2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Schizophrénies et thérapies familiales.
Perspectives éco-étho-anthropologiques
Jacques Miermont
[1]
Si l’examen clinique des familles a été à l’origine d’une révolution dans
l’approche thérapeutique des schizophrénies et de l’éclosion des thérapies familiales,
ces dernières ont été caractérisées par l’apparition de nombreux mouvements
divergents. Plutôt que d’en rester à la multiplication de modèles simplificateurs et
exclusifs les uns des autres, la conception éco-étho-anthropologique s’inscrit dans
le paradigme de la complexité. La complexité des procédures et des réflexions, en
évitant les simplifications réductrices, débouche en dernier ressort sur des résultats
qui ne manquent ni de simplicité, ni d’élégance.
Mots-clés :
Abduction, Autonomie, Complexité, Double binds, Cothérapie élargie, Éco, étho, anthropologie, Hiérarchies enchevêtrées, Metabindings, Métamodélisations, Métareprésentations, Phénomènes topo, chrono, dynamiques, Thérapies familiales, Schizophrénies, Systèmes dynamiques.
If the clinical approach of families has been at the origin of a revolution in
the therapeutic approach of schizophrenias and of the birth of family therapies,
many divergent movements occured in the field. Rather than accept the multiplication
of simplifying and exclusive models, the eco-etho-anthropology conception belongs
to the paradigm of complexity. In avoiding reductionist simplifications, the complexity
of procedures and reflexions allows to have rather simple and elegant outcomes.
Keywords :
Abduction, autonomy, Broadened cotherapy, Complexity, Double binds, Dynamical systems, Eco, etho, anthropology, Family therapies, Metamodelisations, Metarepresentations, Schizophrenias, Tangled hierarchies, Topo, chrono, dynamical phenomena.
1. Des courants aux orientations divergentes
Les thérapies familiales ont eu dès leur origine partie liée de manière
étroite avec la compréhension et le traitement des schizophrénies. Le fait
d’associer les familles au projet thérapeutique s’est révélé prometteur, mais
d’un maniement particulièrement délicat. Théories et méthodes se sont
opposées, succédées, aboutissant à la création d’un vaste corpus de savoirs
et de savoirs-faire, souvent contradictoires. Ce corpus de données hétérogènes
est loin d’être achevé. Si un bilan s’impose après cinquante années d’existence,
il ne saurait être que transitoire et partiel. Des reproches croisés n’ont pas
manqué entre écoles rivales : les psychanalystes ont stigmatisé le manque
d’assise théorique des « approches systémiques » et leur triomphalisme
pragmatique bien souvent hâtif. Les systémiciens ont de leur côté souligné
l’inadéquation et la lourdeur des théories psychanalytiques, souvent très
éloignées des modes de pensée et d’action des familles. Psychanalystes et
systémiciens ont été renvoyés dos-à-dos par d’autres mouvances, non moins
opposées entre elles. Les thérapeutes cognitivo-comportementalistes ont
cherché à étayer leurs méthodes psycho-éducatives à partir de critères
objectifs et reproductibles, permettant selon eux de justifier scientifiquement
et économiquement leurs pratiques. À l’inverse, les tenants des thérapies
narratives ont insisté sur le caractère hautement subjectif et relatif des points
de vue des partenaires des conversations. Ces différents courants ont un point
en commun : celui de proposer des procédures clairement identifiables,
cherchant à simplifier la tâche du thérapeute.
Les modélisations qui sont ici proposées reposent sur un postulat
différent, selon lequel la réduction de la complexité, loin de simplifier la
démarche clinique, en vient en fait à la compliquer. Ces modélisations sont
de nature éco-étho-anthropologique. Initiées dans le Dictionnaire des thérapies
familiales (Miermont, 1987), elles cherchent à prolonger le projet batesonien
et s’inscrivent dans le paradigme de la complexité : complexité des procédures
de modélisation, complexité des situations cliniques, complexité de
l’organisation des soins et des actions thérapeutiques.
2. Quelques éléments d’histoire
Si les premières expériences de thérapie familiale des schizophrénies
remontent au début des années cinquante aux États-Unis d’Amérique, il
faudra attendre dix à vingt ans de décalage pour que le mouvement se
développe en Europe. Après quelques expériences sporadiques, la France
prend le vent vers la fin des années soixante-dix. En 1977, j’assure mes
premières consultations familiales pour des patients schizophrènes
hospitalisés dans un service de l’Hôpital psychiatrique de Villejuif (Secteur
de Choisy-le-Roi, Orly, Thiais). En 1979, je développe une consultation
familiale ambulatoire au CMP de Choisy-le-Roi, en connexion étroite avec
les consultations familiales hospitalières, avec la participation active des
infirmiers de l’hôpital pour les patients présentant des troubles psychotiques
massifs. Très vite, apparaît en effet l’importance des connexions entre
thérapie familiale et thérapie institutionnelle, lorsque les manifestations
pathologiques se traduisent par des risques de passages à l’acte hétéro et
auto-agressifs. Il devient nécessaire de concevoir une différenciation des
pratiques thérapeutiques au sein des équipes, la reconnaissance réciproque
des compétences et des responsabilités des divers soignants et thérapeutes.
En 1994 est créée une Fédération de Services en Thérapie Familiale. Cinq
services de l’Hôpital Paul Guiraud (Villejuif), les services de psychiatrie
adulte des Hôpitaux Universitaires du Kremlin Bicêtre et de Paul Brousse à
Villejuif, le service de Protection Judiciaire de la Jeunesse du Val de Marne
mettent des moyens en commun pour assurer des consultations familiales,
tant au sein de chaque service que dans deux lieux de consultation ambulatoire.
3. Premières modélisations
Les premières modélisations ont eu en commun de considérer la
famille comme une unité susceptible de changer en fonction d’une implication
directe des membres qui la composent. Les symptômes qu’elle présente sont
interprétables à partir de l’examen de ses modes de fonctionnement, qu’il
s’agisse de son organisation psychique, de ses modes d’interaction actuels
ou des processus historiques qui la constituent. Il s’agit de thérapies de la
famille par la famille. En dernier ressort, c’est à la famille de gérer ses propres
conflits, d’être questionnée sur ses défaillances et de prendre en charge la
nature de ses difficultés.
Modélisations systémiques synchroniques
La famille est conçue comme un système réalisé dans l’ici et maintenant,
à savoir comme un ensemble d’éléments (individus) en interaction, dont les
communications sont régulées en fonction du ou des buts à atteindre
(Watzlawick et al., 1972). Les troubles du patient sont considérés comme
relatifs à la nature des interactions familiales, aboutissant à sa désignation
comme patient.
En décrivant l’existence de double binds dans les familles à transaction
schizophrénique, Bateson, Jackson, Haley, Weakland (1956, in Bateson,
1972) ont non seulement permis de repérer des formes d’injonctions
logiquement paradoxales conduisant à des impasses relationnelles, mais
encore de concevoir des modalités d’intervention thérapeutique. En
appartenant et en n’appartenant pas au système familial, les intervenants
cherchent à produire des double binds thérapeutiques. Pour Wynne
et al.
(1958), les relations de pseudo-mutualité et de pseudo-hostilité imprègnent
les relations entre thérapeutes, produisant ainsi des metabindings. L’hypothèse
de base, pour les premiers thérapeutes familiaux se réclamant de ce courant
de pensée , est de considérer la pathologie schizophrénique comme réductible
à un trouble interactionnel
[2]. La schizophrénie serait la résultante de
perturbations relationnelles, produisant un effet de désignation qui viendrait
à s’estomper, voire disparaître lorsque les communications s’améliorent.
Dans la version structurale proposée par Minuchin (1974), les relations
seraient caractérisées par des coalitions et des rejets, des engrenages
(psychoses) ou des délitements (délinquance) liés à l’aspect poreux ou
imperméable des frontières intra ou intergénérationnelles. La « désignation »
du patient serait ainsi la conséquence d’instigations, de manœuvres affectant
les relations entre celui-ci et ses proches. Le but de la thérapie est d’atténuer
les aspects pathologiques des interactions, dans l’idée de supprimer cette
« désignation ».
Modélisations systémiques diachroniques
La famille est considérée comme un ensemble de systèmes émotionnels,
intellectuels, sentimentaux, qui s’organisent au cours du temps, sur plusieurs
générations, par la constitution de selfs plus ou moins différenciés (Bowen,
1978). Les symptômes schizophréniques sont appréhendés comme le produit
d’une amplification de l’indifférenciation des selfs sur au moins trois
générations.
Les cliniciens repèrent une masse de mois indifférenciés, des ondes de
chocs émotionnelles, une aggravation de l’indifférenciation des selfs sur
plusieurs générations, des triangulations et des projections sur des tiers lors
de l’existence de troubles psychotiques (Bowen, 1978). Le couple parental
est fréquemment confronté à des distorsions et des clivages, les troubles du
cours de la pensée se retrouvant chez les proches parents du patient (Lidz et
al., 1965). Pour Boszormenyi-Nagy et Spark (1973), la famille est le siège
de loyautés invisibles qui relient le patient à un parent exclu du système.
L’équilibre des transmissions intergénérationnelles serait régi par une sorte
de grand livre des comptes des dettes et mérites qui assigne à chaque membre
de la famille, dès sa naissance, des droits et des devoirs, soumis éventuellement
à des délégations, voire des missions transgénérationnelles. Les interventions
thérapeutiques sont orientées vers la compréhension de ces facteurs
historiques, et le dégagement des circonstances encryptées susceptibles de
générer des sentiments de culpabilité ou de honte.
Modélisations psychodynamiques
La famille est appréhendée à partir de la théorie d’un appareil
psychique familial, agencé selon divers régimes de fonctionnement
(perception-conscience, préconscient, inconscient), à partir d’organisateurs
groupaux (l’illusion groupale, les imagos maternelle et paternelle, et les
fantasmes originaires de la vie intra-utérine, de séduction, de la scène
primitive, de castration), contribuant à la réalisation de relations à l’objet-
groupe (Anzieu, Ruffiot, in Ruffiot et al., 1981).
Les processus psychodynamiques en souffrance dans les familles
confrontées à la psychose se traduisent par l’indifférenciation des sexes et
des générations, l’existence de d’une psyché groupale archaïque indifférenciée
et de transferts éclatés.
Les techniques thérapeutiques reposent sur le recours aux associations
libres, au principe de la règle d’abstinence, aux processus
d’interfantasmatisations, à la sollicitation des activités oniriques (A. Eiguer,
A. Ruffiot, in Ruffiot et al., 1981). Il s’agit de respecter la lenteur des
processus de maturation et de différenciation, et de solliciter l’émergence de
la subjectivité et l’accès à la parole, source de symbolisation.
4. Nouvelles modélisations
Modélisations écosystémiques élargies
Les courants qui précèdent, en insistant sur l’implication des membres
de la famille amenés à consulter, sur leurs motivations, leurs aptitudes à se
remettre en question et à changer leurs modes de fonctionnement, rendent
certes des services aux familles présentant des ressources suffisantes pour
une telle épreuve. Mais bien souvent, dans les situations schizophréniques,
une telle implication directement orientée sur les représentations que la
famille a d’elle-même se révèle inadéquate, dans la mesure où elle risque
d’amplifier les sentiments de culpabilité et de honte, ou de déplacer les
symptômes et la souffrance sur les membres de la famille présumés sains.
Certains auteurs comme Bowen (1978) ont bien souligné l’existence de
triangles reliant la famille à des instances sociales, correspondant à des
projections de conflits à l’extérieur de la famille, lorsque celle-ci devient
incapable de les gérer en son sein. De même, en décrivant les phénomènes
de « metabindings » qui affectent les relations des membres des équipes
thérapeutiques, Wynne (1978) a repéré l’intérêt d’une prise en compte des
implications institutionnelles dans le traitement des schizophrénies. Pour
Andolfi (1977), la thérapie familiale devient ainsi une thérapie avec la
participation active de la famille, plutôt qu’une thérapie de la famille. J’ai
personnellement cherché à montrer l’importance des processus
organisationnels qui contribuent à l’élaboration et à la transformation des
dispositifs de soins (Miermont, 1987, 1993, 1995, 1997, 2000). D’autres
modélisations, distinctes de la démarche éco-systémique, se sont également
développées en considérant la famille comme un partenaire thérapeutique,
non responsable ni coupable des maladies qui peuvent atteindre tel ou tel de
ses membres.
Modélisations comportementalo-cognitivistes
Ce dégagement de l’implication familiale dans l’origine des troubles
est devenu radical dans l’approche comportementale et cognitive. La famille
est considérée comme une collectivité de personnes présentant des schèmes
comportementaux, émotionnels et cognitifs, éventuellement perturbés lors
de l’existence de troubles de la personnalité, de troubles mentaux ou
comportementaux. Dans la prise en charge psycho-éducative des patients
schizophrènes et leurs familles, ces dernières sont considérées comme des
familles « normales », confrontées à une maladie, ou un ensemble de
maladies dont l’origine est cérébrale et vraisemblablement de nature neuro-
développementale (McFarlane, 1983). S’il existe des perturbations dans les
relations intrafamiliales, voire dans les relations entre la famille et
l’environnement social, ces perturbations sont considérées comme
secondaires à la maladie. Lors de troubles schizophréniques, on constate
fréquemment une amplification des émotions exprimées, avec une exagération
des tendances à la critique ad hominem, à l’hostilité, à la surimplication, à
l’intrusion, au rejet de l’expression d’autrui (Falloon et al., 1984 ; Doane et
al., 1986). Bien que ces caractéristiques ne soient pas spécifiques (on les
retrouve dans nombre d’autres pathologies graves, voire chez certaines
familles ne présentant pas de maladies), elles semblent un facteur précipitant
le recours aux hospitalisations.
Par ailleurs, des recherches en psychologie cognitive (Astington et al.,
1988) ont montré qu’à partir d’un certain âge, l’enfant ne se contente pas de
développer des représentations de lui-même et des autres ; il construit des
représentations de second ordre, ou métareprésentations (« Je pense que...,
je crois que..., je suppose que... ») qui lui permettent d’inférer des intentions,
des croyances, des sentiments tant dans son propre fonctionnement mental
que dans celui d’autrui. Il élabore ainsi une théorie personnelle des états
mentaux, qui se complexifie tout au long de son développement, tant en
fonction de la structure de sa personnalité que de ses expériences.
Les objectifs thérapeutiques sont apparemment beaucoup plus
modestes que dans les courants précédents. La famille n’est plus considérée
comme le lieu de l’origine des troubles, et ses membres ne sont plus tenus
pour responsables, ni explicitement, ni implicitement, des manifestations
pathologiques. Les thérapeutes partent du constat de la maladie, informent
la famille de ses caractéristiques (en particulier de l’importance des facteurs
génétiques et biologiques), de son évolution, de son traitement. Ils proposent
des conseils psycho-éducatifs, en montrant de quelle manière l’atténuation
des débordements émotionnels et des critiques est susceptible d’aboutir à
une meilleure gestion des troubles.
Les thérapeutes, loin de chercher à supprimer la « désignation » de la
maladie mentale, la renforcent au contraire. Leur travail consiste à informer
le patient et sa famille de l’existence de celle-ci, de ses caractéristiques, et des
variables relationnelles qui renforcent ou atténuent les troubles. Le but de la
thérapie est d’apprendre à la famille à s’adapter aux troubles et à les gérer.
Le risque thérapeutique est l’inverse de celui du modèle communicationnel :
celui de figer le patient dans la définition de la maladie qu’en donnent les
thérapeutes.
Modélisations narratives et humanistes
La famille est une communauté de personnes qui développent des
visions du monde singulières et relatives de celle-ci. L’enjeu de la thérapie
est moins de supprimer les symptômes coûte que coûte, que de développer
les potentialités de chacun, en tenant compte de ses forces et de ses fragilités,
de ses rythmes évolutifs propres, de ses projets de vie. Apprendre à faire
connaissance avec chaque partenaire, et avec les styles d’échange de la
famille, réclame du temps et du doigté. Favoriser la prise d’autonomie
suppose que clients et thérapeutes se découvrent dans leurs singularités sans
précipitation ni tentative d’emprise ou de contrôle de la situation. Les
thérapeutes ne cherchent pas ici à créer des contextes transférentiels et
contre-transférentiels, en faisant référence, si nécessaire, à ce qu’ils sont et
ce qu’ils font dans leur existence réelle. Que le contact thérapeutique soit bref
ou durable, il évite la création de dépendances qui réactiveraient des schèmes
relationnels provenant du passé, et favorise plutôt l’actualisation de processus
nouveaux, en prise avec les problèmes et les difficultés actuels.
Dans le développement des thérapies narratives, l’élaboration de la
réalité serait le produit des interactions et des conversations. « Les systèmes
humains sont considérés comme existant seulement dans le domaine de la
signification ou de la réalité linguistique intersubjective » (Anderson &
Goolishian, 1988). La construction personnelle des connaissances serait
déterminée par la comparaison des productions des équipes thérapeutiques
et des productions familiales et sociales, qui ne relèveraient, en dernière
instance, que de points de vue relativistes sur l’état du monde. Les significations
et les émotions, le sens du « je », du « tu », du « il », etc. naissant des
contextes relationnels, le sentiment de l’identité serait le produit des narrations
exprimées lors des échanges, celles-ci s’enchâssant dans des scénarios
communs. Les thérapeutes ne sont pas dans des positions de spécialistes ou
d’experts, détenteurs de la vérité, ou de solutions toutes faites. Dans cette
perspective, la notion de vérité objective s’estompe, voire disparaît, de
même que celle de compétence ou de spécialiste. Chaque vision du monde
étant relative à ses contextes relationnels de production, aucune ne saurait
prétendre à une quelconque prééminence.
5 . Métamodélisations :
principes éco-étho-anthropologiques
Face à ces différents courants, organisés en écoles fréquemment
considérées comme opposées, le clinicien pourrait avoir l’embarras du
choix, voire se sentir désorienté, surtout s’il confronte ces options générales
aux situations singulières qu’il doit traiter. Ces options ne sont-elles pas le
reflet de la diversité des organisations familiales, de leurs modes de croyance,
de valeurs, de savoirs-faire et de connaissances ? S’agit-il pour lui de
s’inspirer plus ou moins librement de ces principes généraux, selon ses goûts
personnels, les contraintes de l’expérience, voire les deux ? Il pourra se
contenter de s’inscrire dans un courant dûment répertorié, voire rejoindre la
mouvance des psychothérapeutes éclectiques et intégratifs. Dans cette
dernière option, il lui suffira de prendre les conceptions, les hypothèses, les
injonctions qui lui conviennent dans chaque courant, et de tenter une
synthèse relativement ajustée à chaque cas.
Pour McFarlane et Beels (1983, p. 330), chaque technique (stratégique,
psycho-éducative, multifamiliale, systémique) a ses indications et ses contre-
indications en fonction de la compliance du patient et de sa famille aux
traitements, et de la phase à laquelle les interventions sont proposées. Ils
proposent ainsi un arbre de décision « somme toute assez complexe, — non
pour des raisons d’élégance, mais parce que notre connaissance actuelle
nous permet de faire des choix stratégiques relativement équitables d’un
point de vue spéculatif ». La question est de savoir si l’on peut clairement
différencier, de manière absolue, la compliance de son opposé, et des phases
dûment répertoriées.
Il existe pourtant une autre perspective, qui nécessite d’en passer par
un approfondissement épistémologique de la conception de système. Depuis
les premiers travaux des grands pionniers (von Bertalanffy, 1947 ; Wiener,
1948-1961 ; Ashby, 1956 ; etc...), la théorie des systèmes a donné lieu à de
multiples développements. Si ceux-ci ne permettent guère actuellement d’en
édifier une synthèse définitive, la vivacité des débats qui ont pu opposer
Thom, Morin, Atlan, Prigogine, Danchin, Ruelle, etc. (cf. Amsterdamski et
al., 1990, pour n’évoquer ici que la mouvance francophone) n’implique pas
son obsolescence, mais bien plutôt une évolution critique, signe, selon moi,
de son extraordinaire vitalité. Dans cette optique, faire référence à une
orientation éco-systémique ne revient pas à chercher l’obtention de synthèses
illusoires, de dépassements dialectiques ou de « consensus mous ».
L’existence d’oppositions, de positions incompatibles, qu’elles soient
pragmatiques ou épistémologiques, devient l’expression de propriétés
inhérentes à la dynamique, la complexité et l’autonomie des systèmes
humains les plus évolués.
Métamodélisations 1 :
Morphogenèse et modèles mathématiques
du changement
La théorie des systèmes dynamiques
[3] caractérise un système, non plus
seulement comme un ensemble d’éléments en interaction (définition logico-
combinatoire), mais comme une entité composée de formes repérables dans
l’espace-temps, soumises à des champs de forces synergiques et antagonistes,
sujettes à des variations de mouvements ayant une trajectoire et une direction.
L’autonomie des systèmes dynamiques est caractérisée par des phénomènes
vibratoires produits par des oscillateurs générateurs d’impulsions qui créent
des oscillations, des résonances, des interférences avec les systèmes
environnants. L’émergence d’unités discrètes, repérables comme des
événements discontinus, des traits distinctifs opposés (sur le plan des
singularités personnelles, interactionnelles, symptomatiques) se différencient
et se transforment à partir de processus continus : phénomènes
« catastrophiques » (Thom, 1977) et « chaotiques » (Ruelle, 1991 ;
Goldberger
et al., 1990).
J’insisterai ici sur l’importance des phénomènes topo-
chronodynamiques : le patient qui présente des troubles schizophréniques
est confronté, et confronte son entourage à des modifications parfois
considérables de l’organisation de l’espace-temps usuel. Même lorsqu’il est
physiquement présent lors d’une consultation, son esprit peut être dispersé,
hypervigilant vis-à-vis de l’ensemble des stimuli extérieurs au cadre de
celle-ci (phénomène de scotomisation décrit par Laforgue, 1994). Ou bien,
il peut physiquement ne pas tenir en place, changeant de lieu de manière
imprévisible. Les personnes à son contact peuvent se sentir envahies,
déconcertées, désarçonnées, anéanties, terrorisées, dans leurs manières de
penser et d’agir. La régulation des distances interpersonnelles, le simple fait
de se rendre à un endroit précis, à un moment précis, ou encore de faire des
projets, deviennent extrêmement périlleux. Si le syndrome d’influence est
présent, le patient se sent l’objet d’un vol ou d’un « devinement » de ses
pensées, d’un commentaire du moindre de ses actes, d’un téléguidage
émotionnel, intellectuel, comportemental, par des forces ou par des
personnages éventuellement très éloignés du lieu même où il se trouve.
Réciproquement, en son absence, les personnes dont il dépend vitalement
(les membres de sa famille, ses connaissances, les thérapeutes et les soignants)
peuvent se sentir soumis à des pressions considérables, plus ou moins
déstabilisés dans leurs pensées, leurs émotions, leurs actions. Il arrive que les
parents rêvent de partir le plus loin possible pour refaire leur vie, ou que le
patient fasse des fugues dans des pays très éloignés, tandis que la moindre
prise de distance entre eux se révèle à hauts risques.
Tout se passe comme si la désagrégation de l’esprit se traduisait par
un éparpillement de ses sous-systèmes, voire de ses constituants élémentaires,
qui présentent alors des propriétés qui défient l’identification et la localisation
habituelle des « corps » vivants et non vivants, ainsi que de leurs mouvements.
Un sourire du patient, loin de se rapporter à la situation immédiatement
vécue, peut se référer à des contextes encryptés ou perdus. L’entrée et la
sortie du patient du service hospitalier se font de manière paradoxale. Plutôt
que de correspondre à une distinction nette entre l’intérieur et l’extérieur du
service dans l’esprit du patient, de tels mouvements semblent obéir à des
points d’ancrage, des points d’appui, des points de repère, des points
d’horizon qui échappent en grande partie à la perception et à la compréhension
des cliniciens. Si le patient demande de sortir avec véhémence, cette
véhémence risque d’être interprétée comme une recrudescence de ses
troubles, et il se verra refuser la sortie. Si, inversement, il a retrouvé son
calme et s’est adapté à la vie institutionnelle, l’équipe pourra concevoir un
projet de sortie alors qu’il n’est manifestement pas prêt à une telle éventualité.
Curieusement, la famille est une aide précieuse à la compréhension et à la
réalisation de ces mouvements, comme si elle était davantage en prise avec
les systèmes de référence opérants. Plus précisément, il apparaît que des
rencontres entre cliniciens et familles, en certains lieux et moments précis,
permettent de localiser le problème, de le « réaliser » et de prendre les
décisions les moins inadéquates.
Métamodélisations 2 : Théories de la complexité
La théorie de la complexité
[4] cherche à appréhender les systèmes
naturels et artificiels dont la description échappe à un examen exhaustif de
leurs propriétés (Morin, 1990 ; Le Moigne, 1990). Parmi celles-ci, on
mentionnera l’auto-organisation, l’autonomie, des phénomènes
d’inséparabilité et d’interférence entre l’objet observé et le protocole
d’observation, des capacités de réalisation, de potentialisation, de
virtualisation des processus organisationnels et décisionnels, l’existence de
phénomènes stochastiques soumis au jeu du hasard et de la nécessité.
Sur le plan clinique, j’insisterai ici principalement sur l’importance
des raisonnements abductifs (Miermont, 1995), qui ne se réduisent, ni à des
déductions à partir des faits constatés (tautologies), ni à des inductions
(généralisations). D’un point de vue épistémologique, on peut en effet
distinguer trois types de raisonnements :
- La déduction (tautologie) : toutes les billes de ce sac sont blanches ;
or cette bille appartient à ce sac ; donc elle est blanche.
- L’induction (généralisation) : des billes observées sont dans ce sac ;
elles sont blanches ; toutes les billes de ce sac, même non encore
observées, sont blanches.
- L’abduction (singularisation) : la bille observée est blanche ; le sac
observé contient des billes blanches ; la bille appartient à ce sac.
L’abduction est utilisée à chaque fois qu’il s’agit de comprendre une
situation particulière, dont les contextes de survenue ne sont pas connus a
priori. C’est la façon dont opère la psychologie populaire, mais aussi les
disciplines qui nécessitent un travail d’enquête. En faisant une hypothèse,
voire en comparant plusieurs hypothèses, l’abduction recherche un ou
plusieurs système (s) d’appartenance, ou encore une intersection de plusieurs
systèmes d’appartenance, qui permet de comprendre un cas unique qui
échappe aux généralisations. Bien souvent, en se laissant entraîner par
l’intuition immédiate, la généralisation risque d’induire en erreur, en brouillant
les pistes ou les cartes qui mériteraient d’être examinées méthodiquement.
Et si l’on cherche à déduire uniquement la solution à partir des signes
directement observés, on risque de partir de prémisses fausses. En ce sens,
l’abduction se garde de prendre les prémisses d’une situation, c’est-à-dire
ses contextes évidents, comme argent comptant. Dans le champ clinique, les
inférences abductives se révèlent pertinentes dans la démarche médicale
courante, dans le travail d’interprétation psychanalytique, dans l’élaboration
d’hypothèses en thérapie systémique, et sans doute dans de nombreuses
modalités d’interventions psychothérapeutiques, qui se révèlent ainsi comme
de multiples pistes de nature abductive.
En clinique, le paradigme de la complexité est ainsi caractérisé par :
- L’évolution dynamique entre diagnostic, pronostic et thérapeutique.
- Le diagnostic n’est plus seulement un résultat figé à tout jamais, mais
une démarche tâtonnante, réactualisée en fonction des anticipations,
des effets de surprise liées à l’action thérapeutique.
- L’élaboration d’hypothèses étiologiques épigénétiques, contextuelles,
exclusives ou combinées. La combinaison de conceptions déterministes
et indéterministes des troubles psychotiques conduit à la localisation
toujours plus fine de la cause ou des causes, mais aussi l’apparition de
phénomènes non localisables et indéterminables.
- Les configurations psychopathologiques globales émergentes sont
ainsi le produit de phénomènes oscillants sur le plan local, dont
l’activité est modifiée en fonction des contextes globaux dans lesquels
ils se déploient.
- Les vertus des orientations multi-thérapeutiques. L’intervention
pharmacologique (niveau moléculaire) produit des modifications
comportementales, psychologiques et relationnelles. Le soutien et
l’infléchissement des attitudes personnelles conduit à un apaisement
de la souffrance biologique et à un changement des formes d’interaction.
- La prise en compte des phénomènes institutionnels, organisationnels,
décisionnels sur le plan communautaire (familial et social) rétroagit
sur les systèmes neurophysiologiques et les positions et les dispositions
des personnes. La combinaison de ces trois formes d’intervention
conduit à des effets émergents, et, de manière étonnante, à une
diminution des pressions et des emballements thérapeutiques.
- L’articulation des polarités thérapeutiques sous la forme de cothérapies
élargies et de hiérarchies enchevêtrées. Le fait que plusieurs soignants
et thérapeutes arrivent à différencier leurs modes d’intervention sur
les plans moléculaires, psychiques et relationnels, et à coordonner
leurs efforts en partenariat avec ceux du patient et de sa famille,
permet d’envisager qu’une partie non négligeable des processus
thérapeutiques résulte de cette coopération.
Celle-ci est constituée de mouvements synergiques et antagonistes.
Le fait de constater des désaccords à propos de la définition des problèmes,
de la manière de les résoudre, ou des finalités à atteindre ne signifie pas
nécessairement qu’un résultat thérapeutique satisfaisant soit lié à une réduction
systématique de ces désaccords. L’important est d’arriver à circonscrire les
domaines où l’harmonie (nécessairement constituée de dissonances) est
possible et ceux où elle n’est pas possible. On sait combien les patients
schizophrènes sont hypersensibles aux moindres failles qui touchent la
texture des liens des personnes qui les entourent (qu’il s’agisse des liens
familiaux, des liens entre co-soignants, ou des liens entre soignants et
membres de la famille). Lorsqu’il existe un désaccord sans résolution entre
deux ou plusieurs personnes, le plus important est que celles-ci arrivent à
maintenir une cohésion sécurisante malgré leurs différends. Autant une
rupture dans la continuité des relations est délétère, autant le maintien d’une
continuité dans le maillage des interactions est un ressort thérapeutique
[5].
Une manière de rendre viable ce processus de continuité contextuelle
est de concevoir (au sens d’un va-et-vient entre modélisation et réalisation)
des modalités d’organisation et de décision thérapeutiques sous la forme de
hiérarchies enchevêtrées. Bien souvent, dans les formes graves de psychose,
le recours aux psychotropes se révèle indispensable. Mais le fait d’appréhender
les difficultés d’apprentissages innovants sous l’angle d’échanges diversifiés
(personnels, institutionnels, familiaux) permet bien souvent de diminuer les
posologies efficaces (voire d’arrêter telle ou telle prescription ou intervention),
d’éviter les enchaînements d’actions catastrophiques, et d’envisager des
dégagements inattendus. En autorisant le patient à faire par lui-même
l’expérience des prescriptions opportunes (qu’elles soient de nature
chimiothérapeutique, psychothérapeutique, familio ou sociothérapeutique),
de constater les conséquences d’un arrêt de tel ou tel type d’intervention, les
thérapeutes redonnent à celui-ci l’initiative de ses choix. Si chaque forme
d’intervention obéit à des hiérarchisations contraignantes et inévitables, le
fait de reconnaître qu’aucune n’a a priori de prééminence sur les autres
permet d’éviter les effets délétères de la toute-puissance thérapeutique, et
des réalisations totalitaires génératrices de fractures relationnelles
intempestives.
Métamodélisations 3 :
éco-étho-anthropologie de la famille
Le terme d’éco-étho-anthropologie revient à souligner l’intérêt d’une
articulation des disciplines écologiques, éthologiques et anthropologiques
pour une clinique des situations complexes. D’un point de vue éco-étho-
anthropologique (Miermont, 2000c), la famille apparaît ainsi comme une
unité écosystémique, créant des solidarités de destinées dans l’espace-
temps, caractérisée par des opérateurs rituels, mythiques, épistémiques, qui
organisent les échanges par l’interférence des processus phylogénétiques,
ontogénétiques et culturogénétiques. Contrairement aux modèles « bio-
psycho-sociaux » de la systémique classique, l’individu, la famille et la
société ne sont plus considérés comme des emboîtements ayant la forme de
poupées russes. La famille ne serait plus une « boîte » intermédiaire entre
l’individu et la société, complètement isolable des entités sous-jacentes et
des supra-systèmes qui participent à sa constitution et à sa reconnaissance.
Il existerait un continuum d’intrications entre l’organisation du corps, du
cerveau, de la psyché, de la personne, de la famille nucléaire et élargie, et des
communautés sociales, formelles et informelles. Les frontières qui délimitent
ces différentes organisations sont caractérisées par des interfaces complexes,
fractalisées, permettant le va-et-vient incessant d’entités matérielles,
énergétiques et informationnelles qui échangent leurs propriétés et se
transforment en fonction de leurs positionnements et de leurs trajectoires.
Si l’on considère la diversité des organisations familiales, à un pôle de
ce continuum, l’essentiel de ses problèmes ou de ses difficultés pourrait être
appréhendé par la réunion de ses membres, et l’exploration des représentations
que ceux-ci sont susceptibles de produire de leurs fantasmes, de leurs
histoires, de leurs interactions (modélisations susceptibles d’appréhender
les fonctionnements « intrafamiliaux », à partir de points de vue
psychanalytiques, systémiques diachroniques ou synchroniques classiques).
À l’autre pôle de ce continuum, la démarche clinique proviendrait
principalement d’apports extérieurs, qu’il s’agisse d’expériences
institutionnelles ou de connaissances spécialisées concernant les troubles
mentaux et comportementaux (modélisations inhérentes à la nature des
troubles constatés, reposant sur la reconnaissance de facteurs extrafamiliaux
pouvant affecter le patient et les relations avec ses proches, et débouchant sur
des interventions institutionnelles, comportementales, cognitives,
psychoéducationnelles). Ces expériences et ces connaissances seraient alors
en quelque sorte « transfusées » à la famille en souffrance.
Le plus souvent, les cliniciens cherchent à localiser les variables sur
lesquelles il est possible d’agir, et à aborder les sujets susceptibles d’être
échangés de part et d’autre. Il existe fréquemment une combinaison de
facteurs intrinsèques et extrinsèques au fonctionnement familial. Plus la
famille est confrontée à des perturbations massives, liées à des pathologies
multiples affectant ses membres, et plus il est nécessaire de constituer des
dispositifs de soins élargis, qui viennent étayer de l’extérieur les relations
familiales. Toute intrusion directe sur ces relations risque d’avoir des effets
persécuteurs ou culpabilisants. Les stratégies thérapeutiques reposent alors
sur :
- La création de rituels extraordinaires de conversation ordinaire.
- La synchronisation de l’évolution des équipes thérapeutiques et des
familles.
- Le travail sur des échelles d’espace-temps inusitées.
- La canalisation et la réorientation symbolique des manifestations
violentes.
- La décentration et la démultiplication des systèmes de référence, des
« visions du monde ».
- L’utilisation des metabindings à l’intérieur des équipes et entre les
équipes comme dispositifs aux deutero-apparentissages pour les
patients et les familles.
- La recréation d’histoires qui s’élaborent au cours même des rencontres.
Depuis les premières tentatives de thérapie familiale des troubles
schizophréniques, se sont développés de multiples recherches aboutissant à
des résultats contradictoires. Certains courants ont radicalisé l’opposition
concernant l’appréciation même des manifestations pathologiques, et la
manière de les traiter.
- D’un point de vue psychodynamique, les troubles psychotiques
seraient interprétables en termes de troubles de la transmission
intergénérationnelle, liés à une indifférenciation des sexes et des
générations. Dans la version systémique et interactionnelle, les
schizophrénies seraient réductibles à des perturbations relationnelles.
- Le concept de schizophrénie - maladie ne serait que l’émanation d’une
désignation relative et arbitraire. La réalité étant une construction de
l’esprit, les schizophrénies n’existeraient pas indépendamment de
l’idée que l’on s’en fait. L’intervention thérapeutique repose sur
l’obtention d’une amélioration des communications, ou, dans les
thérapies narratives, sur l’avènement de conversations où personne ne
saurait prétendre détenir une vérité définitive. Ce point de vue est
actuellement défendu par les tenants du constructivisme et du
constructionnisme social.
- Dans la version comportementale et cognitive, les schizophrénies
seraient des maladies cérébrales, constatables par les explorations
neuro-anatomiques et dynamiques, surgissant a priori dans des familles
normales, et entraînant une réaction en chaîne de perturbations
familiales et sociales. De ce fait, le travail avec la famille serait moins
de nature thérapeutique que de nature psycho-éducative. Les
interventions reposent sur des programmes d’information concernant
la maladie, et de rééducation des comportements qui aggravent les
troubles. Une telle conception repose sur une épistémologie réaliste,
positiviste, voire matérialiste-éliminativiste.
La perspective éco-étho-anthropologique que j’ai proposée ici ne
cherche pas à réduire ces points de vue opposés, ni à promouvoir une voie
moyenne. Elle tente plutôt d’éviter les explications et les pratiques
simplificatrices. Les explorations psychodynamiques, systémiques,
comportementales et cognitives, humanistes, narratives sont moins des
modèles qu’il s’agirait d’appliquer, ou vers lesquels il faudrait tendre, que
des instruments, des outils méthodologiques. Le thérapeute est à la fois un
spécialiste et un ignorant, formateur et apprenti, questionneur et questionné.
S’il est initiateur de la conversation, il est également partie prenante de
dynamiques qui suivent leur propre cours. La complexité des procédures et
des réflexions, en évitant les simplifications réductrices, débouche en
dernier ressort sur des résultats qui ne manquent ni de simplicité, ni
d’élégance.
Reconnaître l’importance des facteurs génétiques, neuro-
développementaux dans la survenue d’une souffrance cérébrale ne signifie
pas ipso facto que ces facteurs correspondent à des causalités linéaires et
qu’ils renvoient à des modèles strictement déterministes. L’élaboration du
diagnostic, l’information faite au patient et à la famille nécessitent des
procédures complexes et évolutives, qui doivent tenir compte de la diversité
des conceptions qui cherchent à appréhender la constellation des
schizophrénies. En effet, chaque conception, et la manière dont elle est vécue
et exposée, tant du côté des cliniciens que de celui de la famille, interfère avec
l’évolution des troubles. La circulation des connaissances et des savoirs-
faire suppose un va-et-vient entre familles et thérapeutes. Si ces derniers se
doivent de partager les connaissances dont ils disposent avec le maximum de
doigté et d’intelligibilité, ils se doivent tout autant d’être sensibles aux
expériences et aux connaissances développées par la famille. Il apparaît
d’autre part que les perturbations cliniquement constatées ne sont pas
toujours uniquement liées à la pathologie schizophrénique. De nombreux
autres facteurs (maladies somatiques et mentales, troubles de la personnalité,
modalités d’organisation familiale, contextes institutionnels et sociaux)
interfèrent avec celle-ci. Il apparaît d’autre part raisonnable de considérer
que l’enrichissement des contextes vitaux conduit à un soulagement de la
souffrance du cerveau, voire à un développement de potentialités cérébrales
jusqu’ici inexploitées.
Les schizophrénies sont habituellement l’expression d’une grande
souffrance personnelle et collective. Elles s’accompagnent fréquemment de
sentiments de culpabilité et de honte, mais aussi d’accusations, de menaces,
de confusions, de destructions qui mettent en péril la vie d’un ou plusieurs
membres de la famille et de leur voisinage social. Elles contraignent les
familles et les équipes soignantes à gérer des problèmes ardus, et réclament
un travail de concertation, d’information, de réflexion, de coopération, de
délibération, de décision.
Dans de tels cas, la thérapie familiale apparaît comme un dispositif
spécifique qui prend sa valeur dans une reconnaissance réciproque des autres
dispositifs thérapeutiques, et dans une articulation fonctionnelle avec ceux-
ci. J’ai cherché à montrer ailleurs (Miermont, 1997, 2000a) l’intérêt à
concevoir l’organisation des contextes de soins sur le mode de hiérarchies
enchevêtrées et de cothérapies élargies. Dans ces contextes évolutifs, la
thérapie familiale suppose un partenariat avec l’ensemble des personnes et
des équipes qui sont impliquées. Elle contribue à une réorganisation des
interactions entre patients, familles et équipes soignantes. Elle permet de
réaliser des apprentissages partagés dans les situations critiques, de construire
et reconstruire les liens qui redonnent un sens à la vie.
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[1]
Psychiatre, coordonnateur d’une Fédération de Services en Thérapie Familiale (PGV
Villejuif, France), président de la Société Française de Thérapie Familiale.
[2]
Bateson est resté circonspect sur ce type d’hypothèse. Pour lui, la dimension
pathologique du double bind schizophrénique peut être lié à une combinaison de
facteurs génétiques rendant compte d’un trouble du deutero-apprentissage, et
d’expériences relationnelles fréquemment répétées au cours du développement de
l’enfance du patient.
[3]
Cette théorie prolonge les traditions réalistes, dans leurs versions conceptualistes
(Aristote) ou idéalistes (Platon) de la théorie de la connaissance. Les formes décrites
renvoient à des archétypes sous-jacents aux phénomènes observés. Ceux-ci sont
considérés comme des objets indépendants de l’observateur (réalisme), soit de
manière immanente (conceptualisme), soit de manière transcendante (idéalisme).
[4]
Une telle théorie prolonge les traditions intuitionnistes (Anaxagore, Épicure) ou
sceptiques (Chrysippe, Pyrrhon, Carnéade), pour lesquelles la connaissance est
tributaire d’un jugement : pour l’intuitionnisme, ce jugement repose sur une méthode,
qui relativise le concept de vérité ; pour le scepticisme, le jugement ne permet de
constater que les apparences des phénomènes, la vérité étant alors inaccessible. Le
constructivisme propose diverses versions de ces dernières options : la connaissance
est une production de l’esprit humain, relative aux conditions de cette production.
L’objet construit ou inféré est une modélisation plus ou moins vérifiable, qui interagit
avec le sujet modélisant et son projet de connaissance.
[5]
Un exemple peut être donné lorsque deux parents divorcés acceptent le principe d’une
consultation avec leur enfant schizophrène (celui-ci pouvant être un adulte, confronté
au divorce de ses parents depuis de nombreuses années). Le cadre thérapeutique
consiste à éviter soigneusement de revenir sur les motifs qui ont conduit au divorce,
ou de réactiver les sujets qui ont trait à l’irréversibilité de la rupture.