2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Les thérapies familiales psychoéducationnelles
Damiano Lumia
[1]
Dans le cadre des approches psychosociales, les thérapies familiales
psychoéducationnelles représentent un aspect primordial du traitement de la
schizophrénie. Par le biais de travaux documentés et contrôlés, elles ont démontré
leur impact sur l’évolution de la maladie et la qualité de vie des proches.
Cet article fait la synthèse des différentes approches en tentant de dégager
leurs indications spécifiques.Mots-clés :
Schizophrénie, Stress, Vulnérabilité, Famille, Psychoéducation.
Psychoeducational family therapy represents one of the most important
psychosocial approach in the treatment of schizophrenia. Well-documented and
controlled studies have confirm the impact of this form of treatment on the evolution
of schizophrenia and on the quality of life of patient’s families. This article presents
a synthesis of different psychoeducational approaches and tends to give their
specific indications.Keywords :
Schizophrenia, Stress, Vulnerability, Family, Psychoeducation.
La schizophrénie, en tant que maladie mentale sévère, a des
répercussions marquées sur les plans personnel, familial et social. Au-delà
du contrôle des symptômes par les traitements médicamenteux, la qualité de
vie des personnes qui en sont atteintes dépend de facteurs environnementaux
spécifiques.
Parmi ceux-ci, la qualité des liens et le soutien au sein de la famille sont
des aspects primordiaux susceptibles d’améliorer le « destin » de la personne
schizophrène.
Cet article se propose de passer en revue les fondements théoriques
des thérapies familiales psychoéducationnelles, d’en décrire les spécificités
et de présenter les résultats obtenus sur la qualité de vie du patient, les
membres de sa famille et l’évolution de la maladie.
1. Conceptions actuelles de la schizophrénie
La schizophrénie (ou devrait-on dire les schizophrénies, car ce vocable
recouvre probablement plusieurs entités significativement distinctes, Heiden
et Hafner, 2000) est un trouble psychotique complexe, tant dans sa définition
qu’au niveau des explications qui le sous-tendent. Au-delà des données
épidémiologiques découlant de l’observation des cliniciens (Wieselgren et
Lindstrom, 1996), l’élaboration d’un modèle conceptuel cohérent et stable
s’est progressivement imposée, et cela pour deux raisons.
En premier lieu, la schizophrénie a fait l’objet ces dernières années de
nombreux travaux de recherche, empreints d’un enthousiasme perceptible
au fur et à mesure des réunions d’experts. Ensuite, il est apparu nécessaire,
d’un point de vue thérapeutique, de répondre de manière claire et pragmatique
aux différents problèmes que la maladie induit, chez le patient et ses proches.
Actuellement, le modèle « vulnérabilité-stress » est prévalent
(Liberman et Corrigan, 1993 ; Sidoun et Lalonde, 1998 ; Kopelowicz et
Liberman, 1995). Dans ce modèle, constamment réactualisé en fonction de
l’acquisition des connaissances, sont pris en compte la vulnérabilité
psychobiologique que présente un individu et les différents stress susceptibles
d’induire les symptômes du trouble.
Dans cette perspective, Tsuang (2000) prend en compte d’une part les
facteurs génétiques, probablement responsables d’« erreurs » lors du
développement cérébral intra-utérin et des connections synaptiques et,
d’autre part, des facteurs de stress environnementaux (biologiques et non
biologiques). Parmi les facteurs de stress biologiques, les hypothèses actuelles
prennent en compte les complications gestationnelles et obstétricales (hypoxie,
infections, malnutrition). La résidence en milieu urbain, la vie au sein d’une
famille ayant un mode de communication dysfonctionnel constituent les
facteurs de stress non biologiques.
Tout ceci concerne la schizophrénie dans son acception commune,
symptomatique. Mais, de façon spéculative, la notion de schizotaxie (Tsuang
et al., 1999) est avancée pour décrire un syndrome phénotypique reflétant
une implication génétique chez des individus non psychotiques, au sens
clinique du terme.
Après une phase prodromique pouvant atteindre plusieurs années, la
schizophrénie se déclare souvent par un épisode aigu et évolue, dans la
plupart des cas et sans un traitement adéquat, vers la répétition de phases de
crise. De plus, chaque phase aiguë induit des déficits susceptibles de démunir
le patient dans ses habiletés sociales et de communication.
Il n’existe, à l’heure actuelle, aucun modèle prédictif et cohérent
permettant d’identifier les enfants et adolescents à risque, même si l’attention
des chercheurs se concentre sur la mise en évidence de déficits cognitifs
spécifiques (Cornblatt et al., 1998).
2. Famille et schizophrénie
L’implication de la famille, confrontée à la personne souffrant de
schizophrénie, est naturellement incontestable. Dès la phase prodromique et
jusqu’à la chronicisation du trouble, les différents membres de la famille
seront considérés, dans une perspective psychoéducationnelle, comme les
partenaires des soins apportés à la personne souffrant de schizophrénie. Par
ailleurs, une attention particulière sera portée à leur qualité de vie.
Dans une enquête canadienne (Min. Santé Canada, 2000), des familles
de personnes schizophrènes ont dressé la liste des réactions négatives qui se
sont avérées très fréquentes au début des symptômes de la maladie ou en
réaction au diagnostic :
- Déni total de la maladie : « cela ne peut se produire dans notre
famille » ;
- Déni de la gravité de la maladie : « elle/il traverse simplement une
période difficile » ;
- Refus de discuter de ses craintes ;
- Rejet de ses activités sociales habituelles ;
- Honte et culpabilité : « qu’avons-nous fait de mal ? » ;
- Sentiments d’isolement : « personne n’a une idée de ce que je vis » ;
- Amertume : « c’est injuste : pourquoi nous ? » ;
- Culpabilisation : « tu aurais dû rester à la maison avec les enfants » ;
- Envie de déménager : « peut-être devrions-nous quitter la ville, aller
vivre à la campagne » ;
- Tentative exagérée de trouver des explications possibles : « peut-être
avons-nous été trop durs avec elle » ;
- Fixation sur la maladie et incapacité d’avoir d’autres sujets de
conversation ;
- Ambivalence extrême face à la personne malade ;
- Dissension dans le couple et divorce éventuel ;
- Rivalité entre frères et soeurs et refus de parler au frère ou à la soeur
malade ou de lui tenir compagnie ;
- Consommation accrue d’alcool ou dépendance à l’égard des
tranquillisants ;
- Dépression ;
- Insomnie, perte de poids, anxiété.
Avec le temps, un sentiment d’épuisement (burn-out) risque de
s’installer (Min. Santé Canada, 2000), donnant prise à des réactions telles
que : sentiment de fatigue chronique et épuisement total, perte d’intérêt,
d’estime de soi et d’empathie à l’égard de la personne atteinte de schizophrénie.
Au vu de ces éléments, plusieurs questions seront soulevées :
- Quelle est l’information la plus appropriée, et à quel moment doit-elle
être délivrée à la famille ?
- Quel sera le contenu de la psychoéducation, et sous quelle forme sera-
t-elle dispensée ?
- Une prise en charge psychoéducative est-elle susceptible d’avoir un
impact sur le cours de la maladie du patient schizophrène (intensité et
fréquence des rechutes, intensité des symptômes, …) ?
Depuis le début des années 1980, les approches psychoéducatives se
sont développées, tant sur le plan individuel que familial. Pour Anderson et
al. (1980), les programmes de psychoéducation utilisent une combinaison
de :
- Matériels didactiques au sujet de la schizophrénie destinés au patient
et à ses proches ;
- Stratégies thérapeutiques destinées à favoriser la gestion du stress par
tous les membres de la famille à travers l’amélioration des habiletés
de communication et de résolution de problèmes.
Partant du postulat théorique que la famille n’est pas responsable du
trouble et doit être considérée comme une co-thérapeute (Winefield et
Burnett,1996), bon nombre de travaux bien documentés et controlés ont
depuis vingt ans confirmé l’efficacité des thérapies psychoéducationnelles
(Hogarty et al.,1986 ; Leff, 1994 ; Mueser et al.,1994 ; Rund et al., 1994 ;
Penn et Mueser,1997), principalement sur la qualité de vie des membres de
la famille, la fréquence des rechutes du patient (Dixon et Lehman,1995) et
le coût global de la maladie. Au niveau des symptômes, l’effet est moindre,
et axé principalement sur l’évitement de symptômes positifs inhérents à une
rechute. Les symptômes négatifs sont peu ou pas modifiés, excepté l’apathie
(Mueser et al.,1997).
Le concept d’ « expressed emotion » tient une place importante dans
l’approche psychoéducationnelle. Partant du constat que, au sein de certaines
familles la critique, la surimplication émotionnelle et les attentes irréalistes
vis-à-vis d’une personne atteinte de schizophrénie constituent pour elle un
facteur de stress, certaines formes de thérapie psychoéducationnelle visent
principalement à réduire le niveau d’émotion exprimée.
De plus, la mesure du niveau d’émotion exprimée concourrait à la
prédiction des rechutes (Dixon et Lehman, 1995 ; Butzlaff et Hooley, 1998).
4. Applications pratiques
Plusieurs « formats » de prise en charge familiale ont été envisagés
(mono-familial, multifamilial, en présence ou non du patient). Il n’existe
aucune évidence permettant de dégager des critères d’efficacité comparatifs
pour l’une ou l’autre forme de thérapie (Solomon et al.,1998, Schooler,
1995 ; Goldstein, 1995).
Il convient donc d’appliquer le mode de prise en charge en fonction
du contexte et des indications.
Pour Deleu et Chambon (1999), les thérapies psychoéducationnelles
se différencient par plusieurs dimensions :
- Pédagogique (informations sur la maladie) ;
- Psychologique (révélation du diagnostic, soulagement du fardeau
émotionnel, travail de deuil) ;
- Comportementale (stratégies de modification des comportements).
Les approches psychoéducatives familiales
Dimensions
Orientations
Éducationnelle
• Groupes
psychoéducatifs
de parents
(Cormier, Profamille)
• Groupes bifocaux
(Kissling, Prelapse)
Thérapeutique
• Thérapies
mono-familiales
comportementales
(Leff, Falloon,
Hogarty, Tarrier)
• Groupes
multifamiliaux
(Mc Farlane)
Pédagogique
++
+++
++
++
Psychologique
++
+
++
+++
Comportementale
+
+
+++
+++
Deleu et Chambon, 1999
Il existe de larges consensus sur le traitement de la schizophrénie
mettant en évidence la nécessité de débuter le plus rapidement possible, lors
des premiers signes de la maladie, un travail psychoéducatif avec la famille
(Lehman et al.,1998 ; De Clercq et Peuskens, 2000).
L’aspect pédagogique de cette approche devrait comprendre :
- Le diagnostic ;
- Les symptômes de la maladie ;
- L’évolution de la maladie ;
- Les traitements en général ;
- La gestion des symptômes par les patients et leur famille ;
- L’étiologie de la maladie.
Par ailleurs, une thérapie familiale comportementale, susceptible de
réduire le stress et d’améliorer la qualité de vie des proches de personnes
schizophrènes est indiquée, particulièrement pour les familles à risque
(Deleu et Chambon, 1999).
Le fait que cette approche soit encore trop peu disséminée dans la
pratique clinique résulte de résistances, de mythes et de tabous encore
présents autour du traitement de la schizophrénie.
·
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Autres sources
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LA SCHIZOPHRÉNIE-GUIDE À L’INTENTION DES FAMILLES. Ministère de
la Santé et du Bien- Être Social. Canada (2000) : site internet. www. hc-sc. gc. ca/
hppb/sante-mentale/pubs/la_schizophrenie
[1]
Damiano LUMIA. Infirmier en Chef, ULB-Hôpital Erasme. 808, route de Lennik,
1070 Bruxelles, Belgique.