Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136167
242 pages

p. 16 à 38
doi: 10.3917/ctf.026.0016

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no 26 2001/1

2001 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

La schizophrénie en tant que phénomène multi-générationnel  [1]

Murray Bowen  [2]
Dans ma communication, je mettrai beaucoup plus l’accent sur la schizophrénie que la plupart des orateurs qui m’ont précédé au cours de ce séminaire. J’ai pris au sérieux le programme prévu initialement, pensant que le sujet en serait la schizophrénie. Et il y a une grande différence entre la psychose et la schizophrénie. La double contrainte (double bind) a été développée en relation avec la schizophrénie et je l’ai toujours associée plutôt à ce symptôme.
La schizophrénie a été tellement importante dans le développement de la thérapie familiale, que nombreux sont ceux qui dès lors ont considéré durant cette décade que ce type de traitement était prioritairement celui de la schizophrénie. Au cours de cette période, il y a eu un engouement des professionnels pour cette manière de penser la schizophrénie et une renaissance de renouvellement de l’espoir d’arriver à élaborer une thérapie pour les années futures. La recherche familiale a ouvert la porte à un nouvel ordre de faits concernant le comportement humain, ce qui n’avait jamais été abordé dans la littérature spécialisée jusque-là. Tous les écrits précédents étaient basés sur l’étude de l’individu. La recherche familiale a introduit des connaissances sur les relations entre les personnes, ce qui n’avait jamais été clairement perçu auparavant. Seuls ceux qui étaient présents à cette époque- là ont eu pleinement conscience de l’impact que cela représentait pour le monde professionnel. Le double bind a été l’un des concepts les plus populaires de ce nouveau champ.
Très rapidement, ces nouvelles connaissances ont été incorporées dans un savoir général, et de nouvelles générations de professionnels de la santé mentale ont travaillé comme si ces données avaient toujours été là. Au cours de cette même décade, nous avons découvert que la thérapie familiale – malgré tout ce qu’elle avait apporté – ne possédait pas des réponses toutes faites pour la schizophrénie comme on l’avait espéré. La thérapie familiale convenait pour toute une série de problèmes émotionnels moins graves ; l’intérêt porté pour la schizophrénie s’affadit et celle-ci reprit sa place dans la province de la psychiatrie générale, laquelle agissait comme si elle savait depuis toujours que la schizophrénie était bien plus qu’un phénomène familial. La grande attention soutenue portée à la schizophrénie dans la famille, et l’échec de la thérapie familiale à obtenir un succès thérapeutique immédiat peuvent avoir contribué à renforcer l’intérêt pour les facteurs constitutionnels et physiologiques à l’origine de la schizophrénie.
Au cours de la dernière décade, la thérapie familiale est devenue l’une des méthodes thérapeutiques la plus acceptée – utilisée essentiellement comme une technique basée sur une théorie de l’individu, et qui évacue partiellement ce potentiel unique qu’elle avait en tant que nouvelle manière de penser les phénomènes humains. De la façon dont elle est utilisée, la thérapie familiale est considérée comme bonne pour tout en général, et pour rien en particulier. Par exemple, quelque chose qui est dénommé « Thérapie Familiale » est actuellement utilisé partout avec les familles de patients schizophrènes hospitalisés [3]. Malheureusement, le processus et le patient sont encore conceptualisés selon les anciennes gilles psycho-dynamiques et les symptômes sont toujours traités avec les mêmes méthodes de traitement empiriques plus des médicaments.
Il est intéressant sur le plan historique, de noter que les tranquillisants apparurent pour la première fois au cours du printemps 1954, juste au moment où la recherche sur les familles de schizophrènes prenait une direction clairement définie.
Pendant mes premières années de psychiatrie, j’avais un sujet de prédilection particulier en plus de mon intérêt clinique pour la schizophrénie. Je me demandais pourquoi la psychiatrie n’était jamais devenue une science, et ce qu’il faudrait pour que l’étude du comportement humain en soit une. La psychiatrie comporte un corpus de faits concernant le comportement humain qui répond aux critères des sciences reconnues. La théorie psychanalytique actuelle est basée sur un mélange de faits et d’interprétations subjectives de ces faits. Ma réflexion sur ces thèmes, qui a commencé bien des années avant mes recherches en thérapie familiale, m’a amené à élargir ma lecture, mon approche et mes questionnements de certains des concepts de base de la théorie existante. Mes lectures les plus marquantes traitaient des domaines de l’évolution, la biologie et les sciences naturelles. J’en tirai la notion que la maladie émotionnelle était liée d’une certaine manière à cette partie de l’homme qu’il partageait avec des formes de vie plus primitives. Je n’avais pas d’indice pour donner substance à ces notions et donc, elles demeurèrent au fin fond de mon esprit pendant une dizaine d’années, sans lien avec le travail clinique.
Mon intérêt pour la schizophrénie – essentiellement pour la recherche d’une meilleure thérapie – était mon premier moteur. Un second fut mon désir d’améliorer ou d’élargir la théorie psychanalytique.
J’avais accumulé une expérience fort réduite de la schizophrénie durant une vingtaine d’années. Je m’étais fortement impliqué pendant cinq ans, entre 1954 et 1959, dans les activités du National Institute for Mental Health (Institut National de Santé Mentale). Elles continuent à m’intéresser beaucoup même si la majeure partie de mon travail a porté ensuite sur d’autres domaines. Cet article traite de la question de la schizophrénie qui m’a accompagné tout au long de ma carrière, comme une musique de fond.
Après les nouvelles et étonnantes découvertes issues des systèmes relationnels du milieu des années cinquante, mon vieil intérêt pour la théorie s’est réveillé. J’avais passé des années à chercher des indications de nouvelles dimensions théoriques, sans en trouver aucune. Et voila que soudain émergeait de la recherche sur les familles une mine d’indices ignorés jusque-là, qui tous étaient importants, ou qui en tout cas méritaient la plus grande attention. Les chercheurs « familiaux » de cette époque faisaient ce que j’avais moi-même considéré comme l’une des faiblesses initiales de la psychanalyse. Freud avait débuté comme neurologue. Il découvrit un ensemble de faits tout neufs et essaya d’utiliser les modèles médicaux de la pathologie pour conceptualiser ses trouvailles. Cela ne marcha pas très bien et il tenta ensuite d’appliquer des concepts issus d’autres domaines, comme le complexe d’Oedipe qui venait de la littérature. Ce même phénomène eut lieu aussi aux chez les chercheurs « familiaux ». Ils décrivaient leurs découvertes en termes de modèles mécaniques, mathématiques, énergétiques, brefs à partir de toute une série grilles différentes. Chaque chercheur sélectionnait les modèles qui s’intégraient le mieux dans son propre cadre de connaissance. Chaque champ possédait une profusion de modèles qui pouvaient décrire avec exactitude les résultats des recherches. J’ai eu très tôt l’intuition que si je pouvais utiliser des modèles consistants sur le plan scientifique – je pensais que si la psychiatrie devenait un jour une science, elle appartiendrait aux sciences de la vie – il serait profitable d’employer des concepts adaptés à ce domaine. Ceci dit, c’était une tâche ardue et de longue haleine. C’était difficile… Vous voyez, les observateurs-chercheurs d’alors ne pouvaient voir qu’avec les « yeux » de la psychanalyse, et donc ils observaient les familles en y retrouvant leurs concepts psychanalytiques.
Je crois qu’à chaque époque, il y a plein de nouvelles découvertes à faire, là, juste devant vous si vous pouvez ouvrir les yeux et regarder. Mais si vous prenez un chercheur qui ne perçoit que la psychanalyse, alors c’est tout ce qu’il verra. C’est ainsi que les gens ont été formés. J’avais donc créé une certain nombre d’exercices destinés à aider les gens à mieux voir. Les concepts majeurs de la théorie que j’élaborais, étaient issus directement de la biologie : les notions de différenciation et de fusion en provenaient directement. J’ai envisagé d’abandonner le concept de symbiose à cause de sa signification particulière en psychiatrie, mais j’y suis revenu car j’ai constaté qu’en biologie, c’est un terme très spécifique comme le mot d’« instinct ». Ainsi, la symbiose et l’instinct sont utilisés avec le sens qu’ils ont en biologie.
Il y a d’autres termes qui sont plus descriptifs, mais j’ai surtout tenté, non sans mal, de rendre les concepts de base de ma pensée consistants avec les sciences biologiques. Mon idée était que penser à l’aide de la science aiderait les gens. Lorsque vous utilisez des concepts provenant de champs variés, la réflexion s’aventure dans plusieurs directions différentes. De plus, s’il y a moyen d’aider les gens à penser de façon scientifique, il se peut que dans quelques générations ou dans un siècle futur, un chercheur sera capable d’établir un lien avec les sciences, de telle sorte que l’appréhension de la psychiatrie fera un pas de plus vers la reconnaissance d’elle-même en tant que science acceptée.
Maintenant, ce que j’ai à dire sur la schizophrénie, provient donc de ce modèle de pensée. Je la considère comme un processus qui se développe lentement, au cours de plusieurs générations, avant que ne soit engendré un individu tellement détérioré qu’il est candidat à ce symptôme. Ce processus est composé d’un certain nombre de blocs de construction. Il fonctionne au sein du mécanisme de reproduction car cette dernière est à la fois influencée par de puissantes forces émotionnelles et par des facteurs environnementaux. Il opère avant tout à travers le corps de la femme dans laquelle l’enfant grandit et qui est – toutes choses égales par ailleurs – sa principale source de soin. D’un point de vue biologique, la reproduction est un processus remarquablement stable. Elle procède avec la précision de la nature qui reproduit des êtres biologiquement semblables à leurs parents. Ce mécanisme peut néanmoins subir des mésaventures : par exemple, nous savons ce qui peut arriver si une femme enceinte est atteinte par la rougeole ; rappelons- nous du désastre de la thalidomide, il y a quelques années ; pourtant, la reproduction constitue une processus remarquablement stable sur le plan biologique. Peu de chose vont de travers avec elle. Sur ce plan là, il y a peu d’accidents.
Au niveau émotionnel par contre, de nombreux événements heureux et malheureux projettent leur ombre sur le futur. Parmi les blocs de construction qui permettent de construire la schizophrénie, il y a le processus par lequel l’immaturité parentale est transmise aux enfants. Il s’agit d’un processus universel qui opère constamment en chacun de nous à des degrés divers, et par lequel certains enfants sont sélectionnés par ce processus alors que d’autres sont épargnés. On y observe des configurations précises. Je nomme ce processus par lequel l’enfant est sélectionné le processus de projection familiale. Vous pouvez l’appeler comme vous voulez, à l’aide de vos termes préférés… en tout cas, il existe. Je n’exclurais pas la possibilité que son mode de fonctionnement soit semblable à celui de la création d’avortons dans les portées des animaux. Chacun ici présent, possède certaines caractéristiques physiques et émotionnelles qui sont les produits de bonnes ou mauvaises fortunes qui entourent l’événement de sa conception, de sa vie intra-utérine, et de leur environnement. Les attitudes des parents, de la mère en particulier, sont déterminées par les positions envers la reproduction transmises par la famille d’origine ; elles touchent à la relation de la femme avec l’homme qui est le père de son enfant – en particulier le degré auquel elle l’influence et est influencée par lui – ainsi qu’au niveau d’anxiété globale et d’ajustement émotionnel entre la mère et son enfant.
Chez les êtres humains, la sélection du partenaire est pratiquement une sélection naturelle gouvernée par le processus émotionnel, ce dernier concept est pris au sens large. Tout organisme le sait. Ceux qui sont mieux organisés, procèdent avec un certain soin à la sélection des partenaires de reproduction. Par contre, ceux qui sont plus rudimentaires opèrent avec beaucoup plus d’anxiété et presqu’une peur de ne pas être capables de se reproduire s’ils ne persistent pas. Si on accouple deux avortons, quelles en sont les conséquences probables ? Ou si on unit deux grands, ou deux petits, ou deux gros, ou deux minces, ou deux brillants ou deux bornés, à quels résultats peut-on s’attendre ?
En définissant la schizophrénie comme un processus, on arrive à la présenter comme une configuration de type génétique, mais qui n’est pas génétique dans le sens habituel. Rappelez-vous que le champ de la génétique est un nouveau domaine aussi, et qu’il est constamment en changement. Les généticiens travaillent à partir de toute sorte d’idées nouvelles. Mais dans notre cas, il s’agit d’un type de configuration génétique qui est influencé par des forces émotionnelles. Il a à voir avec la transmission d’une qualité que nous désignons comme l’immaturité émotionnelle, que j’ai nommée « faible degré de différenciation du moi », mais que vous pouvez appeler comme vous le voulez. Vous pouvez dire, par exemple simplement : « faiblesse » émotionnelle. Nous savons certaines choses sur la reproduction des configurations et sur la transmission de la « faiblesse » émotionnelle. Les gens choisissent un conjoint qui présente le même niveau global de force ou de faiblesse émotionnelle. Ceci est un processus subtil car il est nié tout en étant exploité et protégé de multiples manières.
L’immaturité émotionnelle est tout le temps exprimée en chacun de nous, sur trois voies essentielles qui sont opérationnelles à des degrés divers. Elle peut aller jusqu’à la maladie d’un conjoint – maladie émotionnelle, physique ou sociale –, mais il s’agit toujours d’une dysfonction ; le niveau d’immaturité émotionnelle va peser sur le lien conjugal et le rendre moins opérationnel de génération en génération. Un conflit avec le conjoint constitue une autre de ces voies ; plus le conflit est aigu, plus la génération suivante est mise à l’abri de la transmission de l’immaturité émotionnelle. Enfin, la troisième voie est la projection sur un enfant.
Si la « faiblesse » émotionnelle est étroitement liée à la maladie du conjoint ou à un conflit, il y a moins de probabilité qu’elle soit transmise à l’enfant. Quel que soit le degré de « faiblesse » hérité par les enfants, il se distribuera selon des configurations assez précises. Dans notre contexte social, il est fréquent que la plus grande partie de cette « faiblesse » aboutisse chez un seul enfant, qui présente dès lors un niveau de fonctionnement plus pauvre que celui de ses parents. La plupart des enfants naissent avec le même niveau de force ou de faiblesse émotionnelle que celui de leurs parents. Mais il arrive souvent que l’un d’entre eux semble disposer de plus de ressources. Ceci constitue systématiquement une configuration assez récurrente dans notre société ; elle présente un certains nombre de variations. De nombreuses circonstances, heureuses ou non, surviennent pour accélérer ou freiner la transmission de déficiences aux enfants. Si nous suivons la lignée du descendant le plus faible de l’enfant le plus faible, au cours de plusieurs générations, nous allons arriver finalement à un enfant si faible qu’il ne peut vivre ni avec, ni sans ses parents, et qu’il s’effondre dans la schizophrénie au moment de se séparer d’eux.
Il y a vingt ans, je disais qu’il fallait trois générations pour produire un schizophrène. Je pense maintenant que ce n’est possible que si nous commençons avec un niveau de déficience signifiant, et dans la mesure où l’évolution a lieu à la vitesse maximum tout au long des trois générations ! Tant de choses peuvent arriver pour ralentir son allure ! Aujourd’hui, je crois que pas loin de dix générations sont nécessaires. À ce niveau de faiblesse, le moi physique de l’enfant, sa physiologie, est à ce point déficitaire qu’il va présenter toutes sortes d’anomalies dans son fonctionnement physiologique et physique. La schizophrénie constitue un musée de presque tout ce qu’il y a de pire dans le vécu humain. Je pense que nous apprendrions bien plus sur nous-mêmes si nous étudions plus cette chose appelée schizophrénie. Elle peut singer presque tout au niveau physiologique. Pour moi, il est insensé de concevoir un trouble de la physiologie ou du fonctionnement constitutionnel qui ne relèverait que d’une seule génération.
Une révision de la schizophrénie en tant que processus multi- générationnel va nous permettre d’illustrer certaines de ses variables. Remontons 10 générations plus haut, il y a plus ou moins 250 ans. À cette époque vit une famille qui fonctionne à un bon niveau moyen ; elle porte une attention justifiée à l’unique enfant sélectionné par le processus qui l’a fait naître notablement plus faible que ses frères et sœurs. La plupart des enfants de cette famille sont nés avec un niveau de fonctionnement semblable à celui des parents, l’un d’eux se révèle plus fort.
Vous pouvez remonter de 250 ans et vous trouverez suffisamment de données généalogiques à étudier pour avoir certaines notions de l’avenir de ces enfants et de ce qui va leur arriver au cours des 10 générations suivantes. C’est de cela que je parle. Certains deviennent de plus en plus forts, d’autres de plus en plus faibles, tandis que la majorité va se maintenir dans la moyenne.
À la neuvième génération, la plus grande partie de l’immaturité parentale s’est concentrée dans la maladie du conjoint. Ceci pèse sur la santé de l’autre époux, mais ralentit le processus de projection sur l’enfant : à ce stade, on ne constate pas d’augmentation marquée de cette immaturité descendant vers les enfants.
À la huitième génération, l’énergie parentale se manifeste surtout dans les conflits conjugaux, ce qui freine également la projection vers l’enfant le plus faible.
À la septième génération, l’énergie de la mère est investie dans l’enfant. Alors que cette quantité justifiée d’énergie maternelle est dirigée sur l’enfant, le mariage reste plus ou moins satisfaisant tant que l’anxiété de la mère est relativement basse ; le processus de projection demeure lent à cette génération.
À la sixième génération, la plus grande partie de l’énergie parentale se concentre à nouveau sur un conjoint malade; le processus de projection se maintient ainsi à un stade lent.
À la cinquième génération, une partie conséquente d’énergie émotionnelle est dirigée vers le futur – l’avenir, les soins des enfants – mais l’ajustement émotionnel entre la mère et sa progéniture est réduit. Le sexe n’est pas celui qu’il faut pour permettre un ajustement optimal. Un enfant est né avec un taux passablement accru de faiblesse alors que deux autres sont modérément déficitaires ; en d’autres mots, on ne peut dire qu’une seule génération a touché un enfant. D’une certaine façon, le processus s’échelonne dans le temps.
À la quatrième génération, la mère est centrée sur ses enfants. L’ajustement entre celle-ci et l’un des enfants est bon, elle jouit d’un mariage satisfaisant et le niveau d’anxiété est relativement bas; elle a une vie assez heureuse et ceci n’aurait pas évolué aussi bien s’il y avait eu un ou deux événements malchanceux ou si l’anxiété avait été plus élevée.
Lors de la troisième génération, on assiste à un mélange de maladie chez l’un des conjoints, et de conflits accompagnés d’un niveau d’anxiété modéré sans excès de projection sur les enfants. Un enfant naît avec une faiblesse plus accentuée – les autres sont en assez bonne forme.
À la seconde génération, l’ attention portée aux enfants est maximale, l’ajustement entre l’enfant et la mère est bon, et le taux d’anxiété est normal.
Ces conditions étant réunies, elles offrent la connexion nécessaire pour engager le processus à progresser plus loin et plus vite. À la première génération, nous trouvons un enfant trop détérioré pour fonctionner. Parmi les autres facteurs et variables déterminants, on relève l’ajustement entre la mère et l’enfant. Ce peut être l’aîné, le cadet, le garçon le plus âgé ou le plus jeune, la fille la plus âgée ou la plus jeune, ou un enfant qui ressemble à la mère. Il y a un nombre incalculable de variables dans ce processus bien qu’il doive exister certaines configurations précises. Maintenant, nous avons là un enfant qui correspond tout juste à l’immaturité de sa mère, qui s’adapte à elle. Tel que je le conçois, il s’adapte afin de sauver d’une certaine façon sa propre vie, avant que de perdre trop de parts de lui-même pour fonctionner. Un autre facteur intervient, c’est le taux d’anxiété manifeste. Plus il est bas, plus lent sera le processus ; au contraire, s’il est plus élevé, le processus sera plus rapide. Enfin, tous les événements heureux et malheureux de la vie peuvent aussi activer le mouvement. Il reste encore un facteur majeur : au fur et à mesure que les générations successives évoluent vers l’immaturité, leurs puissants mécanismes de défense contre les déficiences entrent en jeu à l’aide de mesures héroïques et étouffent l’affaire de telle sorte qu’il devient difficile de percevoir ce qui arrive réellement. Mais nous y sommes ! Maintenant, ajoutons que tous ces facteurs ne prennent pas en compte la mort prématurée, les remariages, les catastrophes, les épidémies et d’autres événements du même type qui peuvent influencer la vie et projeter une ombre sur le futur.
J’aimerais attirer votre attention sur une autre zone de problématique. Il y a un spectre de familles où les filles s’en sortent mieux que les garçons, et un nombre égal de famille où c’est l’inverse. J’ai passé des années à travailler sur cette question et je n’en connais toujours pas la réponse. J’ai le sentiment que cette situation se transmet vers les générations qui suivent… que la mère y joue un rôle important et qu’elle a à voir avec le confort de cette dernière vis-à-vis de l’un ou de l’autre sexe. J’ai posé des milliers de questions à ce sujet, mais je n’en sais toujours pas grand chose. Quoiqu’il en soit, c’est l’un des éléments qui entre dans le processus de l’ajustement entre la mère et ses enfants.
Maintenant, voyons le rapport entre tout cela et la thérapie. Je fais une distinction importante entre ce que j’appelle la schizophrénie pure et dure, et la psychose. Je pense que la personne symptomatique n’est pas le meilleur objet sur lequel notre attention doit porter, car il est difficile de déterminer l’ampleur du processus à partir de l’intensité des symptômes. Vous pouvez l’évaluer en observant de plus près les parents, les grands-parents, et les arrières-grands-parents en remontant l’échelle. J’ai commenté longuement ce point vers 1961 (Bowen, 1961). Et lorsque je fis mes recherches sur les familles au National Institute for Mental Health, je choisissais des personnes présentant un maximum de déficiences. Actuellement, quoique la psychiatrie soit entrée dans des excès au cours de ces vingt dernières années, élargissant de façon peu structurée le diagnostic de schizophrénie, il reste assez facile pour chacun de nous de réutiliser l’ancien diagnostic. Mais j’évoque ici la réalité : les patients présentant une vraie schizophrénie, et non pas ceux portant le diagnostic apposé dans les dossiers cliniques des institutions. Bien trop de ces soi-disant schizophrènes selon l’étiquette qui leur est accolée dans les rapports cliniques, n’en sont pas pour moi. La ligne de démarcation que je trace entre la schizophrénie et la psychose est déterminée par le degré de flexibilité des parents vis-à-vis du changement. Si ces derniers sont flexibles au changement, alors des modifications de base sont possibles chez le patient et dans sa famille. Même si c’est fort lent, c’est possible. Je garde donc le diagnostic de schizophrénie pour ceux qui sont tellement coincés dans cette chose qui existe entre parents et enfant, qu’ils sont comme une seule entité qu’on ne peut modifier, sauf si on retourne en arrière pour rechercher une autre génération et l’introduire dans le contexte. J’ai passé des années à tenter de récupérer une autre génération – grands-parents ou arrières-grands-parents . Théoriquement ce processus serait réversible si on pouvait y prêter suffisamment d’attention. Mais il évolue vers le futur avec une force qui est essentiellement irréversible. Le travailler exige de la part des personnes impliquées de la motivation et de la coopération.
Il y a un mois, lors d’une réunion, quelqu’un disait : « Je pensais que vous aviez dit que la thérapie familiale ne convenait pas à la schizophrénie ! » Eh bien, les « têtes » ont une manière particulière de récolter l’information et de la réarranger ! Je considère que la thérapie familiale est la plus grande chose jamais inventée pour la schizophrénie. Penser en termes familiaux offre une nouvelle voie de conceptualisation. Il existe un nombre impressionnant de schizophrénies qui sont le produit final de ces multiples générations pour lesquelles le mieux que l’on puisse faire, est d’apporter un soulagement des symptômes. Sur les plans théorique et pratique, je considère ces situations comme irréversibles si l’objectif est de prendre un de ces individus maintenant, pour en faire quelqu’un de normal comme l’était l’un de ses ancêtres cinq ou six générations avant lui. Je ne pense pas que la nature accepte cela.
Cependant, vous pouvez faire beaucoup de choses pour réduire les symptômes, et la thérapie familiale apporte dans ce cas une aide très importante. En termes de différenciation du soi, nous ne pouvons pas faire grand chose pour inverser les événements biologiques de notre passé. Tous, nous naissons avec plus ou moins de chances. Certains d’entre nous ont reçu une vie plus facile que d’autres. La question est de savoir si nous l’acceptons simplement ou pas, et si nous en faisons quelque chose. Le schizophrène l’accepte. Le problème de la schizophrénie ne gît pas dans la personne symptomatique ; il se trouve dans la reproduction de l’échec des attentes et des objectifs fixés par des parents déficients.
Je conclurai en vous racontant un cas illustrant ce que j’appelle la « schizophrénie classique ». Il s’agit d’une famille avec trois enfants. Le processus a évolué à une vitesse maximale jusqu’à l’actuelle génération. Le fils aîné vient de terminer ses études de médecine et est un praticien brillant. Le second enfant, une fille, a obtenu son doctorat (Ph. D) et est mariée à un médecin avec qui elle a fondé une famille idéale. Le troisième enfant est une fille sans perspective d’avenir, une schizophrène pure et dure. Pour chaque enfant, leurs parents sont des personnes différentes. Chacun d’entre eux est pris dans ce processus émotionnel invisible qui a frappé la fille cadette, et se conduit différemment envers elle et vis-à-vis des autres. Ils n’ont pas demandé à être là – cela leur est tombé dessus, et vous pourriez juste prendre un grand diagramme familial et obtenir d’assez bonnes indications sur l’endroit où ce processus pourrait frapper à nouveau. Cela nous arrive à tous, tout le temps. À un tel niveau, il est possible de penser à la schizophrénie comme à une façon de projeter l’immaturité de l’ici et maintenant sur un individu qui l’accepte et qui va vivre avec elle. Dans un sens, c’est une manière pour l’espèce humaine de rester forte. Ceci est ma conception de la schizophrénie en tant que processus multi-générationnel [4].
 
Discussion
 
 
Gregory BATESON – Je pense que Murray utilise une chose qui est extrêmement importante dans toute cette histoire, à savoir un sens de la tragédie, combiné à celui du processus. Maintenant, ceci est une forme de la très ancienne dignité grecque de l’espèce humaine à laquelle nous avons tendance à renoncer – particulièrement dans les asiles d’aliénés, et en psychiatrie en général peut-être. Soit ! J’admets qu’il y a chez moi une énorme envie – ah, cette sensation d’avoir des larmes au coin des yeux lorsque j’écoutais Murray ! En même temps, j’ai ma propre position qui est presque diamétralement opposée à la sienne. Elle s’appuie sur un élément dont il a été question dans mon atelier d’hier, celui de penser en termes de configurations, ou en termes de quantités et de forces, et de graduations des unes ou des autres. Vous voyez, tout au long de sa présentation, il y avait des échelons, des petits fragments d’échelons de… comment vais-je le dire ?… « non identifiable » n’est pas l’expression juste… des choses telles que vous ne pouvez pas mettre votre sel sur leur queue de façon claire, comme l’immaturité et la faiblesse. Par contraste, j’ai toujours discuté en termes de configurations. L’expression « double bind » et l’idée de la double contrainte dans sa totalité constituent un concept de discontinuité, de configuration, une configuration ou une sensibilité à une configuration reconnaissables en théorie, et des choses de ce genre. Et je pense que nous n’avons aucun doute dans cette salle et dans notre civilisation si nous retournons à cette dichotomie où je représente en quelque sorte l’une des parties, et Murray l’autre.
Je reviens à Pythagore et à la découverte des nombres entiers… à la notion que l’univers est fait de nombres – non pas de quantités mais de nombres. Vous comptez en nombres, ce sont réellement des configurations. Au quatorzième siècle, des hippies parcouraient l’Europe avec des monocordes, démontrant que les harmoniques étaient un principe de l’organisation du monde. Il existe toute une série de pathologies, incluant la schizophrénie, cette dernière étant dans mon jargon, liée à l’altération d’une configuration. Mais la déformation d’un pattern est encore toujours une configuration. Et de l’autre côté, il y a ce concept de la dégénération des ressources vers une sorte d’état de faiblesse.
Murray BOWEN – En même temps qu’un côté s’affaiblit, un autre se renforce. Je me suis concentré sur les infortunes plutôt que sur les chances. Il y a des circonstances heureuses qui peuvent aussi être malchanceuses.
Lyman WYNNE – J’aimerais avancer que, même si ce par quoi passent les individus appelés schizophrènes présente de nombreux aspects tragiques, j’ai été frappé au cours du temps par le fait que d’autres individus peuvent vivre des expériences tout aussi tragiques mais sans posséder cette capacité à devenir schizophrène. Je pense ici à ceux qui n’ont pas l’aptitude d’être créatif ou schizophrène. On peut aller dans une voie ou dans l’autre, mais d’une certaine façon, il est triste de n’avoir aucune capacité d’aller dans l’une des deux !
Murray BOWEN – La personne schizophrène n’est pas triste devant sa situation de vie. La tristesse vient de son entourage.
Lyman WYNNE – Je parlais de la tristesse de ceux qui n’ont pas le choix d’être schizophrène s’ils en ont besoin.
JAY HALEY – L’un des problèmes que nous avons tous, est que nous voyons un comportement et que nous voulons l’expliquer. Comment sont apparues les circonstances qui ont déclenché ce comportement ? Je me souviens d’un sage philosophe japonais, Magaru Marayama, qui avait l’habitude de dire que si vous commencez avec un événement et que vous remontez en arrière, vous pouvez montrer clairement comment cet événement est survenu, mais si vous commencez à ce point arrière, il est très difficile de prédire cet événement. Donc, je pense que nous pouvons prendre cette rencontre, cet ensemble de gens qui se trouvent ici sur le podium, et retracer la manière dont nous sommes arrivés ici. Mais, s’il y a trois ou quatre ans, quelqu’un avait tenté de prédire que nous serions tous ici aujourd’hui, cela aurait été vraiment difficile. Je pense que l’explication de Murray à propos de cette série de configurations à travers les générations est quelque chose que nous sommes en mesure d’investiguer pour la première fois, et peut-être de vérifier à l’aide de l’équipement pour enregistrer que nous possédons aujourd’hui. Vous savez, dans les années 1940, Mr. Bateson filmait des parents donnant le bain à leur bébé et dînant à table avec des enfants anormaux et normaux. C’était il y a trente ans, et ces bébés baignent maintenant leurs propres bébés, et nourrissent leurs enfants, et ces enfants à leur tour feront la même chose avec leurs enfants ; ainsi, nous pouvons maintenant étudier la reproduction de certaines de ces configurations. Je pense qu’il serait vraiment bien de nous arranger pour mettre sur pied un monde de recherche suffisamment stable pour qu’un groupe continu puisse poursuivre cette tradition d’étude durant 250 ans afin que ces configurations puissent être représentées sur des enregistrements visuels [5].
MILTON BERGER – Nous devons nous rappeler que David Mendell et Seymour Fisher [6] nous ont donné une série d’articles et de comptes-rendus de recherches couvrant une période de plusieurs années sur le passage multi-générationnel non seulement des mythologies, comme l’a fait Ferreira [7], mais aussi de processus familiaux pathologiques et heureusement de systèmes sains aussi.
JOHN WEAKLAND – Alors que je suis d’accord de maintes façons avec ce qu’a dit Gregory, je voudrais aller plus loin dans une autre direction. Je ne pense pas que les points de vue explicatifs que nous avons, relèvent pour leur plus grande partie, d’une question d’être plus ou moins vrais, mais ils sont plutôt liés à l’orientation de nos intérêts et de nos buts spécifiques ; je doute très sérieusement que nous puissions produire un jour la vérité unique à laquelle tout le monde adhérerait. En ce sens, quoique mes propres points de vue soient plus proches de ceux de Gregory, je suis véritablement heureux que nous ayons quelqu’un qui entretienne et présente une vision comme celle de Murray, qui se rattache à la conception grecque de la tragédie.
MILTON BERGER –En dépit de la solidité et de l’intégrité érudite des travaux de Kety (1970), Rosenthal (1968) et d’autres chercheurs dans le domaine de la génétique, nous continuons à nous poser des questions et par moments, il y a une division nette entre ceux qui considèrent la schizophrénie comme étant d’origine génétique et ceux qui ne sont pas de cet avis. Murray nous entraîne dans un parcours qui souligne le passage multigénérationnel apparemment génétique, la passation d’une génération familiale à une autre de traits et de qualités individuels et familiaux qui ne sont pas portés via des lignes de transmissions génétiques, mais peuvent sembler l’être à quelqu’un qui observerait trop superficiellement les données. Je pense que Murray nous a présenté et développé une thèse très importante.
GREGORY BATESON – Je regrette que nous n’ayons pas dit un mot sur l’humour, la religion, la poésie, l’art et un nombre d’autres choses qui y sont liées, et qui semblent faire partie du spectre général de la schizophrénie. Lors de la présentation de Murray, je me suis demandé si ces choses, les dons poétiques ou artistiques, le fanatisme religieux ou même la religiosité normale – si une telle chose existe – pouvaient être distribués sur ses généalogies.
ALBERT SCHEFLEN – Je voudrais revenir à la différence entre les positions de Bateson et de Bowen, et à leur désaccord. Le sujet est critique pour la compréhension de la théorie de la double contrainte. On ne peut l’évacuer. J’aimerais donc commenter en détail les problèmes de la faiblesse et de la forme.
D’abord, Bowen et Bateson utilisent des épistémologies ou visions du monde différentes, et donc ils parlent de la schizophrénie ou de toute expérience humaine avec un éclairage totalement différent. Ils jouent au ballon dans des championnats différents. Donc, leur désaccord ne se situe pas au niveau des données ou de la théorie. Il est lié au fait que chacun d’eux opère dans un univers conceptuel différent. Ainsi, ils passent l’un près de l’autre, mais ils ne se rejoignent pas. Cette non-compréhension réciproque caractérise les gens qui défendent un point de vue personnel avec conviction et ceux qui mettent l’accent sur les formes de la communication.
Bowen utilise l’épistémologie classique des individus et des sentiments. On la dénomme parfois le point de vue Aristotélicien. C’est la manière habituelle d’observer le vécu qui remonte au moins aux philosophes grecs. Dans cette perspective, on se concentre d’abord sur les objets et les gens, et on fait certaines déductions sur eux. On en déduit leurs motifs ou on en extrait certaines caractéristiques. Ensuite nous supposons que les gens ou les objets émettent une sorte de force ou d’influence. À des époques différentes, diverses sciences ont donné des noms à ces forces, comme la gravité, l’énergie, le pouvoir, l’instinct, la libido, l’émotion. Avec une telle manière de voir, nous considérons que les comportements des objets ou des gens sont les expressions d’une force intérieure. Dans la plupart des domaines psychiatriques et psychologiques par exemple, on conçoit le comportement humain comme l’expression d’un besoin ou d’une émotion, comme l’a fait Bowen. Lorsque nous examinons les relations humaines, nous supposons que chaque parti exprime (quelque chose) à l’autre – qu’ils s’influencent l’un l’autre à une certaine distance, à l’aide de vibrations, messages et autres. Cette vision de l’interaction ressemble à l’explication de l’astronomie faite par Newton : les soleils et les planètes exercent une force de gravité les uns sur les autres.
Mais de son côté, Bateson emploie une épistémologie de configurations et de formes. Il traite de configurations d’activités ou de comportements humains. Dans cette sorte d’épistémologie, on considère que les gens agissent avec des formes d’actions coutumières ou selon des codes de langage et de mouvement. Ils fonctionnent dans des domaines ou des systèmes d’activités prescrites, comme des acteurs qui jouent des rôles dans une pièce. Dans cette optique, on se concentre d’abord sur la recherche du domaine, de l’ordre du jour, ou du programme qui est en usage, et ensuite on se demande comment des personnes particulières ont appris, utilisé et modifié le système courant des événements. Ainsi, on a affaire à une épistémologie bien plus centrée sur les événements que sur les personnes. On ne postule ou on n’imagine ici aucune énergie. Le champ d’observation est constitué de configurations d’action et de mouvement. Cette approche est celle d’Einstein lorsqu’il développe un domaine d’observation des relations entre la masse et le mouvement. Elle caractérise certaines sciences post- Einsteiniennes comme la théorie des systèmes ou la cybernétique.
Pour compliquer encore les choses, ajoutons que la plus grosse partie de la théorie des systèmes est rédigée à partir d’une mixture des deux épistémologies. La thérapie familiale en est un exemple, et la théorie de la double contrainte aussi. C’est un mélange de concepts issus du domaine de la communication et d’une vision de l’échange interactionnel de messages.
Bowen explique la schizophrénie au sein d’une épistémologie de forces. Il parle de l’émotion comme d’une force, et implique une faiblesse de cette force dans la schizophrénie. Bateson ne va pas adhérer à cela. Il n’explique pas les choses par la présence de forces. Il considère un problème dans des champs d’activité. Pour lui, un concept comme celui de la faiblesse est une métaphore et pas une explication.
Il n’y a dès lors aucune raison de se disputer pour savoir si les schizophrènes présentent ou pas une faiblesse émotionnelle. Ou du moins, il n’y a pas d’utilité à discuter de ce point avec un Batesonien qui ne pense pas au problème de cette façon. Donc, pour créer un pont entre ces deux épistémologies, nous devons adopter une autre tactique. Essayons en une. Je vais présumer que le concept de faiblesse émotionnelle de Bowen est une métaphore plutôt qu’une explication. Si c’est le cas, elle doit être expliquée. Supposons donc que nous essayons de dire de quelle manière un schizophrène et sa famille peuvent être faibles. On peut se demander comment cette métaphore peut se traduire en des concepts de comportements et de relations.
Nous imaginons à ce moment-là que les schizophrènes et leur famille sont « faibles » dans un certains sens. Nous considérons alors différentes voies dans lesquelles il existe une certaine sorte de faiblesse. Commençons par un sens sociologique du mot. On pourrait déclarer qu’une famille est faible si elle n’a pas suffisamment de membres pour accomplir ce qu’une famille est supposée faire. Il n’y a pas assez de mains pour gagner la vie, maintenir des relations avec l’extérieur, entretenir la maison, prendre soin des enfants et leur apprendre à s’amuser, etc. Les parents sont surchargés de toutes ces tâches et il y a trop peu d’oncles, de tantes et de grands-parents pour y participer.
Il y a plusieurs siècles, toutes les familles avaient suffisamment de parents et de proches pour faire tout cela. Près de 15 à 75 parents vivaient sous le même toit ou dans un groupe d’habitations proches. Mais vers l’époque de la Renaissance, la famille élargie commença à se détériorer, et ce processus s’est accéléré au vingtième siècle. Cet effondrement est peut-être lié à la migration, la colonisation, l’industrialisation, ou à l’émergence du protestantisme et de l’amour romantique. Quels qu’aient été les éléments qui ont influencé cette tendance, ils ont entraîné une sorte d’affaiblissement sociologique de la famille. Les enfants ont ainsi perdu de multiples contacts et des occasions de vivre des liens sociaux à la maison. Il n’y a plus qu’une mère à la maison, par exemple.
Es-tu d’accord, Murray ? Est-ce que ceci constitue l’un des aspects de la faiblesse émotionnelle des familles de schizophrènes ?
MURRAY BOWEN – Non.
ALBERT SCHEFLEN – Bien, alors je vais tenter une autre approche. Dans une épistémologie de la forme comportementale, on pourrait dire que la faiblesse émotionnelle, c’est ne pas posséder suffisamment de comportements dans son répertoire. Cela pourrait être le fait de ne pas avoir assez de comportements pour avoir de bonnes relations, pour établir et maintenir des relations humaines.
Voici une analogie pour expliciter ce que je veux dire. Il faut maîtriser 43 sons et silences pour rendre l’anglais compréhensible. Supposons maintenant qu’un émigrant désire apprendre l’anglais mais ne peut prononcer que 20 sons élémentaires. Incapable d’apprendre les autres, il essaie de parler anglais avec un répertoire de 20 sons. Il ne peut former beaucoup de mots d’une façon reconnaissable et dès lors, il n’arrive pas à se faire bien comprendre.
À vrai dire, les schizophrènes n’éprouvent pas tellement de difficultés avec la structure du langage bien qu’ils puissent faire des jeux et être perdus devant la syntaxe et la connotation. Mais les patients schizophrènes ont une faiblesse analogue dans leur répertoire de comportements non-verbaux. Ils présentent un grave déficit de postures faciales et corporelles dans leur répertoire. Ils ne maîtrisent pas le code non verbal. Je ne vais pas essayer d’expliquer cela. Je veux seulement en décrire quelques exemples et dire ce que cela pourrait signifier pour leur vie sociale.
Prenez par exemple le visage. Si vous vous intéressez aux configurations et à la forme, et observez de près la face humaine durant une interaction, vous allez remarquer que le visage forme une configuration, et puis une autre, et puis encore une autre. La plupart d’entre elles sont reconnaissables dans la vie quotidienne. Nous leur donnons des noms traditionnels comme « joie », « sex-appeal », « colère », ou « méfiance ».
Dans un cadre de référence psychologique, nous concevons ces configurations comme des expressions d’humeur ou de sentiment. Mais d’un point de vue communicationnel, une configuration du visage identifiable est également un signal ou une réplique. Compte tenu de ceci, la face émet des indications continues sur ce qu’il faut faire ensuite ou arrêter de faire. Seules les personnes les plus insensibles parmi nous poursuivent une relation sans tenir compte des configurations faciales de ceux qui les entourent.
Remarquez qu’un regard ou une expression sont des gestalts. Elles sont constituées d’un positionnement précis de la bouche, des paupières, du front, etc. Si un individu omet une partie de la gestalt, c’est comme s’il essayait de parler clairement avec 20 sons seulement. Si quelqu’un exécute mal certains éléments, la gestalt ne sera ni identifiable ni interprétable. On aura tendance à éviter celles dont le comportement facial est incompréhensible ou trompeur.
Selon moi, c’est précisément ce qui arrive au futur schizophrène. Les membres de sa famille présentent vraisemblablement eux aussi des configurations faciales et posturales déviantes. Je crois qu’un enfant n’apprendra pas un comportement communicationnel adéquat si des modèles adaptés ne sont pas présents précocement dans les relations familiales proches.
Prenons par exemple les gens que nous étiquetons comme « paranoïdes ». Nous savons, à partir de nos contacts avec eux, qu’ils ont des difficultés à différencier la blague, ou la taquinerie, de l’agression pure. Ils prennent une plaisanterie pour une insulte, et une référence générale pour une attaque personnelle. Et de notre côté, il est difficile d’affirmer s’ils sont en colère, ou s’ils blaguent ou sont indifférents.
Nous pouvons cependant être plus spécifiques que cela à propos des personnes paranoïdes si nous observons leur visage avec attention. On peut détecter un usage peu courant des yeux par exemple. Au lieu de nous regarder pendant une conversation, ils tournent la tête de côté et nous scrutent du coin des yeux. Souvent, ils abaissent leurs paupières jusqu’à laisser une fente étroite – une configuration qui nous paraît exprimer et signaler de la méfiance. De plus, il arrive que les paranoïdes nous fixent sans fin, ou qu’ils détournent les yeux dès le plus bref épisode d’échange de regards. Il y a donc une déviance grave du comportement oculaire.
On trouve une autre distorsion dans la manière qu’a le paranoïde d’utiliser son visage. Si on raconte une blague, il peut rire, mais pas sourire. Et même son sourire nous paraît irréel. Sa bouche peut s’étirer, mais il n’y a pas de plissements aux coins des yeux. S’il rit, il ferme les yeux comme s’ils étaient bridés. Ou encore, un paranoïde peut dire quelque chose qui pourrait être une blague, mais rien ne le signale. Personne d’entre nous ne sait comment prendre ce que l’autre dit ou fait.
Voici une autre variante de ce problème de communication. Je connais un homme très suspicieux et colérique. Il est toujours en train de verbaliser ses ressentiments vis-à-vis d’affronts et de mauvais traitements. Pourtant, ses yeux dansent littéralement d’humour. Il porte tout le temps un demi sourire sur son visage.
Certains patients schizophrènes montrent des déficiences semblables dans les comportements de rencontre, de flirt et de tentation de faire la cour. Ils paraissent sexy dans les situations les plus inappropriées, et asexués s’ils font la cour ou se marient. On trouve encore d’autres déviations du comportement communicationnel. Par exemple, les patients psychotiques sont de manière caractéristiques (en de)hors du tempo des autres gens. Mais je ne veux pas prendre du temps avec plus d’exemples encore. Je voulais aller plus loin en faisant un lien entre ce thème de la déficience de la communication et la théorie de la double contrainte.
Ce type de signalisation que je viens d’illustrer, est en fait une classe de comportement communicationnel que Bateson a appelé « métacommunication ». Il l’a décrit pour la première fois dans un article en 1955 : « The message : “ this is play ” » [8] publié par la Macy Foundation’s « Group Process ». Dans cet article, Bateson prenait le sourire comme un exemple de « métamessage ». Si quelqu’un insulte un ami, habituellement il sourit, et ce sourire nous signale que l’insulte est une forme de jeu. Au Texas, il y a une expression : « Lorsque vous dites ça (une insulte), camarade, vous feriez mieux de sourire. » Ainsi, sourire et plisser les yeux sont des comportements critiques pour distinguer les actes agressifs de ceux qui sont ludiques. Ce sont les types de comportements que Bateson appelait « comportements métacommunicationnels ». Ils permettent de distinguer des intentions et des processus similaires mais différents.
Les concepts de types logiques et l’hypothèse de la double contrainte s’articulent sur ceux du jeu et de la métacommunication. En fait, l’article sur la double contrainte a été publié un an après celui que je viens de mentionner. Comme vous le savez, la théorie de la double contrainte postule d’abord que le schizophrène ne peut ni signaler, ni distinguer les types logiques des actes. Une proposition fondamentale de la théorie du double bind est donc que le schizophrène n’a pas appris à interpréter ou à montrer certains comportements métacommunicationnels cruciaux. Affirmer cela revient à dire ce que j’ai énoncé plus haut à propos de déficiences et des erreurs d’utilisation des configurations faciales et posturales courantes dans une culture commune. Les configurations faciales du paranoïde constituent des métacommunications défectueuses. Elles découlent d’une confusion des types logiques et en produisent une en même temps.
Ainsi, le concept d’une difficulté dans les types logiques caractérise un problème de relation et de cognition. Mais les comportements perceptibles de ce problème sont une déficience du comportement métacommunicationnel, notamment dans les signalisations émises par le visage et le corps. Dans une épistémologie des émotions, on pourrait observer ces défauts dans la forme du comportement et en déduire les stades émotionnels dont ils sont issus. On pourrait les expliquer par exemple en termes de faiblesse émotionnelle. Chez le patient schizophrène, on observe souvent un visage relativement immobile ou une réduction des variations, avec une monotonie dans le mouvement et la voix. On attribue souvent ce manque de relief à une absence ou une insuffisance d’émotion.
L’épistémologie à laquelle on se réfère va déterminer le type de conclusion à laquelle on va aboutir. Dans chaque épistémologie, on observe une insuffisance dans les comportements. Dans celle de la configuration et de la forme, nous les concevons comme une inadéquation des signaux, et nous pouvons postuler un problème de distinction des types d’activité et de relation. Dans celle des traits caractéristiques et des forces intérieures, nous expliquons le comportement facial et corporel en faisant des déductions sur ce qui est arrivé (ou pas) « dans » la personne présentant un comportement déficient. Après tout, nous nous appuyons d’habitude sur nos observations du comportement métacommunicationnel pour faire des déductions sur des stades émotionnels.
Le concept de confusion des types logiques n’est que la première proposition de la théorie de la double contrainte. Après l’avoir décrite, les auteurs poursuivent en expliquant la manière dont elle se développe dans un cas de schizophrénie. Comme vous le savez, ils postulent qu’un problème de type logique apparaît quand un enfant a grandi dans champ communicationnel de doubles contraintes. Vous arriverez à ceci plus tard, dans mon propre texte. Je vais ajouter encore une chose ici, à propos de l’idée de la faiblesse émotionnelle. Dans une troisième perspective, on peut aussi observer les comportements au sein de la relation mère-enfant dans les cas de schizophrénie et relever l’absence d’attitudes habituelles.
Je vous en donne un exemple. L’un dans l’autre, j’ai observé un total de quatre configurations mère-enfant dans des contextes de schizophrénie ; le contact physique y est sérieusement perturbé ou insuffisant. Dans ces cas, les mères ne touchent leur enfant que du bout des doigts, deux d’entre elles le font avec les doigts recourbés de telle sorte que seuls les ongles entrent en contact avec l’enfant. Ce dernier n’est pas tenu avec la paume ou la pleine surface de la main. Dans mon article, je donnerai des exemples de déficiences analogues entre mère et enfant avec d’autres médias de contact.
On peut déduire toute sorte de choses à propos des sentiments et des caractéristiques d’une mère qui touche de manière aussi stérile, mais si nous observons ces formes de contact dans une perspective communicationnelle, on peut aussi arriver à une autre théorie. On partirait du postulat que le contact mère-enfant est le véhicule d’un apprentissage précoce. Il est possible d’émettre l’hypothèse qu’un enfant qui n’a pas acquis les formes habituelles de contacts, n’apprendra pas comment en établir avec autrui. Et à ce compte-là, l’enfant peut aussi ne pas arriver à intégrer les comportements plus tardifs d’établissement, de maintien et de compréhension des relations humaines. Si nous orientons notre théorisation dans cette direction, on peut argumenter que la schizophrénie est un désordre de la communication ou des relations sociales où certains problèmes émotionnels et cognitifs se développent aussi. On peut même ajouter que l’hostilité, la méfiance et le retrait découlent de tentatives ratées de fonctionner dans un champ de participation sociale.
Mais dans les sciences humaines classiques, on utilise l’épistémologie des individus et des forces, et on est donc entraîné dans une autre direction que celle de notre ligne théorique. On observe une déviance du toucher, du regard et d’autres types de contacts, et on en conclut l’existence d’une force anormale entre une mère et son enfant. On peut employer la métaphore de faiblesse émotionnelle, et prétendre que le lien est faible ou fort sur le plan émotionnel. Si on remarque qu’un enfant élevé ainsi, montre des déficiences du contact visuel, du toucher et d’autres types de connexion avec autrui, on dira qu’une telle personne a des liens émotionnels faibles avec tout un chacun. On peut abréger cette construction classique, et affirmer simplement que l’individu schizophrène présente une faiblesse émotionnelle.
L’un dans l’autre, j’ai parlé de trois types de déficiences comportementales qui peuvent être considérées comme des faiblesses émotionnelles. J’ai avancé qu’elles étaient liées à un manque d’opportunités sociales dans la famille. Ensuite, j’ai déclaré qu’une déficience existait dans le comportement métacommunicationnel. Et maintenant, je dis qu’il y a dans la schizophrénie une déficience dans le comportement de relation sociale. À vrai dire, je pense que ces déficiences forment une triade interdépendante. Je considère qu’il en existe dans le lien parent-enfant, dans les circonstances sociales alternatives, et aussi dans les configurations apprises de comportement social.
Ainsi, décrire une déficience dans des configurations comportemen- tales, ou relever une faiblesse émotionnelle, dépend de l’épistémologie à laquelle nous préférons nous référer. Une épistémologie n’est jamais plus vraie qu’une autre. Mais une épistémologie de configuration présente un avantage opérationnel : elle nous permet de traiter des sujets audibles et visibles bien plus qu’elle ne nous pousse à tabler sur des déductions et des croyances à propos de forces que nous ne pouvons percevoir.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  M.M. BERGER (éd.) (1978) : Videotape Techniques in Psychiatric Training and Treatment, Brunner/Mazel, New York.(2nd edition).
·  BOWEN M. (1961) : Family Psychotherapy. American Journal of Orthopsychiatry 51 :40-60.
·  FERREIRA A.J. (1963) : Family Myth and Homeostasis, Archives of General Psychiatry 9 :457-463.
·  KETY S.S. (1970) : Genetic-Environmental Interactions in the Schizophrenic Syndrome. Chapter 18, pp. 233-244, in CANCRO R. (ed.) : The Schizophrenic Reactions. Brunner/Mazel, New York.
·  MENDELL D. & FISHER S . (1956) : An Approach to Neurotic Behavior in Terms of a Three Generation Family Model, J. Nerv. and Mental Dis., 123 :171-180.
·  ROSENTHAL D. & KETY S.S. (ed.) (1968): The Transmission of Schizophrenia, Pergamon Press, Oxford.
 
NOTES
 
[1] Traduction par E. Goldbeter de : Schizophrenia as Multi-Generational Phenomenon. In BERGER M. (ed.) : Beyond the Double Bind. Brunner/Mazel, New York, 1978.
[2] Professeur de psychiatrie à l’École de Médecine de l’Université de Georgetown (Washington DC) et consultant en thérapie familiale à l’École de Médecine de Maryland (Baltimore) et au Medical College de Virginie (Richmond).
[3] Note de l’éditeur (= M. Berger) : Ceci est un désir pris pour une réalité (wishful thinking). La majorité des patients schizophrènes hospitalisés dans notre pays et ailleurs, continuent à recevoir des traitements inadéquats. La plupart bénéficient de médications psycho-pharmacologiques mais ne suivent aucune thérapie familiale.
[4] Note de l’éditeur (= Milton Berger) : Dans les discussions avec Murray Bowen, plusieurs éléments signifiants de son approche thérapeutique des patients ou des familles étiquetées schizophrènes se sont clarifiés. Ce sont : 1. Une tentative constante d’obtenir des données qui puissent s’intégrer dans la théorie de Bowen concernant l’aspect multi-générationnel du développement de la schizophrénie en tant que système familial qui se reflète plus clairement en un ou plusieurs de ses membres les plus dysfonctionnels. 2. L’importance pour le thérapeute familial de rester serein (« cool ») et d’être capable de se garder de l’enchevêtrement ou de l’emprisonnement du système familial. 3. L’importance de maintenir la séance familiale de consultation ou de thérapie à un niveau cognitif plutôt qu’affectif. Bowen pense que de telles familles ont déjà mis trop de temps et d’énergie dans des situations émotionnelles émaillées d’explosions, de crises et d’imprévus surchargés d’affects irrationnels compulsifs. Il lui arrive de travailler avec une famille durant une longue période de temps sans poser une seule question suscitant des sentiments. Ses questions les plus courantes sont : « A quoi pensiez-vous quand votre mère (ou père, ou sœur, ou frère, ou mari, ou femme) parlait ? » Au membre de la famille qui répond : « Je ne pensais à rien », il réplique : « Quelles pensées pourriez-vous avoir si vous imaginiez que vous étiez en train de penser à ce moment-là ? » 4. Essayer d’augmenter l’objectivité de chaque membre de la famille, mais en particulier chez ceux qui sont enchevêtrés le plus étroitement avec le(s) patient(s) désigné(s) et ses parents. Il cherche à identifier les membres les plus sains de la famille, afin de commencer par instaurer de l’objectivité chez eux. Ensuite, ils peuvent devenir des modèles d’objectivité en même temps que le thérapeute pour les membres plus dysfonctionnels à intégrer. 5. L’identification des membres de la famille qui composent les différents triangles intra-familiaux pour tenter de réduire l’existence et l’impact des triangulations pathologiques. 6. A l’aide de l’ensemble susmentionné, il cherche à désamorcer les …/… …/… interactions explosives et destructives alors que le développement d’une objectivité croissante favorise une plus grande individuation et une séparation, les membres de la famille abandonnant leurs liens d’affiliation en devenant des « identités de soi » (self-identities) plus claires, avec des sentiments mieux définis.
[5] Note de l’éditeur (= Milton Berger) : L’accès à un équipement vidéo d’utilisation facile, et bon marché, dans des cadres cliniques et développementaux a permis de rendre réalisable ce rêve de Haley. (Cf. Berger,1978).
[6] Note de l’éditeur (= Milton Berger) : Les contributions de D. Mendell et S. Fisher (1956) devraient être mieux propagées. Étudiant 14 familles de deux générations et 6 familles de trois générations, ils ont récolté des résultats à partir d’interviews approfondies, de psychothérapies individuelles et de groupe, ainsi que de tests de Rorschach et de T.A.T. Ils ont trouvé que chaque famille se caractérisait par un thème ou par une zone de problèmes distincte, ainsi que par sa manière singulière en quelque sorte de se battre contre une difficulté commune à tous ses membres. Dans chacune d’elles, on observait un intérêt particulier pour un conflit spécifique, tel le problème de comment décharger des sentiments agressifs, ou comment contrôler des pulsions exhibitionnistes, ou encore comment faire avec les difficultés liées à des désirs de gratification passive illimitée. Dans la plupart des cas, les grands-parents comme les petits-enfants d’une famille donnée, vont produire des configurations de fantasmes caractérisées par une ressemblance inhabituelle. En étudiant les aspects continus de la famille au cours de trois générations, ces auteurs ont également ériger un modèle montrant comment des dynamiques à long terme du groupe familial donnent naissance à la pathologie que nous observons finalement chez l’individu-patient.
[7] Dans son article sur les mythes familiaux (1963), A.J. Ferreira considère l’importance fonctionnelle des mythes familiaux en tant que mécanismes homéostatiques dans la vie quotidienne. Il emploie les termes de mythe familial pour désigner « une série de croyances assez bien intégrées, partagées par tous les membres de la famille, les concernant chacun dans leurs positions mutuelles dans la vie familiale ; ces croyances ne sont remises en question par aucun des acteurs impliqués, en dépit des déformations manifestes de la réalité qu’elles présentent. » Il souligne que « malgré que le mythe familial fasse partie de l’image familiale, il diffère souvent de la façade “ avant ” ou sociale que la famille en tant que groupe tente de montrer aux étrangers. Au contraire, le mythe familial est plutôt une partie de la manière dont la famille apparaît aux yeux de ses propres membres, c’est à dire une partie de l’image interne du groupe, une image à laquelle contribue chaque membre de la famille et apparemment qu’il s’efforce de préserver. En termes d’image familiale interne, le mythe familial touche au rôle identifié de ses membres. Il exprime des convictions communes sur les gens et leurs relations au sein de la famille, convictions qu’il faut accepter a priori en dépit de la falsification flagrante qu’elles peuvent représenter. Le mythe familial décrit les rôles et attributs des membres de la famille dans leurs transactions entre eux ; même si ceux-ci sont faux et ont l’allure de mirages, ils sont acceptés par chacun dans la famille comme quelque chose de sacré et de tabou que personne n’oserait investiguer et encore moins remettre en question. »
[8] « Le message : “ ceci est un jeu ” » , NDLR.
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