2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
La schizophrénie en tant que phénomène multi-générationnel
[1]
Murray Bowen
[2]
Dans ma communication, je mettrai beaucoup plus l’accent sur la
schizophrénie que la plupart des orateurs qui m’ont précédé au cours de ce
séminaire. J’ai pris au sérieux le programme prévu initialement, pensant que
le sujet en serait la schizophrénie. Et il y a une grande différence entre la
psychose et la schizophrénie. La double contrainte (double bind) a été
développée en relation avec la schizophrénie et je l’ai toujours associée
plutôt à ce symptôme.
La schizophrénie a été tellement importante dans le développement de
la thérapie familiale, que nombreux sont ceux qui dès lors ont considéré
durant cette décade que ce type de traitement était prioritairement celui de la
schizophrénie. Au cours de cette période, il y a eu un engouement des
professionnels pour cette manière de penser la schizophrénie et une renaissance
de renouvellement de l’espoir d’arriver à élaborer une thérapie pour les
années futures. La recherche familiale a ouvert la porte à un nouvel ordre de
faits concernant le comportement humain, ce qui n’avait jamais été abordé
dans la littérature spécialisée jusque-là. Tous les écrits précédents étaient
basés sur l’étude de l’individu. La recherche familiale a introduit des
connaissances sur les relations entre les personnes, ce qui n’avait jamais été
clairement perçu auparavant. Seuls ceux qui étaient présents à cette époque-
là ont eu pleinement conscience de l’impact que cela représentait pour le
monde professionnel. Le double bind a été l’un des concepts les plus
populaires de ce nouveau champ.
Très rapidement, ces nouvelles connaissances ont été incorporées
dans un savoir général, et de nouvelles générations de professionnels de la
santé mentale ont travaillé comme si ces données avaient toujours été là. Au
cours de cette même décade, nous avons découvert que la thérapie familiale
– malgré tout ce qu’elle avait apporté – ne possédait pas des réponses toutes
faites pour la schizophrénie comme on l’avait espéré. La thérapie familiale
convenait pour toute une série de problèmes émotionnels moins graves ;
l’intérêt porté pour la schizophrénie s’affadit et celle-ci reprit sa place dans
la province de la psychiatrie générale, laquelle agissait comme si elle savait
depuis toujours que la schizophrénie était bien plus qu’un phénomène
familial. La grande attention soutenue portée à la schizophrénie dans la
famille, et l’échec de la thérapie familiale à obtenir un succès thérapeutique
immédiat peuvent avoir contribué à renforcer l’intérêt pour les facteurs
constitutionnels et physiologiques à l’origine de la schizophrénie.
Au cours de la dernière décade, la thérapie familiale est devenue l’une
des méthodes thérapeutiques la plus acceptée – utilisée essentiellement
comme une technique basée sur une théorie de l’individu, et qui évacue
partiellement ce potentiel unique qu’elle avait en tant que nouvelle manière
de penser les phénomènes humains. De la façon dont elle est utilisée, la
thérapie familiale est considérée comme bonne pour tout en général, et pour
rien en particulier. Par exemple, quelque chose qui est dénommé « Thérapie
Familiale » est actuellement utilisé partout avec les familles de patients
schizophrènes hospitalisés
[3]. Malheureusement, le processus et le patient
sont encore conceptualisés selon les anciennes gilles psycho-dynamiques et
les symptômes sont toujours traités avec les mêmes méthodes de traitement
empiriques plus des médicaments.
Il est intéressant sur le plan historique, de noter que les tranquillisants
apparurent pour la première fois au cours du printemps 1954, juste au
moment où la recherche sur les familles de schizophrènes prenait une
direction clairement définie.
Pendant mes premières années de psychiatrie, j’avais un sujet de
prédilection particulier en plus de mon intérêt clinique pour la schizophrénie.
Je me demandais pourquoi la psychiatrie n’était jamais devenue une science,
et ce qu’il faudrait pour que l’étude du comportement humain en soit une. La
psychiatrie comporte un corpus de faits concernant le comportement humain
qui répond aux critères des sciences reconnues. La théorie psychanalytique
actuelle est basée sur un mélange de faits et d’interprétations subjectives de
ces faits. Ma réflexion sur ces thèmes, qui a commencé bien des années avant
mes recherches en thérapie familiale, m’a amené à élargir ma lecture, mon
approche et mes questionnements de certains des concepts de base de la
théorie existante. Mes lectures les plus marquantes traitaient des domaines
de l’évolution, la biologie et les sciences naturelles. J’en tirai la notion que
la maladie émotionnelle était liée d’une certaine manière à cette partie de
l’homme qu’il partageait avec des formes de vie plus primitives. Je n’avais
pas d’indice pour donner substance à ces notions et donc, elles demeurèrent
au fin fond de mon esprit pendant une dizaine d’années, sans lien avec le
travail clinique.
Mon intérêt pour la schizophrénie – essentiellement pour la recherche
d’une meilleure thérapie – était mon premier moteur. Un second fut mon
désir d’améliorer ou d’élargir la théorie psychanalytique.
J’avais accumulé une expérience fort réduite de la schizophrénie
durant une vingtaine d’années. Je m’étais fortement impliqué pendant cinq
ans, entre 1954 et 1959, dans les activités du National Institute for Mental
Health (Institut National de Santé Mentale). Elles continuent à m’intéresser
beaucoup même si la majeure partie de mon travail a porté ensuite sur
d’autres domaines. Cet article traite de la question de la schizophrénie qui
m’a accompagné tout au long de ma carrière, comme une musique de fond.
Après les nouvelles et étonnantes découvertes issues des systèmes
relationnels du milieu des années cinquante, mon vieil intérêt pour la théorie
s’est réveillé. J’avais passé des années à chercher des indications de nouvelles
dimensions théoriques, sans en trouver aucune. Et voila que soudain émergeait
de la recherche sur les familles une mine d’indices ignorés jusque-là, qui tous
étaient importants, ou qui en tout cas méritaient la plus grande attention. Les
chercheurs « familiaux » de cette époque faisaient ce que j’avais moi-même
considéré comme l’une des faiblesses initiales de la psychanalyse. Freud
avait débuté comme neurologue. Il découvrit un ensemble de faits tout neufs
et essaya d’utiliser les modèles médicaux de la pathologie pour conceptualiser
ses trouvailles. Cela ne marcha pas très bien et il tenta ensuite d’appliquer des
concepts issus d’autres domaines, comme le complexe d’Oedipe qui venait
de la littérature. Ce même phénomène eut lieu aussi aux chez les chercheurs
« familiaux ». Ils décrivaient leurs découvertes en termes de modèles
mécaniques, mathématiques, énergétiques, brefs à partir de toute une série
grilles différentes. Chaque chercheur sélectionnait les modèles qui
s’intégraient le mieux dans son propre cadre de connaissance. Chaque
champ possédait une profusion de modèles qui pouvaient décrire avec
exactitude les résultats des recherches. J’ai eu très tôt l’intuition que si je
pouvais utiliser des modèles consistants sur le plan scientifique – je pensais
que si la psychiatrie devenait un jour une science, elle appartiendrait aux
sciences de la vie – il serait profitable d’employer des concepts adaptés à ce
domaine. Ceci dit, c’était une tâche ardue et de longue haleine. C’était
difficile… Vous voyez, les observateurs-chercheurs d’alors ne pouvaient
voir qu’avec les « yeux » de la psychanalyse, et donc ils observaient les
familles en y retrouvant leurs concepts psychanalytiques.
Je crois qu’à chaque époque, il y a plein de nouvelles découvertes à
faire, là, juste devant vous si vous pouvez ouvrir les yeux et regarder. Mais
si vous prenez un chercheur qui ne perçoit que la psychanalyse, alors c’est
tout ce qu’il verra. C’est ainsi que les gens ont été formés. J’avais donc créé
une certain nombre d’exercices destinés à aider les gens à mieux voir. Les
concepts majeurs de la théorie que j’élaborais, étaient issus directement de
la biologie : les notions de différenciation et de fusion en provenaient
directement. J’ai envisagé d’abandonner le concept de symbiose à cause de
sa signification particulière en psychiatrie, mais j’y suis revenu car j’ai
constaté qu’en biologie, c’est un terme très spécifique comme le mot
d’« instinct ». Ainsi, la symbiose et l’instinct sont utilisés avec le sens qu’ils
ont en biologie.
Il y a d’autres termes qui sont plus descriptifs, mais j’ai surtout tenté,
non sans mal, de rendre les concepts de base de ma pensée consistants avec
les sciences biologiques. Mon idée était que penser à l’aide de la science
aiderait les gens. Lorsque vous utilisez des concepts provenant de champs
variés, la réflexion s’aventure dans plusieurs directions différentes. De plus,
s’il y a moyen d’aider les gens à penser de façon scientifique, il se peut que
dans quelques générations ou dans un siècle futur, un chercheur sera capable
d’établir un lien avec les sciences, de telle sorte que l’appréhension de la
psychiatrie fera un pas de plus vers la reconnaissance d’elle-même en tant
que science acceptée.
Maintenant, ce que j’ai à dire sur la schizophrénie, provient donc de
ce modèle de pensée. Je la considère comme un processus qui se développe
lentement, au cours de plusieurs générations, avant que ne soit engendré un
individu tellement détérioré qu’il est candidat à ce symptôme. Ce processus
est composé d’un certain nombre de blocs de construction. Il fonctionne au
sein du mécanisme de reproduction car cette dernière est à la fois influencée
par de puissantes forces émotionnelles et par des facteurs environnementaux.
Il opère avant tout à travers le corps de la femme dans laquelle l’enfant
grandit et qui est – toutes choses égales par ailleurs – sa principale source de
soin. D’un point de vue biologique, la reproduction est un processus
remarquablement stable. Elle procède avec la précision de la nature qui
reproduit des êtres biologiquement semblables à leurs parents. Ce mécanisme
peut néanmoins subir des mésaventures : par exemple, nous savons ce qui
peut arriver si une femme enceinte est atteinte par la rougeole ; rappelons-
nous du désastre de la thalidomide, il y a quelques années ; pourtant, la
reproduction constitue une processus remarquablement stable sur le plan
biologique. Peu de chose vont de travers avec elle. Sur ce plan là, il y a peu
d’accidents.
Au niveau émotionnel par contre, de nombreux événements heureux
et malheureux projettent leur ombre sur le futur. Parmi les blocs de construction
qui permettent de construire la schizophrénie, il y a le processus par lequel
l’immaturité parentale est transmise aux enfants. Il s’agit d’un processus
universel qui opère constamment en chacun de nous à des degrés divers, et
par lequel certains enfants sont sélectionnés par ce processus alors que
d’autres sont épargnés. On y observe des configurations précises. Je nomme
ce processus par lequel l’enfant est sélectionné le processus de projection
familiale. Vous pouvez l’appeler comme vous voulez, à l’aide de vos termes
préférés… en tout cas, il existe. Je n’exclurais pas la possibilité que son mode
de fonctionnement soit semblable à celui de la création d’avortons dans les
portées des animaux. Chacun ici présent, possède certaines caractéristiques
physiques et émotionnelles qui sont les produits de bonnes ou mauvaises
fortunes qui entourent l’événement de sa conception, de sa vie intra-utérine,
et de leur environnement. Les attitudes des parents, de la mère en particulier,
sont déterminées par les positions envers la reproduction transmises par la
famille d’origine ; elles touchent à la relation de la femme avec l’homme qui
est le père de son enfant – en particulier le degré auquel elle l’influence et est
influencée par lui – ainsi qu’au niveau d’anxiété globale et d’ajustement
émotionnel entre la mère et son enfant.
Chez les êtres humains, la sélection du partenaire est pratiquement une
sélection naturelle gouvernée par le processus émotionnel, ce dernier concept
est pris au sens large. Tout organisme le sait. Ceux qui sont mieux organisés,
procèdent avec un certain soin à la sélection des partenaires de reproduction.
Par contre, ceux qui sont plus rudimentaires opèrent avec beaucoup plus
d’anxiété et presqu’une peur de ne pas être capables de se reproduire s’ils ne
persistent pas. Si on accouple deux avortons, quelles en sont les conséquences
probables ? Ou si on unit deux grands, ou deux petits, ou deux gros, ou deux
minces, ou deux brillants ou deux bornés, à quels résultats peut-on s’attendre ?
En définissant la schizophrénie comme un processus, on arrive à la
présenter comme une configuration de type génétique, mais qui n’est pas
génétique dans le sens habituel. Rappelez-vous que le champ de la génétique
est un nouveau domaine aussi, et qu’il est constamment en changement. Les
généticiens travaillent à partir de toute sorte d’idées nouvelles. Mais dans
notre cas, il s’agit d’un type de configuration génétique qui est influencé par
des forces émotionnelles. Il a à voir avec la transmission d’une qualité que
nous désignons comme l’immaturité émotionnelle, que j’ai nommée « faible
degré de différenciation du moi », mais que vous pouvez appeler comme
vous le voulez. Vous pouvez dire, par exemple simplement : « faiblesse »
émotionnelle. Nous savons certaines choses sur la reproduction des
configurations et sur la transmission de la « faiblesse » émotionnelle. Les
gens choisissent un conjoint qui présente le même niveau global de force ou
de faiblesse émotionnelle. Ceci est un processus subtil car il est nié tout en
étant exploité et protégé de multiples manières.
L’immaturité émotionnelle est tout le temps exprimée en chacun de
nous, sur trois voies essentielles qui sont opérationnelles à des degrés divers.
Elle peut aller jusqu’à la maladie d’un conjoint – maladie émotionnelle,
physique ou sociale –, mais il s’agit toujours d’une dysfonction ; le niveau
d’immaturité émotionnelle va peser sur le lien conjugal et le rendre moins
opérationnel de génération en génération. Un conflit avec le conjoint
constitue une autre de ces voies ; plus le conflit est aigu, plus la génération
suivante est mise à l’abri de la transmission de l’immaturité émotionnelle.
Enfin, la troisième voie est la projection sur un enfant.
Si la « faiblesse » émotionnelle est étroitement liée à la maladie du
conjoint ou à un conflit, il y a moins de probabilité qu’elle soit transmise à
l’enfant. Quel que soit le degré de « faiblesse » hérité par les enfants, il se
distribuera selon des configurations assez précises. Dans notre contexte
social, il est fréquent que la plus grande partie de cette « faiblesse » aboutisse
chez un seul enfant, qui présente dès lors un niveau de fonctionnement plus
pauvre que celui de ses parents. La plupart des enfants naissent avec le même
niveau de force ou de faiblesse émotionnelle que celui de leurs parents. Mais
il arrive souvent que l’un d’entre eux semble disposer de plus de ressources.
Ceci constitue systématiquement une configuration assez récurrente dans
notre société ; elle présente un certains nombre de variations. De nombreuses
circonstances, heureuses ou non, surviennent pour accélérer ou freiner la
transmission de déficiences aux enfants. Si nous suivons la lignée du
descendant le plus faible de l’enfant le plus faible, au cours de plusieurs
générations, nous allons arriver finalement à un enfant si faible qu’il ne peut
vivre ni avec, ni sans ses parents, et qu’il s’effondre dans la schizophrénie au
moment de se séparer d’eux.
Il y a vingt ans, je disais qu’il fallait trois générations pour produire un
schizophrène. Je pense maintenant que ce n’est possible que si nous
commençons avec un niveau de déficience signifiant, et dans la mesure où
l’évolution a lieu à la vitesse maximum tout au long des trois générations !
Tant de choses peuvent arriver pour ralentir son allure ! Aujourd’hui, je crois
que pas loin de dix générations sont nécessaires. À ce niveau de faiblesse, le
moi physique de l’enfant, sa physiologie, est à ce point déficitaire qu’il va
présenter toutes sortes d’anomalies dans son fonctionnement physiologique
et physique. La schizophrénie constitue un musée de presque tout ce qu’il y
a de pire dans le vécu humain. Je pense que nous apprendrions bien plus sur
nous-mêmes si nous étudions plus cette chose appelée schizophrénie. Elle
peut singer presque tout au niveau physiologique. Pour moi, il est insensé de
concevoir un trouble de la physiologie ou du fonctionnement constitutionnel
qui ne relèverait que d’une seule génération.
Une révision de la schizophrénie en tant que processus multi-
générationnel va nous permettre d’illustrer certaines de ses variables.
Remontons 10 générations plus haut, il y a plus ou moins 250 ans. À cette
époque vit une famille qui fonctionne à un bon niveau moyen ; elle porte une
attention justifiée à l’unique enfant sélectionné par le processus qui l’a fait
naître notablement plus faible que ses frères et sœurs. La plupart des enfants
de cette famille sont nés avec un niveau de fonctionnement semblable à celui
des parents, l’un d’eux se révèle plus fort.
Vous pouvez remonter de 250 ans et vous trouverez suffisamment de
données généalogiques à étudier pour avoir certaines notions de l’avenir de
ces enfants et de ce qui va leur arriver au cours des 10 générations suivantes.
C’est de cela que je parle. Certains deviennent de plus en plus forts, d’autres
de plus en plus faibles, tandis que la majorité va se maintenir dans la
moyenne.
À la neuvième génération, la plus grande partie de l’immaturité
parentale s’est concentrée dans la maladie du conjoint. Ceci pèse sur la santé
de l’autre époux, mais ralentit le processus de projection sur l’enfant : à ce
stade, on ne constate pas d’augmentation marquée de cette immaturité
descendant vers les enfants.
À la huitième génération, l’énergie parentale se manifeste surtout
dans les conflits conjugaux, ce qui freine également la projection vers
l’enfant le plus faible.
À la septième génération, l’énergie de la mère est investie dans
l’enfant. Alors que cette quantité justifiée d’énergie maternelle est dirigée
sur l’enfant, le mariage reste plus ou moins satisfaisant tant que l’anxiété de
la mère est relativement basse ; le processus de projection demeure lent à
cette génération.
À la sixième génération, la plus grande partie de l’énergie parentale
se concentre à nouveau sur un conjoint malade; le processus de projection se
maintient ainsi à un stade lent.
À la cinquième génération, une partie conséquente d’énergie
émotionnelle est dirigée vers le futur – l’avenir, les soins des enfants – mais
l’ajustement émotionnel entre la mère et sa progéniture est réduit. Le sexe
n’est pas celui qu’il faut pour permettre un ajustement optimal. Un enfant est
né avec un taux passablement accru de faiblesse alors que deux autres sont
modérément déficitaires ; en d’autres mots, on ne peut dire qu’une seule
génération a touché un enfant. D’une certaine façon, le processus s’échelonne
dans le temps.
À la quatrième génération, la mère est centrée sur ses enfants.
L’ajustement entre celle-ci et l’un des enfants est bon, elle jouit d’un mariage
satisfaisant et le niveau d’anxiété est relativement bas; elle a une vie assez
heureuse et ceci n’aurait pas évolué aussi bien s’il y avait eu un ou deux
événements malchanceux ou si l’anxiété avait été plus élevée.
Lors de la troisième génération, on assiste à un mélange de maladie
chez l’un des conjoints, et de conflits accompagnés d’un niveau d’anxiété
modéré sans excès de projection sur les enfants. Un enfant naît avec une
faiblesse plus accentuée – les autres sont en assez bonne forme.
À la seconde génération, l’ attention portée aux enfants est maximale,
l’ajustement entre l’enfant et la mère est bon, et le taux d’anxiété est normal.
Ces conditions étant réunies, elles offrent la connexion nécessaire
pour engager le processus à progresser plus loin et plus vite. À la première
génération, nous trouvons un enfant trop détérioré pour fonctionner. Parmi
les autres facteurs et variables déterminants, on relève l’ajustement entre la
mère et l’enfant. Ce peut être l’aîné, le cadet, le garçon le plus âgé ou le plus
jeune, la fille la plus âgée ou la plus jeune, ou un enfant qui ressemble à la
mère. Il y a un nombre incalculable de variables dans ce processus bien qu’il
doive exister certaines configurations précises. Maintenant, nous avons là un
enfant qui correspond tout juste à l’immaturité de sa mère, qui s’adapte à elle.
Tel que je le conçois, il s’adapte afin de sauver d’une certaine façon sa propre
vie, avant que de perdre trop de parts de lui-même pour fonctionner. Un autre
facteur intervient, c’est le taux d’anxiété manifeste. Plus il est bas, plus lent
sera le processus ; au contraire, s’il est plus élevé, le processus sera plus
rapide. Enfin, tous les événements heureux et malheureux de la vie peuvent
aussi activer le mouvement. Il reste encore un facteur majeur : au fur et à
mesure que les générations successives évoluent vers l’immaturité, leurs
puissants mécanismes de défense contre les déficiences entrent en jeu à
l’aide de mesures héroïques et étouffent l’affaire de telle sorte qu’il devient
difficile de percevoir ce qui arrive réellement. Mais nous y sommes !
Maintenant, ajoutons que tous ces facteurs ne prennent pas en compte la mort
prématurée, les remariages, les catastrophes, les épidémies et d’autres
événements du même type qui peuvent influencer la vie et projeter une
ombre sur le futur.
J’aimerais attirer votre attention sur une autre zone de problématique.
Il y a un spectre de familles où les filles s’en sortent mieux que les garçons,
et un nombre égal de famille où c’est l’inverse. J’ai passé des années à
travailler sur cette question et je n’en connais toujours pas la réponse. J’ai le
sentiment que cette situation se transmet vers les générations qui suivent…
que la mère y joue un rôle important et qu’elle a à voir avec le confort de cette
dernière vis-à-vis de l’un ou de l’autre sexe. J’ai posé des milliers de
questions à ce sujet, mais je n’en sais toujours pas grand chose. Quoiqu’il en
soit, c’est l’un des éléments qui entre dans le processus de l’ajustement entre
la mère et ses enfants.
Maintenant, voyons le rapport entre tout cela et la thérapie. Je fais une
distinction importante entre ce que j’appelle la schizophrénie pure et dure,
et la psychose. Je pense que la personne symptomatique n’est pas le meilleur
objet sur lequel notre attention doit porter, car il est difficile de déterminer
l’ampleur du processus à partir de l’intensité des symptômes. Vous pouvez
l’évaluer en observant de plus près les parents, les grands-parents, et les
arrières-grands-parents en remontant l’échelle. J’ai commenté longuement
ce point vers 1961 (Bowen, 1961). Et lorsque je fis mes recherches sur les
familles au National Institute for Mental Health, je choisissais des personnes
présentant un maximum de déficiences. Actuellement, quoique la psychiatrie
soit entrée dans des excès au cours de ces vingt dernières années, élargissant
de façon peu structurée le diagnostic de schizophrénie, il reste assez facile
pour chacun de nous de réutiliser l’ancien diagnostic. Mais j’évoque ici la
réalité : les patients présentant une vraie schizophrénie, et non pas ceux
portant le diagnostic apposé dans les dossiers cliniques des institutions. Bien
trop de ces soi-disant schizophrènes selon l’étiquette qui leur est accolée
dans les rapports cliniques, n’en sont pas pour moi. La ligne de démarcation
que je trace entre la schizophrénie et la psychose est déterminée par le degré
de flexibilité des parents vis-à-vis du changement. Si ces derniers sont
flexibles au changement, alors des modifications de base sont possibles chez
le patient et dans sa famille. Même si c’est fort lent, c’est possible. Je garde
donc le diagnostic de schizophrénie pour ceux qui sont tellement coincés
dans cette chose qui existe entre parents et enfant, qu’ils sont comme une
seule entité qu’on ne peut modifier, sauf si on retourne en arrière pour
rechercher une autre génération et l’introduire dans le contexte. J’ai passé
des années à tenter de récupérer une autre génération – grands-parents ou
arrières-grands-parents . Théoriquement ce processus serait réversible si on
pouvait y prêter suffisamment d’attention. Mais il évolue vers le futur avec
une force qui est essentiellement irréversible. Le travailler exige de la part
des personnes impliquées de la motivation et de la coopération.
Il y a un mois, lors d’une réunion, quelqu’un disait : « Je pensais que
vous aviez dit que la thérapie familiale ne convenait pas à la schizophrénie ! »
Eh bien, les « têtes » ont une manière particulière de récolter l’information
et de la réarranger ! Je considère que la thérapie familiale est la plus grande
chose jamais inventée pour la schizophrénie. Penser en termes familiaux
offre une nouvelle voie de conceptualisation. Il existe un nombre
impressionnant de schizophrénies qui sont le produit final de ces multiples
générations pour lesquelles le mieux que l’on puisse faire, est d’apporter un
soulagement des symptômes. Sur les plans théorique et pratique, je considère
ces situations comme irréversibles si l’objectif est de prendre un de ces
individus maintenant, pour en faire quelqu’un de normal comme l’était l’un
de ses ancêtres cinq ou six générations avant lui. Je ne pense pas que la nature
accepte cela.
Cependant, vous pouvez faire beaucoup de choses pour réduire les
symptômes, et la thérapie familiale apporte dans ce cas une aide très
importante. En termes de différenciation du soi, nous ne pouvons pas faire
grand chose pour inverser les événements biologiques de notre passé. Tous,
nous naissons avec plus ou moins de chances. Certains d’entre nous ont reçu
une vie plus facile que d’autres. La question est de savoir si nous l’acceptons
simplement ou pas, et si nous en faisons quelque chose. Le schizophrène
l’accepte. Le problème de la schizophrénie ne gît pas dans la personne
symptomatique ; il se trouve dans la reproduction de l’échec des attentes et
des objectifs fixés par des parents déficients.
Je conclurai en vous racontant un cas illustrant ce que j’appelle la
« schizophrénie classique ». Il s’agit d’une famille avec trois enfants. Le
processus a évolué à une vitesse maximale jusqu’à l’actuelle génération. Le
fils aîné vient de terminer ses études de médecine et est un praticien brillant.
Le second enfant, une fille, a obtenu son doctorat (Ph. D) et est mariée à un
médecin avec qui elle a fondé une famille idéale. Le troisième enfant est une
fille sans perspective d’avenir, une schizophrène pure et dure. Pour chaque
enfant, leurs parents sont des personnes différentes. Chacun d’entre eux est
pris dans ce processus émotionnel invisible qui a frappé la fille cadette, et se
conduit différemment envers elle et vis-à-vis des autres. Ils n’ont pas
demandé à être là – cela leur est tombé dessus, et vous pourriez juste prendre
un grand diagramme familial et obtenir d’assez bonnes indications sur
l’endroit où ce processus pourrait frapper à nouveau. Cela nous arrive à tous,
tout le temps. À un tel niveau, il est possible de penser à la schizophrénie
comme à une façon de projeter l’immaturité de l’ici et maintenant sur un
individu qui l’accepte et qui va vivre avec elle. Dans un sens, c’est une
manière pour l’espèce humaine de rester forte. Ceci est ma conception de la
schizophrénie en tant que processus multi-générationnel
[4].
Gregory BATESON – Je pense que Murray utilise une chose qui est extrêmement
importante dans toute cette histoire, à savoir un sens de la tragédie, combiné
à celui du processus. Maintenant, ceci est une forme de la très ancienne
dignité grecque de l’espèce humaine à laquelle nous avons tendance à
renoncer – particulièrement dans les asiles d’aliénés, et en psychiatrie en
général peut-être. Soit ! J’admets qu’il y a chez moi une énorme envie – ah,
cette sensation d’avoir des larmes au coin des yeux lorsque j’écoutais
Murray ! En même temps, j’ai ma propre position qui est presque
diamétralement opposée à la sienne. Elle s’appuie sur un élément dont il a été
question dans mon atelier d’hier, celui de penser en termes de configurations,
ou en termes de quantités et de forces, et de graduations des unes ou des
autres. Vous voyez, tout au long de sa présentation, il y avait des échelons,
des petits fragments d’échelons de… comment vais-je le dire ?… « non
identifiable » n’est pas l’expression juste… des choses telles que vous ne
pouvez pas mettre votre sel sur leur queue de façon claire, comme l’immaturité
et la faiblesse. Par contraste, j’ai toujours discuté en termes de configurations.
L’expression « double bind » et l’idée de la double contrainte dans sa totalité
constituent un concept de discontinuité, de configuration, une configuration
ou une sensibilité à une configuration reconnaissables en théorie, et des
choses de ce genre. Et je pense que nous n’avons aucun doute dans cette salle
et dans notre civilisation si nous retournons à cette dichotomie où je
représente en quelque sorte l’une des parties, et Murray l’autre.
Je reviens à Pythagore et à la découverte des nombres entiers… à la
notion que l’univers est fait de nombres – non pas de quantités mais de
nombres. Vous comptez en nombres, ce sont réellement des configurations.
Au quatorzième siècle, des hippies parcouraient l’Europe avec des
monocordes, démontrant que les harmoniques étaient un principe de
l’organisation du monde. Il existe toute une série de pathologies, incluant la
schizophrénie, cette dernière étant dans mon jargon, liée à l’altération d’une
configuration. Mais la déformation d’un pattern est encore toujours une
configuration. Et de l’autre côté, il y a ce concept de la dégénération des
ressources vers une sorte d’état de faiblesse.
Murray BOWEN – En même temps qu’un côté s’affaiblit, un autre se renforce.
Je me suis concentré sur les infortunes plutôt que sur les chances. Il y a des
circonstances heureuses qui peuvent aussi être malchanceuses.
Lyman WYNNE – J’aimerais avancer que, même si ce par quoi passent les
individus appelés schizophrènes présente de nombreux aspects tragiques,
j’ai été frappé au cours du temps par le fait que d’autres individus peuvent
vivre des expériences tout aussi tragiques mais sans posséder cette capacité
à devenir schizophrène. Je pense ici à ceux qui n’ont pas l’aptitude d’être
créatif ou schizophrène. On peut aller dans une voie ou dans l’autre, mais
d’une certaine façon, il est triste de n’avoir aucune capacité d’aller dans l’une
des deux !
Murray BOWEN – La personne schizophrène n’est pas triste devant sa
situation de vie. La tristesse vient de son entourage.
Lyman WYNNE – Je parlais de la tristesse de ceux qui n’ont pas le choix d’être
schizophrène s’ils en ont besoin.
JAY HALEY – L’un des problèmes que nous avons tous, est que nous voyons
un comportement et que nous voulons l’expliquer. Comment sont apparues
les circonstances qui ont déclenché ce comportement ? Je me souviens d’un
sage philosophe japonais, Magaru Marayama, qui avait l’habitude de dire
que si vous commencez avec un événement et que vous remontez en arrière,
vous pouvez montrer clairement comment cet événement est survenu, mais
si vous commencez à ce point arrière, il est très difficile de prédire cet
événement. Donc, je pense que nous pouvons prendre cette rencontre, cet
ensemble de gens qui se trouvent ici sur le podium, et retracer la manière dont
nous sommes arrivés ici. Mais, s’il y a trois ou quatre ans, quelqu’un avait
tenté de prédire que nous serions tous ici aujourd’hui, cela aurait été vraiment
difficile. Je pense que l’explication de Murray à propos de cette série de
configurations à travers les générations est quelque chose que nous sommes
en mesure d’investiguer pour la première fois, et peut-être de vérifier à l’aide
de l’équipement pour enregistrer que nous possédons aujourd’hui. Vous
savez, dans les années 1940, Mr. Bateson filmait des parents donnant le bain
à leur bébé et dînant à table avec des enfants anormaux et normaux. C’était
il y a trente ans, et ces bébés baignent maintenant leurs propres bébés, et
nourrissent leurs enfants, et ces enfants à leur tour feront la même chose avec
leurs enfants ; ainsi, nous pouvons maintenant étudier la reproduction de
certaines de ces configurations. Je pense qu’il serait vraiment bien de nous
arranger pour mettre sur pied un monde de recherche suffisamment stable
pour qu’un groupe continu puisse poursuivre cette tradition d’étude durant
250 ans afin que ces configurations puissent être représentées sur des
enregistrements visuels
[5].
MILTON BERGER – Nous devons nous rappeler que David Mendell et Seymour
Fisher
[6] nous ont donné une série d’articles et de comptes-rendus de recherches
couvrant une période de plusieurs années sur le passage multi-générationnel
non seulement des mythologies, comme l’a fait Ferreira
[7], mais aussi de
processus familiaux pathologiques et heureusement de systèmes sains aussi.
JOHN WEAKLAND – Alors que je suis d’accord de maintes façons avec ce qu’a
dit Gregory, je voudrais aller plus loin dans une autre direction. Je ne pense
pas que les points de vue explicatifs que nous avons, relèvent pour leur plus
grande partie, d’une question d’être plus ou moins vrais, mais ils sont plutôt
liés à l’orientation de nos intérêts et de nos buts spécifiques ; je doute très
sérieusement que nous puissions produire un jour la vérité unique à laquelle
tout le monde adhérerait. En ce sens, quoique mes propres points de vue
soient plus proches de ceux de Gregory, je suis véritablement heureux que
nous ayons quelqu’un qui entretienne et présente une vision comme celle de
Murray, qui se rattache à la conception grecque de la tragédie.
MILTON BERGER –En dépit de la solidité et de l’intégrité érudite des travaux
de Kety (1970), Rosenthal (1968) et d’autres chercheurs dans le domaine de
la génétique, nous continuons à nous poser des questions et par moments, il
y a une division nette entre ceux qui considèrent la schizophrénie comme
étant d’origine génétique et ceux qui ne sont pas de cet avis. Murray nous
entraîne dans un parcours qui souligne le passage multigénérationnel
apparemment génétique, la passation d’une génération familiale à une autre
de traits et de qualités individuels et familiaux qui ne sont pas portés via des
lignes de transmissions génétiques, mais peuvent sembler l’être à quelqu’un
qui observerait trop superficiellement les données. Je pense que Murray nous
a présenté et développé une thèse très importante.
GREGORY BATESON – Je regrette que nous n’ayons pas dit un mot sur l’humour,
la religion, la poésie, l’art et un nombre d’autres choses qui y sont liées, et
qui semblent faire partie du spectre général de la schizophrénie. Lors de la
présentation de Murray, je me suis demandé si ces choses, les dons poétiques
ou artistiques, le fanatisme religieux ou même la religiosité normale – si une
telle chose existe – pouvaient être distribués sur ses généalogies.
ALBERT SCHEFLEN – Je voudrais revenir à la différence entre les positions de
Bateson et de Bowen, et à leur désaccord. Le sujet est critique pour la
compréhension de la théorie de la double contrainte. On ne peut l’évacuer.
J’aimerais donc commenter en détail les problèmes de la faiblesse et de la
forme.
D’abord, Bowen et Bateson utilisent des épistémologies ou visions du
monde différentes, et donc ils parlent de la schizophrénie ou de toute
expérience humaine avec un éclairage totalement différent. Ils jouent au
ballon dans des championnats différents. Donc, leur désaccord ne se situe
pas au niveau des données ou de la théorie. Il est lié au fait que chacun d’eux
opère dans un univers conceptuel différent. Ainsi, ils passent l’un près de
l’autre, mais ils ne se rejoignent pas. Cette non-compréhension réciproque
caractérise les gens qui défendent un point de vue personnel avec conviction
et ceux qui mettent l’accent sur les formes de la communication.
Bowen utilise l’épistémologie classique des individus et des sentiments.
On la dénomme parfois le point de vue Aristotélicien. C’est la manière
habituelle d’observer le vécu qui remonte au moins aux philosophes grecs.
Dans cette perspective, on se concentre d’abord sur les objets et les gens, et
on fait certaines déductions sur eux. On en déduit leurs motifs ou on en extrait
certaines caractéristiques. Ensuite nous supposons que les gens ou les objets
émettent une sorte de force ou d’influence. À des époques différentes,
diverses sciences ont donné des noms à ces forces, comme la gravité,
l’énergie, le pouvoir, l’instinct, la libido, l’émotion. Avec une telle manière
de voir, nous considérons que les comportements des objets ou des gens sont
les expressions d’une force intérieure. Dans la plupart des domaines
psychiatriques et psychologiques par exemple, on conçoit le comportement
humain comme l’expression d’un besoin ou d’une émotion, comme l’a fait
Bowen. Lorsque nous examinons les relations humaines, nous supposons
que chaque parti exprime (quelque chose) à l’autre – qu’ils s’influencent l’un
l’autre à une certaine distance, à l’aide de vibrations, messages et autres.
Cette vision de l’interaction ressemble à l’explication de l’astronomie faite
par Newton : les soleils et les planètes exercent une force de gravité les uns
sur les autres.
Mais de son côté, Bateson emploie une épistémologie de configurations
et de formes. Il traite de configurations d’activités ou de comportements
humains. Dans cette sorte d’épistémologie, on considère que les gens
agissent avec des formes d’actions coutumières ou selon des codes de
langage et de mouvement. Ils fonctionnent dans des domaines ou des
systèmes d’activités prescrites, comme des acteurs qui jouent des rôles dans
une pièce. Dans cette optique, on se concentre d’abord sur la recherche du
domaine, de l’ordre du jour, ou du programme qui est en usage, et ensuite on
se demande comment des personnes particulières ont appris, utilisé et
modifié le système courant des événements. Ainsi, on a affaire à une
épistémologie bien plus centrée sur les événements que sur les personnes. On
ne postule ou on n’imagine ici aucune énergie. Le champ d’observation est
constitué de configurations d’action et de mouvement. Cette approche est
celle d’Einstein lorsqu’il développe un domaine d’observation des relations
entre la masse et le mouvement. Elle caractérise certaines sciences post-
Einsteiniennes comme la théorie des systèmes ou la cybernétique.
Pour compliquer encore les choses, ajoutons que la plus grosse partie
de la théorie des systèmes est rédigée à partir d’une mixture des deux
épistémologies. La thérapie familiale en est un exemple, et la théorie de la
double contrainte aussi. C’est un mélange de concepts issus du domaine de
la communication et d’une vision de l’échange interactionnel de messages.
Bowen explique la schizophrénie au sein d’une épistémologie de
forces. Il parle de l’émotion comme d’une force, et implique une faiblesse de
cette force dans la schizophrénie. Bateson ne va pas adhérer à cela. Il
n’explique pas les choses par la présence de forces. Il considère un problème
dans des champs d’activité. Pour lui, un concept comme celui de la faiblesse
est une métaphore et pas une explication.
Il n’y a dès lors aucune raison de se disputer pour savoir si les
schizophrènes présentent ou pas une faiblesse émotionnelle. Ou du moins,
il n’y a pas d’utilité à discuter de ce point avec un Batesonien qui ne pense
pas au problème de cette façon. Donc, pour créer un pont entre ces deux
épistémologies, nous devons adopter une autre tactique. Essayons en une. Je
vais présumer que le concept de faiblesse émotionnelle de Bowen est une
métaphore plutôt qu’une explication. Si c’est le cas, elle doit être expliquée.
Supposons donc que nous essayons de dire de quelle manière un schizophrène
et sa famille peuvent être faibles. On peut se demander comment cette
métaphore peut se traduire en des concepts de comportements et de relations.
Nous imaginons à ce moment-là que les schizophrènes et leur famille
sont « faibles » dans un certains sens. Nous considérons alors différentes
voies dans lesquelles il existe une certaine sorte de faiblesse. Commençons
par un sens sociologique du mot. On pourrait déclarer qu’une famille est
faible si elle n’a pas suffisamment de membres pour accomplir ce qu’une
famille est supposée faire. Il n’y a pas assez de mains pour gagner la vie,
maintenir des relations avec l’extérieur, entretenir la maison, prendre soin
des enfants et leur apprendre à s’amuser, etc. Les parents sont surchargés de
toutes ces tâches et il y a trop peu d’oncles, de tantes et de grands-parents pour
y participer.
Il y a plusieurs siècles, toutes les familles avaient suffisamment de
parents et de proches pour faire tout cela. Près de 15 à 75 parents vivaient sous
le même toit ou dans un groupe d’habitations proches. Mais vers l’époque de
la Renaissance, la famille élargie commença à se détériorer, et ce processus
s’est accéléré au vingtième siècle. Cet effondrement est peut-être lié à la
migration, la colonisation, l’industrialisation, ou à l’émergence du
protestantisme et de l’amour romantique. Quels qu’aient été les éléments qui
ont influencé cette tendance, ils ont entraîné une sorte d’affaiblissement
sociologique de la famille. Les enfants ont ainsi perdu de multiples contacts
et des occasions de vivre des liens sociaux à la maison. Il n’y a plus qu’une
mère à la maison, par exemple.
Es-tu d’accord, Murray ? Est-ce que ceci constitue l’un des aspects de
la faiblesse émotionnelle des familles de schizophrènes ?
MURRAY BOWEN – Non.
ALBERT SCHEFLEN – Bien, alors je vais tenter une autre approche. Dans une
épistémologie de la forme comportementale, on pourrait dire que la faiblesse
émotionnelle, c’est ne pas posséder suffisamment de comportements dans
son répertoire. Cela pourrait être le fait de ne pas avoir assez de comportements
pour avoir de bonnes relations, pour établir et maintenir des relations
humaines.
Voici une analogie pour expliciter ce que je veux dire. Il faut maîtriser
43 sons et silences pour rendre l’anglais compréhensible. Supposons
maintenant qu’un émigrant désire apprendre l’anglais mais ne peut prononcer
que 20 sons élémentaires. Incapable d’apprendre les autres, il essaie de parler
anglais avec un répertoire de 20 sons. Il ne peut former beaucoup de mots
d’une façon reconnaissable et dès lors, il n’arrive pas à se faire bien
comprendre.
À vrai dire, les schizophrènes n’éprouvent pas tellement de difficultés
avec la structure du langage bien qu’ils puissent faire des jeux et être perdus
devant la syntaxe et la connotation. Mais les patients schizophrènes ont une
faiblesse analogue dans leur répertoire de comportements non-verbaux. Ils
présentent un grave déficit de postures faciales et corporelles dans leur
répertoire. Ils ne maîtrisent pas le code non verbal. Je ne vais pas essayer
d’expliquer cela. Je veux seulement en décrire quelques exemples et dire ce
que cela pourrait signifier pour leur vie sociale.
Prenez par exemple le visage. Si vous vous intéressez aux configurations
et à la forme, et observez de près la face humaine durant une interaction, vous
allez remarquer que le visage forme une configuration, et puis une autre, et
puis encore une autre. La plupart d’entre elles sont reconnaissables dans la
vie quotidienne. Nous leur donnons des noms traditionnels comme « joie »,
« sex-appeal », « colère », ou « méfiance ».
Dans un cadre de référence psychologique, nous concevons ces
configurations comme des expressions d’humeur ou de sentiment. Mais
d’un point de vue communicationnel, une configuration du visage identifiable
est également un signal ou une réplique. Compte tenu de ceci, la face émet
des indications continues sur ce qu’il faut faire ensuite ou arrêter de faire.
Seules les personnes les plus insensibles parmi nous poursuivent une relation
sans tenir compte des configurations faciales de ceux qui les entourent.
Remarquez qu’un regard ou une expression sont des gestalts. Elles
sont constituées d’un positionnement précis de la bouche, des paupières, du
front, etc. Si un individu omet une partie de la gestalt, c’est comme s’il
essayait de parler clairement avec 20 sons seulement. Si quelqu’un exécute
mal certains éléments, la gestalt ne sera ni identifiable ni interprétable. On
aura tendance à éviter celles dont le comportement facial est incompréhensible
ou trompeur.
Selon moi, c’est précisément ce qui arrive au futur schizophrène. Les
membres de sa famille présentent vraisemblablement eux aussi des
configurations faciales et posturales déviantes. Je crois qu’un enfant
n’apprendra pas un comportement communicationnel adéquat si des modèles
adaptés ne sont pas présents précocement dans les relations familiales
proches.
Prenons par exemple les gens que nous étiquetons comme
« paranoïdes ». Nous savons, à partir de nos contacts avec eux, qu’ils ont des
difficultés à différencier la blague, ou la taquinerie, de l’agression pure. Ils
prennent une plaisanterie pour une insulte, et une référence générale pour
une attaque personnelle. Et de notre côté, il est difficile d’affirmer s’ils sont
en colère, ou s’ils blaguent ou sont indifférents.
Nous pouvons cependant être plus spécifiques que cela à propos des
personnes paranoïdes si nous observons leur visage avec attention. On peut
détecter un usage peu courant des yeux par exemple. Au lieu de nous regarder
pendant une conversation, ils tournent la tête de côté et nous scrutent du coin
des yeux. Souvent, ils abaissent leurs paupières jusqu’à laisser une fente
étroite – une configuration qui nous paraît exprimer et signaler de la
méfiance. De plus, il arrive que les paranoïdes nous fixent sans fin, ou qu’ils
détournent les yeux dès le plus bref épisode d’échange de regards. Il y a donc
une déviance grave du comportement oculaire.
On trouve une autre distorsion dans la manière qu’a le paranoïde
d’utiliser son visage. Si on raconte une blague, il peut rire, mais pas sourire.
Et même son sourire nous paraît irréel. Sa bouche peut s’étirer, mais il n’y
a pas de plissements aux coins des yeux. S’il rit, il ferme les yeux comme s’ils
étaient bridés. Ou encore, un paranoïde peut dire quelque chose qui pourrait
être une blague, mais rien ne le signale. Personne d’entre nous ne sait
comment prendre ce que l’autre dit ou fait.
Voici une autre variante de ce problème de communication. Je connais
un homme très suspicieux et colérique. Il est toujours en train de verbaliser
ses ressentiments vis-à-vis d’affronts et de mauvais traitements. Pourtant,
ses yeux dansent littéralement d’humour. Il porte tout le temps un demi
sourire sur son visage.
Certains patients schizophrènes montrent des déficiences semblables
dans les comportements de rencontre, de flirt et de tentation de faire la cour.
Ils paraissent sexy dans les situations les plus inappropriées, et asexués s’ils
font la cour ou se marient. On trouve encore d’autres déviations du
comportement communicationnel. Par exemple, les patients psychotiques
sont de manière caractéristiques (en de)hors du tempo des autres gens. Mais
je ne veux pas prendre du temps avec plus d’exemples encore. Je voulais aller
plus loin en faisant un lien entre ce thème de la déficience de la communication
et la théorie de la double contrainte.
Ce type de signalisation que je viens d’illustrer, est en fait une classe
de comportement communicationnel que Bateson a appelé
« métacommunication ». Il l’a décrit pour la première fois dans un article en
1955 : « The message : “ this is play ” »
[8] publié par la Macy Foundation’s
« Group Process ». Dans cet article, Bateson prenait le sourire comme un
exemple de « métamessage ». Si quelqu’un insulte un ami, habituellement
il sourit, et ce sourire nous signale que l’insulte est une forme de jeu. Au
Texas, il y a une expression : « Lorsque vous dites ça (une insulte), camarade,
vous feriez mieux de sourire. » Ainsi, sourire et plisser les yeux sont des
comportements critiques pour distinguer les actes agressifs de ceux qui sont
ludiques. Ce sont les types de comportements que Bateson appelait
« comportements métacommunicationnels ». Ils permettent de distinguer
des intentions et des processus similaires mais différents.
Les concepts de types logiques et l’hypothèse de la double contrainte
s’articulent sur ceux du jeu et de la métacommunication. En fait, l’article sur
la double contrainte a été publié un an après celui que je viens de mentionner.
Comme vous le savez, la théorie de la double contrainte postule d’abord que
le schizophrène ne peut ni signaler, ni distinguer les types logiques des actes.
Une proposition fondamentale de la théorie du double bind est donc que le
schizophrène n’a pas appris à interpréter ou à montrer certains comportements
métacommunicationnels cruciaux. Affirmer cela revient à dire ce que j’ai
énoncé plus haut à propos de déficiences et des erreurs d’utilisation des
configurations faciales et posturales courantes dans une culture commune.
Les configurations faciales du paranoïde constituent des métacommunications
défectueuses. Elles découlent d’une confusion des types logiques et en
produisent une en même temps.
Ainsi, le concept d’une difficulté dans les types logiques caractérise
un problème de relation et de cognition. Mais les comportements perceptibles
de ce problème sont une déficience du comportement métacommunicationnel,
notamment dans les signalisations émises par le visage et le corps. Dans une
épistémologie des émotions, on pourrait observer ces défauts dans la forme
du comportement et en déduire les stades émotionnels dont ils sont issus. On
pourrait les expliquer par exemple en termes de faiblesse émotionnelle. Chez
le patient schizophrène, on observe souvent un visage relativement immobile
ou une réduction des variations, avec une monotonie dans le mouvement et
la voix. On attribue souvent ce manque de relief à une absence ou une
insuffisance d’émotion.
L’épistémologie à laquelle on se réfère va déterminer le type de
conclusion à laquelle on va aboutir. Dans chaque épistémologie, on observe
une insuffisance dans les comportements. Dans celle de la configuration et
de la forme, nous les concevons comme une inadéquation des signaux, et
nous pouvons postuler un problème de distinction des types d’activité et de
relation. Dans celle des traits caractéristiques et des forces intérieures, nous
expliquons le comportement facial et corporel en faisant des déductions sur
ce qui est arrivé (ou pas) « dans » la personne présentant un comportement
déficient. Après tout, nous nous appuyons d’habitude sur nos observations
du comportement métacommunicationnel pour faire des déductions sur des
stades émotionnels.
Le concept de confusion des types logiques n’est que la première
proposition de la théorie de la double contrainte. Après l’avoir décrite, les
auteurs poursuivent en expliquant la manière dont elle se développe dans un
cas de schizophrénie. Comme vous le savez, ils postulent qu’un problème de
type logique apparaît quand un enfant a grandi dans champ communicationnel
de doubles contraintes. Vous arriverez à ceci plus tard, dans mon propre
texte. Je vais ajouter encore une chose ici, à propos de l’idée de la faiblesse
émotionnelle. Dans une troisième perspective, on peut aussi observer les
comportements au sein de la relation mère-enfant dans les cas de schizophrénie
et relever l’absence d’attitudes habituelles.
Je vous en donne un exemple. L’un dans l’autre, j’ai observé un total
de quatre configurations mère-enfant dans des contextes de schizophrénie ;
le contact physique y est sérieusement perturbé ou insuffisant. Dans ces cas,
les mères ne touchent leur enfant que du bout des doigts, deux d’entre elles
le font avec les doigts recourbés de telle sorte que seuls les ongles entrent en
contact avec l’enfant. Ce dernier n’est pas tenu avec la paume ou la pleine
surface de la main. Dans mon article, je donnerai des exemples de déficiences
analogues entre mère et enfant avec d’autres médias de contact.
On peut déduire toute sorte de choses à propos des sentiments et des
caractéristiques d’une mère qui touche de manière aussi stérile, mais si nous
observons ces formes de contact dans une perspective communicationnelle,
on peut aussi arriver à une autre théorie. On partirait du postulat que le
contact mère-enfant est le véhicule d’un apprentissage précoce. Il est
possible d’émettre l’hypothèse qu’un enfant qui n’a pas acquis les formes
habituelles de contacts, n’apprendra pas comment en établir avec autrui. Et
à ce compte-là, l’enfant peut aussi ne pas arriver à intégrer les comportements
plus tardifs d’établissement, de maintien et de compréhension des relations
humaines. Si nous orientons notre théorisation dans cette direction, on peut
argumenter que la schizophrénie est un désordre de la communication ou des
relations sociales où certains problèmes émotionnels et cognitifs se
développent aussi. On peut même ajouter que l’hostilité, la méfiance et le
retrait découlent de tentatives ratées de fonctionner dans un champ de
participation sociale.
Mais dans les sciences humaines classiques, on utilise l’épistémologie
des individus et des forces, et on est donc entraîné dans une autre direction
que celle de notre ligne théorique. On observe une déviance du toucher, du
regard et d’autres types de contacts, et on en conclut l’existence d’une force
anormale entre une mère et son enfant. On peut employer la métaphore de
faiblesse émotionnelle, et prétendre que le lien est faible ou fort sur le plan
émotionnel. Si on remarque qu’un enfant élevé ainsi, montre des déficiences
du contact visuel, du toucher et d’autres types de connexion avec autrui, on
dira qu’une telle personne a des liens émotionnels faibles avec tout un
chacun. On peut abréger cette construction classique, et affirmer simplement
que l’individu schizophrène présente une faiblesse émotionnelle.
L’un dans l’autre, j’ai parlé de trois types de déficiences
comportementales qui peuvent être considérées comme des faiblesses
émotionnelles. J’ai avancé qu’elles étaient liées à un manque d’opportunités
sociales dans la famille. Ensuite, j’ai déclaré qu’une déficience existait dans
le comportement métacommunicationnel. Et maintenant, je dis qu’il y a dans
la schizophrénie une déficience dans le comportement de relation sociale. À
vrai dire, je pense que ces déficiences forment une triade interdépendante. Je
considère qu’il en existe dans le lien parent-enfant, dans les circonstances
sociales alternatives, et aussi dans les configurations apprises de comportement
social.
Ainsi, décrire une déficience dans des configurations comportemen-
tales, ou relever une faiblesse émotionnelle, dépend de l’épistémologie à
laquelle nous préférons nous référer. Une épistémologie n’est jamais plus
vraie qu’une autre. Mais une épistémologie de configuration présente un
avantage opérationnel : elle nous permet de traiter des sujets audibles et
visibles bien plus qu’elle ne nous pousse à tabler sur des déductions et des
croyances à propos de forces que nous ne pouvons percevoir.
·
M.M. BERGER (éd.) (1978) : Videotape Techniques in Psychiatric Training and
Treatment, Brunner/Mazel, New York.(2nd edition).
·
BOWEN M. (1961) : Family Psychotherapy. American Journal of Orthopsychiatry
51 :40-60.
·
FERREIRA A.J. (1963) : Family Myth and Homeostasis, Archives of General
Psychiatry 9 :457-463.
·
KETY S.S. (1970) : Genetic-Environmental Interactions in the Schizophrenic
Syndrome. Chapter 18, pp. 233-244, in CANCRO R. (ed.) : The Schizophrenic
Reactions. Brunner/Mazel, New York.
·
MENDELL D. & FISHER S . (1956) : An Approach to Neurotic Behavior in Terms
of a Three Generation Family Model, J. Nerv. and Mental Dis., 123 :171-180.
·
ROSENTHAL D. & KETY S.S. (ed.) (1968): The Transmission of Schizophrenia,
Pergamon Press, Oxford.
[1]
Traduction par E. Goldbeter de : Schizophrenia as Multi-Generational Phenomenon.
In BERGER M. (ed.) :
Beyond the Double Bind. Brunner/Mazel, New York, 1978.
[2]
Professeur de psychiatrie à l’École de Médecine de l’Université de Georgetown
(Washington DC) et consultant en thérapie familiale à l’École de Médecine de
Maryland (Baltimore) et au Medical College de Virginie (Richmond).
[3]
Note de l’éditeur (= M. Berger) : Ceci est un désir pris pour une réalité (wishful
thinking). La majorité des patients schizophrènes hospitalisés dans notre pays et
ailleurs, continuent à recevoir des traitements inadéquats. La plupart bénéficient de
médications psycho-pharmacologiques mais ne suivent aucune thérapie familiale.
[4]
Note de l’éditeur (= Milton Berger) : Dans les discussions avec Murray Bowen,
plusieurs éléments signifiants de son approche thérapeutique des patients ou des
familles étiquetées schizophrènes se sont clarifiés. Ce sont :
1. Une tentative constante d’obtenir des données qui puissent s’intégrer dans la
théorie de Bowen concernant l’aspect multi-générationnel du développement de
la schizophrénie en tant que système familial qui se reflète plus clairement en un
ou plusieurs de ses membres les plus dysfonctionnels.
2. L’importance pour le thérapeute familial de rester serein (« cool ») et d’être
capable de se garder de l’enchevêtrement ou de l’emprisonnement du système
familial.
3. L’importance de maintenir la séance familiale de consultation ou de thérapie à un
niveau cognitif plutôt qu’affectif. Bowen pense que de telles familles ont déjà mis
trop de temps et d’énergie dans des situations émotionnelles émaillées d’explosions,
de crises et d’imprévus surchargés d’affects irrationnels compulsifs. Il lui arrive
de travailler avec une famille durant une longue période de temps sans poser une
seule question suscitant des sentiments. Ses questions les plus courantes sont :
« A quoi pensiez-vous quand votre mère (ou père, ou sœur, ou frère, ou mari, ou
femme) parlait ? » Au membre de la famille qui répond : « Je ne pensais à rien »,
il réplique : « Quelles pensées pourriez-vous avoir si vous imaginiez que vous
étiez en train de penser à ce moment-là ? »
4. Essayer d’augmenter l’objectivité de chaque membre de la famille, mais en
particulier chez ceux qui sont enchevêtrés le plus étroitement avec le(s) patient(s)
désigné(s) et ses parents. Il cherche à identifier les membres les plus sains de la
famille, afin de commencer par instaurer de l’objectivité chez eux. Ensuite, ils
peuvent devenir des modèles d’objectivité en même temps que le thérapeute pour
les membres plus dysfonctionnels à intégrer.
5. L’identification des membres de la famille qui composent les différents triangles
intra-familiaux pour tenter de réduire l’existence et l’impact des triangulations
pathologiques.
6. A l’aide de l’ensemble susmentionné, il cherche à désamorcer les …/…
…/… interactions explosives et destructives alors que le développement d’une
objectivité croissante favorise une plus grande individuation et une séparation, les
membres de la famille abandonnant leurs liens d’affiliation en devenant des
« identités de soi » (self-identities) plus claires, avec des sentiments mieux
définis.
[5]
Note de l’éditeur (= Milton Berger) : L’accès à un équipement vidéo d’utilisation
facile, et bon marché, dans des cadres cliniques et développementaux a permis de
rendre réalisable ce rêve de Haley. (Cf. Berger,1978).
[6]
Note de l’éditeur (= Milton Berger) : Les contributions de D. Mendell et S. Fisher
(1956) devraient être mieux propagées. Étudiant 14 familles de deux générations et
6 familles de trois générations, ils ont récolté des résultats à partir d’interviews
approfondies, de psychothérapies individuelles et de groupe, ainsi que de tests de
Rorschach et de T.A.T. Ils ont trouvé que chaque famille se caractérisait par un thème
ou par une zone de problèmes distincte, ainsi que par sa manière singulière en quelque
sorte de se battre contre une difficulté commune à tous ses membres. Dans chacune
d’elles, on observait un intérêt particulier pour un conflit spécifique, tel le problème
de comment décharger des sentiments agressifs, ou comment contrôler des pulsions
exhibitionnistes, ou encore comment faire avec les difficultés liées à des désirs de
gratification passive illimitée. Dans la plupart des cas, les grands-parents comme les
petits-enfants d’une famille donnée, vont produire des configurations de fantasmes
caractérisées par une ressemblance inhabituelle. En étudiant les aspects continus de
la famille au cours de trois générations, ces auteurs ont également ériger un modèle
montrant comment des dynamiques à long terme du groupe familial donnent
naissance à la pathologie que nous observons finalement chez l’individu-patient.
[7]
Dans son article sur les mythes familiaux (1963), A.J. Ferreira considère l’importance
fonctionnelle des mythes familiaux en tant que mécanismes homéostatiques dans la
vie quotidienne. Il emploie les termes de mythe familial pour désigner « une série de
croyances assez bien intégrées, partagées par tous les membres de la famille, les
concernant chacun dans leurs positions mutuelles dans la vie familiale ; ces croyances
ne sont remises en question par aucun des acteurs impliqués, en dépit des déformations
manifestes de la réalité qu’elles présentent. » Il souligne que « malgré que le mythe
familial fasse partie de l’image familiale, il diffère souvent de la façade “ avant ” ou
sociale que la famille en tant que groupe tente de montrer aux étrangers. Au contraire,
le mythe familial est plutôt une partie de la manière dont la famille apparaît aux yeux
de ses propres membres, c’est à dire une partie de
l’image interne du groupe, une
image à laquelle contribue chaque membre de la famille et apparemment qu’il
s’efforce de préserver. En termes d’image familiale interne, le mythe familial touche
au rôle identifié de ses membres. Il exprime des convictions communes sur les gens
et leurs relations au sein de la famille, convictions qu’il faut accepter
a priori en dépit
de la falsification flagrante qu’elles peuvent représenter. Le mythe familial décrit les
rôles et attributs des membres de la famille dans leurs transactions entre eux ; même
si ceux-ci sont faux et ont l’allure de mirages, ils sont acceptés par chacun dans la
famille comme quelque chose de sacré et de tabou que personne n’oserait investiguer
et encore moins remettre en question. »
[8]
« Le message : “ ceci est un jeu ” » , NDLR.