2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Famille et sectes
Jean-Claude Maes
[1]
L’auteur tente de décrire le processus mis en jeu par les sectes en référence
aux familles et à la notion de clivage. Il discute des conséquences pathologiques de
ces organisations pour les adeptes, les familles et le corps social tout entier.Mots-clés :
Secte, Famille, Adepte, Clivage, Inclusion.
The author describes the process followed by sect referring to the notions of
families and splitting. He discusses the pathological consequences of these
organizations on adepts, families and the social framework.Keywords :
Sect, Family, Splitting, Inclusion.
« Famille et sectes » est, à l’origine, un thème qui m’a été proposé à
l’occasion d’une conférence pour la Société française de psychanalyse
familiale.
Définir le sectarisme en référence à la notion de famille m’a
immédiatement paru extrêmement intéressant. On a beaucoup dit que les
sectes brisaient les familles... C’est souvent vrai, mais c’est une vérité
partielle, comme nous le verrons. On sait par ailleurs que les sectes se
présentent aux adeptes comme « une nouvelle famille ». Quel degré de
légitimité peut-on ou non concéder à une telle prétention ? Quelles en sont
les conséquences éventuellement pathologiques pour les adeptes ? Pour la
secte elle-même ? Pour la famille ? Pour le corps social ?
Je tâcherai de répondre à ces questions. Mais il me faut, avant toutes
choses, poser quelques définitions et, en particulier, explorer quelque peu la
notion de clivage, notion généralement mal cernée, et cependant indispensable
à la compréhension des mécanismes en action dans les sectes.
1.a. Qu’est-ce qu’un clivage ?
1.a.1. Le point de vue économique
Le point de vue économique est celui qui consiste à se demander
comment l’énergie psychique est distribuée selon le type de clivage auquel
on est confronté.
Ainsi, dans le clivage psychotique – la variété de clivage la plus
fréquemment décrite –, on se dira que si le moi est divisé en deux, cela
signifie que le sujet investit chacun des objets partiels qui en résultent, d’une
énergie antagoniste de l’autre. L’un est investi d’amour, l’autre de haine. Par
ailleurs, la haine est attribuée à un Autre, à un extérieur au moi (projection).
Et comme il s’agit quand même bien d’un morceau du moi, cet Autre est
supposé posséder le moi. D’où les hallucinations auditives.
Dans le clivage névrotique, on se dira que si le moi est divisé en deux,
cela signifie que le sujet perçoit le moi comme deux objets antagonistes, mais
l’investit néanmoins comme un seul objet, d’où la nécessité d’un refoulement,
associé, par exemple, à un déplacement, comme dans la phobie.
Assez classiquement, à la suite de Ferenczi (1918, 1919 et 1934), la
victimologie considère que le traumatisme s’accompagne toujours peu ou
prou d’un clivage narcissique. Plus classiquement encore, on décrit chez les
adeptes de sectes un clivage narcissique en Moi-Moi et Moi-Secte (Hassan,
1995, Abgrall, 1996, etc.) ou encore en Moi-Famille et Moi-Secte (Maes,
1999). Par clivage narcissique, il faut entendre que ce n’est pas un phénomène
structurel comme chez le psychotique, mais un hiatus dans les représentations
d’objet (Maes, 1998). Je renvoie, à ce sujet, à la description que Dominique
fait de son propre état de conscience dans la secte à laquelle elle a appartenu
dix ans : « Dominique-Annabelle est déjà somnambule. Dès cet instant
[2], elle
a l’impression de ne plus s’appartenir, de vivre par rapport à elle-même
comme un décollement de la rétine, de se dédoubler sans être encore ce
double qu’on lui impose. Dominique est mon ombre et je dois la détruire.
C’est toujours elle pourtant qui pense, éprouve et sent... Je dois l’éradiquer
car elle pense de travers... Je vis la sensation d’avoir à me chloroformer. Le
Je-Annabelle n’émane plus de moi, n’a plus de prise sur son destin. C’est de
l’obéissance à Marion que naîtra un jour Annabelle - ma Réalité » (Arnoldy
et Lameere, 1995, p. 45).
Dans le clivage anaclitique, on dira que si le moi est divisé en deux,
cela signifie que l’investissement et la représentation sont séparés l’un de
l’autre : ainsi, un état-limite investira n’importe quel objet pourvu qu’il soit
présent, qu’il joue son rôle anaclitique. Dans le clivage pervers, c’est pareil,
sauf que le rôle de l’objet est de réaliser le fantasme sexuel. Dans le clivage
sectaire propre au gourou, idem encore, sauf que le fantasme est affectif,
porte sur l’idéal.
D’après mes observations (qui correspondent, il me semble, à celles
d’Eiguer (1989) sur la perversion narcissique), le gourou peut être paranoïaque,
pervers, obsessionnel ou hystérique. On notera que cette dernière structure
est la seule structure orale. Ce qu’Eiguer explique par « la faible constitution
de ses défenses, du contre-investissement et des formations réactionnelles
(qui) laisse au seul refoulement, plus ou moins aidé par la dénégation, mais
généralement insuffisant, l’accomplissement de la tâche refoulante.
Fréquemment, l’hystérique déborde son espace immédiat pour faire de la
sphère relationnelle, plus précisément pragmatique, un champ d’action »
(Eiguer, 1989, p. 12). Personnellement, je dirais qu’il y a un contrôle oral, par
exemple celui de l’anorexique qui présente une espèce de constipation par
la bouche, ou du boulimique, de diarrhée par la bouche. On pourrait
également parler de maîtrise, et se dire que si le besoin de contrôle est typique
de l’analité, le besoin de maîtrise est typique des pathologies narcissiques.
Je me suis d’ailleurs déjà demandé dans quelle mesure, en psychologie du
développement, on n’aurait pas intérêt à proposer des tableaux à double
entrée, suivant les pathologies de l’investissement d’une part, et les pathologies
de la représentation d’autre part. Dans le cas des sectes, il y a encore une
deuxième explication : un certain nombre de gourous hystériques sont des
ex-adeptes qui, suite à leur exclusion ou à la dissolution du groupe, ont
ressenti le besoin de reproduire ce qu’ils avaient vécu, cette fois dans la
position de l’agresseur.
1.a.2. Le point de vue dynamique
Le point de vue dynamique consiste à se demander comment le
psychisme gère les forces en présence du fait du clivage. La configuration la
plus courante est évidemment la cyclothymie, à l’œuvre entre autres dans la
maniaco-dépression. Dans le cas du gourou, on observera une alternance
rapide de volontés contradictoires, sans aucun lien (clivée) mais avec un déni
de cette coupure. Faute de lien, ce déni provoque une soudure, au sens où
l’entendait Racamier
[3] (1995). Ceci justifie en soi la fascination qu’exercent
les pervers sur leurs victimes, qui confrontées à un double, voire un triple ou
un quadruple visage, essaient de faire de ces objets partiels soudés, l’objet
total que la soudure semble suggérer. C’est ce que Nannini et Perrone (1995)
appellent la totémisation : celui qui développe un tel clivage se présente à sa
victime, effectivement, comme un totem.
Dans le cas de l’adepte, on observera, comme chez le toxicomane,
l’alternance rapide d’états émotionnels extrêmes, de l’extase à l’effroi, du
nirvana au manque, etc. Ingold (1982) attribue à cette alternance toute la
responsabilité de la dépendance psychologique à une drogue. Je pense quant
à moi qu’il en va de même de toute dépendance affective.
1.a.3. Le point de vue systémique
Tous ces mécanismes, non seulement font écho, mais correspondent
à des pendants aux niveaux interpersonnel et systémique.
En ce qui concerne les sectes, on notera d’abord un fonctionnement en
mêmes et en étrangers, ce qui justifie la désignation de boucs émissaires, tant
au sein du groupe
[4] que dans le vécu du groupe face au monde extérieur, et
ce, sur un mode paranoïde : tous les groupes sectaires s’estiment peu ou prou
persécutés, et voient dans cette soi-disant persécution une preuve de la
justesse de leurs vues quant à leurs enseignements et leurs pratiques.
Par ailleurs, il existe plusieurs sortes de victimes de sectes. Il y a bien
sûr, d’une part, les adeptes. Il y a également, d’autre part, cette catégorie de
proches d’adeptes que j’ai qualifiés de co-adeptes (Maes, 2000a). En peu de
mots, disons que si les adeptes sont dans une dépendance positive à la secte,
c’est-à-dire ont toutes leurs pensées occupées par une secte qu’ils jugent être
l’incarnation du bien, les co-adeptes sont, eux, dans une dépendance négative
à la secte, c’est-à-dire ont toutes leurs pensées occupées par une secte qu’ils
jugent être l’incarnation du mal. Une autre façon de se représenter cette
complémentarité, est de se référer aux théories de Neuburger (1984) sur la
demande en thérapie familiale. Il divise ladite demande en symptôme,
souffrance et allégation (demande de changement), et constate que dans une
famille, ces trois aspects peuvent être partagés entre plusieurs personnes.
Force est de constater que l’adepte porte un symptôme, et le co-adepte une
souffrance, tous deux sans allégation. L’adepte est décalé par rapport à la
réalité commune d’une façon qui présente pour lui de nombreux inconvénients,
mais nie néanmoins avoir le moindre problème. Plus encore, il prétend avoir
trouvé une panacée à tous les problèmes, et en témoigne d’ailleurs en public
par un sourire extatique. Le co-adepte, par contre, est plongé dans la réalité
de l’adepte d’une façon que je ne puis qualifier que d’obsessionnelle, trouve
dans la secte la source de tous les maux, et en témoigne en public par des
pleurs abondants et néanmoins sincères.
2. Les étapes de l’embrigadement sectaire
Ayant terminé ce tour rapide du concept de clivage, je vais passer à un
autre préalable indispensable, à savoir les étapes de l’embrigadement sectaire.
Ce sera l’occasion de relever quelques-unes des méthodes qui mènent
l’adepte au clivage en Moi-Famille et Moi-Secte. En général, je me pencherai
surtout sur le vécu des adeptes, dans la mesure où il est forclos dans un secret
et nécessite donc d’être dévoilé, mais je reviendrai de temps en temps aux co-
adeptes, de façon à souligner les parallélismes motivant qu’ils soient pris
dans une dépendance au même titre que les adeptes.
2.a. La séduction
Décrite dans de nombreux ouvrages, on pourrait la résumer en cinq
points : la fascination (déjà évoquée), le masque de l’amour, le vice de
consentement, l’intrusion et l’inversion des valeurs.
En ce qui concerne le premier point, on cite souvent « Psychologie des
foules et analyse du moi », et en particulier ce passage où Freud compare
l’hypnose avec l’état amoureux : « Même soumission humble, même docilité,
même absence de critique envers l’hypnotiseur comme envers l’objet aimé.
Même résorption de l’initiative personnelle ; aucun doute, l’hypnotiseur a
pris la place de l’idéal du moi » (Freud, 1921, pp. 179-180). L’hypnose est
bel et bien omniprésente dans les rituels d’un groupe sectaire : mélopées,
pulsations, tâches monotones et répétitive, excès de fatigue, hystéries
collectives, catharsis individuelles et de groupe, etc. Quand à savoir si le
gourou prend la place de l’idéal du moi, c’est une évidence, encore plus
opérante quand le gourou est physiquement éloigné de l’adepte mais
omniprésent dans les discours et nimbé de mystère. Le gourou, sa personnalité,
ses enseignements, la loi du groupe dont il assure à la fois le législatif,
l’exécutif et le judiciaire (Jougla, 2000), tout cela mélangé représente l’idéal
à atteindre pour tous les adeptes.
Si l’on distingue avec Lacan l’idéal du moi du moi idéal, on notera
encore l’interaction entre les deux instances. Non seulement le gourou
incarne l’idéal du moi, mais en outre, l’expérience sectaire porte le masque
de l’amour. Je parle de masque, parce que l’amour du gourou est évidemment,
vu son clivage, un amour incomplet, dont l’adepte est dupe. Il y a, chez les
gourous, une incapacité émotionnelle qui n’est pas reconnue comme telle,
mais donnée en exemple puis en règles de vie. Il est à noter que ces règles sont
valables pour les émotions négatives, qui s’opposent au fantasme du gourou,
mais parfois aussi pour les émotions positives, pour peu qu’elles soient
susceptibles d’introduire une pensée contradictoire. L’enjeu n’est pas d’être
insensible à la souffrance, mais insensible à tout ce qui s’opposerait à la
poursuite de l’idéal, à la réalisation du fantasme.
On pourrait, ici, parler de double lien (Bateson, 1972) : le gourou se
présente comme l’incarnation même de l’amour, qu’il est le seul à pouvoir
définir dans ce monde qui en manque (première injonction), présente un
comportement extrêmement froid et calculateur qu’il érige en règle, voire en
principe (deuxième injonction, contradictoire) et interdit à ses disciples de
critiquer ses enseignements, la soumission étant, comme nous le verrons,
une des conditions posées pour atteindre à l’idéal convoité (troisième
injonction, enfermante). Si l’enfant d’une mère paradoxale n’a d’autre
recours que la folie psychotique, on pensera que l’adepte d’une secte n’a
d’autre recours que la folie sectaire, une sorte de « psychotisation » chez des
sujets dont je signale au passage qu’ils sont, d’après mes observations et mes
recherches, majoritairement névrosés (Chasse et Maes, 1999).
Jusque là, malgré l’hypnose (à laquelle d’ailleurs on peut ne pas
croire), on pourrait parler de choix de la part de l’adepte. Mais les choses ne
sont jamais ce qu’elles paraissent. Ainsi, les limites de la soumission sont
sans cesse repoussées. Et il y a un moment où la soumission au gourou prend
le pas sur l’idéal de l’adepte, où on peut penser que tout désir a disparu dans
le chef de l’adepte. D’aucuns pourraient prétendre que non, et même que
cette soumission est une libération. Le raisonnement est le suivant : les
fantasmes aliènent – d’ailleurs, ils fondent les symptômes ; la soumission
prend le pas sur les fantasmes ; donc, la soumission désaliène ; donc, la
soumission libère. Cela semble logique, c’est un même raisonnement qu’on
trouve aux sources de notre culture, dans la Bible, chez les philosophes grecs,
etc. C’est aussi ce qu’on trouve chez lez gourous non sectaires en Inde et
ailleurs. Mais dans les sectes, la consensualité finit toujours par disparaître
complètement, et l’on peut observer que si l’adepte se culpabilise – et est
culpabilisé – de ses refus, le gourou, quant à lui, ne se pose aucune question
sur la légitimité de ses exigences : ce qui dirige le jeu, ce n’est ni les
fantasmes de l’adepte, ni une initiation, mais les fantasmes du gourou. Ou en
d’autres termes : si l’adepte est libéré de ses propres fantasmes, c’est au prix
d’une aliénation aux fantasmes de son gourou.
Mme Nyssens, juriste bien connue dans le milieu de l’aide aux
victimes de sectes en Belgique, revient régulièrement sur la notion de vice
de consentement, qui semble effectivement d’application : l’adepte se
soumet volontairement, comme un engagement dans un processus de
changement (allégation), mais s’aperçoit quand il est trop tard, c’est-à-dire
quand il se trouve dans un état de dépendance vis-à-vis de la secte, que ce
qu’on lui donne ne correspond pas à ce qu’on lui avait promis. On lira
utilement, sur ces notions : « La soumission librement consentie », et
d’autres ouvrages de Beauvois et Joule (1998).
Une autre notion très importante, sur laquelle je reviendrai, c’est la
séparation du privé et du public, indispensable à l’intimité du sujet, et qui,
dans une secte, sera immanquablement battue en brèche. Au départ, il y a un
véritable clivage entre le personnage privé et le personnage public : l’adepte
fait semblant d’être conforme. Dans le contexte, on peut supposer ce clivage
très coûteux en énergie, mais néanmoins sain, puisqu’il répond à une
exigence d’intimité. Mais au fur et à mesure, on va demander à l’adepte un
dévoilement croissant de son intimité, tant lors de séances rituelles en groupe
que vis-à-vis du monde extérieur où il va devoir aller « témoigner ».
Il importe peut-être ici, de souligner que le prosélytisme est un des
instruments utilisés par les sectes pour rompre la séparation du privé et du
public : « As-tu honte de nous, que tu ne veuilles pas défendre nos idées »,
etc. Dans toutes les sectes, on peut relever, parmi diverses pratiques prosélytes
efficaces, d’autres qui semblent inefficaces, et sont néanmoins imposées aux
adeptes comme indispensables. Mais indispensables à quoi ? En dernière
analyse, il s’avère toujours qu’elles contribuent au conditionnement de
l’adepte qui les pratique, bien plus qu’à la croissance du groupe. À ce stade,
on peut déjà entendre le terme de séduction dans son sens abusif.
Quand on fait passer son idéal avant ses émotions, on peut effectivement
dépasser ses propres limites, d’une part parce qu’on espère ainsi atteindre à
l’idéal convoité, d’autre part parce qu’on ne sent plus ses émotions, et qu’en
ne sentant plus ses émotions, on perçoit moins bien ses limites. Il y a plus.
Si l’idéal est détaché des émotions qui devraient l’accompagner, il peut être
manipulé jusqu’à une inversion pure et simple des perceptions, des valeurs,
etc. Ainsi, on vous fera souffrir pour votre bien, on vous aliénera pour vous
libérer, on vous confinera dans des tâches monotones et répétitives pour vous
élever l’esprit, on vous coupera de vos racines culturelles pour vous faire
entrer dans la grande famille humaine, etc.
Un aspect du processus, c’est le sort qui est fait, d’abord par le gourou,
puis peu à peu par les adeptes, aux questions : on répond toujours à côté.
Ainsi, à un adepte qui interroge un précepte du groupe, on répondra que sa
foi est en danger, et qu’il devrait poser tel ou tel acte (par exemple prosélyte)
_ susceptible de la revivifier. Ou encore, à un conjoint qui accuserait l’adepte
de maltraitance vis-à-vis de l’enfant commun, et au juge qui relaie cette
accusation, l’adepte répondra que le groupe religieux auquel il appartient est
en butte aux persécutions, et que l’accusation qu’on vient de lui faire en est
une illustration. Le juge, embarrassé que le débat soit déplacé sur le terrain
des Droits de l’homme, risque d’oublier la question posée. Une partie de
l’emprise exercée par les sectes sur les co-adeptes peut s’expliquer de cette
manière, ainsi que le fait qu’elle tende à déborder sur tous les intervenants.
Notons au passage qu’on observe également un tel phénomène en ce qui
concerne l’abus sexuel (Nannini et Perrone, 1995).
2.b. La culpabilisation
Nous allons passer à la seconde phase de l’embrigadement, à savoir
la phase dite « de destruction du moi ». La destruction procède de la
violence, du traumatisme, de la honte, et de la culpabilisation. Avoir choisi
cette dernière pour titrer tout le chapitre procède d’une intention précise, qui
se dévoilera au chapitre 2. d.
J’organise généralement l’exposé de cette phase autour de deux
figures bibliques du sacrifice : l’agneau pascal et le bouc émissaire.
Commençons par la première. Pour acquérir un nouveau moi conforme
à l’idéal, il faut d’abord détruire l’ancien. C’est le sacrifice qui permet le
renouveau. On trouve ce discours, sous des formes variées, dans toutes les
religions. Il s’inscrit généralement dans des rites de passages, puis dans les
rites d’entretien. Il est à situer au niveau symbolique, c’est une mise en scène.
Hélas, on le trouve également chez tous les manipulateurs, à un niveau qui
n’est plus seulement symbolique. Disons que si Abraham sacrifie un agneau
à la place de son fils, le gourou – très semblable, sur ce point et sur d’autres,
au pervers – sacrifie le fils à la place de l’agneau. Il y a là un des multiples
paradoxes sectaires : les rituels servent en principe à diminuer l’angoisse, à
mettre en confiance. C’est ce qu’ils font également dans les sectes, du moins
dans un premier temps, donnant l’apparence de l’amour à ce qui va s’avérer
un abattoir – je force un peu le trait, mais à peine, comme on va le voir. Par
ailleurs, ils introduisent puis entretiennent un certain mimétisme groupal.
Mais peu à peu, ces rituels deviendront des générateurs d’angoisse, d’autant
plus efficaces que l’adepte ne croira pas pouvoir y échapper. Pourquoi ?
Parce qu’au lieu de confirmer une quelconque appartenance au groupe, ils
vont la mettre à l’épreuve : l’adepte est-il suffisamment le même que les
autres adeptes, le même que l’idéal partagé, etc. La différence avec d’autres
initiations plus authentiquement spirituelles tient essentiellement en ceci
que le gourou religieux est dirigé par une éthique, un authentique respect de
l’adepte, alors que le gourou sectaire en manque totalement. Encore une fois,
les adeptes ne sont pas là pour progresser psychologiquement et/ ou
spirituellement, mais pour répondre au besoin insatiable du gourou de
renforcements narcissiques. Outre l’arbitraire de ces pratiques, on relèvera
à nouveau leur côté extrêmement intrusif.
L’intrusion est un ressort puissant, car elle exploite en la pervertissant
la notion de normalité. Qu’on se réfère, à ce sujet, à de nombreux textes de
Sade où le héros vertueux trouve dans la réalité la preuve tragique que le vice
est récompensé et la vertu punie. À bien des égards, la manipulation mentale,
l’emprise, le harcèlement moral et autres perversités au quotidien, semblent
démontrer aux gens respectueux qu’ils ont tort d’être polis. Une petite
anecdote : je me rendais à Paris pour donner une conférence sur les sectes
[5].
Gare du Nord, je me suis arrêté devant un plan du Métro pour déterminer
quelle ligne je devais prendre. Un individu m’a accosté en me demandant où
je devais aller
[6]. J’ai ressenti son intervention comme une effraction de mon
intimité, mais quoique spécialiste de la manipulation mentale, j’eus la
faiblesse de répondre. Il commença à m’expliquer quelles lignes je devais
prendre, très vraisemblablement dans le but d’obtenir un pourboire. Mal à
l’aise, j’ai continué à chercher par moi-même sur le plan comme je l’avais
prévu au départ, mais il s’interposa dans mes recherches en m’expliquant
qu’elles étaient inutiles puisqu’il m’avait déjà donné le renseignement
demandé. J’aurais pu le chasser, mais la politesse m’a effectivement retenu,
et j’ai préféré fuir en allant vers la ligne indiquée. D’aucuns lui auraient
donné un pourboire, je m’en suis abstenu. On pouvait donc considérer que
je m’en étais bien sorti... Mais arrivé dans un wagon, heureusement bien
inspiré de vérifier les dires de l’individu sur mon plan de Paris, je me suis
aperçu qu’il m’avait fourvoyé. Le temps de descendre, de reprendre la ligne
dans l’autre sens, puis de prendre la ligne que j’aurais dû prendre au départ,
j’avais perdu de précieuses minutes, et j’étais en retard à mon rendez-vous.
Comme quoi, on peut être un spécialiste de la manipulation mentale et se
faire avoir par un manipulateur, à un degré moindre qu’une victime naïve,
peut-être, mais déjà trop. On peut ne pas être influençable, mais néanmoins
être coincé par un discours qui table sur notre conditionnement social, ou
autrement dit : qui utilise la lettre de la loi (ici, la politesse) pour en
contourner l’esprit (ici, le respect de l’intimité d’autrui).
C’est toujours un peu le cas du co-adepte, qui en outre, constate un
certain nombre de trahisons de la part de l’adepte. De toute façon, son
intimité sera peu ou prou forcée, alors que lui, au contraire de l’adepte,
n’avait consenti à rien de tout ce qui lui arrive. S’il se plaint, on lui répondra
en général que l’adepte n’a voulu que son bien – et le pire, c’est que c’est vrai
– ou encore que son amour pour l’adepte doit le rendre tolérant. L’adepte,
habitué peu à peu à considérer les intrusions comme normales, ne comprend
pas la colère de ses proches. Sentant de moins en moins ses propres limites,
il sent de moins en moins celles des autres. C’est d’ailleurs une des
innombrables raisons pour lesquelles il devient un duplicata du gourou.
L’intrusion arrive comme le moyen d’annihiler l’existence même
d’un espace privé, sous prétexte d’initiation. Avoir un secret, c’est aussi
avoir une intimité. On parle, à ce sujet, de « jardin secret ». Chaque fois que
quelqu’un entre dans votre « jardin secret », vous le ressentirez comme un
viol. Il y a beaucoup de moyen d’amener quelqu’un à ouvrir la porte de son
« jardin secret » : la fatigue, par exemple, qui est très présente dans presque
toutes les sectes, comme une conséquence de rites parfois extrêmement
lourds, etc. Steichen, dans un article sur la violence d’ailleurs intitulé :
« L’intrusion de la chose », fait de l’intrusion et du traumatisme quasi des
synonymes l’un de l’autre. « La force évocatoire du mot violence réside dans
son radical : viol, et les représentations qu’il appelle. Quelque chose fait
intrusion dans l’intimité du sujet » (Steichen, 1995, p. 238). Il est significatif
de constater que chez les adeptes de sectes, refuser une violence entraîne, par
le procédé d’inversion déjà exposé, la culpabilité de ne pas être à la hauteur
de l’idéal. Dans telle secte chrétienne, par exemple, on les rappellera à
l’exemple du Christ qui a fait le sacrifice de sa vie, et on les trouvera
mesquins de ne pas consentir au « petit peu » qui leur est demandé.
Ou bien ils refusent et ils sont coupables, ou bien ils acceptent et ils
sombrent dans la honte. Tel est donc le choix qu’on leur propose : la
culpabilité ou la honte. Or, la honte n’est pas supposée exister, généralement
bannie en même temps que l’intimité… Ils choisiront donc le plus souvent
la deuxième option, tannés par la crainte de décevoir. Au fond, on pourrait
dire que le Moi-Secte est dirigé par la culpabilité (surmoi) et le Moi-Famille
par la honte (moi idéal). Ce qui explique que le Moi-Famille soit refoulé, et
remonte sous formes de symptômes. La honte peut également remonter sous
une forme plus consciente, en particulier au moment de la sortie de secte, et
pose alors la question de la réparation.
Quand la victime ne se culpabilise pas par elle-même, son agresseur
l’y aide. Cette culpabilisation peut prendre les formes les plus abjectes,
comme avec Dominique lors de sa première tentative de fuir la secte : « En
partant, je pense ne jamais revenir dans cette communauté. Je suis dans un
tel état émotionnel que (...) j’ai un accident de voiture. Je renverse une fillette
à vélo. Je ne suis pas en tort mais cet accident achève de me bouleverser (...) ;
on me dit ceci : “ Tu vois, c’est normal que tu aies eu un accident puisque tu
nous as quitté, et encore une fois, tu t’en prends à une petite fille, à l’élément
féminin. Ta névrose se manifeste cette fois de manière beaucoup plus
grave ”. ».
Nous sommes ainsi passé, peu à peu, de la figure de l’agneau pascal
– un sacrifice symbolique – à celle du bouc émissaire, que je propose de
résumer par la formule suivante : s’il faut se sacrifier soi-même pour être
sauvé, celui qui essaie de se sauver sera sacrifié par les autres. La presse,
toujours avide de sensationnalisme, évoque régulièrement des cas de
harcèlement… Quand à moi, je me pencherai sur une autre façon de sacrifier
l’adepte, une façon moins spectaculaire mais néanmoins la plus courante, et
peut-être bien plus traumatique : c’est la pratique de l’exclusion.
Généralement, le procédé est érigé en système. Très rapidement, on n’est
plus dans le choix d’un idéal, mais dans la volonté de ne jamais décevoir,
teintée de peur. On trouve ici une preuve – qui nous servira par la suite – que
les sectes ne sont pas de véritables groupes d’appartenance, car dans ces
derniers, la frontière des générations fait qu’en principe, en cas de conflit
entre deux générations, les membres d’une même génération se liguent
(Haley, 1976). L’étymologie même nous démontre si nécessaire que la
fraternité est une notion qui trouve son modèle dans la fratrie. Dans une secte,
au contraire, d’une part le conflit est impossible entre deux niveaux de
hiérarchie (c’est l’obéissance ou l’exclusion), d’autre part les membres d’un
même niveau hiérarchique, loin de s’entraider, se surveillent. Si un adepte
remet certains préceptes en question, ses pairs sectaires – y compris son
conjoint – vont le rapporter à un supérieur qui en fera le reproche à l’adepte.
La communication n’est jamais horizontale, toujours verticale, sous forme
d’injonction de haut en bas, sous forme d’aveu ou de dénonciation de bas en
haut.
2.c. La déresponsabilisation
De toutes sortes de manières, l’adepte aboutit ainsi au clivage, qui en
fait un objet partiel entre les mains du gourou, en un enchaînement qui le
déresponsabilise.
En réalité, j’ai déjà tout dit de cette troisième phase de l’embrigadement,
qu’on qualifie parfois de « reconstruction du moi ».
Premièrement, j’ai évoqué l’idée d’un mimétisme groupal, et de
différents rituels contribuant à un changement d’identité. Parfois, pas
toujours, ce changement est officialisé par un changement de prénom. Le
sens de ce changement de prénom, et d’ailleurs de tous les rituels de passage,
c’est une mort suivie d’une naissance. Ainsi, le baptême chrétien – y compris
dans les groupes authentiquement religieux - est explicitement lié au
sacrifice du Christ : il met en scène une mort suivie d’une résurrection.
L’identité est faite de certaines caractéristiques telles que le prénom, mais
surtout l’image donnée à autrui. Dans toutes les sectes, cette image est
travaillée de toutes sortes de manières, suivant toutes sortes de variantes de
la méthode Coué : « Fais semblant d’être le même que moi, que l’idéal
partagé, et tu le deviendras », etc.
Deuxièmement, on a vu comment le traumatisme et le clivage
transformait le narcissisme de l’adepte jusqu’à le rendre très semblable à
celui du gourou. Ici, il n’y a plus seulement changement d’identité, mais
identification. Il n’y a plus seulement endossement d’un rôle, mais introjection
de ce rôle : il y a quelque chose du gourou qui entre dans l’adepte, qui se met
à faire partie de lui. Indépendamment de ces transformations, le narcissisme
de l’adepte s’affaiblit. Or, la clé de la personnalité du gourou, c’est justement
la faiblesse de son narcissisme. C’est donc, pareillement, la clé de la nouvelle
« personnalité »
[7] de l’adepte… Racamier (1995
[8] ) fut, je pense, le premier à
démontrer comment les carences narcissiques mènent toujours aux mêmes
comportements manipulateurs, à un prolongement au delà du bas âge de la
séduction narcissique. De plus, l’intrusion et le traumatisme qui
l’accompagnent, provoquent chez la victime ce qu’on appelle une
« identification à l’agresseur ». Ceci n’est pas sans rapport avec le fameux
« syndrome de Stockholm ». En miroir de l’introjection (« prendre » en soi),
on pourrait parler d’injection (« se faire mettre »
[9] en soi). À partir d’un
certain niveau de violence, il y a quelque chose dans l’intrusion qui force
l’identification. Ce niveau peut être atteint dans la brièveté, avec un choc de
très forte amplitude, ou – comme dans les sectes – dans le long terme, avec
une grande quantité de chocs de moindre amplitude. Dans le premier cas, on
pourrait dire que l’intrusion rompt l’enveloppe narcissique, alors que dans
le second, elle l’use. Le résultat est de toute façon une brèche, qui permet
l’injection – volontaire dans le cas des pervers et probablement des gourous,
involontaire dans le cas des psychopathes (Maes, 2000b).
2.d. La désaliénation
Restant fidèle aux titres utilisés ci-dessus, je dirai que la désaliénation
passe par les trois étapes correspondantes, à savoir la démystification, la
déculpabilisation et la responsabilisation.
La démystification consiste parfois tout simplement à révéler à l’ex-
adepte et/ou au co-adepte un certain nombre d’éléments cachés par le groupe
auquel il est confronté, et à démonter les mécanismes de la séduction. On
conseille aux proches d’adeptes de préparer un dossier tant sur le groupe en
particulier que sur les sectes en général, afin de le remettre à l’adepte au
moment où il quitte le groupe. Je prétend que ce dossier est aussi utile – voire
plus – à celui qui le constitue qu’à celui à qui il est destiné.
La déculpabilisation, conseillée dans toutes les branches de la
victimologie, est souvent mal comprise, car confondue avec une
déresponsabilisation. Cette inquiétude est compréhensible chez des
professionnels qui ont été immanquablement confrontés à des hystériques et
autres blessés narcissiques qui se servent du statut de victime pour justifier
que tout leur est permis, pour évacuer toute culpabilité, avec de graves
dangers de passage à l’acte.
J’ai montré, en 1998, un certain nombre d’analogies entre la conversion
hystérique et la conversion sectaire, à partir d’un article de Breuer qui
accompagne les « Etudes sur l’hystérie » (Breuer et Freud, 1895) de
« Considérations théoriques ». On m’a fait, depuis, de nombreuses objections.
Entre autres, on a cité mes propres travaux pour souligner que tous les
adeptes de sectes n’étaient pas, loin s’en faut, des hystériques. Aussi bien
n’ai-je jamais parlé d’hystérie, mais d’hystérisation, insistant ainsi sur
l’aspect artificiel, provoqué, des mécanismes en cause dans l’embrigadement
sectaire. On a également attiré mon attention sur l’aspect narcissique, non
sexuel de la dépendance à une secte. Mais s’agissant de mécanismes qui
mettent en œuvre le refoulement, peut-on être certain de ce qui est sexuel et
de ce qui ne l’est pas ? Comme dit plus haut, on peut en tout cas supposer que
le clivage du gourou sert essentiellement un fantasme de toute puissance,
mais on ignore ce que cache celui de l’adepte, qui est en tout cas d’une autre
nature, plus névrotique.
Parmi d’autres critiques, je relèverai enfin l’idée que Freud s’est
inscrit en faux par rapport à l’article de Breuer, et ceci dès 1896, soit un an
plus tard. Mais j’invite le lecteur à ne pas ériger Freud davantage que
quiconque à la position de gourou. Dans son article intitulé « L’étiologie de
l’hystérie », il fait à Breuer – non sans lui avoir auparavant rendu hommage
– deux critiques. La première concerne les états auto-hypnotiques que
Breuer considère indispensables à la conversion hystérique. Selon Freud,
« on n’a souvent aucune base pour présupposer la présence de tels états
hypnoïdes » (Freud, 1896, p. 87). Voilà une affirmation quelque peu elliptique
et peu étayée de la part d’un théoricien que nous connaissons par ailleurs
comme avançant à petits pas extrêmement prudents. Certains théoriciens de
l’hypnose éricsonienne (tels que Melchior, 1998) prétendent qu’il a rejeté
l’hypnose non parce qu’elle n’était pas scientifique mais parce qu’elle faisait
obstacle à l’imposition de la psychanalyse… Loin de tout procès d’intention,
je relèverai en tout cas que si l’on examine la suite de l’article de Freud, qui
affirme la présence d’un traumatisme sexuel précoce chez les dix-huit
hystériques dont il avait alors mené l’analyse à son terme, à la lumière de
l’observation faite entre temps des familles abusives (par exemple par
Nannini et Perrone, 1995), on arrive à de tout autres conclusions, d’ailleurs
probablement tout aussi partielles
[10] : dans l’hypothèse où ces patients
auraient tous été abusés sexuellement, on pourrait estimer à juste titre que
leur conversion serait advenue non dans un état auto-hypnotique, mais dans
un état d’emprise généré par l’abuseur.
La seconde critique de Freud à Breuer concerne la nécessité selon lui
de relier la scène traumatique qui semble avoir déclenché l’apparition du
symptôme à une chaîne d’autres souvenirs, qu’il qualifie de « chaîne
associative » (Freud, 1896, p. 88) : « aucun symptôme hystérique ne peut
être issu uniquement d’une expérience réelle, mais (…) à chaque fois le
souvenir d’expériences antérieures, réveillé par l’association, concourt à la
causation du symptôme » (ibid., p. 89). Nous ne saurions trop adhérer à cette
idée, d’ailleurs également valable pour la névrose traumatique. Si je propose
de déculpabiliser les victimes par la révélation des aspects hypnotiques et
traumatiques de l’embrigadement sectaire, je propose donc également de les
responsabiliser… Cela signifie, entre autres, un désir de réinstaller une
temporalité, l’exploration d’une signification de l’embrigadement sectaire
dans l’histoire du sujet. Une autre façon de dire la même chose serait, au lieu
de distinguer artificiellement la culpabilité de la responsabilité, de prescrire
un déplacement de la culpabilité inévitable de la victime d’un pôle passif
(expiation) vers un pôle actif (réparation), ou encore d’une morale sectaire
puis anti-sectes vers une éthique. Au total, il s’agit de faire la part du fantasme
et du réel dans la causalité des phénomènes observés, plutôt que de défendre
de façon militante – en l’absence d’arguments sérieux – la prégnance d’un
des deux registres.
3. Qu’est-ce qu’une famille ?
3. a. Ses fonctions
Vous serez étonnés d’apprendre que le « Dictionnaire des thérapies
familiales » ne répond pas à cette question. Il propose néanmoins d’attribuer
à la famille trois fonctions que nous supposerons, si vous le voulez bien,
spécifiques : « fonction de procréation, fonction de soin (alimentation,
éducation), fonction lignagière (adoption) » (Miermont, 1987, pp. 229-230).
Neuburger (1988) en fait un groupe d’appartenance en opposition
avec les « groupes d’inclusion ». Je ne vous propose pas sa définition, mais
la mienne, commise à l’occasion du « Premier colloque belge d’aide aux
victimes de sectes » : « Pour moi, l’inclusion est un mode de collusion
atemporel, qui réunit des items en fonction de leurs points communs, alors
que l’appartenance réunit des items malgré, voire même à cause de leurs
différences, en fonction d’une histoire commune » (Maes, 2000a).
Miermont (1987, p. 231), quant à lui, pose que l’appartenance peut se
définir par deux critères : l’alliance et la filiation. Ce qui arrange fort bien
mon propos. La famille, donc, est un groupe d’appartenance, c’est-à-dire un
groupe qui réunit des individus parfois très différents les uns des autres
autour d’un point commun, à dimension historique d’après moi. Si certains
groupes d’appartenance, comme les couples, naissent autour d’une alliance,
on sera d’accord avec moi que le propre des familles, c’est de se réunir autour
d’une filiation commune. On sera d’accord avec moi, et on aura tort, parce
que cette définition ne rend pas compte des familles adoptantes, ni des
familles recomposées.
Les trois fonctions définies par Miermont semblent donc plus
pertinentes : la fonction de soin, entre autres, recoupe les familles naturelles,
les familles adoptantes et les familles recomposées. Hélas, elle n’est pas
spécifique. Peut-on dire d’un orphelinat, par exemple, qu’il constitue une
famille ? Je ne le pense pas. La fonction lignagière appelle un plus long
commentaire : elle semble amalgamer la notion de filiation (lignage) et celle
d’adoption, d’une façon qui va peut-être résoudre mon problème de définition.
3.b. Sa temporalité
Lacan propose de distinguer trois registres psychiques, à savoir le réel,
l’imaginaire et le symbolique. Comme je le comprends, ces trois registres
concernent tout aussi bien cette autre entité systémique qu’est la famille, et
l’on pourrait distinguer trois types de filiations : réelle, imaginaire et
symbolique. La première s’inscrit dans la procréation, et pourra faire l’objet
d’un refoulement, voire d’un déni. Le retour du refoulé ou du déni sera la
marque du réel : on n’échappe pas à son destin familial, comme bien le
montre le mythe d’Œdipe (voir, entre autres, Ausloos, 1979). La deuxième
s’inscrit dans les soins, comme canal de l’identification. Et la troisième
s’inscrit dans l’adoption, comme effet symbolique, incarné par la loi.
Le chaînon manquant de ma définition, c’était la loi. Il ne faudrait pas
oublier que la famille a une existence légale, définie comme un ensemble de
droits et de devoirs qui lient la famille à la société, et réciproquement. Ainsi,
l’adoption est un acte légal, qui commet le tour de passe-passe consistant à
faire d’un enfant qui n’est pas génétiquement le vôtre un être par rapport
auquel vous avez les mêmes droits et les mêmes devoirs que vis-à-vis de vos
autres enfants. Exemple : il a les mêmes droits que les autres vis-à-vis de
votre patrimoine. Autre exemple : si vous vous comportez mal à son égard,
la société vous demandera des comptes au même titre que pour vos autres
enfants. Ou encore : si lui se comporte mal à l’égard d’un tiers, c’est vous qui
serez responsable de ses actes, jusqu’à l’âge de la majorité. Etc.
Si la nature de la famille d’origine est circonscrite tout à fait clairement,
à présent, par la notion de filiation étendue à ses trois dimensions réelle,
imaginaire et symbolique, celle de la famille dite nucléaire, faite du couple
et de ses enfants, est loin d’être claire. Effectivement, le couple, relation
horizontale comme la fratrie, ne peut prétendre à aucune filiation, sauf
imaginaire comme nous verrons que c’est le cas pour la secte. Ou parfois, il
est écartelé entre deux filiations, chaque conjoint prétendant attirer l’autre
vers la sienne. Ou encore, l’un des deux renie ses origines et demande à être
adopté, etc. De toute façon, un couple de même filiation serait un couple
incestueux. Il me semble qu’il nous faut dès lors creuser quelque peu encore
la notion d’alliance.
L’alliance, on le voit bien dans la Bible pourtant experte - je dirais
même obsessionnelle - en matière de filiation, ne concerne pas le passé mais
le futur, ou plus exactement le devenir. Bouderlique (1999), docteur en
philosophie spécialisé dans l’étude du phénomène sectaire, nous rappelle à
plusieurs reprises dans son oeuvre – se montrant en cela le fidèle disciple de
Maldiney (1991) -, que la temporalité d’une structure suppose une filiation
(passibilités, voire trans-passibilité : « D’où viens-je ? »), mais aussi un
projet (possibilités, voire trans-possibilité : « Où vais-je ? »). Sans ces deux
points d’appuis, l’identité (« Qui suis-je ? ») perd à la fois toute souplesse et
toute réelle force. Neuburger (encore lui, 1999) définit que le couple repose
sur quatre piliers : le choix d’objet, la sexualité, la communication et le
projet. Les trois premiers ne sont pas de même essence que le dernier : ils
concernent un ici et maintenant, et in fine, l’identité du couple, ce en quoi les
partenaires peuvent penser qu’ils sont les mêmes, au moins dans le désir.
Qu’une de ces trois données changent, et le couple sera en danger de rupture.
Que l’objet perde de sa beauté avec l’âge, voire – comme dans une nouvelle
d’Anaïs Nin, change de parfum – et il ne sera plus désirable, que la sexualité
s’étiole et il sera remplacé par d’autres parés du charme de la nouveauté,
qu’une incompréhension se glisse dans la communication et la faille des
malentendus s’ouvre sous ses pas. Ce qui soude un couple dans la durée, c’est
le projet (d’enfant, par exemple), qui introduit une temporalité, c’est-à-dire
la possibilité du changement, tout l’univers des possibles qui seul permet de
faire le deuil de ce qu’on a perdu sans espoir de le retrouver.
3. c. Sa structure
En finale, je dirai que tout groupe a deux problèmes, se pose deux
questions : « Pourquoi restons-nous ensemble ? » et « Qu’est-ce qui fonde
la légitimité du pouvoir ? ». À la première question, on peut répondre de
deux façons : l’inclusion ou l’appartenance, soit « Nous restons ensemble
parce que nous sommes les mêmes, parce que nous désirons les mêmes
choses », soit « Nous restons ensemble parce que nous participons à une
même filiation », qu’elle soit réelle, imaginaire, ou symbolique. À la
seconde question, on peut répondre de multiples manières… Le plus ancien
argument du pouvoir, c’est probablement celui de la force : « Nous dirigeons
parce que nous sommes les plus forts ». C’est un peu court, mais cela reste
d’actualité :« Si tu n’obéis pas, tu vas recevoir une raclée ». Dans nos
observations cliniques et dans l’actualité politique, nous pouvons constater
que l’apparence de la force compte autant voire plus que la force elle-
même… Ainsi, dans les familles, le plus fort – au moins physiquement - est
en général le père, mais certains jeunes en danger de psychose peuvent
s’imaginer que ce n’est pas vrai (voir Napier et Whitaker, 1978, pp. 223-
234). Moins dramatiquement, beaucoup de jeunes d’aujourd’hui dirigent
leur famille alors qu’ils sont vis-à-vis de leurs parents dans un état de
dépendance financière… Plus près de notre sujet, on s’étonnera que des
intellectuels parfois brillants se soumettent à des gourous dont les théories
ne sont guère mieux que des syncrétismes. De façon générale, je pense que
les adeptes sont le plus souvent névrosés, alors que les gourous sont le plus
souvent états-limites, voire paranoïaques, bref à un niveau de développement
affectif moindre. Face aux familles et face aux sectes, il peut être important
de ramener l’usager de notre consultation à une évaluation plus réaliste des
rapports de force : « Si vous deviez vous battre avec votre fils, qui aurait le
dessus ? », « Si la police débarquait chez le gourou, qui aurait le dessus ? »,
etc. Un autre argument très ancien du pouvoir, c’est celui de la filiation
biologique : « Tu m’obéis parce que je suis ton père », « Je suis le roi parce
que mon père l’était avant moi », etc. Cette filiation peut être imaginaire :
« Le pape est le descendant de Saint-Pierre », ou symbolique : « Nous
sommes tous des enfants de Dieu, donc nous devons obéir à ses
commandements ». C’est pour cela que beaucoup de sectes se réfèrent à des
textes sacrés, en prétendant avoir retrouvé la bonne interprétation de ceux-
ci : « Vous devez lui obéir, parce que grâce à lui, à la lecture qu’il nous
propose de la Bible, nous avons reconstitué la pureté des premières
communautés chrétiennes », etc. C’est une variante de l’inclusion, dans la
mesure où le gourou va voir dans l’homogénéité du groupe la preuve
formelle d’une filiation purement imaginaire. Ainsi, telle secte chrétienne
propose à ses fidèles un portrait robot du Christ en leurs prescrivant de
devenir « les mêmes ». Au lieu que le Christ soit un point de départ, il est
rabattu en point d’arrivée. Dans le droit romain, pour ce que j’en comprends,
l’argument du pouvoir c’est la propriété, au moins dans les familles : « Vous
devez m’obéir, à moi le pater familias, parce que vous êtes, vous tous
épouses, fils, filles, esclaves vivant sous mon toit, ma propriété… » Ce point
de vue peut sembler scandaleux aux adeptes de la démocratie que nous
sommes, pourtant il est plus proche de la filiation symbolique qu’on ne
pourrait le croire : effectivement, la propriété est attestée par un acte, c’est-
à-dire un support éminemment symbolique, et qui d’ailleurs donne des
devoirs tout autant que des droits. Fondamentalement, le pouvoir doit être
fondé sur la responsabilité.
4. Qu’est-ce qu’une secte ?
4.a. Le point de vue sociologique
Il y a beaucoup de façon de définir le sectarisme, de la plus banalisante
à la plus hystérique, en passant par des conglomérats boiteux. On en retiendra
que le sujet est brûlant, soulève les polémiques les plus passionnées. Le
sectarisme, du moins tel qu’on pourrait le définir aujourd’hui, et je dirais
depuis les années septante (Lallemand, 1994) comme la toxicomanie
(Ehrenberg, 1995), est d’abord et avant tout un phénomène de société. De nos
jours, « la temporalité n’est plus linéaire, elle se brouille. Il en va de même
de la lisibilité de notre société : elle devient plus opaque, parce que les classes
sociales ne sont plus opératoires pour repérer des clivages politiques
significatifs, alors que les inégalités pèsent toujours du même poids »
(Ehrenberg, 1995, p. 20). Les sectes arrivent dans ce jeu avec une temporalité
circulaire, et des idéologies dichotomiques en forme de slogans. Il faut
comprendre avec la systémique que tout phénomène de société est le
symptôme d’une maladie sociale, et que ce qui est malade, dans notre société,
c’est probablement la démocratie, ou en tout cas une certaine vision de celle-
ci. On en trouve un écho dans les familles d’adeptes de sectes, qui sont
majoritairement de type démocratique et n’arrivent vraisemblablement pas
à gérer ce modèle (Maes et Ribeiro, 1999) : comment proposer à des enfants
une structure de pouvoir clairement hiérarchisée et néanmoins démocratique ?
Etc. Je ne vais pas m’étendre sur ces thèmes que j’ai déjà traités ailleurs
(Maes, 2000a), mais rappeler que toute tentative de traiter l’étude du
phénomène sectaire avec un minimum de sérieux scientifique devra en tenir
compte. Je propose en tout cas, à l’écart des préjugés anti-religieux d’une
certaine sociologie et des excès sensationnalistes du journalisme, de m’en
tenir, comme dit au départ, à des définitions psychopathologiques.
4. b. L’emprise
Les définitions les plus anciennes tirent parti des travaux de Lifton
(1961) sur le contrôle de la pensée tel qu’il était pratiqué en Chine pendant
la guerre de Corée. Très longtemps, j’ai moi-même utilisé dix critères
déduits de ces travaux pour distinguer les religions des sectes (voir, entre
autres, Maes, 1998). Ils sont utiles ; entre autres, ils aident les ex-adeptes à
identifier leur problème avec davantage de précision, soit que la secte dont
ils sortent ne soit répertoriée dans aucune liste, soit qu’elle le soit mais que
ça ne leur paraisse pas suffisant – et effectivement, à mon sens, se contenter
d’une liste, c’est cautionner une chasse aux sorcières. Ces dix critères
pourraient être ramené à une seule définition d’ordre psychologique, tournant
autour de la notion d’emprise telle que la définissent Nannini et Perrone
(1995). En fin de compte, une secte est un groupe dans lequel la relation
d’emprise est institutionnalisée. Il faut imaginer le scénario suivant : un
homme ou, plus rarement, une femme – un futur gourou – éprouve le besoin
d’imposer à autrui un scénario qui résume sa pathologie. Il ou elle apprend,
de façon empirique, à exercer sur autrui un pouvoir d’un type particulier,
qu’on nomme emprise, et qui consiste, par diverses techniques, à mener la
personne visée vers des comportements qu’elle ne désire pas (au sens
psychanalytique) mais dont elle sera néanmoins persuadée, après coup, être
coupable. J’ai montré plus haut comment le gourou s’y prenait, et comment
l’adepte était amené à s’identifier à lui. Donc à devenir un gourou à son tour.
Ceci est la clé du prosélytisme sectaire, et de la fameuse structure pyramidale.
À ce stade, nous sommes en présence d’un embryon de secte. Au stade
ultime, la relation d’emprise est enseignée dans des manuels référés à une
Vérité soi-disant révélée. Un exemple parmi d’autres : les manuels de
prosélytisme existant dans certaines grandes sectes ne sont rien d’autre que
des argumentaires de vente, pour un produit « spirituel ».
4.c. La secte n’est jamais une famille
Je propose une troisième définition, qui nous permettra de nous
raccrocher à la notion de famille : le phénomène de mimétisme dont j’ai
largement parlé, encouragé très explicitement par toute la propagande
sectaire, puis imposé sous emprise, avec culpabilisation, surveillance, délation,
punition, etc.,, amène la secte à se constituer comme un
groupe d’inclusion
par excellence, ce qui fera dire à certains observateurs que l’idéal d’une
secte, c’est le clonage. Il n’y a qu’une façon d’être acceptable puisque
correspondant à un idéal, donc tous les adeptes doivent s’y conformer. Non
que quelqu’un songe à leur imposer, mais s’ils ont fait le choix de l’idéal
partagé, ils doivent rester logique avec eux-mêmes
[11]. Or, ces groupes se
présentent effectivement comme une famille sinon de remplacement, en tout
cas plus primordiale que la famille d’origine. On peut donc relever une forme
d’escroquerie affective propre aux sectes, consistant à se prétendre groupe
d’appartenance, alors que leur fonctionnement est un fonctionnement
d’inclusion. À l’inverse, certaines familles, trop peu sûres de leur filiation,
se prétendent groupe d’inclusion, empêchant la différenciation de leurs
membres : on ne reste pas ensemble parce que on appartient à la même
famille, mais parce qu’on est soi-disant tous les mêmes. Le point commun
entre ces familles et les sectes, c’est la dépendance affective.
En conclusion, je puis à présent répondre aux questions que je me
posais en introduction. Quel degré de légitimité peut-on concéder à la
prétention des sectes d’être « une nouvelle famille » pour les adeptes ?
Aucun, mais on peut se demander pourquoi les familles se rendent à de telles
prétentions. Quelles en sont les conséquences éventuellement pathologiques
pour les adeptes ? De les victimiser, et de les couper de leurs appartenances.
Les conséquences pour la secte elle-même ? Une temporalité circulaire
propre aux groupes d’inclusion. Les conséquences pour la famille ? Une
remise en question qui peut déboucher soit sur un changement, soit sur une
rigidification. Les conséquences pour le corps social ? Je crois les mêmes que
pour la famille.
La meilleure prévention que l’on pourrait faire du phénomène sectaire,
ce serait peut-être de remettre des valeurs telles que la famille ou la culture
à l’honneur, et de rendre les filiations plus visibles. Vaste programme, mais
que le thérapeute familial ne manque jamais, je pense, d’appliquer dans les
systèmes thérapeutiques qu’il est amené à gérer.
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NAPIER, A. & WHITAKER, C. (1978), Le creuset familial, Robert Laffont, Paris,
1980.
·
NEUBURGER, R. (1984) : L’autre demande, ESF, Paris.
·
NEUBURGER, R. (1988) : L’irrationnel dans le couple et la famille, ESF, Paris.
·
RACAMIER, P.-C. (1995) : L’inceste et l’incestuel, Editions du Collège, Paris.
·
STEICHEN, R. (1995), L’intrusion de la chose, Le Bulletin Freudien 25-26 : 237-
248, Association Freudienne de Belgique, Bruxelles.
[1]
Psychologue clinicien, psychothérapeute familial systémique au CCPFM, Bruxelles.
[2]
Le moment où Dominique a été rebaptisée Annabelle, pendant une cérémonie qui sert
de façon évidente, dans ce groupe, de rituel de passage.
[3]
Aux objets psychiques libres (processus primaires) et liés (processus secondaires), il
proposait d’ajouter les objets soudés qui ne relèvent d’aucune des deux catégories de
processus psychiques mais d’une sidération. Dans le même esprit, il opposait le lien
et la ligature.
[4]
Personnellement, je définis le bouc émissaire comme le plus à l’extérieur de ceux qui
sont à l’intérieur.
Il y a, dans toutes les sectes, une indéniable apologie du passage à l’acte.
[5]
Celle dont s’inspire le présent article.
[6]
On remarquera qu’il ne m’a pas demandé si je voulais un renseignement, mais qu’il
me l’a imposé. C’est ce qu’Eiguer (1989, p. 10) appelle l’induction narcissique, et
Nannini et Perrone (1995, p. 88) l’injonction de conformité.
[7]
Je mets des guillemets parce qu’il s’agit moins d’une nouvelle personnalité que d’un
aménagement de l’ancienne : en principe, un adulte ne peut plus changer de
personnalité, elle a pris sa forme définitive dès l’âge de six ans. Certains psychologues
pensent qu’elle peut basculer pendant l’adolescence, mais pas plus tard.
[8]
C’est la date de son dernier ouvrage sur le thème, livre-synthèse dont je conseille
vivement la lecture, mais en fait, sa découverte de ce champs théorique doit dater de
1976.
[9]
Racamier (1995), toujours lui, aurait dit que l’obscénité de cette formule n’est pas
fortuite, car elle est le tissu même de ce qu’il appelle l’incestuel. Il aurait sans doute
ajouté que l’injection est l’équivalant narcissique de la pénétration sexuelle, et qu’elle
ne se contente pas d’accompagner l’inceste, qu’elle le précède.
[10]
Dans une note ajoutée en 1924, Freud relève qu’il ne s’était « pas encore libéré à cette
époque de la sur-estimation de la réalité et de la sous-estimation du fantasme » (Freud,
1896, p. 96).
[11]
Je viens de démonter, au passage, un ressort non encore abordé de l’embrigadement
sectaire.