2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Le contexte de l’hospitalisation sous contrainte de patients psychotiques
Stéphan Hendrick
[1]
La loi des mises en observation et des mises en protection de malades
mentaux permet d’hospitaliser, contre leur gré, des personnes considérées comme
malades mentales, en particulier des patients psychotiques. Certes, l’enfermement
peut permettre une certaine protection à court terme. Toutefois, si le contexte ainsi
créé n’est pas assez réfléchi par l’équipe soignante, le risque de créer les conditions
de répétition des symptômes devient important. Cette réflexion vise, entre autres, à
la transformation du contexte en un cadre thérapeutique en ce qu’il prévient
l’émergence d’injonctions paradoxales dont l’un des termes est implicitement
inscrit dans le contexte et l’autre dans le discours explicite des thérapeutes.Mots-clés :
Collocation, Contexte, Cadre, Contrainte, Enfermement, Protection, Hôpital psychiatrique, Psychose, Schizophrénie.
The law about the observation and the protection of the mentally ill means
that people who are considered to be mentally ill can be hospitalized against their
will. It is certain that locking up a mentally ill patient can allow short term
protection. However, there is always a risk that the conditions that led to the
patient’s symptoms in the first place can be replicated by the nursing staff if the
context has not been very carefully thought about. This reflection aims at transforming
the context into a therapeutic framework in order to prevent double binds , one term
of which is found implicitly within the context and the other in the explicit speech of
the therapist.Keywords :
Context, Therapeutic framework, Constraint, Lock up, protection, Mental hospital, Psychosis, Schizophrenia.
La loi des mises en observation et des mises en protection de malades
mentaux permet d’hospitaliser, contre leur gré, des personnes considérées
comme malades mentales. De manière étonnante, à notre connaissance, et
l’étude de De Clercq et Hoyois (1992) mise à part, la problématique de
l’hospitalisation sous contrainte en psychiatrie a été relativement peu traitée
dans la littérature scientifique, du moins en tant qu’objet principal de la
réflexion. L’enquête prévue en Belgique par le Ministère de la justice pour
rendre compte de l’application de la Loi n’a pu être menée à son terme.
L’enfermement d’un être humain, quelle qu’en soit la justification, est
quelque chose de violent. Ceci n’est pas un jugement de valeur mais un
constat. Dans le cas des malades mentaux, en particulier des patients
« psychotiques », il existe une loi en Belgique qui autorise leur enfermement
en hôpital psychiatrique dans certaines situations apparemment sans issue.
Dans la première partie de notre exposé, nous donnerons un aperçu du
cadre « juridique ». Nous évoquerons ensuite brièvement quelques modèles
« classiques » d’interprétation systémique du symptôme psychotique. Puis,
nous examinerons le concept de « contexte » tel qu’il est exposé par Bateson
et quelques autres auteurs. Nous formuleront enfin une série de suggestions.
1. La loi de mise en observation et
de mise en protection des malades mentaux
Depuis 1990, s’agissant des mesures de privation de liberté, une
nouvelle loi, dite de protection des malades mentaux, est entrée en vigueur.
Il ne faut pas confondre cette loi avec la loi de défense sociale qui concerne,
quant à elle, des personnes ayant commis un délit ou un crime et qui ont été
jugées irresponsables de leurs actes pour cause de maladie mentale. La
mesure de mise en observation et de mise en protection, pour être appliquée,
exige que trois critères soient simultanément respectés :
- le patient doit souffrir d’une maladie mentale ;
- le patient refuse les soins et/ou l’hospitalisation s’avère
indispensable ;
- le patient représente un danger pour sa vie, sa sécurité, sa santé ou
celles d’autrui. Sur la requête d’un tiers, le procureur du Roi (procédure
d’urgence) ou le juge de paix (procédure normale) peuvent ordonner une
hospitalisation contrainte selon le processus suivant :
- La mise en observation est ordonnée pour une période de maximum
10 jours. Le patient fait alors l’objet d’une évaluation. Au terme de cette
évaluation, l’équipe doit décider si une mise en protection doit être envisagée
ou s’il faut mettre un terme à l’hospitalisation.
- Si les 3 critères ci-dessus sont satisfaits, la mise en protection est
décidée pour une période de 40 jours. Un nouveau rapport médical est
adressé au juge le 25e jour au plus tard et détermine si la mesure doit être
prolongée au-delà des 40 jours.
- Dans ce cas, la mise en protection est prolongée pour une période
dépassant 40 jours, mais qui ne peut excéder 2 ans.
De Clercq et Hoyois (1992) examinent les modalités d’application de
l’ancienne loi de collocation et de la nouvelle loi du 26 juin 1990 relative à
la protection de la personne des malades mentaux. Les données de terrain
portent sur 10 hôpitaux psychiatriques wallons, soit un échantillon allant de
251 à 429 patients en fonction des données examinées. Il y a beaucoup
d’informations à tirer de cette enquête, mais nous n’en extrairons que celles
qui intéressent notre propos :
- Le contexte de collocation se fait souvent à partir d’un climat de
crise aiguë où dominent les troubles du comportement : violence, alcoolisme
et toxicomanie (95,1%) ; les passages à l’acte (78,6 %) ou la peur de ceux-
ci (57,4 %). Les idées délirantes représentent 33,4 %.
- Les pathologies colloquées relèvent essentiellement de la psychose
(33,8 %), de la toxicomanie en général (21,7 % dont 17,2 % uniquement
pour l’alcoolisme) et des troubles du comportement, psychopathie et troubles
caractériels (18,6 %).
- Les demandes de collocation sont majoritairement faites au départ
du domicile du patient (65,1 %). La famille est à l’origine de 63,8 % des
demandes.
- Un patient sur 10 a une activité professionnelle alors que l’on
compte 49,5 % d’assistés (chômage, invalidité, handicapés, CPAS), 12,3 %
de pensionnés et 15,8 % sans activité. La collocation va de pair avec la
désinsertion professionnelle. De l’avis de nombreux intervenants, ces données
ne sont pas fondamentalement remises en cause par la nouvelle loi.
2. La psychose du point de vue systémique
Dès les années 50, Bateson lie la schizophrénie à un mode de
communication perturbé appelé double lien. Ce dernier peut être défini
comme suit :
- Deux ou plusieurs personnes sont engagées dans une relation intense
qui a une grande valeur vitale.
- Un message est émis qui est structuré de manière telle que :
- il affirme quelque chose,
- il affirme quelque chose sur sa propre affirmation,
- ces deux affirmations s’excluent.
- Enfin, le récepteur du message est mis dans l’impossibilité de sortir du
cadre fixé par ce message, soit par une métacommunication (critique),
soit par le repli. Un individu, pris dans une situation de double
contrainte, risque donc de se trouver puni (ou tout au moins de se sentir
coupable) lorsqu’il perçoit correctement les choses, et, dans le même
temps, risque d’être qualifié de « méchant » ou de « fou » pour avoir
ne serait-ce qu’insinué que, peut-être, il y a une discordance entre ce
qu’il voit et ce qu’il « devrait » voir. C’est là l’essence de la double
contrainte
[2]. Pour Watzlawick et al. (1972), la schizophrénie résulte
d’un processus de double contrainte auquel il faut ajouter deux
éléments :
- Là où s’établit une double contrainte durable, éventuellement
chronique, l’individu s’y attendra comme à une chose allant de soi,
propre à la nature des relations humaines et au monde en général,
conviction qui ne demande pas une plus ample confirmation.
- Le comportement paradoxal qu’impose la double contrainte possède
en retour la propriété d’être « doublement contraignant », ce qui
conduit à un modèle de communication qui est un cercle vicieux. Si
on étudie isolément le comportement de l’individu qui paraît le plus
manifestement malade, ce comportement satisfait aux critères cliniques
de la schizophrénie.
[3]
En étudiant des familles de patients schizophrènes au John Hopkins
Hospital de Baltimore, Lidz et Lidz (1949) avaient noté une prévalence
importante de familles ayant des relations très perturbées. Ils introduisent le
concept de schisme traduisant la division régnant au sein de ces familles
séparées en deux groupes antagonistes.
Stanton et Schartz (1954) ont montré la relation entre l’excitation
pathologique des malades et des désaccords occultés des équipes.
Wynne, Ryckoff, Day et Hirsch (1958) constataient l’effet dévastateur,
sur les enfants, du pseudo-accord parental (pseudomutualité) qui, bien
qu’apparent, est accompagné de déguisements, de dénis, d’inhibitions ou de
commentaires susceptibles d’apaiser le conflit secrètement étouffé. Les
individus qui sont impliqués dans ce type de relations sont essentiellement
préoccupés par le souci de se conformer aux attentes des autres, fût-ce au prix
de leur propre identité. Les frontières en caoutchouc décrivent un processus
par lequel les membres de la famille sont confinés dans leur rôle de telle sorte
que les enfants ne peuvent avoir les nécessaires expériences avec leur
environnement. Même en dehors de la famille, les frontières du système
familial suivent les membres de telle sorte qu’ils ne peuvent jamais prendre
aucune distance psychologique. Wynne (1961) complète son dispositif
conceptuel en introduisant le concept de pseudo-hostilité. Dans ce cas,
l’hostilité est un substitut à une relation intime et authentique qui, en réalité,
fait défaut.
Laing(1965) décrit quant à lui des processus de mystification dont
voici un exemple : une mère peut ordonner « normalement » à son fils d’aller
se coucher au nom du fait qu’il est l’heure de se coucher ou que c’est son rôle
de lui donner ce type d’instruction. Mais cette mère usera de mystification
si elle donne des commentaires tels que : « Je suis certaine que tu es fatigué,
mon chéri, n’est-ce pas ? ». En d’autres termes, il y a risque de mystification
lorsque quelqu’un s’attribue le droit de déterminer, mieux que la personne
principalement concernée, quelle est l’expérience de celle-ci et ce, quel que
soit le feed-back donné par cette dernière.
Searles (1959, 1977) a décrit six manières, selon lui, pour rendre
l’autre fou :
- attirer l’attention de manière répétée sur des aires de la personnalité
du sujet qui sont conflictuelles ;
- stimuler sexuellement la personne dans des situations où cette
stimulation pourrait avoir des effets désastreux ;
- exposer la personne à des séquences de stimulation et de frustration
soit simultanées, soit en alternance très rapide, de sorte que toute réponse à
un niveau sera qualifiée comme inadéquate et à côté de l’autre niveau (et
inversement) ;
- traiter la personne à deux niveaux de relation n’ayant absolument
aucun rapport ;
- changer brusquement de résonance émotionnelle à propos d’un
même sujet ou ;
- changer brusquement de sujet en restant dans la même résonance
émotionnelle.
Singer et Wynne, (1965), Singer, Wynne & Toohey, (1978) ainsi que
Wynne (1981) ont mis en évidence le concept de
communication déviante et
développé des outils pour mesurer celle-ci. La communication déviante se
définit par un langage vague, ambigu, illogique et idiosyncrétique
[4]. Ils ont
ainsi découvert que ce type de communication était bel et bien présent tant
entre les parents qu’entre ceux-ci et le patient. Les auteurs suggèrent que ce
type de langage pourrait avoir été présent avant le premier épisode et pourrait
dès lors jouer un rôle dans l’étiologie de la schizophrénie.
Minuchin(1974) propose un modèle qui insiste sur la nécessaire
dialectique entre
appartenance et
individuation dans la construction de la
personnalité. L’
individuation est créée par la participation à différents sous-
systèmes et le sentiment d’identité est influencé par le sentiment
d’appartenance à différents groupes. Les
frontières – ensemble de règles
définissant qui participe et comment aux divers sous-systèmes – ont pour
rôle de protéger la différenciation. C’est pourquoi, les frontières des sous-
systèmes doivent être claires. « La clarté des frontières à l’intérieur d’une
famille est un paramètre utile pour l’évaluation du fonctionnement familial.
Certaines familles se replient sur elles-mêmes pour développer leur propre
microcosme, avec pour conséquence une augmentation des communications
et des préoccupations entre les membres de la famille. En conséquence, les
distances s’amoindrissent et les frontières se brouillent. La différenciation
de tout le système familial devient incertaine. Ce système peut aisément
arriver à une surcharge et n’avoir plus les ressources nécessaires pour
s’adapter et changer dans des circonstances de stress. D’autres familles
organisent des frontières excessivement rigides. La communication des
sous-systèmes entre eux devient difficile et les fonctions de protection de la
famille sont handicapées. Il s’agit là de deux extrêmes dans le fonctionnement
des frontières, on les appelle
enchevêtrement et
désengagement »
[5].
Watzlawick et al. (1972) définissent une axiomatique de la
communication où ils montrent les effets pathogènes de certains contextes
de communication. On ne présente plus les 5 axiomes qui sont désormais
devenus le « pont des ânes » de la systémique :
- on ne peut pas ne pas communiquer ;
- toute communication se présente à deux niveaux : le contenu et la
relation ;
- la communication est régulée par des ponctuations de la séquence des
faits qui sont arbitraires ;
- toute communication peut se présenter sous forme digitale et/ou
analogique et ;
- enfin, les communications s’inscrivent dans une relation de type
symétrique ou complémentaire.
La communication schizophrénique est un langage qui laisse à
l’auditeur le soin de faire un choix entre de multiples sens possibles, de sorte
qu’il soit ensuite permis pour le locuteur de dénier l’interprétation qui en a
été donnée. En d’autres termes, le schizophrène dénie qu’il communique et
dénie qu’il le dénie (axiome 1). La communication schizophrénique se
caractérise aussi par la confusion entre le contenu et la relation. Plus
précisément, alors que le niveau « relation » a essentiellement pour fonction
de se définir soi et autrui dans une relation, le schizophrène sabote cette
définition. Ce qui est dénié ne porte pas tant sur la vérité ou la fausseté de la
définition que X donne de lui-même que sur le fait que X soit réellement la
source de cette définition. Autrement dit, X est nié en tant que sujet. Cette
stratégie serait liée au concept d’imperméabilité, emprunté à Laing,
Philippson & Lee (1966) et qui se définit comme une forme d’insensibilité
aux perceptions interpersonnelles.
Haley (1959, 1984, 1993) s’inscrit dans une perspective assez proche
et analyse le comportement des patients schizophrènes en termes de stratégies
destinées à faire échec à la communication avec sa famille et ensuite avec
toute autre personne. En particulier, les manoeuvres du patient schizophrène
consistent d’une part à dénier qu’il communique et, d’autre part, à dénier ce
déni dans le but d’empêcher toute possibilité de
définir la relation. Haley
(1984) a décrit les systèmes psychotiques comme des contextes où chaque
membre qualifie ses propres propos de façon non congruente (aucun propos
affirmatif), et
disqualifie constamment ce que les autres disent. Si un
membre dit quelque chose, les autres indiquent que ça n’aurait pas dû être dit
ou n’a pas été dit valablement
[6]. Toute définition de l’
autorité est impossible
dans la famille en ce sens qu’à la fois l’acte et le refus de prendre la direction
par un membre sont condamnés par les autres. Aucune
alliance confirmée
n’est permise et le blâme est impossible ou nié ou diffus. Selon Haley, dans
les familles à transaction schizophrénique, on assiste à une résistance
particulière de chaque membre à admettre soit que les autres délimitent leur
propre comportement soit que lui-même délimite le comportement des
autres.
Selvini-Palazzoli et al. (1978 ; 1990) en tirent la conclusion que de tels
groupes sont régis par une symétrie excessive au point que celle-ci reste
occulte. Ils partent du concept d’hybris. L’hybris relève d’un sentiment de
surpuissance, d’arrogance qui différencie l’homme des animaux. Chez ces
derniers, en cas de rivalité, les individus se mesurent jusqu’au moment où
l’un prend le dessus. Une fois installé, l’ordre ainsi établi reste stable jusqu’à
ce que des facteurs externes viennent modifier le contexte. Chez l’homme,
l’hybris conduit à ne jamais accepter l’ordre, et l’espoir subsiste de pouvoir,
tôt ou tard, contrôler la définition de la relation. L’homme revient
compulsivement sur le lieu de la bataille avec la prétention de réussir un jour
ou l’autre fût-ce au prix de la mort. L’échec est insupportable. L’alcoolisme
constitue un cas particulier de ce phénomène où le partenaire est remplacé
par la bouteille. L’alcoolique trouve une issue à son problème le jour où il
accepte que la bouteille est plus forte que lui, c’est-à-dire le jour où il accepte
que la relation soit définie. Une bonne manière d’éviter l’échec consiste à
éviter de s’exposer sans toutefois renoncer à l’hybris. Le résultat de ces deux
tendances contradictoires est comparable à une situation de jeu où il ne faut
pas abandonner la partie sans pour autant aboutir, c’est-à-dire perdre ou
gagner. En d’autres termes, le seul mobile du jeu devient la perpétuation du
jeu lui-même (situation de pat). C’est dans ce type de piège abscons que les
familles à transaction schizophrénique semblent être prises. Comment
procèdent-elles ? Selon Selvini-Palazzoli, elles procèdent par le cryptage de
la communication : secrets, communications confuses, paradoxes,
disqualification de quelques-unes ou de toutes les parties du message, prise
de la tangente, déplacement du sujet, amnésie, disconfirmation et auto-
disconfirmation. La disconfirmation véhicule le message implicite « Je ne
prends pas acte de toi, tu n’es pas là, tu n’existes pas ». L’auto-disconfirmation
est plus pernicieuse encore car cette fois, c’est l’auteur même du message qui
se qualifie comme n’existant pas : « Moi, je ne suis pas là, je n’existe pas dans
la relation avec toi ». Dans bon nombre de systèmes, la problématique se
focalise bien souvent au niveau d’un conflit entre la terreur de l’abandon et
la terreur de l’intimité. Pour Selvini-Palazzoli, ce serait une erreur de croire
que ceci est le cas dans les familles à transaction schizophrénique. En effet,
l’exigence de perpétuation du jeu impose que les relations soient falsifiées.
Il ne s’agit plus d’être mais de montrer, de faire comme si. Ainsi, dans les
relations triangulaires, chaque parent menacera l’autre d’un rival. Les
présumés rivaux exécuteront de leur côté des contre-attaques. Mais comme
le jeu ne doit jamais finir, il ne peut jamais y avoir ni allié, ni adversaire, ni
vaincu, ni vainqueur. Que l’un apparaisse comme tel et sa position sera
aussitôt disconfirmée, et mieux, auto-disconfirmée. Toute position n’est
qu’une pseudo-position : bourreau, victime, fugitif, complice. Dépression,
tristesse, etc. ne sont alors que des tactiques.
Selvini-Palazzoli
et al. (1990), dans un ouvrage consacré aux jeux
psychotiques dans la famille, construisent un modèle diachronique en six
étapes. À partir de prescriptions invariables, ils mettent en lumière deux
manœuvres : l’imbroglio et l’instigation. « Par
imbroglio, nous désignons
un processus itératif complexe qui semble se structurer et évoluer vers une
tactique comportementale spécifique agie par un parent, caractérisée par
l’affichage d’une relation dyadique intergénérationnelle privilégiée (parent-
enfant) et qui en fait ne l’est pas ».
[7] Ce type de situation conduit à l’émergence
de symptômes dès lors que l’authenticité du lien « privilégié » se trouve
démentie et conduit l’enfant ou l’adolescent à éprouver le sentiment d’avoir
été dupé et utilisé comme instrument. L’
instigation est un processus
complémentaire à l’imbroglio et qui se définit comme le fait que quelqu’un
instigue quelqu’un d’autre contre un tiers. C’est un processus bilatéral où
instigateur et instigué se confondent alternativement. Un exemple classique
est celui du père qui « séduit » sa fille et « instigue » celle-ci contre sa mère
(ou l’inverse), non pour privilégier sa fille mais dans la perspective de contrer
les « provocations » de son épouse (imbroglio).
Cassiers (1982) établit des passerelles entre la lecture de Selvini-
Palazzoli et l’approche psychanalytique. Pour lui, l’aliénation psychotique
réside en ce que, pour l’interlocuteur, il n’apparaît plus comme un sujet
repérable en ses désirs. L’ordre médical le déclare alors volontiers remplacé
par sa maladie : c’est une pathologie qui parle en son lieu. Pourtant, ajoute-
t-il, tout discours humain vise à l’échange de désirs. Cependant, personne n’a
le pouvoir de définir les désirs de l’autre. Tous sont soumis à une « Loi » ou
un « Législateur » (Autre) qui se situe en dehors et qui organise les échanges.
« L’aliénation psychotique survient précisément quand, dans l’échange, la
place du Législateur Autre est gommée, déniée ou incertaine. Aussitôt surgit
entre les interlocuteurs la question de savoir qui aura le pouvoir de définir les
désirs échangés, les règles des échanges, et donc les désirs de l’autre. D’où
ces efforts pour rendre l’autre fou que décrit Searles (…) »
[8] Ainsi la
disconfirmation de Selvini-Palazzoli peut-elle être lue comme l’équivalent
analytique qui consiste à se dérober comme sujet existant à la place
symbolique d’où il est sensé parler.
Bowen (1960) affirme qu’il faut trois générations pour que des
transactions schizophréniques s’instaurent. La première génération est déjà
régie par des règles rigides. À la deuxième génération, chaque membre du
couple en formation garde l’espoir de voir un jour la relation être définie mais
chacun choisit un partenaire difficile. À la troisième génération, les partenaires
sont piégés dans un jeu que nous avons déjà décrit ci-avant à partir des
travaux de Selvini.
Bowen (1978-88) a également développé un modèle assez complet
qui relie angoisse, différenciation du soi et triangulation. L’angoisse se
définit comme la peur d’une menace réelle ou imaginaire. Elle peut être de
deux types. L’angoisse aiguë apparaît en réponse à une menace effective
alors que l’angoisse chronique existe indépendamment de sources de stress
effectives. L’angoisse influence fondamentalement la manière dont le monde
est perçu et interprété. Par ailleurs, l’angoisse chronique est susceptible
d’être transmise d’une génération à une autre. La différenciation du soi rend
compte du niveau de fusion qu’un soi atteint dans ses relations intimes. Cette
différenciation est particulièrement mise en évidence lors de périodes
d’angoisse. Un niveau de différenciation suffisant permet à un individu de
maintenir les frontières de son Moi sans fusionner émotionnellement avec
d’autres Moi. Il en découle, qu’en règle générale, les sujets moins différenciés
sont davantage vulnérables au stress que les sujets plus différenciés. Le
niveau de différenciation est également susceptible d’être transmis d’une
génération à une autre. Cependant, ce sont les éléments de la fratrie qui sont
les plus exposés à l’angoisse chronique parentale qui présenteront les
niveaux d’indifférenciation les plus nets. La relation que l’enfant noue avec
ses parents joue un rôle fondamental. Ainsi, plus les parents verront dans leur
enfant une prolongation de leur propre Moi, plus celui-ci aura, à son tour,
besoin des autres pour se sentir complet. Bowen parle, dans ce cas, de
projection familiale. Il nomme attachement émotionnel irrésolu, le reste
d’attachement qui subsiste entre parents et enfants et qui n’a pas pu être
« métabolisé ». La quantité d’attachement émotionnel irrésolu d’un individu
résulte du degré de différenciation atteint par ses propres parents, de la
manière dont ceux-ci ont géré leur attachement dans le mariage et de
l’intensité des angoisses vécues par cet individu à des moments clefs de sa
vie. Bowen a constaté que chaque fois que l’angoisse dépassait un certain
seuil, variable d’une famille à une autre, on assistait à des phénomènes
relationnels qu’il a appelés triangulation. À l’état de repos, deux individus
qui entrent en relation forment une dyade. Mais on peut toujours identifier
un tiers, appelé outsider. Dans ces conditions, l’outsider occupe une position
relativement inconfortable bien que peu visible pour un observateur.
Lorsqu’une tension émerge et dépasse un seuil critique, les partenaires de la
dyade font appel à l’outsider dont la position devient plus confortable que
celle des membres de la dyade. On voit donc que ces triangles ont une
fonction d’absorption et de dissipation de l’angoisse.
S’inspirant de ce modèle, Andolfi, Angelo, Menghi & Nicolo (1982)
lient l’émergence de symptômes pathologiques à la rigidité du système, sans
toutefois y voir un déterminisme spécifique à la psychose. Pour ces auteurs
aussi, l’unité structurelle est le triangle. En principe, chacun appartient à un
vaste réseau de relations et est donc partie prenante de nombreux triangles.
Au travers de ceux-ci, chacun fait l’expérience de ce qui est autorisé et de ce
qui ne l’est pas. Des règles et des rôles sont ainsi progressivement définis. La
variété des échanges et des expériences relationnelles permet ainsi à l’individu
de forger son identité, d’exprimer des aspects toujours plus différenciés de
son soi, et d’adapter les rôles qui lui sont assignés à ses propres besoins. Ceci
n’est évidemment possible que si la famille tolère l’augmentation de la
diversité en son sein. Qu’arrive-t-il si elle ne la tolère pas ? L’impossibilité
de changer de rôle et de fonction au cours du temps ne permet plus à
l’individu d’adapter les rôles qui lui sont assignés à ses propres besoins et il
se voit contraint à ne vivre qu’en fonction des autres. L’individu est alors
condamné à toujours se comporter comme le système le lui impose. Chacun
devient artisan et victime du même piège relationnel. Dans un tel système,
les frontières interpersonnelles sont peu claires, les individus sont condamnés
à soit maintenir une distance de sécurité au prix d’un vécu de séparation, soit
rechercher un rapport fusionnel au prix d’une perte d’identité. Dans ce cas,
l’espace personnel se confond avec l’espace interrelationnel. Dans ces
conditions, ajoute Andolfi, « ce n’est pas tant le besoin de se différencier qui
pose problème – c’est encore un projet trop ambitieux – mais plutôt le danger
qu’autrui n’obtienne son autonomie avant que je sois moi-même capable de
le faire ; (…) il est donc nécessaire d’exercer sur autrui un contrôle incessant
afin qu’il ne puisse se définir clairement. (…)Une fois que l’on connaît les
règles du jeu, que l’on sait qu’il faut s’y tenir, il est possible de remplacer les
joueurs ou même d’échanger les rôles ; (…) ce sont les personnes qui offrent
des garanties sur la possibilité de poursuivre le jeu précédemment appris qui
sont sélectionnées ; celles qui ne fournissent pas de telles garanties sont
exclues »
[9]. Dans tout système, le recrutement d’un patient désigné, est une
stratégie « classique » et est souvent une réponse provisoire face à une crise.
Mais dans certaines familles rigides, le changement est perçu comme si
catastrophique, qu’elle va appliquer de manière permanente ce qu’elle
perçoit comme une « solution » aux conséquences prévisibles. L’
espace
personnel se réduit encore pour que les fonctions se confondent avec
l’identité, et le
temps s’immobilise, l’évolution s’arrête, la désignation n’est
plus liée aux exigences du moment mais est devenue une nécessité permanente.
Plus récemment, Ausloos (1995) a proposé de distinguer les familles
à transactions rigides – qui produisent fréquemment des patients
psychotiques – et les familles à transactions chaotiques qui produisent
fréquemment des patients délinquants. Dans les premières, le temps est
arrêté, les pouvoirs s’annulent et empêchent les conflits de devenir producteurs
de changements. Dans les secondes, les conflits sont permanents et, passant
de crise en crise, le pouvoir est dans le jeu des événements. Dans les
premières, le temps est arrêté, les pouvoirs s’annulent et empêchent les
conflits de devenir producteurs de changements. Dans les secondes, les
conflits sont permanents et, passant de crise en crise, le pouvoir est dans le
jeu des événements.
Comment un symptôme émerge-t-il ? Ausloos décrit un processus de
sélection-amplification. Il se peut qu’au départ, le symptôme n’existait pas.
Il y avait seulement une famille avec ses tensions. Par hasard, ou en raison
de déterminants internes ou externes à la famille, un comportement, et celui
qui l’a présenté, vont produire certains résultats qu’ils ne produisaient pas
habituellement. Ce comportement va ensuite se répéter et être amplifié, en
partie à la suite des réponses qu’il occasionne, en partie parce qu’il prend un
sens particulier pour le porteur de ce comportement. Ausloos raconte
l’histoire de cette mère qui amène son fils « caractériel » en consultation.
Son mari est en prison. La mère explique que dès la naissance, elle avait tout
de suite su qu’il serait délinquant comme son père, en raison de leur
ressemblance physique. Par la suite, lorsqu’il prenait le sein, il frappait déjà
sa poitrine. Dans une autre situation, un comportement de repli d’un
adolescent peut être sélectionné, surtout au sein d’un couple parental qui ne
communique plus, puis amplifié par l’inquiétude des parents, les disputes qui
en résultent, etc. Le processus de sélection-amplification est donc un
processus de rétroaction positive. Au départ, le symptôme ne remplissait pas
de fonction. C’est la ponctuation donnée par la famille qui instaure ensuite
la fonction. Lorsque le comportement symptomatique se met à remplir une
fonction, il commence à entrer dans les modalités organisationnelles du
système et à participer à l’économie personnelle du sujet. C’est le processus
de cristallisation-pathologisation. De positive, la rétroaction devient alors
négative en maintenant ainsi le symptôme.
La notion de temps a également attiré l’attention de Stierlin (1999).
Celui-ci a étudié avec ses collaborateurs 30 familles incluant des patients
maniaco-dépressifs, schizo-affectifs ou schizophrènes. Au vu des résultats,
l’approche psychothérapeutique semble donner plus de succès que le
traitement par neuroleptiques si on évalue le succès en termes d’hospitalisation
subséquente et en termes de médication nécessaire. L’analyse de Stierlin part
de l’articulation entre les contradictions – la source pathogène – et le cadre
temporel au sein duquel elles s’expriment. En effet, les contradictions
doivent se dérouler dans un processus temporel suffisamment long pour que
les incompatiblités puissent être observées et ressenties et que des expériences
d’ambivalence et de conflits puissent être expérimentées. Or, le temps peut
s’avérer trop long ou trop court. Dans les constellations familiales présentant
un patient schizophrène, ce temps est si court qu’on assiste à une synchronicité
maximale à l’instar d’un film où toutes les images seraient projetées
simultanément. Disqualifications, auto-disqualifications, communications
déviantes, mystifications, etc, autant de symptômes décrits dans la littérature
et observés par Stierlin, qui ont pour fonction d’évacuer les informations
dont les protagonistes ont besoin pour prendre conscience du conflit et ce,
dès le commencement du processus de génération de sens. Dans les
constellations familiales présentant un patient schizo-affectif, l’intervalle
étant plus long, les conflits sont davantage visualisables et tangibles. Les
comportements suicidaires et meurtriers, plus fréquents dans cette pathologie,
peuvent être considérés comme une tentative de se débarrasser de la tension
insupportable qui en résulte. Dans les systèmes à symptômes maniaco-
dépressifs, « les distances entre les oscillations sont là tellement importantes
que ni l’individu ni les membres de la famille ne peuvent établir de rapport
entre des positions mutuellement exclusives. Au niveau individuel, il n’y a
plus d’expérience d’ambivalence alors qu’au niveau interactionnel, il n’y a
plus d’expérience de conflit. Un observateur pourra, dans chaque phase,
observer la prédominance de valeurs communes, soit, grosso modo, les
valeurs d’ordre et de responsabilité en phase dépressive, soit les valeurs de
désordre et de laisser-aller en phase maniaque. L’intervalle d’oscillation
étant long, ces positions extrêmes ne sont pas ressenties comme mutuellement
exclusives. Le moment de bascule entre la phase maniaque et la phase
dépressive est le seul où les deux systèmes de valeur s’affrontent. C’est aussi
le moment où les risques suicidaires sont les plus importants. Sur le plan
interactionnel, c’est aussi une phase où les luttes acharnées pour prendre le
contrôle de la relation sont en voie d’escalade.
Cette lecture rejoint assez bien le point de vue de Watzlawick in
Bateson. et al. (1981) qui avait déjà souligné que « Le temps des processus,
et donc du contexte, a pour conséquence que la plupart de ces derniers
échappent à nos observations ». Ainsi, de nombreuses doubles contraintes
sont étalées dans le temps. Ce qui veut dire que l’injonction primaire, donnée
à un certain moment, peut devenir une règle implicite qui n’est plus jamais
reformulée mais fait partie du contexte. L’injonction secondaire surgit alors
et crée la double contrainte dans l’expérience de la personne. Celle-ci ne peut
apparaître clairement à l’observateur extérieur. De plus, celui-ci ne partage
pas nécessairement les prémisses qui fondent le système mental de la
personne. Il se peut donc fort bien que l’observateur, ignorant l’injonction
primaire, ne voie que l’injonction secondaire et ne sache pas pourquoi celle-
ci crée à un moment donné une impasse particulière dans l’expérience de
l’autre personne.
Kannas. (2000) indique que les aspects communicationnels n’ont pas
été validés ou bien se sont révélés non spécifiques de la schizophrénie, à
l’exception des notions de communication déviante (Singer et Wynne, 1965)
et d’émotion exprimée (Leff et Vaughn, 1980, 1981, 1985). Leff, Kuipers &
Berkowitz (1983), Liberman (1991) ont mis au point un programme destiné
à réduire le niveau d’expression des émotions dans les familles, ce qui aurait
pour effet de réduire le taux de rechute. Ce modèle conduit toutefois à des
modes d’intervention psycho-éducative assez éloignés de l’approche
systémique et dont la critique n’est pas l’objet de cette étude. En conséquence,
Kannas ne s’inscrit pas dans le modèle de Selvini-Palazzoli qu’il considère
par trop stigmatisant pour les familles, et propose un modèle qu’il appelle
« écosystémique ». Dans ce modèle, l’idée que c’est la famille qui « rend
fou » est abandonnée au profil d’un partenariat entre la famille, le patient et
le système soignant.
De Clerck & Peuskens (2000) viennent de publier le compte-rendu de
la conférence de consensus belge sur la schizophrénie qui s’est tenue en 1998
à Bruxelles. Ces travaux ont aboutit à une série de recommandations. En
relation avec notre propos, nous retenons que les causes de la schizophrénie
sont inconnues. On suppose que des facteurs génétiques et environnementaux
entrent en ligne de compte. En ce qui concerne les facteurs génétiques, ce
n’est pas la schizophrénie en tant que telle qui serait transmise de manière
héréditaire, mais seule la vulnérabilité comme facteur de risque serait
transmise. Toutefois, les facteurs génétiques ne sont pas aussi évidents qu’il
n’y paraissent au premier abord (Ross, 2000). Parmi les facteurs
environnementaux, des événements de vie sont considérés comme pouvant
jouer un rôle dans le déclenchement d’un épisode aigu et avoir une influence
à long terme.
3. De la notion de psychose à la notion de contexte
pathogène
On voit donc que la notion de contexte prend ici une importance
essentielle. La plupart du temps, les cliniciens sont à la recherche
d’événements, de traumatismes, de crises, bref de choses qui se sont passées
alors qu’un des éléments pathogènes, bien qu’actuellement présent, ne
s’exprime pas en termes d’actions mais bien de règle implicite. Comment
définir la notion de contexte ?
Bateson (1979) associe le concept de « contexte » à la notion
d’historicité. Ainsi, nous savons qu’une tige est ce qui était auparavant un
bourgeon. Le critère formel – un appendice qui relie une feuille à quelque
chose – conduirait à des conclusions erronées concernant certaines plantes
qui n’ont pas de tige puisqu’elles n’ont pas de bourgeon. Pour décider s’il
s’agit d’une tige, il faut observer le développement, c’est-à-dire inscrire
l’observation dans la durée ou le contexte temporel. Bateson associe également
le « contexte » à la notion de sens. Un martien ne pourra décider qu’une
trompe d’éléphant est un nez que par rapport à sa position dans l’ensemble
de l’animal – entre les yeux, au-dessus de la bouche – ou sa fonction –
respirer. Ce dernier cas nous ramène à la notion de contexte temporel – le rôle
joué par l’organe dans des séquences d’interactions entre l’organisme et le
milieu. De plus, si l’on se réfère à la deuxième cybernétique, l’observateur
est inclus dans le contexte. De par ce fait, il influence ce qu’il observe et est
influencé par ce qu’il observe.
Wittezaele et Seron (1991)
[10] rappellent plusieurs définitions du terme
contexte : « L’effet sur l’état d’esprit de quelqu’un de toutes les influences
présentes à ce moment »
[11] ou encore « ... l’ensemble des informations
permettant de restreindre le nombre de significations possibles d’un mot,
d’un acte, d’un événement. Le contexte est nécessairement incomplet et
extensible : il y a toujours un contexte supérieur et plus vaste... »
[12].
Winkin souligne (dans sa présentation des textes de Bateson
et al.
publiés en 1981)
l’organisation bidimensionnelle du contexte : « Les unités
d’un niveau donné sont intégrées à la fois horizontalement, dans une
“ synthèse diachronique ” ou processuelle, et verticalement, dans une
“ synthèse synchronique ” d’unités de plus en plus larges. Chaque unité n’a
de signification que dans ce double contexte. On reconnaît ici la démarche
qui a fondé la linguistique descriptive et la kinésique en particulier.
Apparemment d’une simplicité sinon d’une banalité peu prometteuse de
vertus heuristiques, cette vision de l’analyse va cependant se révéler très
féconde. Pour Scheflen, elle permet de sortir de l’impasse où son travail
précédent s’était enfermé. La méthode n’est ni subjective – elle est explicable
et reproductible – , ni réductionniste – elle permet d’envisager le procès
global d’une interaction »
[13].
Dans ce même ouvrage, Bateson (1981) définit quant à lui les
contextes pathogènes comme suit. En premier lieu, les prémisses de la
communication sont généralement auto-justificatrices et produisent des
distorsions de l’apprentissage. Par leur fonctionnement même, elles peuvent
créer le consensus qui semblera les justifier. Bateson donne l’exemple de la
personne qui croit que tout le monde est son ami ou son ennemi. Cette
personne émettra alors des messages et agira significativement en fonction
de sa prémisse. Le monde qui l’entoure aura alors tendance à confirmer sa
conviction. Dès lors, il n’est pas souvent nécessaire de remonter dans le passé
pour étudier l’étiologie. « Les prémisses sont auto-justificatrices dans le
présent et, par conséquent, celui qui a l’esprit « dérangé », comme celui qui
est normal, crée continûment autour de lui l’environnement qui fournit
l’étiologie typique de ses habitudes communicationnelles – de ses
symptômes.» De fait, pour Bateson, il est possible et fructueux d’étudier le
fonctionnement d’un hôpital psychiatrique classique pour y découvrir des
indices de la raison pour laquelle les patients sont mentalement malades. Il
en résulte deux sortes de résultats psychopathologiques : l’apprentissage
d’une erreur particulière, et la rupture ou distorsion du processus
d’apprentissage lui-même. Le second semble le plus important dans la
mesure où « il s’agit d’un type de résultat pathologique plus abstrait, plus
insaisissable, et plus difficile à corriger par quelque pratique thérapeutique,
puisque tout apprentissage lors de cette expérience passera par le processus
d’ores et déjà déformé. »
C’est sans doute ce qui rend le patient psychotique et sa famille si
difficiles à traiter. De plus, la plupart des prémisses pathologiques sont
inscrites dans le contexte et sont dès lors plus difficilement identifiables tant
par leur caractère implicite sur le plan synchronique que par leur déploiement
diachronique, ainsi que le soulignent Watzlawick et Stierlin.
4. Les risques de contextes dysfonctionnels
dans le cadre des mises en protection
de patients psychotiques
Le concept de contexte est ici un contexte de contrainte de patients
psychotiques.
Ce contexte doit faire l’objet, de notre part, d’une réflexion approfondie
afin de détecter tous ses éléments susceptibles d’être pathogènes. Le cadre
thérapeutique est le fruit d’une telle réflexion. En d’autres termes, un cadre,
c’est un contexte qui a été pensé et transformé en un système de règles
explicites ou implicites et dont la visée est thérapeutique. Examinons tout
d’abord dans quel contexte violent les patients mis en protection risquent de
se situer, si le contexte n’est pas réfléchi avec soin.
Comme nous l’écrivions ci-dessus, Watzlawick (in Bateson et al.,
1981) indique que de nombreuses doubles contraintes sont étalées dans le
temps, de sorte que l’injonction primaire, donnée à un certain moment, peut
devenir une règle implicite du système. La plupart des exemples que nous
allons citer ci-dessous reposent sur ce principe. Ainsi, dans un service fermé,
le fait que les entrées et sorties ne soient pas du ressort du patient mais des
soignants (et de la famille) risque de constituer une injonction primaire qui
contredit tout projet de « réhabilitation ». Certes, les portes fermées peuvent
s’avérer nécessaires dans certains cas et à certains moments. Nous disons
simplement qu’il ne faut pas se leurrer sur nos efforts thérapeutiques qui,
dans un tel contexte, risquent de créer des doubles contraintes d’autant plus
pathogènes qu’elle deviennent difficilement détectables. Cependant, la
double contrainte n’explique pas tout comme nous allons le voir.
Afin d’alléger notre exposé, nous n’avons pas adjoint de vignettes
cliniques dans le présent texte, sauf en ce qui concerne le contexte de
contamination. Il faut toutefois souligner que chaque facette du contexte qui
sera décrite ci-dessous s’appuie sur des observations que nous avons faites
pendant plusieurs années.
Contexte de contamination
Stanton et Schwartz (1954) ont montré la relation entre l’excitation
pathologique des malades et les désaccords occultés des équipes. Dès lors,
les risques de créer un contexte de contamination (Maisondieu, 1988), à
l’hôpital psychiatrique, sont bien réels. Ainsi, Pinel (Kaes, Pinel et al., 1996)
nous dit que le « fonctionnement » psychotique se marque par des processus
de déliaison institutionnelle : attaque contre les processus de pensée et les
processus générant du sens, dédifférenciation à la fois intra-psychique et
relationnelle, immobilisation qui se manifeste par une impossibilité à produire
une anticipation en direction des patients, écrasement des temporalités,
délogement des « psychistes ». Si nous reprenons les descriptions des
systèmes « psychotiques », nous avons observé des processus similaires
dans les systèmes soignants (Hendrick, 1997). À l’instar de Haley, on
constate que chaque membre du système qualifie ses propres propos de façon
non congruente et disqualifie constamment ce que les autres disent (et font).
Si un membre dit quelque chose, les autres indiquent que ça n’aurait pas dû
être dit ou n’a pas été dit valablement. Toute autorité définie est impossible
dans l’unité de soins en ce sens qu’à la fois l’acte et le refus de prendre la
direction par un membre sont condamnés par les autres. Aucune alliance
confirmée n’est permise et le blâme est impossible ou nié ou diffus.
Le cas Joséphine
Je rencontre Joséphine peu de temps après mon arrivée à l’hôpital. Elle
est âgée de 60 ans et est originaire d’Europe de l’Est. Son père et sa mère
étaient des intellectuels qui avaient fui les persécutions du régime communiste
alors que Joséphine avait 10 ans. Celle-ci a un souvenir oppressant de cette
époque (on lui avait appris à ne pas répéter à l’extérieur les conversations
entendues à la maison). À la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le père
s’enfuit en Belgique et arrive, grâce à de hautes relations, à faire sortir sa
famille de son pays.
Elle décrit le couple parental comme le résultat de la rencontre de deux
personnes ayant connu une grande déception sentimentale. Joséphine poursuit
ses études dans une institution catholique très stricte où elle baigne dans la
hantise du péché et de la mère supérieure. Elle connaît son premier épisode
d’angoisse marquant à l’âge de 12 ans alors qu’elle se regarde dans un miroir.
Son père décède peu de temps après leur arrivée en Belgique.
Joséphine, ses deux frères et leur mère s’installent alors dans un étroit
appartement avec la grand-mère maternelle et une amie de celle-ci. Joséphine
décrit une adolescence hyper-contrôlée par les trois femmes qui lui permettent
peu de contact avec l’extérieur, et peu d’intimité à la maison (interdiction de
fermer les portes de sa chambre).
A 18 ans, elle entame de brillantes études universitaires, mais qu’elle
doit interrompre au bout de deux années suite à un premier épisode
psychotique. Joséphine est alors diagnostiquée « paranoïaque ». À partir de
ce moment, elle connaîtra une kyrielle de psychothérapeutes et de psychiatres
en alternant les séjours en psychiatrie et chez sa mère, avec une brève période
d’activité professionnelle. Elle ne connaîtra aucune expérience amoureuse.
Dès que Joséphine tentait de se différencier, sa mère l’expédiait en psychiatrie.
Sa mère décède à un âge avancé alors que Joséphine est hospitalisée
chez nous où elle séjourne depuis plus de 10 ans. Bien que sa psychose soit
bien stabilisée et malgré des revenus suffisants, elle désire rester à l’hôpital.
Son nom est rarement évoqué en réunion d’équipe. Aussi, lorsqu’elle
demande à me rencontrer, j’aborde avec elle la perspective d’un projet de
sortie.
Elle traverse alors une période d’angoisse qui, loin d’être contenue par
l’équipe, se voit rapidement amplifiée par les infirmières et même le
psychiatre. Ceux-ci semblent développer la même angoisse et les mêmes
réactions que la mère de Joséphine quand celle-ci envisage de se différencier.
Lorsque on essaye de maintenir le projet, Joséphine commence à délirer et
les pressions s’accroissent pour que le projet de sortie soit abandonné.
L’angoisse commence à s’emparer de moi et le projet est bientôt abandonné.
Les pressions s’apaisent et Joséphine se calme.
Par la suite, je tenterai d’encourager Joséphine dans divers projets
d’autonomisation mais les plus modestes de ceux-ci (comme s’occuper de la
bibliothèque des patients, s’inscrire à une formation en informatique organisée
à l’hôpital) échoueront selon un schéma identique. Joséphine a peur de
déplaire, a peur de prendre une place. Comme les membres de l’équipe, moi
y compris ?
Commentaire
Ce qui frappe dans cette situation, c’est le parallélisme entre les
fluctuations de l’angoisse de la patiente, les angoisses qu’éprouvait sa mère
et celles de l’équipe et, finalement, les miennes. Le remède à cette angoisse
est, de même, clairement perçu par tous et peut se résumer ainsi : il suffit de
ne rien entreprendre et d’éviter de se faire remarquer.
Il faut préciser que j’ai pris mes fonctions dans cette unité de soins
suite à l’éviction de mon prédécesseur. La légende racontait qu’il s’était mis
à dos le médecin et les infirmières du service parce qu’il était trop contestataire.
Soucieux de ne pas reproduire le même pattern, j’avais pris soin de chercher
l’alliance avec l’infirmière en chef. Notre entente suscita pourtant un
comportement étrange : la fouille de mon bureau. J’appris plus tard que mon
attitude conciliante était en fait perçue comme suspecte. Une histoire
circulait et me désignait comme un « espion » de la direction venu enquêter
officieusement. Mon collègue me fit des « recommandations » de prudence.
Le cas de Joséphine avait montré que se montrer différent pouvait être
« dangereux » et ce, pour tout le monde, soignants y compris. Trop distant,
trop critique ou au contraire trop proche et dans l’alliance, le fantôme de mon
prédécesseur évincé planait en réunion. Quant à la (non)position intermédiaire,
celle-ci aboutissait au déni de l’existence du psychologue. Mieux, ce non-
positionnement était l’équivalant d’une auto-disconfirmation, phénomènes
déjà relevé par Selvini-Palazzoli et Haley dans les systèmes à transaction
psychotique. De fait, il était régulier que :
- les dispositifs thérapeutiques adoptés en réunion de staff et validés par
le médecin ne soient pas appliqués,
- les rendez-vous pris avec une famille soient annulés sans prévenir les
intervenants et sans explication,
- des activités, des examens médicaux, des courses en ville soient
programmés sans tenir compte des activités thérapeutiques prévues
par les ergothérapeutes, le psychologue, etc.,
- les passages à l’actes des professionnels soient fréquents et que toutes
tentatives d’anticiper, voire même, d’élaborer rétrospectivement ces
actes soient dissuadées,
- le temps soit pétrifié (non respect des horaires de réunion ou des
rendez-vous, durées d’hospitalisation interminables, oubli des
« histoires » des patients).
Contexte d’injonctions paradoxales
et de prédictions qui se réalisent
L’hospitalisation sous contrainte fonctionne sur base d’une injonction
paradoxale permanente: « Pour sortir de la contrainte, ayez, spontanément,
un comportement normal ». Il s’ensuit que tout comportement « normal » ne
pourra plus jamais être « vraiment » spontané ni reçu comme tel par les
soignants. Ainsi, tout comportement « normal » apparaît vite comme suspect
et son auteur est fréquemment étiqueté comme étant « manipulateur ». En
réaction, des comportements « anormaux », comme se révolter (ce qui serait
en fait plutôt normal), paraissent d’autant plus spontanés, qu’ils étaient
prévus par les soignants (« On l’avait bien dit »). Ce qui démontre,
évidemment, le bien fondé de l’enfermement. Dans ces conditions, comment
découvrir ce qui est « normal » ? Ainsi, personne ne trouverait « anormal »
qu’un individu vide le contenu de son dîner dans une poubelle au cas où celui-
ci n’apprécierait pas son repas. En psychiatrie, un tel comportement sera
volontiers interprété comme une provocation, un passage à l’acte, un épisode
maniaque, une crise d’agitation délirante, etc.
Contexte de simulation ou « faire semblant
pour s’en sortir »
Un contexte de simulation peut donc émerger rapidement.
L’enfermement réel (porte fermée) est plus ou moins rapidement doublé
d’un enfermement symbolique (fermeture du psychisme) dans la mesure où
lorsqu’une personne est mise en observation, se sachant observée et ne
pouvant y échapper, elle a tout intérêt à cacher, contrefaire ses comportements
ou simuler. Ceci n’échappera pas à la « vigilance » des soignants qui risquent
de diagnostiquer la « simulation ». Ceci paraîtra impardonnable dans un
contexte où le discours thérapeutique préconise presque toujours l’authenticité
et la confiance. Ce discours officiel (souvent formulé dans le registre digital)
est pourtant contredit par le cadre implicite que constituent les portes
fermées (registre analogique) pour former une injonction paradoxale
permanente : « Soyez sincère et confiants » mais le contexte (porte fermée,
règles arbitraires et changeantes, etc.) indique que l’on a pas trop intérêt à être
sincère et confiant.
Contexte de menaces
Soyons lucides, l’aide contrainte est elle-même assortie de menaces
et de promesses (implicites ou explicites, intentionnelles ou non) : « Si vous
vous soignez bien, vous sortirez, sinon ... ». Les patients ont vite compris que
« bien se soigner », c’est se montrer compliant aux soins, en particulier à la
prise de médicaments. Watzlawick (1978) nous rappelle les trois conditions
qu’une menace (ou une promesse) doit remplir pour être efficace : elle doit
être plausible, elle doit atteindre sa cible (la partie menacée) et la cible doit
être en mesure de s’y soumettre. Il nous rappelle comment des comportements
de « fou » peuvent s’avérer une bonne stratégie pour échapper aux menaces.
Les conditions de la menace sont effectivement remplies dans le cadre des
mises en protection. Appliquées durablement à des patients psychotiques, la
contrainte peut donc devenir un facteur qui maintient les symptômes et la
nécessité de l’hospitalisation. La boucle est alors bouclée.
Contexte d’emprise
Le fait d’enfermer un être humain mobilise d’emblée des images
morbides : prison, délit, crime, mais aussi régime totalitaire, torture, violence,
emprise. Or, il est question ici d’enfermement thérapeutique. Comment être
thérapeutique dans un contexte si négativement connoté ? La privation de
liberté, fût-elle justifiable, est une violence. Mais cette violence interpelle les
soignants qui doivent désormais l’agir, certes au nom de principes légaux et
thérapeutiques, mais aussi dans le labyrinthe des jeux de miroirs des
processus d’identification et de projection où il est aisé de se perdre. Il faut
désormais contenir la crise et la folie dans un lieu clos, quasi hermétique et
dès lors explosif. En effet, une protection qui nie le Sujet, aussi atteint soit-
il, devient aliénation et disqualification, processus également en vigueur
dans les systèmes psychotiques.
Contexte de collusion
De fait, la personnalité « as if » est caractéristique des personnalités
dites « limites » (de « bons » clients pour l’enfermement). Nous avons
rencontré bon nombre de patients qui ont ainsi « aggravé leur cas ». La
réponse « as if » ou « folle » sont pourtant des réponses adaptées si l’objectif
est d’échapper à la menace. Certains comportements renvoyés par des
patients, s’ils pouvaient être verbalisés, seraient : « ce n’est pas que je refuse
la contrainte (les médicaments, l’interdiction de sortir, le rendez-vous, etc.),
mais je l’ai oubliée, mal comprise, j’avais l’esprit ailleurs, je suis sourd,
saoul, malade, etc. ». Mais, en même temps, ces comportements confirment
que le patient est réellement « fou » : « quel manipulateur ! » Si un contexte
de simulation (cf. supra) peut expliquer ce type de phénomènes, ceux liés à
un contexte de collusion (Laing, 1971) sont plus insidieux. La collusion
apparaît dès lors que le soi trouve en autrui cet autre qui le confirmera dans
le faux soi que le soi tente de rendre vrai. La collusion devient très solide
lorsqu’elle devient réciproque entre patients et soignants, peu importe le
nom qui leur est donné : positions sadique et masochiste, haute et basse,
contrôleur et contrôlé, voyeur et exhibitionniste, sauveur - sauvé, etc.
5. Du contexte au cadre thérapeutique
Comme nous l’indiquions à la section précédente, le cadre, c’est ce
que nous faisons du contexte de la rencontre.
Quels sont les objectifs thérapeutiques possibles dans un
contexte d’enfermement ? Selon nous, il faut travailler avec le « patient » et
son système d’appartenance, à créer le plus rapidement possible les conditions
qui conduisent à la levée de la contrainte. Il ne s’agit pas d’entrer en collusion
avec le patient et de leurrer le système médico-légal mais d’amener la
personne à prendre conscience du contexte actuel, de ses règles d’entrée-
sortie et de l’aider à accepter de jouer le « jeu ». Quelle devrait être la
méthodologie ? Voici quelques pistes.
1° Le recours à la mise en observation devrait être plus restrictif. La
création de centres de crise, surtout en province, offrirait une alternative
intéressante.
2° Des mises en observation aussi courtes que possible (10 jours étant
un maximum et non un minimum). Ceci implique la mise en place d’une
équipe et de méthodes mobilisables dans les plus brefs délais.
3° L’évaluation et la décision pluridisciplinaire devraient être la règle.
Le psychiatre apporte sa connaissance de l’homme « malade » ; le
psychologue, celle de l’être « holistique » ; les infirmières, la connaissance
du patient dans son vécu et ses contacts informels ; les paramédicaux, celle
des parties non « malades ». La réunion d’équipe permettra de faire la
synthèse et de prendre des décisions basées sur une vision aussi humaine et
complète que possible.
4° En cas de maintien de la mesure, nous préconisons le transfert
immédiat du patient hors de l’unité de mise en observation. En fait, une fois
maintenue, la personne change de statut : « d’observée », elle devient
« protégée ». Il faut marquer symboliquement la rupture entre ces deux états
tant pour les résidents que pour les soignants. Les résidents « observés » ne
côtoient plus les « protégés » et ne se contaminent pas dans leur
fonctionnement. Les soignants ne risquent pas de faire la confusion entre les
deux statuts. De plus, la temporalité des interventions centrées sur la mise en
observation – rapide et intense – risque d’entraîner l’oubli des « protégés »
qui s’inscrivent dans une temporalité souvent plus longue.
5° Prendre le processus d’hospitalisation comme premier objet. En
d’autres termes, ne pas se ruer trop vite sur les contenus pour accorder
d’abord l’attention au processus qui conduit le patient et la famille dans un
service de psychiatrie fermée. Quel type d’équilibre la famille et le patient
cherchent-ils au travers de cette hospitalisation ? Poser cette question
transforme le contexte d’enfermement en contexte de protection et de
changement.
6° Prêter une attention particulière à la négociation du cadre et du
système thérapeutique
Au moment où un nouveau système se constitue, la rencontre des
finalités individuelles et des finalités du système enclenche un processus de
négociation où les rôles de chacun (différenciés ou non, clairs ou confus)
peuvent être définis. De la qualité de cette négociation dépend l’avenir de la
« prise en charge » : la famille sera culpabilisée ou stimulée, les soignants se
positionneront comme agents de contrôle ou intervenants occupant une
position de tiers par rapport à l’envoyeur, etc. Le psychiatre (et l’infirmière
qui a le premier contact) joue un rôle capital dans cette négociation, dans la
mesure où son discours (verbal et analogique) définit le cadre et le paradigme
sous-jacents, la triangulation avec l’instance judiciaire, la compétence
créditée au patient et à sa famille, les possibilités de différenciation au sein
même du système soignant. Les « soignants » qui interviendront en aval de
cette négociation seront tributaires de cette négociation inaugurale. Le
médecin « leste » la position des autres intervenants.
Cette négociation doit permettre de définir qui doit entrer dans le
système thérapeutique pour aider le patient désigné. Si ce travail n’est pas fait
au début, la famille rentrera chez elle avec des problèmes supplémentaires
au lieu d’avoir des problèmes en moins : « Avons-nous encore un rôle à
jouer ? Sommes-nous coupables d’avoir laisser notre patient à l’hôpital, de
nous être montrés épuisés ? Sommes-nous incompétents ? »
7° Le système d’appartenance du patient est un allié thérapeutique
Dès le premier entretien, l’institution doit envoyer un signe très clair
au système d’appartenance auquel le patient fait confiance (la famille, une
institution, etc.), destiné à susciter sa collaboration. De nombreux travaux
convergent sur le point suivant : l’essentiel est dit dans les premières minutes
du premier entretien. L’essentiel se joue aussi autour de ce qui est dit au
moment de l’hospitalisation. Les premiers instants scellent le sort du patient
et de la famille. Les recadrages ultérieurs seront d’autant plus difficiles qu’ils
seront tardifs et/ou que l’équipe soignante se sera mal différenciée et se sera
mal coordonnée. Par exemple, Ausloos (1981) propose d’envoyer un message
du type suivant : « Ce placement a sûrement dû vous toucher et vous
concerne tous. C’est pourquoi nous souhaitons vous rencontrer, parce que
nous savons que c’est vous qui comprenez le mieux la situation. Nous
voudrions bénéficier de vos connaissances et de votre compétence parce que,
sans vous, nous ne pourrons rien faire » (p. 220). Ou encore : « Nous avons
la possibilité d’héberger cette personne. Nous savons cependant que son
comportement, aussi étrange qu’il puisse paraître, a un sens et que ce sens,
il n’y a que vous, sa famille, qui puissiez nous aider à le décoder. Sans votre
collaboration, nous serions donc dans l’impossibilité de faire plus que
d’assurer une bonne hôtellerie ».
Dans le cadre d’une mesure de protection en milieu psychiatrique,
ceci est encore plus important dans la mesure où la famille – surtout si elle
se trouve à l’origine de la mesure – se sent à la fois coupable et effrayée par
les conséquences de sa décision. La première impression étant souvent « la
bonne », la famille convoquée pour la première fois – souvent au moment de
la crise – risque de ne plus être accessible si on ne modifie pas d’emblée ses
représentations.
6. La psychose traitée dans la contrainte pose au
système soignant des problèmes de différenciation
similaires à ceux rencontrés dans les familles
La contrainte et les portes fermées sont théoriquement conçues pour
contenir la psychose et ses débordements. Mais le terme « contenir » a un
double sens : il peut signifier un mouvement thérapeutique qui vise à aider
le patient à retrouver des repères tant internes qu’externes et à rétablir un
dialogue qui fait sens avec son Moi, son histoire et l’histoire des autres
membres de son entourage (en particulier sa famille). Le terme « contenir »
peut, hélas, aussi signifier le contraire, en l’occurrence, l’isolement de celui
qui a produit des réponses « folles » de son entourage ; lequel ne se met plus
en position de faire sens. La crise signe ce moment où la famille du patient
en est arrivée à ce point et la demande d’hospitalisation en est la manifestation
la plus évidente. Mais si la famille a l’excuse de sa souffrance, l’équipe n’en
a aucune, dès lors qu’elle se positionne en tant que groupement de
professionnels.
Winnicott (1975), définissant la
capacité à contenir
[14], nomme celle-
ci comme quelque chose qui est de l’ordre d’une « capacité de contenir sans
représailles, sans vindicte, mais qui a sa force propre ». Il s’agit aussi de
l’aptitude à rester en contact avec ses propres émotions sans que celles-ci ne
nous submergent. Casement (1988) a montré combien cette capacité avait
une influence déterminante sur le processus thérapeutique. Nous avons
essayé d’illustrer ce concept dans le contexte de la contrainte et de montrer
comment la capacité à contenir était intimement liée à la notion de
différenciation (Hendrick ,1997).
1° La différenciation est un concept qui met en tension le contexte
psychiatrique, particulièrement lorsqu’il s’agit de « protection », d’aide
contrainte et de psychose. Une unité de soins centrée sur la « protection »
risque de devenir une « mère » toute puissante, hyper contrôlante,
disqualifiante, psychotisante. Ou peut-être s’agit-il d’un père abuseur qui
utilise la loi à son profit ? Dès lors, quel statut donner à l’espace tiers ? Celui
d’un « père » qui s’interpose entre « la mère » et « l’enfant », celui d’une
« mère » qui protège du « père » abuseur ?
2° Dès lors, l’action thérapeutique de différenciation concerne tout
autant le système soignant que les patients et leur famille : les possibilités de
différenciation des familles dépendent aussi des possibilités de différenciation
du système soignant. Plus précisément, en montrant qu’il peut se différencier,
le système thérapeutique peut aider les familles à opérer leur propre
différenciation. Inversement, l’indifférenciation régnant dans le système
soignant a des effets iatrogènes sur les patients.
L’incapacité à contenir peut conduire à deux types de dérive. Soit
l’individu se voit submergé par ses émotions et ses sensations au détriment
des processus de pensée et le chaos est au bout du chemin, soit les processus
de pensée étouffent la prise de contact avec nos émotions et la rigidité nous
guette. Dans les deux cas, les soignants exhibent leur incapacité à gérer leur
angoisse de différenciation et contaminent les patients et leur famille.
Inversement, la différenciation des soignants devrait être structurante pour
les patients.
C’est pourquoi nous pensons qu’il est inconcevable de penser la
différenciation de nos patients sans songer à notre propre différenciation en
tant que soignants. La thérapie concerne l’ensemble du système thérapeutique,
à savoir le patient, sa famille et le système soignant.
Le travail des processus de différenciation est donc, selon nous, la
ligne maîtresse dans notre contexte. Elle implique toutefois un processus
complémentaire : la coordination. À l’instar de deux forces, l’une centripète,
l’autre centrifuge, la différenciation et la coordination s’équilibrent pour
garantir la cohérence entre les fins et les moyens thérapeutiques. La
coordination est la forme que prend l’alliance au sein des équipes soignantes
et entre celles-ci, le patient et sa famille. Ces deux processus, différenciation
et coordination, contribuent à la création d’un contexte d’aide effectif.
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[1]
Psychologue-Thérapeute familial à l’Hôpital psychiatrique « Le Chêne aux Haies »
de Mons – Assistant à l’Université de Mons-Hainaut – Service de Psychologie
Clinique.
[2]
In WATZLAWICK
et al. (1972), p. 213.
[3]
Op. cit., p. 216.
[4]
Système archaïque de pensée et de perception, consistant en une perception globale
et confuse des différents éléments ; amalgame entre éléments sans liens.
[5]
In MINUCHIN S. (1974), pp. 70-71.
[6]
WATZLAWICK P, 1978 (p. 25-26) cite un passage du roman de P. TRAVERS,
« Mary Poppins » qui illustre très bien comment il est possible de bloquer en moins
d’une minute les systèmes perceptif, intellectuel et émotionnel d’une personne.
[7]
In SELVINI
et al. (1990), p. 88.
[8]
In CASSIERS (1982), p. 10.
[9]
In ANDOLFI
et al., 1982, p. 10.
[11]
D’après MINSKY,
op. cit.
[12]
D’après WINKIN,
op. cit.
[13]
Op. cit., p. 80
[14]
Voir chapitre II et chapitre V.