Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136167
242 pages

p. 155 à 174
doi: en cours

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no 26 2001/1

2001 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Schizophrénies et thérapies familiales.

Perspectives éco-étho-anthropologiques

Jacques Miermont  [1]
Si l’examen clinique des familles a été à l’origine d’une révolution dans l’approche thérapeutique des schizophrénies et de l’éclosion des thérapies familiales, ces dernières ont été caractérisées par l’apparition de nombreux mouvements divergents. Plutôt que d’en rester à la multiplication de modèles simplificateurs et exclusifs les uns des autres, la conception éco-étho-anthropologique s’inscrit dans le paradigme de la complexité. La complexité des procédures et des réflexions, en évitant les simplifications réductrices, débouche en dernier ressort sur des résultats qui ne manquent ni de simplicité, ni d’élégance. Mots-clés : Abduction, Autonomie, Complexité, Double binds, Cothérapie élargie, Éco, étho, anthropologie, Hiérarchies enchevêtrées, Metabindings, Métamodélisations, Métareprésentations, Phénomènes topo, chrono, dynamiques, Thérapies familiales, Schizophrénies, Systèmes dynamiques. If the clinical approach of families has been at the origin of a revolution in the therapeutic approach of schizophrenias and of the birth of family therapies, many divergent movements occured in the field. Rather than accept the multiplication of simplifying and exclusive models, the eco-etho-anthropology conception belongs to the paradigm of complexity. In avoiding reductionist simplifications, the complexity of procedures and reflexions allows to have rather simple and elegant outcomes. Keywords : Abduction, autonomy, Broadened cotherapy, Complexity, Double binds, Dynamical systems, Eco, etho, anthropology, Family therapies, Metamodelisations, Metarepresentations, Schizophrenias, Tangled hierarchies, Topo, chrono, dynamical phenomena.
 
1. Des courants aux orientations divergentes
 
 
Les thérapies familiales ont eu dès leur origine partie liée de manière étroite avec la compréhension et le traitement des schizophrénies. Le fait d’associer les familles au projet thérapeutique s’est révélé prometteur, mais d’un maniement particulièrement délicat. Théories et méthodes se sont opposées, succédées, aboutissant à la création d’un vaste corpus de savoirs et de savoirs-faire, souvent contradictoires. Ce corpus de données hétérogènes est loin d’être achevé. Si un bilan s’impose après cinquante années d’existence, il ne saurait être que transitoire et partiel. Des reproches croisés n’ont pas manqué entre écoles rivales : les psychanalystes ont stigmatisé le manque d’assise théorique des « approches systémiques » et leur triomphalisme pragmatique bien souvent hâtif. Les systémiciens ont de leur côté souligné l’inadéquation et la lourdeur des théories psychanalytiques, souvent très éloignées des modes de pensée et d’action des familles. Psychanalystes et systémiciens ont été renvoyés dos-à-dos par d’autres mouvances, non moins opposées entre elles. Les thérapeutes cognitivo-comportementalistes ont cherché à étayer leurs méthodes psycho-éducatives à partir de critères objectifs et reproductibles, permettant selon eux de justifier scientifiquement et économiquement leurs pratiques. À l’inverse, les tenants des thérapies narratives ont insisté sur le caractère hautement subjectif et relatif des points de vue des partenaires des conversations. Ces différents courants ont un point en commun : celui de proposer des procédures clairement identifiables, cherchant à simplifier la tâche du thérapeute.
Les modélisations qui sont ici proposées reposent sur un postulat différent, selon lequel la réduction de la complexité, loin de simplifier la démarche clinique, en vient en fait à la compliquer. Ces modélisations sont de nature éco-étho-anthropologique. Initiées dans le Dictionnaire des thérapies familiales (Miermont, 1987), elles cherchent à prolonger le projet batesonien et s’inscrivent dans le paradigme de la complexité : complexité des procédures de modélisation, complexité des situations cliniques, complexité de l’organisation des soins et des actions thérapeutiques.
 
2. Quelques éléments d’histoire
 
 
Si les premières expériences de thérapie familiale des schizophrénies remontent au début des années cinquante aux États-Unis d’Amérique, il faudra attendre dix à vingt ans de décalage pour que le mouvement se développe en Europe. Après quelques expériences sporadiques, la France prend le vent vers la fin des années soixante-dix. En 1977, j’assure mes premières consultations familiales pour des patients schizophrènes hospitalisés dans un service de l’Hôpital psychiatrique de Villejuif (Secteur de Choisy-le-Roi, Orly, Thiais). En 1979, je développe une consultation familiale ambulatoire au CMP de Choisy-le-Roi, en connexion étroite avec les consultations familiales hospitalières, avec la participation active des infirmiers de l’hôpital pour les patients présentant des troubles psychotiques massifs. Très vite, apparaît en effet l’importance des connexions entre thérapie familiale et thérapie institutionnelle, lorsque les manifestations pathologiques se traduisent par des risques de passages à l’acte hétéro et auto-agressifs. Il devient nécessaire de concevoir une différenciation des pratiques thérapeutiques au sein des équipes, la reconnaissance réciproque des compétences et des responsabilités des divers soignants et thérapeutes. En 1994 est créée une Fédération de Services en Thérapie Familiale. Cinq services de l’Hôpital Paul Guiraud (Villejuif), les services de psychiatrie adulte des Hôpitaux Universitaires du Kremlin Bicêtre et de Paul Brousse à Villejuif, le service de Protection Judiciaire de la Jeunesse du Val de Marne mettent des moyens en commun pour assurer des consultations familiales, tant au sein de chaque service que dans deux lieux de consultation ambulatoire.
 
3. Premières modélisations
 
 
Les premières modélisations ont eu en commun de considérer la famille comme une unité susceptible de changer en fonction d’une implication directe des membres qui la composent. Les symptômes qu’elle présente sont interprétables à partir de l’examen de ses modes de fonctionnement, qu’il s’agisse de son organisation psychique, de ses modes d’interaction actuels ou des processus historiques qui la constituent. Il s’agit de thérapies de la famille par la famille. En dernier ressort, c’est à la famille de gérer ses propres conflits, d’être questionnée sur ses défaillances et de prendre en charge la nature de ses difficultés.
Modélisations systémiques synchroniques
La famille est conçue comme un système réalisé dans l’ici et maintenant, à savoir comme un ensemble d’éléments (individus) en interaction, dont les communications sont régulées en fonction du ou des buts à atteindre (Watzlawick et al., 1972). Les troubles du patient sont considérés comme relatifs à la nature des interactions familiales, aboutissant à sa désignation comme patient.
En décrivant l’existence de double binds dans les familles à transaction schizophrénique, Bateson, Jackson, Haley, Weakland (1956, in Bateson, 1972) ont non seulement permis de repérer des formes d’injonctions logiquement paradoxales conduisant à des impasses relationnelles, mais encore de concevoir des modalités d’intervention thérapeutique. En appartenant et en n’appartenant pas au système familial, les intervenants cherchent à produire des double binds thérapeutiques. Pour Wynne et al. (1958), les relations de pseudo-mutualité et de pseudo-hostilité imprègnent les relations entre thérapeutes, produisant ainsi des metabindings. L’hypothèse de base, pour les premiers thérapeutes familiaux se réclamant de ce courant de pensée , est de considérer la pathologie schizophrénique comme réductible à un trouble interactionnel [2]. La schizophrénie serait la résultante de perturbations relationnelles, produisant un effet de désignation qui viendrait à s’estomper, voire disparaître lorsque les communications s’améliorent. Dans la version structurale proposée par Minuchin (1974), les relations seraient caractérisées par des coalitions et des rejets, des engrenages (psychoses) ou des délitements (délinquance) liés à l’aspect poreux ou imperméable des frontières intra ou intergénérationnelles. La « désignation » du patient serait ainsi la conséquence d’instigations, de manœuvres affectant les relations entre celui-ci et ses proches. Le but de la thérapie est d’atténuer les aspects pathologiques des interactions, dans l’idée de supprimer cette « désignation ».
Modélisations systémiques diachroniques
La famille est considérée comme un ensemble de systèmes émotionnels, intellectuels, sentimentaux, qui s’organisent au cours du temps, sur plusieurs générations, par la constitution de selfs plus ou moins différenciés (Bowen, 1978). Les symptômes schizophréniques sont appréhendés comme le produit d’une amplification de l’indifférenciation des selfs sur au moins trois générations.
Les cliniciens repèrent une masse de mois indifférenciés, des ondes de chocs émotionnelles, une aggravation de l’indifférenciation des selfs sur plusieurs générations, des triangulations et des projections sur des tiers lors de l’existence de troubles psychotiques (Bowen, 1978). Le couple parental est fréquemment confronté à des distorsions et des clivages, les troubles du cours de la pensée se retrouvant chez les proches parents du patient (Lidz et al., 1965). Pour Boszormenyi-Nagy et Spark (1973), la famille est le siège de loyautés invisibles qui relient le patient à un parent exclu du système. L’équilibre des transmissions intergénérationnelles serait régi par une sorte de grand livre des comptes des dettes et mérites qui assigne à chaque membre de la famille, dès sa naissance, des droits et des devoirs, soumis éventuellement à des délégations, voire des missions transgénérationnelles. Les interventions thérapeutiques sont orientées vers la compréhension de ces facteurs historiques, et le dégagement des circonstances encryptées susceptibles de générer des sentiments de culpabilité ou de honte.
Modélisations psychodynamiques
La famille est appréhendée à partir de la théorie d’un appareil psychique familial, agencé selon divers régimes de fonctionnement (perception-conscience, préconscient, inconscient), à partir d’organisateurs groupaux (l’illusion groupale, les imagos maternelle et paternelle, et les fantasmes originaires de la vie intra-utérine, de séduction, de la scène primitive, de castration), contribuant à la réalisation de relations à l’objet- groupe (Anzieu, Ruffiot, in Ruffiot et al., 1981).
Les processus psychodynamiques en souffrance dans les familles confrontées à la psychose se traduisent par l’indifférenciation des sexes et des générations, l’existence de d’une psyché groupale archaïque indifférenciée et de transferts éclatés.
Les techniques thérapeutiques reposent sur le recours aux associations libres, au principe de la règle d’abstinence, aux processus d’interfantasmatisations, à la sollicitation des activités oniriques (A. Eiguer, A. Ruffiot, in Ruffiot et al., 1981). Il s’agit de respecter la lenteur des processus de maturation et de différenciation, et de solliciter l’émergence de la subjectivité et l’accès à la parole, source de symbolisation.
 
4. Nouvelles modélisations
 
 
Modélisations écosystémiques élargies
Les courants qui précèdent, en insistant sur l’implication des membres de la famille amenés à consulter, sur leurs motivations, leurs aptitudes à se remettre en question et à changer leurs modes de fonctionnement, rendent certes des services aux familles présentant des ressources suffisantes pour une telle épreuve. Mais bien souvent, dans les situations schizophréniques, une telle implication directement orientée sur les représentations que la famille a d’elle-même se révèle inadéquate, dans la mesure où elle risque d’amplifier les sentiments de culpabilité et de honte, ou de déplacer les symptômes et la souffrance sur les membres de la famille présumés sains. Certains auteurs comme Bowen (1978) ont bien souligné l’existence de triangles reliant la famille à des instances sociales, correspondant à des projections de conflits à l’extérieur de la famille, lorsque celle-ci devient incapable de les gérer en son sein. De même, en décrivant les phénomènes de « metabindings » qui affectent les relations des membres des équipes thérapeutiques, Wynne (1978) a repéré l’intérêt d’une prise en compte des implications institutionnelles dans le traitement des schizophrénies. Pour Andolfi (1977), la thérapie familiale devient ainsi une thérapie avec la participation active de la famille, plutôt qu’une thérapie de la famille. J’ai personnellement cherché à montrer l’importance des processus organisationnels qui contribuent à l’élaboration et à la transformation des dispositifs de soins (Miermont, 1987, 1993, 1995, 1997, 2000). D’autres modélisations, distinctes de la démarche éco-systémique, se sont également développées en considérant la famille comme un partenaire thérapeutique, non responsable ni coupable des maladies qui peuvent atteindre tel ou tel de ses membres.
Modélisations comportementalo-cognitivistes
Ce dégagement de l’implication familiale dans l’origine des troubles est devenu radical dans l’approche comportementale et cognitive. La famille est considérée comme une collectivité de personnes présentant des schèmes comportementaux, émotionnels et cognitifs, éventuellement perturbés lors de l’existence de troubles de la personnalité, de troubles mentaux ou comportementaux. Dans la prise en charge psycho-éducative des patients schizophrènes et leurs familles, ces dernières sont considérées comme des familles « normales », confrontées à une maladie, ou un ensemble de maladies dont l’origine est cérébrale et vraisemblablement de nature neuro- développementale (McFarlane, 1983). S’il existe des perturbations dans les relations intrafamiliales, voire dans les relations entre la famille et l’environnement social, ces perturbations sont considérées comme secondaires à la maladie. Lors de troubles schizophréniques, on constate fréquemment une amplification des émotions exprimées, avec une exagération des tendances à la critique ad hominem, à l’hostilité, à la surimplication, à l’intrusion, au rejet de l’expression d’autrui (Falloon et al., 1984 ; Doane et al., 1986). Bien que ces caractéristiques ne soient pas spécifiques (on les retrouve dans nombre d’autres pathologies graves, voire chez certaines familles ne présentant pas de maladies), elles semblent un facteur précipitant le recours aux hospitalisations.
Par ailleurs, des recherches en psychologie cognitive (Astington et al., 1988) ont montré qu’à partir d’un certain âge, l’enfant ne se contente pas de développer des représentations de lui-même et des autres ; il construit des représentations de second ordre, ou métareprésentations (« Je pense que..., je crois que..., je suppose que... ») qui lui permettent d’inférer des intentions, des croyances, des sentiments tant dans son propre fonctionnement mental que dans celui d’autrui. Il élabore ainsi une théorie personnelle des états mentaux, qui se complexifie tout au long de son développement, tant en fonction de la structure de sa personnalité que de ses expériences.
Les objectifs thérapeutiques sont apparemment beaucoup plus modestes que dans les courants précédents. La famille n’est plus considérée comme le lieu de l’origine des troubles, et ses membres ne sont plus tenus pour responsables, ni explicitement, ni implicitement, des manifestations pathologiques. Les thérapeutes partent du constat de la maladie, informent la famille de ses caractéristiques (en particulier de l’importance des facteurs génétiques et biologiques), de son évolution, de son traitement. Ils proposent des conseils psycho-éducatifs, en montrant de quelle manière l’atténuation des débordements émotionnels et des critiques est susceptible d’aboutir à une meilleure gestion des troubles.
Les thérapeutes, loin de chercher à supprimer la « désignation » de la maladie mentale, la renforcent au contraire. Leur travail consiste à informer le patient et sa famille de l’existence de celle-ci, de ses caractéristiques, et des variables relationnelles qui renforcent ou atténuent les troubles. Le but de la thérapie est d’apprendre à la famille à s’adapter aux troubles et à les gérer. Le risque thérapeutique est l’inverse de celui du modèle communicationnel : celui de figer le patient dans la définition de la maladie qu’en donnent les thérapeutes.
Modélisations narratives et humanistes
La famille est une communauté de personnes qui développent des visions du monde singulières et relatives de celle-ci. L’enjeu de la thérapie est moins de supprimer les symptômes coûte que coûte, que de développer les potentialités de chacun, en tenant compte de ses forces et de ses fragilités, de ses rythmes évolutifs propres, de ses projets de vie. Apprendre à faire connaissance avec chaque partenaire, et avec les styles d’échange de la famille, réclame du temps et du doigté. Favoriser la prise d’autonomie suppose que clients et thérapeutes se découvrent dans leurs singularités sans précipitation ni tentative d’emprise ou de contrôle de la situation. Les thérapeutes ne cherchent pas ici à créer des contextes transférentiels et contre-transférentiels, en faisant référence, si nécessaire, à ce qu’ils sont et ce qu’ils font dans leur existence réelle. Que le contact thérapeutique soit bref ou durable, il évite la création de dépendances qui réactiveraient des schèmes relationnels provenant du passé, et favorise plutôt l’actualisation de processus nouveaux, en prise avec les problèmes et les difficultés actuels.
Dans le développement des thérapies narratives, l’élaboration de la réalité serait le produit des interactions et des conversations. « Les systèmes humains sont considérés comme existant seulement dans le domaine de la signification ou de la réalité linguistique intersubjective » (Anderson & Goolishian, 1988). La construction personnelle des connaissances serait déterminée par la comparaison des productions des équipes thérapeutiques et des productions familiales et sociales, qui ne relèveraient, en dernière instance, que de points de vue relativistes sur l’état du monde. Les significations et les émotions, le sens du « je », du « tu », du « il », etc. naissant des contextes relationnels, le sentiment de l’identité serait le produit des narrations exprimées lors des échanges, celles-ci s’enchâssant dans des scénarios communs. Les thérapeutes ne sont pas dans des positions de spécialistes ou d’experts, détenteurs de la vérité, ou de solutions toutes faites. Dans cette perspective, la notion de vérité objective s’estompe, voire disparaît, de même que celle de compétence ou de spécialiste. Chaque vision du monde étant relative à ses contextes relationnels de production, aucune ne saurait prétendre à une quelconque prééminence.
 
5 . Métamodélisations : principes éco-étho-anthropologiques
 
 
Face à ces différents courants, organisés en écoles fréquemment considérées comme opposées, le clinicien pourrait avoir l’embarras du choix, voire se sentir désorienté, surtout s’il confronte ces options générales aux situations singulières qu’il doit traiter. Ces options ne sont-elles pas le reflet de la diversité des organisations familiales, de leurs modes de croyance, de valeurs, de savoirs-faire et de connaissances ? S’agit-il pour lui de s’inspirer plus ou moins librement de ces principes généraux, selon ses goûts personnels, les contraintes de l’expérience, voire les deux ? Il pourra se contenter de s’inscrire dans un courant dûment répertorié, voire rejoindre la mouvance des psychothérapeutes éclectiques et intégratifs. Dans cette dernière option, il lui suffira de prendre les conceptions, les hypothèses, les injonctions qui lui conviennent dans chaque courant, et de tenter une synthèse relativement ajustée à chaque cas.
Pour McFarlane et Beels (1983, p. 330), chaque technique (stratégique, psycho-éducative, multifamiliale, systémique) a ses indications et ses contre- indications en fonction de la compliance du patient et de sa famille aux traitements, et de la phase à laquelle les interventions sont proposées. Ils proposent ainsi un arbre de décision « somme toute assez complexe, — non pour des raisons d’élégance, mais parce que notre connaissance actuelle nous permet de faire des choix stratégiques relativement équitables d’un point de vue spéculatif ». La question est de savoir si l’on peut clairement différencier, de manière absolue, la compliance de son opposé, et des phases dûment répertoriées.
Il existe pourtant une autre perspective, qui nécessite d’en passer par un approfondissement épistémologique de la conception de système. Depuis les premiers travaux des grands pionniers (von Bertalanffy, 1947 ; Wiener, 1948-1961 ; Ashby, 1956 ; etc...), la théorie des systèmes a donné lieu à de multiples développements. Si ceux-ci ne permettent guère actuellement d’en édifier une synthèse définitive, la vivacité des débats qui ont pu opposer Thom, Morin, Atlan, Prigogine, Danchin, Ruelle, etc. (cf. Amsterdamski et al., 1990, pour n’évoquer ici que la mouvance francophone) n’implique pas son obsolescence, mais bien plutôt une évolution critique, signe, selon moi, de son extraordinaire vitalité. Dans cette optique, faire référence à une orientation éco-systémique ne revient pas à chercher l’obtention de synthèses illusoires, de dépassements dialectiques ou de « consensus mous ». L’existence d’oppositions, de positions incompatibles, qu’elles soient pragmatiques ou épistémologiques, devient l’expression de propriétés inhérentes à la dynamique, la complexité et l’autonomie des systèmes humains les plus évolués.
Métamodélisations 1 : Morphogenèse et modèles mathématiques du changement
La théorie des systèmes dynamiques [3] caractérise un système, non plus seulement comme un ensemble d’éléments en interaction (définition logico- combinatoire), mais comme une entité composée de formes repérables dans l’espace-temps, soumises à des champs de forces synergiques et antagonistes, sujettes à des variations de mouvements ayant une trajectoire et une direction. L’autonomie des systèmes dynamiques est caractérisée par des phénomènes vibratoires produits par des oscillateurs générateurs d’impulsions qui créent des oscillations, des résonances, des interférences avec les systèmes environnants. L’émergence d’unités discrètes, repérables comme des événements discontinus, des traits distinctifs opposés (sur le plan des singularités personnelles, interactionnelles, symptomatiques) se différencient et se transforment à partir de processus continus : phénomènes « catastrophiques » (Thom, 1977) et « chaotiques » (Ruelle, 1991 ; Goldberger et al., 1990).
J’insisterai ici sur l’importance des phénomènes topo- chronodynamiques : le patient qui présente des troubles schizophréniques est confronté, et confronte son entourage à des modifications parfois considérables de l’organisation de l’espace-temps usuel. Même lorsqu’il est physiquement présent lors d’une consultation, son esprit peut être dispersé, hypervigilant vis-à-vis de l’ensemble des stimuli extérieurs au cadre de celle-ci (phénomène de scotomisation décrit par Laforgue, 1994). Ou bien, il peut physiquement ne pas tenir en place, changeant de lieu de manière imprévisible. Les personnes à son contact peuvent se sentir envahies, déconcertées, désarçonnées, anéanties, terrorisées, dans leurs manières de penser et d’agir. La régulation des distances interpersonnelles, le simple fait de se rendre à un endroit précis, à un moment précis, ou encore de faire des projets, deviennent extrêmement périlleux. Si le syndrome d’influence est présent, le patient se sent l’objet d’un vol ou d’un « devinement » de ses pensées, d’un commentaire du moindre de ses actes, d’un téléguidage émotionnel, intellectuel, comportemental, par des forces ou par des personnages éventuellement très éloignés du lieu même où il se trouve. Réciproquement, en son absence, les personnes dont il dépend vitalement (les membres de sa famille, ses connaissances, les thérapeutes et les soignants) peuvent se sentir soumis à des pressions considérables, plus ou moins déstabilisés dans leurs pensées, leurs émotions, leurs actions. Il arrive que les parents rêvent de partir le plus loin possible pour refaire leur vie, ou que le patient fasse des fugues dans des pays très éloignés, tandis que la moindre prise de distance entre eux se révèle à hauts risques.
Tout se passe comme si la désagrégation de l’esprit se traduisait par un éparpillement de ses sous-systèmes, voire de ses constituants élémentaires, qui présentent alors des propriétés qui défient l’identification et la localisation habituelle des « corps » vivants et non vivants, ainsi que de leurs mouvements. Un sourire du patient, loin de se rapporter à la situation immédiatement vécue, peut se référer à des contextes encryptés ou perdus. L’entrée et la sortie du patient du service hospitalier se font de manière paradoxale. Plutôt que de correspondre à une distinction nette entre l’intérieur et l’extérieur du service dans l’esprit du patient, de tels mouvements semblent obéir à des points d’ancrage, des points d’appui, des points de repère, des points d’horizon qui échappent en grande partie à la perception et à la compréhension des cliniciens. Si le patient demande de sortir avec véhémence, cette véhémence risque d’être interprétée comme une recrudescence de ses troubles, et il se verra refuser la sortie. Si, inversement, il a retrouvé son calme et s’est adapté à la vie institutionnelle, l’équipe pourra concevoir un projet de sortie alors qu’il n’est manifestement pas prêt à une telle éventualité. Curieusement, la famille est une aide précieuse à la compréhension et à la réalisation de ces mouvements, comme si elle était davantage en prise avec les systèmes de référence opérants. Plus précisément, il apparaît que des rencontres entre cliniciens et familles, en certains lieux et moments précis, permettent de localiser le problème, de le « réaliser » et de prendre les décisions les moins inadéquates.
Métamodélisations 2 : Théories de la complexité
La théorie de la complexité [4] cherche à appréhender les systèmes naturels et artificiels dont la description échappe à un examen exhaustif de leurs propriétés (Morin, 1990 ; Le Moigne, 1990). Parmi celles-ci, on mentionnera l’auto-organisation, l’autonomie, des phénomènes d’inséparabilité et d’interférence entre l’objet observé et le protocole d’observation, des capacités de réalisation, de potentialisation, de virtualisation des processus organisationnels et décisionnels, l’existence de phénomènes stochastiques soumis au jeu du hasard et de la nécessité.
Sur le plan clinique, j’insisterai ici principalement sur l’importance des raisonnements abductifs (Miermont, 1995), qui ne se réduisent, ni à des déductions à partir des faits constatés (tautologies), ni à des inductions (généralisations). D’un point de vue épistémologique, on peut en effet distinguer trois types de raisonnements :
  1. La déduction (tautologie) : toutes les billes de ce sac sont blanches ; or cette bille appartient à ce sac ; donc elle est blanche.
  2. L’induction (généralisation) : des billes observées sont dans ce sac ; elles sont blanches ; toutes les billes de ce sac, même non encore observées, sont blanches.
  3. L’abduction (singularisation) : la bille observée est blanche ; le sac observé contient des billes blanches ; la bille appartient à ce sac.
L’abduction est utilisée à chaque fois qu’il s’agit de comprendre une situation particulière, dont les contextes de survenue ne sont pas connus a priori. C’est la façon dont opère la psychologie populaire, mais aussi les disciplines qui nécessitent un travail d’enquête. En faisant une hypothèse, voire en comparant plusieurs hypothèses, l’abduction recherche un ou plusieurs système (s) d’appartenance, ou encore une intersection de plusieurs systèmes d’appartenance, qui permet de comprendre un cas unique qui échappe aux généralisations. Bien souvent, en se laissant entraîner par l’intuition immédiate, la généralisation risque d’induire en erreur, en brouillant les pistes ou les cartes qui mériteraient d’être examinées méthodiquement. Et si l’on cherche à déduire uniquement la solution à partir des signes directement observés, on risque de partir de prémisses fausses. En ce sens, l’abduction se garde de prendre les prémisses d’une situation, c’est-à-dire ses contextes évidents, comme argent comptant. Dans le champ clinique, les inférences abductives se révèlent pertinentes dans la démarche médicale courante, dans le travail d’interprétation psychanalytique, dans l’élaboration d’hypothèses en thérapie systémique, et sans doute dans de nombreuses modalités d’interventions psychothérapeutiques, qui se révèlent ainsi comme de multiples pistes de nature abductive.
En clinique, le paradigme de la complexité est ainsi caractérisé par :
  1. L’évolution dynamique entre diagnostic, pronostic et thérapeutique.
  2. Le diagnostic n’est plus seulement un résultat figé à tout jamais, mais une démarche tâtonnante, réactualisée en fonction des anticipations, des effets de surprise liées à l’action thérapeutique.
  3. L’élaboration d’hypothèses étiologiques épigénétiques, contextuelles, exclusives ou combinées. La combinaison de conceptions déterministes et indéterministes des troubles psychotiques conduit à la localisation toujours plus fine de la cause ou des causes, mais aussi l’apparition de phénomènes non localisables et indéterminables.
  4. Les configurations psychopathologiques globales émergentes sont ainsi le produit de phénomènes oscillants sur le plan local, dont l’activité est modifiée en fonction des contextes globaux dans lesquels ils se déploient.
  5. Les vertus des orientations multi-thérapeutiques. L’intervention pharmacologique (niveau moléculaire) produit des modifications comportementales, psychologiques et relationnelles. Le soutien et l’infléchissement des attitudes personnelles conduit à un apaisement de la souffrance biologique et à un changement des formes d’interaction.
  6. La prise en compte des phénomènes institutionnels, organisationnels, décisionnels sur le plan communautaire (familial et social) rétroagit sur les systèmes neurophysiologiques et les positions et les dispositions des personnes. La combinaison de ces trois formes d’intervention conduit à des effets émergents, et, de manière étonnante, à une diminution des pressions et des emballements thérapeutiques.
  7. L’articulation des polarités thérapeutiques sous la forme de cothérapies élargies et de hiérarchies enchevêtrées. Le fait que plusieurs soignants et thérapeutes arrivent à différencier leurs modes d’intervention sur les plans moléculaires, psychiques et relationnels, et à coordonner leurs efforts en partenariat avec ceux du patient et de sa famille, permet d’envisager qu’une partie non négligeable des processus thérapeutiques résulte de cette coopération.
Celle-ci est constituée de mouvements synergiques et antagonistes. Le fait de constater des désaccords à propos de la définition des problèmes, de la manière de les résoudre, ou des finalités à atteindre ne signifie pas nécessairement qu’un résultat thérapeutique satisfaisant soit lié à une réduction systématique de ces désaccords. L’important est d’arriver à circonscrire les domaines où l’harmonie (nécessairement constituée de dissonances) est possible et ceux où elle n’est pas possible. On sait combien les patients schizophrènes sont hypersensibles aux moindres failles qui touchent la texture des liens des personnes qui les entourent (qu’il s’agisse des liens familiaux, des liens entre co-soignants, ou des liens entre soignants et membres de la famille). Lorsqu’il existe un désaccord sans résolution entre deux ou plusieurs personnes, le plus important est que celles-ci arrivent à maintenir une cohésion sécurisante malgré leurs différends. Autant une rupture dans la continuité des relations est délétère, autant le maintien d’une continuité dans le maillage des interactions est un ressort thérapeutique [5].
Une manière de rendre viable ce processus de continuité contextuelle est de concevoir (au sens d’un va-et-vient entre modélisation et réalisation) des modalités d’organisation et de décision thérapeutiques sous la forme de hiérarchies enchevêtrées. Bien souvent, dans les formes graves de psychose, le recours aux psychotropes se révèle indispensable. Mais le fait d’appréhender les difficultés d’apprentissages innovants sous l’angle d’échanges diversifiés (personnels, institutionnels, familiaux) permet bien souvent de diminuer les posologies efficaces (voire d’arrêter telle ou telle prescription ou intervention), d’éviter les enchaînements d’actions catastrophiques, et d’envisager des dégagements inattendus. En autorisant le patient à faire par lui-même l’expérience des prescriptions opportunes (qu’elles soient de nature chimiothérapeutique, psychothérapeutique, familio ou sociothérapeutique), de constater les conséquences d’un arrêt de tel ou tel type d’intervention, les thérapeutes redonnent à celui-ci l’initiative de ses choix. Si chaque forme d’intervention obéit à des hiérarchisations contraignantes et inévitables, le fait de reconnaître qu’aucune n’a a priori de prééminence sur les autres permet d’éviter les effets délétères de la toute-puissance thérapeutique, et des réalisations totalitaires génératrices de fractures relationnelles intempestives.
Métamodélisations 3 : éco-étho-anthropologie de la famille
Le terme d’éco-étho-anthropologie revient à souligner l’intérêt d’une articulation des disciplines écologiques, éthologiques et anthropologiques pour une clinique des situations complexes. D’un point de vue éco-étho- anthropologique (Miermont, 2000c), la famille apparaît ainsi comme une unité écosystémique, créant des solidarités de destinées dans l’espace- temps, caractérisée par des opérateurs rituels, mythiques, épistémiques, qui organisent les échanges par l’interférence des processus phylogénétiques, ontogénétiques et culturogénétiques. Contrairement aux modèles « bio- psycho-sociaux » de la systémique classique, l’individu, la famille et la société ne sont plus considérés comme des emboîtements ayant la forme de poupées russes. La famille ne serait plus une « boîte » intermédiaire entre l’individu et la société, complètement isolable des entités sous-jacentes et des supra-systèmes qui participent à sa constitution et à sa reconnaissance. Il existerait un continuum d’intrications entre l’organisation du corps, du cerveau, de la psyché, de la personne, de la famille nucléaire et élargie, et des communautés sociales, formelles et informelles. Les frontières qui délimitent ces différentes organisations sont caractérisées par des interfaces complexes, fractalisées, permettant le va-et-vient incessant d’entités matérielles, énergétiques et informationnelles qui échangent leurs propriétés et se transforment en fonction de leurs positionnements et de leurs trajectoires.
Si l’on considère la diversité des organisations familiales, à un pôle de ce continuum, l’essentiel de ses problèmes ou de ses difficultés pourrait être appréhendé par la réunion de ses membres, et l’exploration des représentations que ceux-ci sont susceptibles de produire de leurs fantasmes, de leurs histoires, de leurs interactions (modélisations susceptibles d’appréhender les fonctionnements « intrafamiliaux », à partir de points de vue psychanalytiques, systémiques diachroniques ou synchroniques classiques). À l’autre pôle de ce continuum, la démarche clinique proviendrait principalement d’apports extérieurs, qu’il s’agisse d’expériences institutionnelles ou de connaissances spécialisées concernant les troubles mentaux et comportementaux (modélisations inhérentes à la nature des troubles constatés, reposant sur la reconnaissance de facteurs extrafamiliaux pouvant affecter le patient et les relations avec ses proches, et débouchant sur des interventions institutionnelles, comportementales, cognitives, psychoéducationnelles). Ces expériences et ces connaissances seraient alors en quelque sorte « transfusées » à la famille en souffrance.
Le plus souvent, les cliniciens cherchent à localiser les variables sur lesquelles il est possible d’agir, et à aborder les sujets susceptibles d’être échangés de part et d’autre. Il existe fréquemment une combinaison de facteurs intrinsèques et extrinsèques au fonctionnement familial. Plus la famille est confrontée à des perturbations massives, liées à des pathologies multiples affectant ses membres, et plus il est nécessaire de constituer des dispositifs de soins élargis, qui viennent étayer de l’extérieur les relations familiales. Toute intrusion directe sur ces relations risque d’avoir des effets persécuteurs ou culpabilisants. Les stratégies thérapeutiques reposent alors sur :
  1. La création de rituels extraordinaires de conversation ordinaire.
  2. La synchronisation de l’évolution des équipes thérapeutiques et des familles.
  3. Le travail sur des échelles d’espace-temps inusitées.
  4. La canalisation et la réorientation symbolique des manifestations violentes.
  5. La décentration et la démultiplication des systèmes de référence, des « visions du monde ».
  6. L’utilisation des metabindings à l’intérieur des équipes et entre les équipes comme dispositifs aux deutero-apparentissages pour les patients et les familles.
  7. La recréation d’histoires qui s’élaborent au cours même des rencontres.
 
6. Conclusions
 
 
Depuis les premières tentatives de thérapie familiale des troubles schizophréniques, se sont développés de multiples recherches aboutissant à des résultats contradictoires. Certains courants ont radicalisé l’opposition concernant l’appréciation même des manifestations pathologiques, et la manière de les traiter.
  1. D’un point de vue psychodynamique, les troubles psychotiques seraient interprétables en termes de troubles de la transmission intergénérationnelle, liés à une indifférenciation des sexes et des générations. Dans la version systémique et interactionnelle, les schizophrénies seraient réductibles à des perturbations relationnelles.
  2. Le concept de schizophrénie - maladie ne serait que l’émanation d’une désignation relative et arbitraire. La réalité étant une construction de l’esprit, les schizophrénies n’existeraient pas indépendamment de l’idée que l’on s’en fait. L’intervention thérapeutique repose sur l’obtention d’une amélioration des communications, ou, dans les thérapies narratives, sur l’avènement de conversations où personne ne saurait prétendre détenir une vérité définitive. Ce point de vue est actuellement défendu par les tenants du constructivisme et du constructionnisme social.
  3. Dans la version comportementale et cognitive, les schizophrénies seraient des maladies cérébrales, constatables par les explorations neuro-anatomiques et dynamiques, surgissant a priori dans des familles normales, et entraînant une réaction en chaîne de perturbations familiales et sociales. De ce fait, le travail avec la famille serait moins de nature thérapeutique que de nature psycho-éducative. Les interventions reposent sur des programmes d’information concernant la maladie, et de rééducation des comportements qui aggravent les troubles. Une telle conception repose sur une épistémologie réaliste, positiviste, voire matérialiste-éliminativiste.
La perspective éco-étho-anthropologique que j’ai proposée ici ne cherche pas à réduire ces points de vue opposés, ni à promouvoir une voie moyenne. Elle tente plutôt d’éviter les explications et les pratiques simplificatrices. Les explorations psychodynamiques, systémiques, comportementales et cognitives, humanistes, narratives sont moins des modèles qu’il s’agirait d’appliquer, ou vers lesquels il faudrait tendre, que des instruments, des outils méthodologiques. Le thérapeute est à la fois un spécialiste et un ignorant, formateur et apprenti, questionneur et questionné. S’il est initiateur de la conversation, il est également partie prenante de dynamiques qui suivent leur propre cours. La complexité des procédures et des réflexions, en évitant les simplifications réductrices, débouche en dernier ressort sur des résultats qui ne manquent ni de simplicité, ni d’élégance.
Reconnaître l’importance des facteurs génétiques, neuro- développementaux dans la survenue d’une souffrance cérébrale ne signifie pas ipso facto que ces facteurs correspondent à des causalités linéaires et qu’ils renvoient à des modèles strictement déterministes. L’élaboration du diagnostic, l’information faite au patient et à la famille nécessitent des procédures complexes et évolutives, qui doivent tenir compte de la diversité des conceptions qui cherchent à appréhender la constellation des schizophrénies. En effet, chaque conception, et la manière dont elle est vécue et exposée, tant du côté des cliniciens que de celui de la famille, interfère avec l’évolution des troubles. La circulation des connaissances et des savoirs- faire suppose un va-et-vient entre familles et thérapeutes. Si ces derniers se doivent de partager les connaissances dont ils disposent avec le maximum de doigté et d’intelligibilité, ils se doivent tout autant d’être sensibles aux expériences et aux connaissances développées par la famille. Il apparaît d’autre part que les perturbations cliniquement constatées ne sont pas toujours uniquement liées à la pathologie schizophrénique. De nombreux autres facteurs (maladies somatiques et mentales, troubles de la personnalité, modalités d’organisation familiale, contextes institutionnels et sociaux) interfèrent avec celle-ci. Il apparaît d’autre part raisonnable de considérer que l’enrichissement des contextes vitaux conduit à un soulagement de la souffrance du cerveau, voire à un développement de potentialités cérébrales jusqu’ici inexploitées.
Les schizophrénies sont habituellement l’expression d’une grande souffrance personnelle et collective. Elles s’accompagnent fréquemment de sentiments de culpabilité et de honte, mais aussi d’accusations, de menaces, de confusions, de destructions qui mettent en péril la vie d’un ou plusieurs membres de la famille et de leur voisinage social. Elles contraignent les familles et les équipes soignantes à gérer des problèmes ardus, et réclament un travail de concertation, d’information, de réflexion, de coopération, de délibération, de décision.
Dans de tels cas, la thérapie familiale apparaît comme un dispositif spécifique qui prend sa valeur dans une reconnaissance réciproque des autres dispositifs thérapeutiques, et dans une articulation fonctionnelle avec ceux- ci. J’ai cherché à montrer ailleurs (Miermont, 1997, 2000a) l’intérêt à concevoir l’organisation des contextes de soins sur le mode de hiérarchies enchevêtrées et de cothérapies élargies. Dans ces contextes évolutifs, la thérapie familiale suppose un partenariat avec l’ensemble des personnes et des équipes qui sont impliquées. Elle contribue à une réorganisation des interactions entre patients, familles et équipes soignantes. Elle permet de réaliser des apprentissages partagés dans les situations critiques, de construire et reconstruire les liens qui redonnent un sens à la vie.
 
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NOTES
 
[1] Psychiatre, coordonnateur d’une Fédération de Services en Thérapie Familiale (PGV Villejuif, France), président de la Société Française de Thérapie Familiale.
[2] Bateson est resté circonspect sur ce type d’hypothèse. Pour lui, la dimension pathologique du double bind schizophrénique peut être lié à une combinaison de facteurs génétiques rendant compte d’un trouble du deutero-apprentissage, et d’expériences relationnelles fréquemment répétées au cours du développement de l’enfance du patient.
[3] Cette théorie prolonge les traditions réalistes, dans leurs versions conceptualistes (Aristote) ou idéalistes (Platon) de la théorie de la connaissance. Les formes décrites renvoient à des archétypes sous-jacents aux phénomènes observés. Ceux-ci sont considérés comme des objets indépendants de l’observateur (réalisme), soit de manière immanente (conceptualisme), soit de manière transcendante (idéalisme).
[4] Une telle théorie prolonge les traditions intuitionnistes (Anaxagore, Épicure) ou sceptiques (Chrysippe, Pyrrhon, Carnéade), pour lesquelles la connaissance est tributaire d’un jugement  : pour l’intuitionnisme, ce jugement repose sur une méthode, qui relativise le concept de vérité ; pour le scepticisme, le jugement ne permet de constater que les apparences des phénomènes, la vérité étant alors inaccessible. Le constructivisme propose diverses versions de ces dernières options  : la connaissance est une production de l’esprit humain, relative aux conditions de cette production. L’objet construit ou inféré est une modélisation plus ou moins vérifiable, qui interagit avec le sujet modélisant et son projet de connaissance.
[5] Un exemple peut être donné lorsque deux parents divorcés acceptent le principe d’une consultation avec leur enfant schizophrène (celui-ci pouvant être un adulte, confronté au divorce de ses parents depuis de nombreuses années). Le cadre thérapeutique consiste à éviter soigneusement de revenir sur les motifs qui ont conduit au divorce, ou de réactiver les sujets qui ont trait à l’irréversibilité de la rupture.
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