2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Psychose, famille, continuité des soins : histoires réfléchissantes
Martin Weyeneth
[1]
Nous avons tenté une réflexion sur une pratique. Il s’agit du traitement
institutionnel de patients psychotiques et de leur famille dans un cadre de continuité
des soins. Le point de départ de l’exercice vient d’un colloque multidisciplinaire
centré sur les objets créés par le patient à l’atelier d’ergothérapie au cours de son
traitement. Ces objets nous renvoient à des questions sur le processus thérapeutique.
Nous convoquons des liens entre une approche de psychothérapie institutionnelle
et les méthodes narratives en thérapie familiale.Mots-clés :
Psychothérapie institutionnelle, Narration, Psychose, Famille, Objet.
We have tried to question our practice of the treatment of psychotic patients
and their families. The general setting of our practice is a type of case management.
Our reflection emerged from the experience of multiprofessional meetings discussing
around the objects made by patients during the course of their treatment. These
objects have brought us to some questions about the therapeutic process. We try to
make a link between two kind of psychotherapeutic approaches : institutional
psychodynamic psychotherapy and narrative oriented family therapy.Keywords :
Institutional psychotherapy, Narrative, Psychose, Family, Object.
Nous sommes partis d’un point de vue qui consiste à observer,
partager, raconter certains aspects de la prise en charge psychiatrique
institutionnelle du patient psychotique et de sa famille à partir d’une réunion
multidisciplinaire centrée sur le travail effectué à l’atelier d’ergothérapie par
le patient désigné. Les différents professionnels de santé se réunissent à
intervalles réguliers, autour des objets réalisés par le patient au cours d’une
période de quelques semaines de prise en charge. Chaque intervenant
s’exprime au sujet du patient et de la famille, de l’évolution de la prise en
charge, et à propos des objets eux-mêmes. Il s’en suit une discussion qui nous
amène à interroger en retour et à rebours les étapes, l’histoire et l’évolution
du processus thérapeutique avec le patient et avec sa famille. Tout se passe
comme si ces objets avaient une fonction de stimulation de notre activité de
liaison, comme s’ils favorisaient notre aptitude à raconter des histoires à
propos du traitement. Nous avons tenté de comprendre cette fonction, son
contexte, sa relation avec le processus thérapeutique, en tant que l’objet
semble se présenter comme un reflet, un relais ou comme une figure de
l’histoire thérapeutique. Nous pensons que cette fonction de l’objet se
rapporte à une caractéristique importante du processus thérapeutique, à
savoir sa capacité à se constituer une histoire, et à proposer celle-ci comme
un élément du contexte de changement.
La prise en charge des patients psychotiques et de leur famille est
basée, dans notre institution, sur une approche pragmatique, constructiviste,
multimodale et multidisciplinaire, personnalisée, centrée sur la relation et la
continuité des soins. Le patient désigné est soigné dans le cadre d’un
programme qui associe des interventions coordonnées et étagées, de nature
psychopharmacologique, psychothérapeutique, psychoéducative et
psychosociale; à l’intérieur du programme, nous proposons en outre des
approches corporelles, sociothérapeutiques et d’expression, dont
l’ergothérapie. La thérapie de famille ou avec la famille est envisagée,
organisée en fonction des spécificités de chacune des familles, parfois de ses
besoins exprimés, mais aussi de sa réactivité aux troubles manifestés par le
patient et surtout en fonction de son mode d’interaction avec le groupe
thérapeutique en cours de prise en charge. Cette dernière a lieu sur un mode
hospitalo-ambulatoire, avec la même équipe, tout au long du processus
thérapeutique. Le travail en équipe, dans le temps et la durée, prend de la
valeur à mesure que se développe une mémoire commune de l’évolution, et
une capacité à raconter, à évoquer des histoires ou une histoire du traitement.
Nous considérons ces histoires comme des histoires réfléchissantes, c’est-à-
dire des histoires qui font qu’on regarde le processus en cours avec un certain
point de vue.
Chaque patient réalise, à l’atelier, tout au long de la prise en charge,
des objets dont la succession renvoie à des étapes, des moments de son
évolution. Nous les considérons comme des objets parlants, porteurs de
plusieurs aspects de la réalité du patient: réalité intrapsychique, intersubjective,
familiale, réalité des relations avec les membres de l’équipe, dont
l’ergothérapeute qui accompagne le patient dans son travail expressif. Il ne
s’agit pas de dire que la vérité est dans l’objet ou de prétendre qu’il porte à
lui tout seul toutes les significations. Par contre, il est question de prendre en
compte la capacité qu’il a à nous faire parler, à travers lui, de ce qui se passe
dans la relation thérapeutique et le processus de traitement. C’est donc
surtout un objet qui fait parler de lui, dont on parle, et à propos duquel on parle
du patient, de sa famille, de leur histoire, et du traitement. Il est question de
trouver et d’extraire du sens, en utilisant l’objet comme figure, comme
phrase, pour reconstituer les éléments d’un tableau ou d’un discours dont le
degré de cohérence dépend de la capacité à reproduire ou à rétablir ensemble
une continuité.
L’effet du substantif est significatif dans le sens où le langage
véhiculaire de la psychiatrie institutionnelle utilise encore ce vocable
indifférencié. Il est vrai que ce nom renvoie à quelques réalités de l’institution,
de l’institutionnalisation, en ce sens qu’il s’agit d’abord de tracer une ligne
de démarcation entre celui qu’on désigne de cette façon et les autres, les
soignants, ceux qui vivent l’angoisse à laquelle le psychotique nous renvoie
chacun et tous. Il y a un dispositif qui est mis en place pour encadrer le patient
et sa pathologie, et en coulisses, un dialogue qui se noue avec une personne
en souffrance d’exister. Nous ne faisons aucune allusion à un discours sur les
causes ou l’origine des troubles. La psychose, les schizophrénies en particulier,
sont assez bien matérialisées, quoique de façon incomplète, dans le discours
scientifique qui parle d’anomalies du neuro-développement, d’une
vulnérabilité bio-psychologique, et de l’effet des facteurs de stress sur celle-
ci, amenant à l’expression des symptômes. Nous ne nous préoccupons pas
de cet aspect mais plutôt de la construction d’un discours des soignants et de
l’institution sur celui qu’on désigne ainsi, et de ses conséquences sur la prise
en charge, le processus thérapeutique, en tant que celui-ci devrait dépasser
l’enfermement ou la contention idéologique par un modèle unificateur
d’explication.
Le psychotique est donc une personne, homme ou femme, jeune
adulte, qui, amené à l’hospitalisation sur demande d’un tiers, se trouve
confronté à une réponse du système thérapeutique à ce qu’il vit comme
incapacité à donner sens à ce qui lui arrive. L’angoisse est au premier plan,
en tous les cas dans les phases initiales, qui trouve d’abord une réponse sous
la forme d’un réinvestissement des objets par le biais du délire et des
hallucinations. Cette première tentative de guérison ou d’auto-guérison est
d’emblée contrecarrée par le modèle bio-médical d’une approche
essentiellement symptomatique. Il ne s’agit pas de négliger les excellents
moyens thérapeutiques que nous offrent la psychopharmacologie, mais
plutôt ici de se préoccuper d’emblée et directement d’une autre alternative
à la reconstruction d’un monde objectif et objectal.
C’est pour cela que la réalité partagée doit être, et doit se situer, au
centre de l’effort de réinvestissement du monde, d’abord par le lien, par la
relation avec les soignants. Nous avons parlé tout à l’heure de dialogue et
bien entendu, il ne s’agissait pas uniquement d’un dialogue langagier ou d’un
dialogue de paroles, mais d’une notion plus large d’interactions centrées sur
des échanges multiples, constituant ce que nous appelons une intersubjectivité
concrète. Celle-ci doit parvenir à tisser la trame d’une pièce qui établit un
pont au-dessus de la zone de déchirure qui crée cette béance entre le moi et
la réalité environnante. Les soignants et l’équipe sont chargés de représenter
cette interface avec la réalité, et la réalité elle-même. Il s’agit d’une réalité
dont la principale caractéristique est de pouvoir advenir dans l’échange avec
le patient, sous la forme d’un objet, qu’il soit de pensée ou de perception,
d’un objet à négocier et qui relie sous la forme d’un compromis, qui
rassemble, effectue une synthèse en évitant la confusion.
La famille du psychotique
Là aussi nous nous préoccupons de la construction de la famille du
psychotique à partir des éléments d’un ou de plusieurs modèles, d’ailleurs
divergents, et de l’expérience du processus thérapeutique avec la famille,
dans le discours et les représentations de l’équipe de soins. En premier lieu,
soulignons que l’équipe thérapeutique a tendance naturellement à se vivre
comme le vis-à-vis de la famille avec d’une part une reconnaissance, une
ressemblance, d’autre part une tendance à se différencier, voire à s’opposer
à la famille. Nous avons été souvent marqués par les effets d’isomorphisme
(et de contre- isomorphisme) qui se jouent entre famille et équipe. Soit, au
départ, on estime, sans le dire tout haut, que la famille du psychotique est
défaillante ou incapable d’une manière ou d’une autre de réaliser un milieu
sain et de se développer de manière cohérente et souple, de façon à permettre
à chacun de ses membres de s’individuer, sans se trouver à un moment ou à
un autre bloquée, productrice de doubles contraintes qui induisent un stress
majeur pour l’individu vulnérable qui deviendra le psychotique. Auquel cas,
on pense et on croit que celui-ci a besoin d’un milieu plus sain, plus stable,
plus cohérent, plus souple, en résumé d’une famille de substitution qui
pourrait bien être cette équipe qui ne veut pas avouer qu’elle croit encore à
une sorte d’idéal de la famille.
Soit on pense et on pose d’emblée que la famille est d’abord et avant
tout compétente, et qu’il s’agira surtout de la renvoyer à ses compétences, en
exerçant éventuellement un travail sur la mise en évidence et en action de ces
compétences. Il ne s’agira plus d’une position où l’équipe dit gentiment à la
famille : « vous pouvez vous retirer pour quelque temps, faites-nous confiance,
nous savons ce que nous avons à faire »; mais d’une équipe qui dit posément
à la famille, dès le départ : « nous avons besoin de vous, vous savez beaucoup
de choses, ensemble nous pouvons sans doute arriver à un résultat », et ainsi
de suite.
Inutile de dire que les représentations et le discours sur la famille du
psychotique au sein de l’institution ne seront pas du tout les mêmes dans les
deux cas de figure. Inutile de dire aussi que cela ne suffit pas, raison pour
laquelle il faut encore dire quelque chose des interactions formelles et
informelles qui ont lieu avec la famille. Tout d’abord, la famille est invitée,
engagée à chaque étape du traitement, à partager la réalité concrète du milieu
thérapeutique, à faire connaissance avec les lieux, les personnes, les activités.
Il s’agit de mettre la famille dans le bain du processus thérapeutique, sans
pour autant l’institutionnaliser ou lui déléguer des fonctions thérapeutiques.
Il y a donc de multiples contacts qui s’instaurent chemin faisant, et qui
permettent une connaissance et une reconnaissance réciproques. Il y a des
entretiens de famille à proprement parler, inspirés de certaines méthodes de
thérapie familiale où l’on s’attache toujours à prendre en compte les
prolongements de l’histoire familiale dans l’épisode de l’histoire du traitement.
Il est question de relayer ou de relier des événements familiaux à des
événements qui se produisent et prennent sens à l’intérieur du processus
thérapeutique avec le patient et sa famille. Il ne s’agit pas de poser des
significations sur la base d’un effet mimétique supposé entre histoire
thérapeutique et histoire familiale, mais il s’agit d’utiliser les événements ou
les histoires du traitement comme points de vue à partir desquels on observe
ensemble la famille, son histoire, son fonctionnement et le traitement. Il y a
aussi des entretiens informels à l’occasion de visites par exemple, ou de
départ en congé, qui permettent de prolonger le partage d’une expérience. En
clair, nous pensons que ces contacts informels ont un réel impact thérapeutique
pour autant qu’ils soient reliés au reste du projet thérapeutique.
Institution et équipe de soins
En première approximation, on pourrait dire qu’il n’y a pas de
psychiatrie sans institution, comme il n’y a pas d’institution sans équipes, et
ajouter qu’il n’y a pas de traitement possible d’un psychotique en dehors
d’une institution, comme le dit Hochmann (1994). Il s’agit de considérer,
avec cet auteur, que le terme d’institution renvoie à des réalités variées:
- institution comme établissement ;
- institution comme ensemble de lois et de règlements comme
l’institution du mariage;
- institution comme ensemble humain fonctionnant autour d’un projet
défini, avec des pratiques et selon une idée, comme l’Église ;
- et l’institution du sujet ou institution mentale, qui définit ce qui, en
chacun de nous, est constitué par notre histoire, l’état de nos relations
avec les autres, notre structure biologique et ainsi de suite.
On peut dire d’une équipe de soins, au sein d’une institution, qu’elle
fonctionne elle-même comme une entité-institution. En principe, l’équipe
de soins est instituée et s’institue en tant que groupe humain, par un
fonctionnement ordonné, visant un projet défini, basé sur des compétences,
des pratiques et des concepts. La notion d’équipe implique la mise en
commun, dans un groupe constitué et organisé, de fonctions spécifiques
diverses et complémentaires, opérant dans un cadre de référence déterminé,
permettant d’atteindre des objectifs ou buts définis en commun. Mais,
l’équipe, au même titre que tout groupe humain, se définit aussi par des
relations, des interactions multiples, réelles et fantasmatiques, par la
construction d’une identité de groupe fondée sur des valeurs, des
représentations, des événements et une histoire. Comme la famille, l’équipe
évolue, passe par des phases de stabilisation et de changements, par des
crises, et, étant un système ouvert sur l’extérieur, elle interagit avec un
environnement qui est professionnel, social, culturel, économique.
Avec le patient psychotique, il s’agit de toute évidence de dépasser le
modèle d’une relation privilégiée interindividuelle, de sorte que le travail
avec l’équipe psychiatrique s’impose. Il s’impose d’autant plus que l’équipe
thérapeutique réalise certaines fonctions nécessaires qui n’existent pas sans
elle: continuité des soins, multidisciplinarité, encadrement thérapeutique.
Pour le patient, et pour la famille, l’équipe thérapeutique est un milieu
humain constitué de personnes, de personnages, dont émergent les diverses
figures de l’autre mobilisées par la pathologie du patient, sa personnalité, le
système de représentation de la famille. La structure d’une équipe et son
fonctionnement sont importants au sens où ils se rapportent, à notre sens, à
la capacité du patient psychotique à structurer, autrement dit à lui donner une
possibilité de (re)construire son institution mentale. Cette possibilité n’existe
que si on se réfère en même temps à la structure et au fonctionnement de la
famille, et en fin de compte au système thérapeutique dans son ensemble.
On admettra, en reprenant certains termes d’Hochmann (1994), que ce
que le patient psychotique a perdu ou est en voie de perdre, c’est cette
institution mentale, cette instance interne, «qui me fait parler la langue de
tout le monde et organiser ma pensée avec des mots, et selon les catégories
communes du temps, de l’espace et de la causalité». Selon cet auteur
toujours, une des conséquences est qu’il faut que l’équipe institutionnelle
offre au patient psychotique un contenant pour qu’il soit capable d’organiser
ses pensées, en résistant aux attaques destructives que la psychose fait subir
à nos propres mécanismes de pensées; à partir de quoi il est question de
mettre en valeur le travail effectué en équipe, qui consiste à penser et rêver
à propos du patient, de s’appuyer les uns sur les autres pour servir de
contenant d’élaboration pour les projections du patient, pour éviter la
désorganisation. Certaines de ces remarques peuvent être faites à propos de
la famille en ce sens qu’il s’agit de mettre en valeur le travail d’élaboration
de la famille en regard de celui de l’équipe.
L’intérêt de la continuité des soins en ce qui concerne le patient
psychotique et sa famille réside dans le fait qu’il s’agit en principe d’un
traitement au long cours qui nécessite des points de vue multiples sur le
processus, avec des effets de mémoire thérapeutique, ce qui relève de la
continuité du travail d’une équipe thérapeutique. C’est la mise en œuvre de
moyens thérapeutiques adaptés à chaque cas, non seulement en fonction
d’une catégorie diagnostique, mais de l’évolution et de l’existence d’un
patient et d’une famille, en prise avec les difficultés et les conséquences des
troubles individuels et familiaux sur la vie de tous les jours. Il ne s’agit pas
d’une méthode spécifique de traitement, ni d’une pratique de soins qui se
réfère à une théorie particulière de la psychiatrie, mais d’une démarche
intégrative, multidisciplinaire, qui engage les divers acteurs de la scène
thérapeutique dans une histoire qui doit offrir le relais à l’histoire de vie.
Cela n’est pas non plus une pratique locale, qui se réfère à une
structure particulière, puisqu’elle est censée traverser la filière de soins,
jusqu’à la fin du traitement ou au transfert du projet thérapeutique vers une
structure communautaire. Il est question d’ouvrir l’action thérapeutique en
direction de la communauté et de la société, à l’expérience d’une multitude
ou d’une diversité d’interactions, vers une émergence de nouveaux modes de
fonctionnement et d’adaptation du patient et de sa famille.
La continuité des soins ne se centre pas sur la notion de symptôme ou
de maladie, mais sur celle de possibilités adaptatives et évolutives d’un
individu et de sa famille, dans un milieu donné et au cours du temps. Elle peut
être envisagée comme une approche globale (mais non englobante), proche
de la réalité, en dialogue avec l’imprévu ou l’incertain, et non une approche
réductionniste ou analytique. Le traitement n’est pas structuré d’emblée
d’une façon schématique, mais il se propose de laisser leur place aux lacunes
et aux manques en regard d’une réponse aux besoins du patient et de sa
famille; ce qui veut dire que le système thérapeutique continu n’a pas de
réponse à tout, et laisse consciemment et consciencieusement ouvertes des
possibilités de trouver une réponse ailleurs.
C’est un mode, un modèle d’encadrement du développement, qui
offre une permanence pendant un temps assez long, mais qui ne se présente
pas comme une structure rigide. On aura compris que nous faisons référence
à la notion de co-évolution. Les acteurs de cette relation thérapeutique sont
engagés dans une expérience de mise en valeur de leurs compétences
partagées, en tension vers l’avenir, mais sans enjeux fermes ou fixes de
prédiction. La mise en configuration du projet thérapeutique doit être à
portée d’avenir, mais elle ne doit pas se fermer à des solutions connues
d’avance. Encore une fois, le système thérapeutique existe en tant que réalité
de l’échange, de l’interaction, à partir d’actions concrètes d’une équipe de
soins avec un patient et sa famille, dans la recherche commune de moments
ou d’événements qui reflètent une souffrance, des difficultés objectives et
des ébauches de réponses à un enjeu de changement.
Mémoire, Histoire, Récits
Nous avons voulu mettre l’accent sur les effets de mémoire que
produit ou peut produire le traitement à partir d’une expérience vécue dans
la durée par le système thérapeutique, dans la perspective de la continuité des
soins. Le travail de mémoire qui est nécessaire à la cohérence et à la
continuité du projet thérapeutique prend le relais d’une anamnèse personnelle
et familiale. Certaines familles, dont celles de patients psychotiques, viennent
au traitement avec une histoire bloquée, arrêtée, parce que les
dysfonctionnements qui s’y sont manifestés ont empêché le développement
et l’évolution individuelle et familiale. Il s’agit de relancer un processus de
développement et de débloquer l’histoire familiale, grâce au contexte
thérapeutique.
Celui-ci doit avoir un effet de stimulation, d’ouverture et
d’apprentissage de nouveaux scénarios transactionnels. Il s’agit en quelque
sorte d’offrir, d’ouvrir une scène sur laquelle pourront se jouer de nouveaux
modes de communication, d’échanges, de répartition des rôles. Il faut pour
cela que l’histoire thérapeutique soit à la fois un prolongement de l’histoire
familiale et en même temps une autre histoire, parallèle, décadrée. Il faudrait
que l’équipe thérapeutique s’engage à mobiliser les ressources de la famille
dans le sens d’une position métaphorique, ce qui demande quelques
explications. Cette position est un aspect important de ce décadrage, qui doit
permettre de faire un lien par déplacement imagé du sens, ou de faire image
par une représentation en acte qui condense des éléments qui ne se seraient
pas trouvés réunis et visibles ensemble dans une même scène.
Cela pour dire que nous pensons que des histoires réelles qui prennent
forme dans le décours du traitement, peuvent servir de support, de stimulant
à ce travail de métaphorisation. C’est l’intérêt thérapeutique de la métaphore,
comme figure de langage et d’échange, que nous poursuivons ici, dans la
ligne d’un courant qui a été largement exploré, comme le souligne Salem
(1996). Cet auteur nous indique aussi que l’avantage des métaphores se
vérifie sur plusieurs plans, ainsi : « elles déjouent les rationalisations et les
intellectualisations défensives, elles permettent un recadrage imagé du
problème, elles touchent en profondeur à la résonance souvent informulable
de dilemmes relationnels, elles évoquent, mieux que les raisonnements les
plus savants, la part de vécu indéfinissable qui nappe les relations familiales
et leur cortège habituel d’amour, de haine, de fidélité, de trahison, de chagrin,
etc.». C’est une magnifique définition de ce qu’on aimerait souvent pouvoir
faire en thérapie familiale, d’ailleurs indépendamment de l’usage des
métaphores.
Notre proposition selon laquelle on pourrait métaphoriser le
fonctionnement et l’histoire familiale par l’intermédiaire de la scène
thérapeutique où se jouent d’autres histoires, semblables et différentes,
résulte d’un désir et d’un besoin de stimuler, d’entraîner la famille à regarder,
à considérer les petites histoires du traitement comme une image de leur
fonctionnement. Comment peut-on pratiquement faire pour parvenir à un tel
effet ? Il nous semble que le travail de mémoire que nous avons évoqué au
début, qui devrait produire des récits, lesquels sont construits et partagés
avec la famille, peut permettre en partie d’atteindre ce but.
Histoire de l’objet, objets et sujets de l’histoire
La matière inerte, amorphe, se présente comme une énergie potentielle,
comme une toute-puissance informe, comme l’angoisse, et en particulier
l’angoisse psychotique. Nous faisons référence aux travaux de modelage qui
sont réalisés dans notre atelier à partir d’une boule de terre. Souvent, nous
avons constaté l’effet puissant de cette matière première, qui figure la
rencontre du patient psychotique avec son angoisse ; à telle enseigne que
certains patients craignent fortement d’y toucher, comme si ce contact
pouvait avoir un effet de déflagration, comme si le geste et le toucher
pouvaient déclencher, réactiver, cette puissance destructrice de l’angoisse.
Tout se passe comme si ce pré-objet était une matérialisation du sujet, au
stade aigu de la psychose, comme contenu sans contenant, prêt à se répandre,
à occuper tout l’espace. Dont acte, nous sommes en présence d’un monde
sans objet, au singulier et au pluriel.
Et nous avons dit tout au début que la réunion lors de laquelle sont
présentés les objets réalisés par le patient, nous donnait à les voir ensemble
comme relais, reflets ou marqueurs de l’histoire thérapeutique, comme
figures de la relation aux deux sens du terme : lien et récit, comme le dit Salem
(1996). Nous sommes amenés, appelés, à propos de ces objets, à raconter ce
qu’ils évoquent, ce qu’ils portent en eux, dans leur forme et leur succession,
donc à les faire parler de la construction, de la reconstitution d’un monde
repeuplé. Si ces objets nous parlent et nous font parler, s’ils existent, c’est
que le patient est parvenu à faire exister quelque chose, une forme, une
matérialisation concrète et figurée de ce qui s’est passé dans les relations, et
leur évolution. Il y a donc une correspondance, nous semble-t-il, entre
investissement de l’objet (matériel), capacité à le rendre vivant, donc
représentatif, et investissement du lien, capacité à être en présence de l’autre
et à lui adresser des messages.
Il y a une histoire de l’objet. Cette histoire s’inscrit, se construit dans
le temps, dans l’espace, et la causalité. L’objet apparaît, s’extrait, sur un
fond, sur une trame qui renvoie au tissage des relations. Le principe de
production ou la possibilité d’existence de ces objets dépend de l’évolution
d’une capacité d’expression, de production de sens, laquelle dépend à son
tour de la capacité à transmettre, de se relier à l’autre. Chaque objet apporte
l’évidence (cachée) d’une réponse, et mobilise des interrogations. Il s’agit de
faire naître, de tenter de faire naître une origine, là une origine d’une histoire
dans le traitement ; un lieu de mémoire par où commence, se construit et se
raconte une histoire. Il n’est pas question de penser la construction du
souvenir comme une reconstitution des faits, mais comme une activité de
pensée. Il s’agirait de créer des conditions de possibilité d’une anamnèse,
dont le degré de cohérence se rapporte à la capacité partagée de construire
une réalité ; cette réalité partagée donne au sujet une occasion, peut-être la
bonne, de s’inscrire dans un discours qui ne soit pas le délire, donc un
discours avec adresse, destiné à un ou plusieurs interlocuteurs, et non pas à
n’importe qui.
À ce propos, nous ferons remarquer que les objets produits à l’atelier
circulent dans l’institution ; ainsi le patient peut les amener en division, en
chambre, ou les exposer dans une galerie-exposition à la vue de tout le
monde, y compris de sa famille et des autres familles. La famille du patient
est amenée à rencontrer l’objet, les objets, dans des échanges avec l’équipe
de soins. Ces échanges sont des occasions de communiquer une expérience,
de rassembler des éléments, en regardant à partir de l’objet. L’histoire de
l’objet, et ce qu’on raconte à son sujet, est une histoire réfléchissante, qui
reflète et fait réfléchir, qui réunit et relie des événements et des histoires dans
un dialogue avec la famille.
En guise de conclusion...
Mais quel est l’effet de cette activité, de cet effort pour faire parler
l’objet ? Nous avons déjà évoqué à ce propos trois concepts ou notions,
auxquels nous allons en ajouter un quatrième : intersubjectivité concrète,
objets parlants, histoires réfléchissantes, et morphogenèse narrative. Notre
ébauche de théorisation de notre pratique traverse ces quatre notions. Il s’agit
d’une approche trans-théorique, et en ce sens, d’une approche qui fait sa
place à la fluidité et au flou des concepts. Nous avons éprouvé le besoin de
mélanger des concepts tirés de la psychanalyse, en particulier de la
psychothérapie institutionnelle des psychoses, avec des notions dérivées ou
proches du constructionnisme social et du courant narratif en thérapie
familiale. Il s’agit de notre manière, issue d’un contexte et d’une expérience,
de faire parler notre pratique, à un certain stade de son évolution. C’est un
aspect de notre façon de donner sens à la prise en charge institutionnelle,
individuelle et familiale, des patients psychotiques dans un cadre de continuité
des soins. Mais revenons à la question qui introduit ce paragraphe... Disons
qu’il y a plusieurs manière de créer un contexte d’apprentissage et de
changement en thérapie familiale. Si on se réfère au lien que nous tentons
d’effectuer entre psychothérapie institutionnelle et méthodes narratives en
thérapie familiale, il semble légitime de dire que celui-ci passe par la
question du langage ou même d’une langue. Si on admet que le fait de
raconter est une activité essentielle à la vie de l’esprit, à la vie de famille et
à l’esprit de famille, on peut admettre de même que cette activité est
essentielle à la vie d’une institution, d’une équipe, à l’esprit d’un traitement.
Il ne s’agit pas de prétendre à fournir les éléments d’une histoire, comme une
greffe dont il suffirait ensuite d’attendre qu’elle prenne ; ni de croire que la
subjectivation ou l’individuation, et la croissance familiale, pourraient
s’articuler ou s’alimenter d’une simple histoire thérapeutique. Nous pensons
qu’il est question de stimulation d’une activité qu’on pourrait qualifier de
discursive et narrative, d’une activité de relation, qui permettrait de placer
des objets et des sujets dans une histoire. L’effet recherché serait donc de
débloquer l’histoire familiale, de relancer des récits de famille, de multiplier
les possibilités offertes à une ou des biographies. Il nous semble que cet effet
stimulant peut se rapporter à ce qu’on désignerait sous le nom de morphogenèse
narrative.
·
HOCHMANN J. (1994) : La consolation. Odile Jacob, Paris.
·
SALEM G. (1996) : L’approche thérapeutique de la famille. Masson, Paris.
[1]
Médecin adjoint au Secteur psychiatrique Ouest. Hôpital de Prangins (Canton de
Vaud, Suisse).
L’auteur remercie le docteur Edouard Van Leckwyck pour sa collaboration à ce
travail.