure anthropologique universelle, sont-elles des équivalents des rites de passage des sociétés traditionnelles qui ont progressivement disparu ? La prise de risque a-t-elle une fonction d’adaptation à l’espèce ?

88 On ne peut mieux résumer ce qu’est la prise de risque, qu’en citant la formule qu’emploie l’auteur : « de la peur au plaisir », dans cet ouvrage solide, où il n’y a rien à ajouter ni à retrancher, d’une argumentation claire et précise, qu’égayent quelques épigraphes humoristiques, richement documentée, en témoigne la bibliographie, qui s’étend sur quarante pages et auquel devront se reporter immanquablement tous ceux qui, à quelque tire que ce soit, s’intéressent ou ont à s’intéresser à « La psychologie du risque ».

89 Marcel TURBIAUX

 

Notes

[1] Wolf (Theta H.). – Alfred Binet, Chicago et Londres, The university of Chicago press, 1973. Retour

[2] Risikogesellschaft, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1986 ; trad. fr., La société du risque. Sur la voie d ’une autre modernité, Paris, Éditions Aubier, 2001.Retour

TITRES RECENSÉS


POUR CITER CET ARTICLE

« À travers les livres », Bulletin de psychologie 6/2011 (Numéro 516), p. 577-583.
URL :
www.cairn.info/revue-bulletin-de-psychologie-2011-6-page-577.htm.
DOI : 10.3917/bupsy.516.0577.