2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
La thérapie familiale des psychoses comme processus de reconfirmation
[1]
Juan Luis Linares
[2]
Nausica Castello
[3]
Montse Colilles
[3]
Les auteurs analysent la psychose dans le cadre des triangulations
« disconfirmatrices » qu’ils observent au sein des familles présentant ce type de
symptôme. S’appuyant sur les recherches de Watzlawick, Haley et Selvini, ils
soulignent les effets pathogènes de ces triangles, et à l’aide d’une situation clinique,
ils proposent une thérapie « reconfirmatrice » axée sur le blocage des tendances
intrafamiliales disconfirmatrices .
Mots-clés :
Déni, Triangle disconfirmateur, Psychose, Reconfirmation.
The authors analyze psychosis in regard of « disconfirming » triangulations
that exist in families with a psychotic patient. Building on work by Watzlawick,
Haley and Selvini, they point to the pathogenic effects of such triangles and propose
a therapy of reconfirmation based on the blocking of the disconfirming tendencies
of the family.
Keywords :
Disconfirmation, Disconfirming triangle, Psychosis, Reconfirmation.
1. Introduction historique
Résumer, même très brièvement, la littérature concernant les psychoses
et leur traitement, est une tâche énorme qui dépasserait largement le cadre
d’un seul article. En effet, en plus de leur caractère de trouble emblématique
de la psychiatrie classique, les psychoses incarnent l’entité inspiratrice de la
thérapie familiale dans ses origines « communicationnelles ».
Kraepelin et Jaspers ont souligné les aspects déficitaires de la pensée
et du langage schizophréniques, tandis que Freud a prêté plus d’attention à
leur contenu. Bien que cette pensée apparemment incompréhensible puisse
être en fin de compte, interprétable, nous connaissons les réticences de la
psychanalyse freudienne à traiter les psychoses. Il faudra attendre que des
hétérodoxes comme Sullivan et Fromm-Reichman osent le faire pour la
première fois, devenant ainsi des guides pour les pionniers de la thérapie
familiale.
En 1956, Bateson et ses collaborateurs de Palo Alto ont publié le texte
mythique « Toward a Theory of Schizophrenia », où le « double lien » est
décrit comme un phénomène communicationnel associé à l’étiologie de la
schizophrénie. Il y a là un puissant défi pour l’épistémologie psychiatrique
dominante puisque ce travail propose d’appréhender la psychose comme une
conséquence d’un pattern communicationnel dysfonctionnel et non comme
sa cause. En tout cas, la conduite schizophrénique constituerait une réponse
adaptative à la communication dysfonctionnelle du double lien, la perpétuant
par la même occasion. Ces aspects circulaires ont été évoqués dans les
publications ultérieures du groupe de Palo Alto (Bateson et al., 1962), qui ont
aussi souligné la condition nécessaire mais non suffisante du double lien
dans la genèse de la schizophrénie.
La schizophrénie a constitué également une terrain important pour
d’autres fondateurs de la thérapie familiale. Boszormenyi-Nagy (1962) l’a
mise en relation avec le processus d’autonomisation au cours des différentes
étapes du cycle vital, tandis que Bowen (1960) l’a située aux niveaux les
moins différenciés et les plus fusionnels de son échelle de « différenciation »
du moi. De son côté, Wynne (1970) a décrit la « pseudomutualité » comme
un trait relationnel de la schizophrénie où l’identité individuelle est sacrifiée
au nom d’une satisfaction des attentes familiales. Lidz, dans son œuvre
monumentale : « Schizophrenia and the Family » (Lidz et al., 1965), a
désigné le schisme et la distorsion conjugales comme traits relationnels
dysfonctionnels du couple parental du schizophrène, en décrivant certaines
caractéristiques déterminantes pour l’approche thérapeutique de la famille à
transactions psychotiques: l’échec dans la formation d’une famille nucléaire
parce qu’un des géniteurs reste très attaché à sa propre famille d’origine, une
relation dyadique dominant la vie familiale aux dépens des nécessités des
enfants, l’isolement socioculturel, la confusion de limites générationnelles,
les obstacles à l’émancipation des enfants, etc.
Au fur et à mesure qu’ils découvraient l’importance des facteurs
relationnels dans l’origine et dans le développement des psychoses, les
thérapeutes familiaux ont élaboré des concepts et ont adapté des expressions
fortement culpabilisantes pour les familles. C’est ainsi que Searles (1959),
qui repérera avec lucidité la participation active des schizophrènes à la
satisfaction narcissique de leurs parents, a parlé de « l’effort pour rendre
l’autre fou » et pour « l’assassiner psychologiquement ». Laing (1965) a
employé le terme marxiste de « mystification », associé à la tromperie
exploitante des capitalistes envers les prolétaires, pour désigner la confusion
induite chez les schizophrènes par leurs parents. Dès lors, il n’est pas
étonnant que le lobby des familles de psychotiques essaya d’obtenir de la part
des autorités sanitaires américaines, la reconnaissance de la schizophrénie
en tant que maladie neurologique et sa mise à l’écart de la juridiction
concernant les maladies psychiatriques.
Partant de positions moins accusatrices, Watzlawick et al. (1967)
proposent un concept qui transcende les précédents : le « déni »
[4]: cette
configuration communicationnelle caractéristique de la schizophrénie
résulterait de la non reconnaissance de l’existence de quelqu’un (« Tu
n’existes pas comme émetteur de ce message »). Ce message ne pouvant être
émis explicitement, et la négation de l’existence d’une personne avec
laquelle on est en relation n’étant pas manifeste, le déni apparaît comme un
phénomène extraordinairement complexe, difficile à décrire et, par
conséquent, à vérifier. Mais, n’est-ce pas là l’une des caractéristiques de la
schizophrénie ?
Avec Haley (1967), autre auteur important s’intéressant aux
schizophrènes, la « triangulation », ou l’insertion du fils dans le conflit
parental passe au premier plan : ses parents lui envoient des messages
paradoxaux, demandant son aide pour stabiliser la famille via son sacrifice
personnel. La libération du fils aura lieu si les parents parviennent à s’écouter
mutuellement et à négocier ; leur dépendance envers le fils s’estompe dès
lors, la communication paradoxale disparaît, et les limites entre les sous-
systèmes se trouvent consolidées.
En vertu de leurs contributions fondamentales, Watzlawick et Haley
apparaissent comme les principaux responsables de la configuration « d’une
théorie systémique des psychoses ». Si le premier auteur condense dans le
concept de déni une grande partie de la riche tradition communicationnelle,
le second ajoute, avec la triangulation, sa sensibilité structurelle, en même
temps qu’il introduit la dimension pragmatique de sa propre vision stratégique.
Toutefois, il existe entre eux d’importantes contradictions. Les idées
sophistiquées de Watzlawick ne peuvent être appliquées de façon cohérente
à l’univers bizarre et terrorisant de la psychose, tandis que les conceptions
de Haley présentent des limitations: comment se fait-il que le rôle
hypothétiquement héroïque et sacrificiel du patient soit à ce point déterminant
pour la famille si celui-ci est sujet au déni ?
Selvini-Palazzoli et ses collaborateurs (1975, 1986) apportent un
matériel essentiel pour dépasser ces contradictions après avoir exploré en
profondeur, à des degrés divers d’explicitation, tant la sensibilité
communicationnelle (dans « Paradoxe et contre-paradoxe ») que les secrets
de la triangulation (à l’aide de la « prescription invariable »). Dans « La
théorie des jeux psychotiques », ils introduisent deux concepts clés : le
« stallo de coppia » ou « le pat de couple », qui condense la tradition
systémique relative aux parents du schizophrène (pseudomutualité, schisme,
symétrie cachée, impossibilité de définir la nature de la relation...) ; et
« l’imbroglio », ou le sale jeu de disconfirmation auquel est soumis l’enfant
coincé comme allié au sein d’une triangulation à laquelle il participe, pour
être ensuite ignoré.
2. Une hypothèse générale :
la triangulation disconfirmatrice
Toute approche psychologique des psychoses doit prendre en
considération l’énorme souffrance qu’elles engendrent. Cela n’a pas de sens
de prétendre que des processus autodestructeurs aussi dramatiques puissent
se produire à partir de défis triviaux touchant au mode de participation à la
relation, ou liés à de simples erreurs épistémologiques. La souffrance, la
douleur, et les détériorations renvoient au terrain des émotions où se
développent tous les phénomènes humains d’une certaine importance, tels
les processus de soutien relationnel constitués par les expériences d’aimer et
d’être aimé. Quelque chose doit manquer à ce niveau pour que se déclenche
une pathologie aussi grave que la psychose. Ceci constitue une première
ébauche d’hypothèse.
En outre, ce processus touche manifestement à l’identité individuelle ;
en effet, les psychotiques communiquent – plus que tout autre type de
patients – l’impression d’être « malades de l’identité ». L’identité est une
partie de la narration construite à propos des relations avec l’environnement
social (Linares, 1996). Noyau dur de ce récit, elle lui sert d’ancrage, et est par
conséquent moins accessible à la négociation et peu susceptible d’être
réécrite au cours d’un processus thérapeutique. Le soutien relationnel
détermine la distribution de l’identité dans l’ensemble de la narration, en
devant lui garantir une solidité et un espace suffisants pour disposer de
bonnes fondations. Le déni est un échec du soutien relationnel qui constitue
une attaque frontale contre l’identité : « Tu n’existes pas pour moi, tu n’es
personne, tu n’est pas important,... » Voilà le type de message qui, reçu de
manière aussi subtile que complexe, peut favoriser la désintégration de
l’identité et son développement ultérieur en néoformations identitaires
monstrueuses et alternatives.
« Puisque je ne suis personne, je serai Napoléon... ou la vierge
Marie ». Le dilemme délirant est qu’au cours de l’élaboration d’une identité
nouvelle et paradoxale, on complexifie le développement de l’identité rêvée,
homologuée et reconnue socialement. L’hypertrophie de l’identité
psychotique envahit toute la narration en réduisant au minimum les éléments
susceptibles d’être négociés et réécrits. C’est pourquoi la psychothérapie des
psychoses n’est pas facile, et c’est pourquoi la difficulté augmente au fil du
temps, au fur et à mesure que s’étend l’infiltration de la narration par
l’identité délirante.
Le déni peut être véhiculé par des situations relationnelles fort
diverses, mais certains types de triangulations s’y prêtent de manière
préférentielle. Les « triangulations disconfirmatrices » (Linares, op. cit.)
nous ramènent à l’univers selvinien de la « théorie des jeux psychotiques »,
où des parents engagés dans une bataille sans fin, impliquent leurs enfants,
recherchant des alliés qui puissent maintenir le combat équilibré. Au bout du
compte, ces alliés occasionnels se heurtent cependant à la réalité crue de leur
instrumentation : la passion généralement ambivalente qui existe entre les
parents est plus forte que l’attention que ceux-ci leur portent. L’enfant
triangulé constate amèrement que le feu passionnel de ses parents brûle son
identité propre. Le déclenchement de la psychose reçoit ainsi un élan
puissant.
Comme nous verrons plus loin, il existe des variantes de triangulations
disconfirmatrices qui n’impliquent pas que le couple parental soit conflictuel,
mais dans lesquelles s’insèrent d’autres membres signifiants de la constellation
relationnelle. Il s’agit le plus souvent de membres de la famille élargie ou des
autres enfants : une grand-mère en rivalité avec la mère dans son désir de
briller socialement ou d’exercer mieux la maternité, ou un frère prestigieux
particulièrement valorisé par le père (Selvini-Palazzoli, 1985). Il n’est pas
rare que diverses modalités de triangulations disconfirmatrices coïncident
ou qu’elles se superposent dans l’histoire d’un processus psychotique.
En tout cas, la disconfirmation triangulaire comporte toujours un
aspect de comparaison offensive : celui qui en souffre, a généralement à côté
de lui quelqu’un qui jouit de l’attention et de l’intérêt qu’il serait également
en droit d’attendre. Et bien qu’il s’agisse d’une situation dure et persistante
qui, une fois instaurée, paraît être une fatalité difficile à éviter, elle est aussi,
en tant que phénomène communicationnel, susceptible d’être altérée ou
interrompue si quelqu’un de signifiant refuse de collaborer, ou la dénonce de
manière cohérente.
3. Une famille « à transaction psychotique »
Il s’agit d’une famille formée par le couple des parents et deux enfants.
Le père, âgé de 50 ans, est technicien de maintenance dans une usine. La mère
(45 ans) est actuellement femme au foyer, mais elle a travaillé auparavant,
lorsque ses enfants étaient petits, dans une affaire de famille. Le fils aîné, âgé
de 23 ans, a fait des études de droit mais est employé actuellement comme
auxiliaire administratif dans une société. Susana, la patiente désignée, a 20
ans et double à présent la dernière année du cycle secondaire.
En août 1995, une confrontation violente entre le père et la fille a eu
lieu, ce qui a déclenché une crise incitant la famille à chercher une prise en
charge pour la fille. Susana a bénéficié alors d’un traitement psychiatrique
et psychologique pendant deux ans, dans un centre privé où on a diagnostiqué
« un tableau psychotique avec hallucinations auditives, blocage de la pensée
et repli massif ». Au cours de cette période, elle a reçu une médication
antipsychotique. Mais les parents, mécontents des résultats du traitement et
persuadés de l’existence d’une coalition entre le thérapeute et leur fille contre
eux, ont décidé de suspendre ce suivi.
Par la suite, la mère, voyant que sa fille continuait à avoir besoin d’aide
psychologique, a consulté, avec le consentement de Susana, le centre de
santé publique de son quartier. Cette équipe a poursuivi uniquement l’ancien
traitement pharmacologique et a orienté le cas vers un thérapeute familial.
Susana a rapporté comme motif de la consultation des mauvais traitements
antérieurs, aussi bien psychiques que physiques, imposés par son père envers
tous les membres de la famille et, particulièrement selon elle, envers son
frère aîné; elle souligna aussi les disputes entre ses parents à propos de leurs
familles d’origine respectives. Selon le référent de l’envoi en famille, « au
niveau cognitif, cette jeune fille présente des difficultés de perception et des
distorsions cognitives; la relation avec l’autre est vécue comme menaçante,
mais la patiente a par contre une capacité de connexion affective relativement
bien préservée, ce qui indique un bon pronostic thérapeutique. On écarte la
thérapie individuelle étant donné l’introversion et l’éloignement de la
patiente par rapport à son propre vécu ainsi que les difficultés importantes de
l’élaboration cognitive ». Nous avons convoqué la famille pour évaluer les
possibilités d’intervention en présence de tous les membres; ils se sont
montrés d’accord avec cette option thérapeutique et ont accepté la
réorientation.
Au cours de la première séance, la famille a présenté le problème
comme centré essentiellement sur les difficultés de la fille et leurs influences
négatives sur la dynamique familiale. Toutefois, dès le début, on a pu
observer une relation dysfonctionnelle au sein du couple parental et la
participation des enfants – en particulier de Susana – à ce conflit. La
différence de relation des parents avec chaque enfant était elle aussi, très
frappante.
Entre les enfants, on remarquait peu de relations malgré le peu de
différence d’âge. Tous les deux se montraient très dévoués au développement
des rôles de « frère qui réussit » et de « sœur problématique » qu’on leur
avait assigné et qu’ils avaient progressivement assumés.
Au niveau de la relation dans la famille élargie, la place occupée par
la sœur de la mère attirait l’attention. Il s’agissait d’une femme célibataire de
55 ans, qui avait toujours vécu avec ses parents et qui, au moment du
traitement, résidait avec sa mère dans l’appartement situé au-dessous de
celui de la famille de Susana. Elle avait toujours travaillé jusqu’à ce qu’une
lésion de la main ne l’ait obligée à se retirer ; elle s’était alors impliquée dans
l’affaire familiale qu’elle partageait avec la mère de Susana. La patiente
désignée avait toujours beaucoup aimé sa tante et, à ce qui était raconté, on
devinait une relation riche en complicité entre elles. Avec le temps, il semble
que ce lien soit devenu plus compliqué à cause principalement de la rivalité
existant entre les deux sœurs (mère et tante).
Malgré ces antécédents et malgré le fait qu’il s’agissait d’une jeune
fille et d’une famille présentant beaucoup de difficultés, on a pu tout au long
de la première séance, retracer l’histoire des personnes qui avaient souffert
et qui souffraient encore, et celle d’une fille fragile qui, malgré des carences
évidentes « nous avait fait une grande impression ; la voir et l’entendre étant
un vrai plaisir, on la considérait d’emblée comme quelqu’un de sain ». Et
sans pour autant réduire l’importance de la souffrance de la famille, on a dès
le début renforcé l’idée que Susana « n’était pas une patiente chronique ».
4. La thérapie dans les grandes lignes
La thérapie familiale s’est étendue tout au long d’une année avec un
total de 18 séances. Les invitations faites aux différents membres de la
famille à y participer ont été effectuées en fonction de l’évolution du
traitement, de la manière suivante :
- Père, mère et enfants : séances n° 1, 2 et 18 ;
- Fratrie : séances n° 4 et 16 ;
- Mère et enfants : séances n° 7, 8, 9, 10 et 17 ;
- Mère et fils : séance n° 3 ;
- Mère et fille : séance n° 5 ;
- Mère seule : séance n° 6 ;
- Fille seule : séances n° 11, et 14 ;
- Mère, enfants et tante : séances n° 12, et 15 ;
- Mère et tante : séance n° 13.
Lors de la première séance à laquelle participaient tous les membres,
les difficultés de la jeune fille ont été présentées comme étant liées au passé,
lorsqu’elle était toute petite. Susana ajouta ses propres souvenirs de discussions
et disputes « à coups de poing » entre les parents, couvrant toute son enfance.
Le père souligna qu’il était venu pour collaborer et aider sa fille, mais
qu’après cette première séance, il ne reviendra pas parce que « pour lui, ceci
s’avère désagréable, et il préfère tout laisser entre les mains de sa famille ».
On réussit cependant à le faire venir à la deuxième rencontre au cours
de laquelle sont apparues les difficultés relationnelles du couple portant sur
l’éducation des enfants. Le père s’est montré strict mais clair envers Enrique,
et protecteur et ambivalent vis-à-vis de Susana. La mère estime qu’il a été
trop rigide, et ce point les amène à beaucoup de disputes ; toutefois, le père
justifie son comportement en disant que « ce qu’il a pu faire n’est pas 5 % de
ce que lui-même a vécu durant l’enfance ». Il évoque de façon émouvante les
difficultés énormes qu’il a éprouvées en tentant de se rapprocher de Susana,
et le sentiment de rejet tellement grand qu’il a toujours ressenti comme
venant d’elle. Il affirma avoir la sensation que sa fille était électrifiée, comme
possédée ; il arriva même à exprimer qu’il la craignait, comme si le diable
était en elle. Il en a beaucoup souffert et n’a jamais entrevu de perspectives
de changement.
De ce jour-là à la dernière séance, le contact avec le père se maintint
uniquement par l’intermédiaire des autres membres de la famille et à l’aide
d’échanges de lettres.
Progressivement vont se dévoiler les différences de relation avec
chaque enfant et les rôles assignés et assumés par chacun d’eux. Le fils aîné
est celui qui est parvenu à tout réussir, il est le conseiller de tous et le baume
particulier de la mère ; la plus jeune est fragile, problématique, et a toujours
besoin d’aide. Les thérapeutes constatent qu’Enrique n’a pas su transmettre
« qu’au-delà de son aspect de frère brillant, il éprouve aussi des difficultés »
et ils incitent Susana à oser l’aider. Tous deux sont dominés par les rôles de
frère parfait et de sœur problématique, et ceci les a maintenu fort éloigné, les
empêchant de s’aider mutuellement.
En abordant la relation mère-fille, on observe en particulier la pauvreté
de la valorisation de Susana par sa mère. Il apparaît que la jeune fille a eu
davantage de difficultés pour se faire remarquer et trouver une place dans la
vie ; on encourage la mère à l’aider à ne plus avoir besoin d’être l’ombre de
personne.
La mère raconte une histoire concernant ses rôles conjugaux et
maternels. Elle a épousé son mari enceinte, et leur histoire d’amour fût
passionnée et conflictuelle, surtout par rapport à leurs familles respectives.
Les styles familiaux étaient extrêmement différents : plus ouvert dans son
milieu et plus rigide chez son mari, ce qui créa beaucoup de tensions. Il
semblerait que dans la famille de son époux, il y avait eu de nombreux
problèmes mais ceux-ci ne purent jamais être abordés, monsieur voulant
protéger l’image idéalisée des siens.
Après huit séances de thérapie échelonnées sur quatre mois, Susana
allait mieux, au point de planifier de partir en vacances avec ses parents.
L’équipe thérapeutique évalua très positivement le fait que la jeune fille ait
pris part à la préparation du voyage, et tout le monde se dit « au revoir » avec
les meilleurs présages, en convenant d’un prochain rendez-vous après l’été.
Mais le retour des vacances s’est présenté sous un jour fort différent :
Susana avait rechuté et se montrait réticente et irascible, dévoilant une
symptomatologie psychotique : rires sans motifs, idées délirantes d’influence,
interprétations paranoïdes, … Le voyage s’est avéré catastrophique pour
elle : elle l’avait passé enfermée dans une caravane avec ses parents, faisant
des kilomètres à travers l’Europe sans parler à personne et en vivant
intensément une relation triangulaire où elle se sentait l’exclue. Les thérapeutes
ont pris alors conscience que l’absence réitérée du père, même à un moment
aussi dramatique que celui de cette séance, était le signe d’un déni très
nuisible pour Susana, et ils l’ont pointé avec énergie, mettant ainsi en
question la complicité établie avec la mère jusque-là. Le résultat ne s’est pas
fait attendre.
Le père, bien qu’absent, s’est rapproché de sa fille, lui parlant et
l’encourageant à se valoriser d’avantage. Les thérapeutes lui ont écrit en
renforçant cette suggestion et en lui demandant des idées pour mieux aider
Susana. En séance, ils ont recadré l’attitude du père en expliquant que « ce
n’est pas un monstre maltraitant, mais un pauvre homme qui n’ose pas se
montrer. Il vous aime, il prend conscience de ce qu’il a fait et souhaite
changer sans venir ici ». D’accord avec nous, le père nous a demandé
toujours par courrier, d’encourager Susana à améliorer son comportement
via la thérapie. Son attitude s’est faite collaborante et respectueuse, loin des
disqualifications du début. L’état de Susana a progressé à nouveau.
L’équipe thérapeutique a considéré alors qu’il était temps de travailler
sur d’autres fronts relationnels, en se centrant successivement sur le sous-
système de la fratrie et sur la relation avec la tante maternelle.
Nous avons insisté pour qu’Enrique et Susana explorent de nouvelles
manières d’être en relation, qui dépasseraient la forme actuelle où ils se
montrent en tant que « Monsieur Parfait » et « Madame Catastrophe ». On
a célébré le moment où Enrique a proposé à sa sœur de sortir avec lui au
cinéma. Susana a même donné des conseils à son frère en tant qu’experte, à
propos de la manière d’affronter certaines difficultés apparues entre lui et
leur père. Quant à la tante, on a travaillé pendant plusieurs séances sur
l’ancienne relation de rivalité existant entre elle et la mère, où Susana s’était
trouvée coincée. Les thérapeutes se sont montrés affectueux et provocants à
la fois envers les deux sœurs en ce qui concernait leur jeu avec la jeune fille.
Susana a continué à s’améliorer et a effectué des progrès spectaculaires
sur le plan social. Elle a recommencé à sortir avec des amies, a travaillé
comme monitrice dans une colonie pour enfants et a même, contre toute
prévision, réussi son année scolaire.
La thérapie s’est achevée sur une séance à laquelle a assisté le père, et
où une Susana complètement guérie a négocié avec lui la manière de gérer
la rancœur qui persistait malgré tout entre eux à un niveau résiduel.
5. Les triangulations disconfirmatrices
Comme nous l’avons indiqué plus haut, les triangulations
disconfirmatrices qui impliquent le patient sont des éléments relationnels
fort importants dans les familles à transactions psychotiques. Même si elles
ne peuvent être considérées comme la « cause » de la psychose, elles
constituent un facteur de risque potentiel puissant dont la présence, ajoutée
à d’autres facteurs relationnels comme par exemple les secrets familiaux, la
distorsion idéalisée de la réalité, un stress extérieur à la famille, etc., définit
un trait essentiel des troubles psychotiques. Et cela justifie pour nous que, en
accord avec le titre de cet article, la thérapie familiale des psychoses puisse
être comprise comme un processus de reconfirmation.
Dans la famille de Susana, on détecte une triple triangulation
disconfirmatrice où le patient psychotique se retrouve toujours situé au
sommet de la position disconfirmée. Comme on le voit à la figure n° 1, les
triangles sont composés respectivement du père et de la mère (première
triangulation), du couple parental avec Enrique, le frère prestigieux (deuxième
triangulation), et de la mère avec sa sœur, la tante de Susana (troisième
triangulation).
Figure n° 1
Au cours du processus thérapeutique, on a mis en évidence l’activation
alternative ou simultanée de chacun des triangles relationnels
disconfirmateurs. Casser le « jeu psychotique de la famille » présuppose
d’agir sur chacun d’eux en assouplissant les rôles et en favorisant les
relations dyadiques. On a essayé d’aider chaque membre de la famille à
réajuster sa position dans le système pour empêcher la situation de se
perpétuer et faciliter la libération de la jeune fille du processus relationnel
destructeur dans lequel elle était impliquée.
De manière insistante, le travail thérapeutique visait à diminuer l’effet
du déni en favorisant la reconnaissance de Susana dans toutes les situations
relationnelles et en désactivant les mécanismes disconfirmateurs habituels
dès qu’ils étaient détectés. Comme le montre la figure n° 2, il s’agissait
d’insérer une nouvelle triangulation à tonalité clairement reconfirmatrice,
qui permettait à l’équipe thérapeutique de favoriser une mobilité relationnelle
dans toutes les directions en exerçant une fonction de filtrage de tout élément
disconfirmateur.
Figure n° 2
Figure n° 3
L’objectif était d’arriver à une configuration relationnelle ouverte,
sans triangulation véhiculant du déni, à l’aide du réseau social de Susana
lequel, renouvelé et enrichi, constituerait un obstacle pour toute tentation
psychotique (figure n° 3).
6. Interventions détriangulatrices et reconfirmatrices
Bien que la thérapie se soit développée de manière continue au cours
des 18 séances, nous allons exposer ici de manière plus didactique les
interventions relatives à chacune des triangulations disconfirmatrices.
6.1. Première Triangulation
Étant composée de Susana, du père et de la mère, cette triangulation
est la plus importante et la plus déterminante au niveau relationnel.
La relation entre les parents a été dès son début marquée par la passion
et la fierté. Mariée en étant enceinte, la mère a essayé de se montrer
indifférente au rejet et à l’incompréhension auxquels elle se sentait en butte
de la part de la famille de son mari. Cette dissimulation faite de déni est
toujours restée très présente dans le couple : chacun des conjoints a voulu se
montrer très fort et insensible aux critiques et aux attaques de l’autre, en se
regardant de travers et en restant attentif aux plus petits gestes de l’autre
époux désiré et craint à la fois. Dans un tel contexte, Susana a représenté pour
tous deux un motif de préoccupation commune et un prétexte de désaccords
éventuels. La mère a joué le rôle de gardienne et de protectrice tout en
cachant très mal sa gêne à propos de la fragilité de Susana. Le père a justifié
son désintérêt par la prétendue appartenance de Susana au clan de son
épouse.
La mère a utilisé sa relation privilégiée avec les enfants comme une
arme cachée contre le mari, ce qui apparaît clairement dans sa manière de
définir la position de ce dernier : rigide et intransigeant dans ses décisions et
surtout dans ses principes éducatifs. Elle se présentait comme la victime
impuissante du tempérament de son époux, justifiant sa propre absence de
réaction confrontante au nom du bien-être de la famille. La relation de
Susana avec ses parents illustrait à la perfection les propositions de Selvini-
Palazzoli (1986, op. cit.) sur les jeux psychotiques : la jeune fille acceptait
d’emblée la version de sa mère sur la rigidité et même la cruauté du père, mais
en percevant sa propre condition paradoxale, elle s’affolait, perplexe et
furieuse. S’être sentie entraînée dans un jeu auquel elle avait pourtant
participé, détériorait encore plus son estime d’elle-même.
Nos interventions ont été principalement dirigées vers deux fronts :
- En ce qui concerne la relation mère/fille, on a insisté pour clarifier les
messages ambigus et culpabilisants de la première : par exemple, ceux
où elle affirmait qu’elle ne se séparait pas de son mari à cause des
enfants, ou encore où elle se plaignait du fait que sa fille avait toujours
été son ombre et qu’elle ne savait rien faire toute seule, tout en ne lui
donnant aucune confiance en elle, ni aucune autonomie. Tout ce
qu’elle lui reprochait au niveau de son comportement et de ses
attitudes était justifié selon elle, par le principe d’une éducation
correcte.
- Pour ce qui est du père, nous avons souligné son refus de collaborer
au traitement de Susana en le formulant comme « un vrai refus
d’aide » qui ne pouvait être ignoré ni nommé d’une autre manière, et
qui entraînait une mystification évidente (il disait qu’il ne voulait plus
la faire souffrir). Nous avons aussi défini la mère comme co-responsable
de l’attitude de son mari pour ne pas y avoir fait face énergiquement.
On lui a rappelé les déclarations initiales de monsieur à propos de son
vécu de sa fille comme « électrifiée et possédée par une force
étrange », en suggérant que probablement le père exprimait ainsi que
pour lui, Susana avait été un ennemi instrumentalisé par la mère.
Pour favoriser une réconciliation entre Susana et son père, nous avons
construit progressivement une nouvelle image de celui-ci, différente
de celle d’un être brutal et maltraitant, qui refuse de venir en aide. Il
s’agirait plutôt d’un homme accablé par la culpabilité, faible et gêné
du traitement qu’il avait infligé à sa fille. Bien que ce changement de
perception de son père s’avère difficile pour Susana, elle filtre peu à
peu des éléments de cette nouvelle vision en même temps que son père
au travers des lettres que nous lui adressions. Sa présence lors de la
dernière séance a constitué une vérification du changement produit.
Bien que nous n’ayons pas pu travailler directement sur le sous-
système parental pour le renforcer et le différencier par rapport à la jeune
fille, cette optique a été présente tout au long de la thérapie et s’est manifestée
sous la forme de suggestions que, dans la mesure du possible, les parents
fassent des activités sans les enfants, et ceux-ci sans les parents, pour
favoriser le processus de prise d’autonomie de Susana.
6.2. Deuxième Triangulation
Il s’agissait d’une variante de la configuration également fréquente où
la fratrie prend une part active au jeu disconfirmateur. Dans ce cas de figure,
Susana se trouvait exclue de la relation privilégiée existant entre ses parents
et Enrique. Les interactions disconfirmatrices existaient depuis la toute
petite enfance de Susana sous la forme de cette évidente comparaison
offensante entre frère et sœur. On a pu relever beaucoup de situations où ce
phénomène se produisait, par exemple quand, lors d’un déménagement de la
famille, le fils avait obtenu la chambre la plus grande et la plus lumineuse (qui
aurait pu être attribuée plutôt aux parents), ou quand la mère préparait des
plats spéciaux pour Enrique sans se préoccuper des goûts de Susana. La
situation était aggravée par l’alliance manifeste du « bon » frère (celui qui
faisait tout bien et qui ne suscitait apparemment aucun problème) avec les
parents. Tous ensemble, ils constituaient un front commun qui ne permettait
pas à Susana d’échapper à son rôle d’enfant problématique, irresponsable et
désastreux. « Le frère veut apparemment l’aider, mais s’en sert pour maintenir
sa position de prestige », dixit Selvini-Palazzoli (1985).
Dans ce second triangle, les interventions ont consisté à replacer
hiérarchiquement les différents sous-systèmes (des parents et des enfants),
en renforçant la relation dans la fratrie et en rendant évident le bénéfice du
soutien mutuel. Nous avons insisté sur l’impact potentiel sur Susana du
soutien d’Enrique en tant que frère aîné. Les thérapeutes ont dû user de
beaucoup de persuasion pour que ce dernier modifie son avis sur sa sœur
qu’il avait toujours considérée comme une créature immature et incapable de
partager quoique ce soit avec lui. Une partie de ce travail a consisté à le
rassurer sur le fait que son prestige ne se ressentirait pas d’un changement
d’attitude. Au cours de la thérapie, le frère a abandonné sa position de
supériorité et son rôle de fils parfait pour enfin valoriser sa sœur d’égale à
égale. Il a commencé à partager des activités avec elle, acceptant même ses
conseils. Tout ceci est apparu lors de l’une des dernières séances,
lorsqu’Enrique est devenu le centre de la problématique, laissant émerger ses
propres difficultés.
6.3. Troisième Triangulation
Ce dernier mode de triangulation, apparemment secondaire, trouve
également sa place au cœur de l’univers psychotique. Si Bowen (1978)
revendiquait la nécessité de trois générations pour produire la psychose,
Selvini-Palazzoli (1986) a mis en évidence l’importance des jeux relationnels
dans la famille élargie et a insisté sur l’impératif de les confronter sur le plan
thérapeutique. Elle considère comme typique la situation où une grand-
mère, ou comme dans le cas qui nous occupe, une tante, occupe des fonctions
qui interfèrent avec la parentalité exercée par les géniteurs.
Pour Susana, sa tante maternelle célibataire et destinée à demeurer
l’axe central de toute la famille, a toujours été une référence très importante.
Elle la veillait comme une vraie « bonne mère », la gâtant à maintes
occasions, même en cachette de sa mère. Habitant à l’étage au-dessus de la
famille, ses incursions étaient fréquentes : elle apportait à Susana ses plats
favoris, faisait son lit et mettait de l’ordre dans sa chambre, ou même
l’accompagnait et l’amusait dans ses moments de solitude.
La rivalité entre la mère et la tante remontait évidemment à leur
enfance et s’était consolidée tout au long de leur adolescence et de leur
jeunesse ; elle se jouait sur divers fronts dont il convenait de ne pas exclure
le père de Susana à l’époque de ses fiançailles avec la mère. Actuellement,
le terrain de compétition s’était déplacé vers la relation avec la jeune fille où
se livraient des batailles subtiles dans lesquelles celle-ci, une fois de plus,
était instrumentalisée.
La thérapie a dû modifier ce panorama en différenciant les rôles des
deux femmes tout en confirmant la tante dans une fonction d’appui et de
soutien, ce dont Susana manquait largement.
7. Réflexions en guise de conclusion
Le présent travail ne prétend pas offrir une panacée ou un traitement
universel des psychoses. Si on adopte une perspective complexe, on ne met
pas en question le fait que dans la genèse et dans le développement des
troubles psychotiques, de multiples facteurs biologiques et relationnels
interviennent. Face à ceux-ci, il est nécessaire d’assumer la position
d’incertitude (Seikkula, 1995). Questionner et désacraliser la consommation
de médicaments est dans cette perspective, aussi utile que de savoir les
utiliser opportunément. Susana a pris des neuroleptiques avant et pendant la
thérapie, sans que celle-ci s’en ressente, tandis qu’au contraire, un abandon
précipité des médicaments l’a mise en danger : la poursuite de la thérapie
aurait été mise fort en difficulté si la jeune fille avait été internée dans un
hôpital psychiatrique.
Le choix de travailler dans une perspective relationnelle et plus
concrètement à partir de l’hypothèse de la disconfirmation considérée
comme le noyau du phénomène psychotique est aussi légitime que d’autres
orientations. Une fois assumée, cette option montre de grands avantages
permettant au psychotique de se réapproprier la responsabilité de ses actes,
et de prendre part activement au processus de récupération de sa propre
personne et de sa famille.
Vivre plongé dans un processus de déni s’avère destructeur pour
l’identité individuelle, laquelle réagit en se transformant en une identité
alternative, de nature délirante (figure n° 4). Toutefois, l’objectif direct de
l’intervention thérapeutique ne se situe pas à ce niveau, mais s’adresse plutôt
à la mythologie et à l’organisation familiales, et tente de réduire les
infiltrations d’éléments d’identité dans la narration individuelle. De là
émerge le sens principal de l’approche familiale des psychoses. Si l’identité
résiste et rejette les propositions de changement (« Comment ? Je ne suis pas
Napoléon ? Vous dîtes cela parce que vous êtes Lord Wellington et que vous
voulez m’amener à Waterloo ! »), et si la narration individuelle psychotique
laisse peu de marge de manœuvre, étant trop envahie d’éléments identitaires
(idées paranoïdes, idées d’influence, etc.), l’organisation et la mythologie
familiales offrent par contre des espaces plus susceptibles d’accepter et
d’intégrer des changements. Evidemment, ceci doit tenir compte des limites
des possibilités de ces familles qui sont plus attachées que d’autres à des jeux
morphostatiques.
Les interventions « détriangulatrices » auront donc à s’adresser à
l’organisation familiale en favorisant le développement de relations dyadiques,
la consolidation du couple parental et de la fratrie en tant que sous-systèmes
réfractaires aux coalitions transgénérationnelles, et la redéfinition des
fonctions des membres envahisseurs issus du supra-système (figure n° 5).
Quant aux interventions ciblant la mythologie familiale, elles tenteront de
remplacer les mythes où le patient apparaît comme « bon mais insignifiant »,
« désastreux bizarroïde », « malade imprévisible » ou « profiteur
tyrannique », par d’autres qui favorisent la reconnaissance et la valorisation.
Dans le cas de Susana, notre intervention a porté sur sa famille pour que celle-
ci la perçoive comme quelqu’un qui a besoin d’attention, de soins et
d’affection, mais qui est capable d’assumer des responsabilités, comme une
personne dont la compagnie vaut la peine et avec qui, sans l’encourager pour
autant à développer des caprices inadéquats, il faut se montrer tolérant le
temps que ses blessures psychologiques se cicatrisent.
La narration de Susana a pu intégrer de nouvelles potentialités en
s’élargissant et en se diversifiant parallèlement aux changements familiaux.
Ce processus a permis l’émergence d’une nouvelle relation avec le père en
allégeant le poids du contentieux historique qui opposait sa fille à lui. Cette
évolution n’a pas mis toutefois en danger la relation déjà compliquée avec
sa mère, d’autant plus que maintenant, elle est capable d’aborder son frère
sur des bases plus égalitaires. En plus, il n’a pas été tellement difficile de
récupérer de vieilles amitiés et de développer de nouvelles activités, comme
l’a démontré son travail de monitrice d’enfants. Il est certain que cette
évolution aura des répercussions sur des changements favorables dans
l’identité : Susana pourrait alors se sentir QUELQU’UN, éprouver la sensation
réconfortante d’être ELLE-MÊME, reconnue comme telle et libérée des
jeux excluants confus… Si ce processus parvenait à être consolidé, le recours
à des bizarreries, aux délires et aux caprices arbitraires serait définitivement
écarté.
Au cours d’une thérapie reconfirmatrice, les thérapeutes doivent être
particulièrement attentifs à ne pas se laisser prendre dans des jeux
disconfirmatoires. Les occasions où les membres de la famille, voire le
patient lui-même, proposent des situations à risque, sont fréquentes : elles
peuvent être triviales – comme des gestes effectués derrière le dos des autres,
des tentatives d’établir des relations privilégiées, des appels téléphoniques,
des secrets, etc.– ou plus subtiles. Il faut donc spécialement veiller à ne pas
prendre part à une manœuvre qui sent la disconfirmation, comme des
opinions qui ignorent l’autre ou qui le supplantent, des attitudes excluant
autrui, des regards exprimant l’ennui, etc.
Les thérapies de psychotiques testent la capacité d’empathie et les
ressources communicationnelles des thérapeutes car la sensibilité accrue de
ces patients fait qu’à la moindre erreur, leur motivation diminue. Par ailleurs,
ces prises en charge constituent un défi pour les aider à vaincre l’un des
aspects le plus intense et destructeur de la souffrance humaine.
·
BATESON G., JACKSON D.D., HALEY J. & WEAKLAND J.H. (1956) : Towards
a Theory of Schizophrenia, Behav. Sci. 1 : 251-264. Trad. fr. : Vers une théorie
de la schizophrénie. In BATESON G. (1980) :Vers une écologie de l’esprit (Vol
II), pp. 9-34, Seuil, Paris.
·
BATESON G., JACKSON D.D., HALEY J. & WEAKLAND J.H. (1962) : A note
on the double bind, Family Process, 2 : 154-16.
·
BOSZORMENYI-NAGY I. (1962) : The concept of Schizophrenia from the
perspective of family treatment, Family Process 1 : 103-113.
·
BOWEN M. (1960) : A family concept of schizophrenia, In J ACKSON D.D. (ed) :
The etiology of schizophrenia pp. 346-372. Basic Books, New York.
·
BOWEN M. (1978) : Family therapy in clinical practice. Jason Aronson, New
York.
·
HALEY J. (1967) : Towards a theory of pathological systems. In ZUK G.H. &
BOSZORMENYI-NAGY I. (eds) : Family Therapy and disturbed families.
pp. 11-27, Science and Behavior Books, Palo Alto.
·
LAING R. (1965) : Mystification, confusion and conflict. In BOSZORMENYI-
NAGY I. & FRAMO J. L. (eds) : Intensive Family Therapy : Theoretical and
practical aspects, pp. 343-363. Harper and Row, New York.
·
LIDZ T., FLECK S. & CORNELISON A.R. (1965) : Schizophrenia and the family,
International Universities Press, New York.
·
LINARES J. L. (1996) : Identidad y Narrativa. Paidós, Barcelona.
·
SEARLES H.F. (1959) : The effort to drive the other person crazy : an element in
the aetiology and psychotherapy of schizophrenia, British Journal of Medical
Psychology, 32 : 1-18.
·
SEIKKULA J. (1995) : The treatment of psychosis by open dialogue. In
FRIEDMAN S. (ed) : The reflecting team in action, pp. 62-80. The Guilford
Press, New York.
·
SELVINI-PALAZZOLI M., BOSCOLO L., CECCHIN G. & PRATA G. (1975) :
Paradosso e controparadosso, Feltrinelli, Milano. Trad. fr. (1978) : Paradoxe
et contre-paradoxe, ESF, Paris.
·
SELVINI-PALAZZOLI M.(1985) : The problem of the sibling as the referring
person, Journal of Marital and Family Therapy, 11 : 21-34.
·
SELVINI-PALAZZOLI M. (1986) : Toward a general model of psychotic family
games, Journal of Marital and Family Therapy, 12, 4 : 339-349.
·
WATZLAWICK P., BEAVIN J. & JACKSON D.D. (1967) : Pragmatics of Human
Communication, W.W. Norton & Co., New York. Trad.fr. (1972) : Une logique
de la communication. Seuil, Paris.
·
WYNNE L. (1970) : Communication disorders and the quest for relatedness in
families of schizophrenics, American Journal of Psychoanalysis, 30 :100-114.
[1]
Traduction de l’espagnol par Elda Guzman, revue par Edith Goldbeter.
[2]
Directeur de l’Unité de Psychothérapie et de l’École de Thérapie Familiale de
l’Hôpital San Pablo (Barcelone). Prof. de psychiatrie à l’Université Autonome de
Barcelone.
[3]
Collaboratrice à l’École de Thérapie Familiale de l’Hôpital San Pablo (Barcelone).
[4]
Traduction du mot espagnol « disconfirmacion » à partir duquel on forgera dans la
suite de cet article l’adjectif « disconfirmateur/trice », NDLR.