2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Les dimensions interactive, symbolique et éducative de la thérapie familiale pour l’enfant
[1]
Raymond Traube
[2]
Christine Progin
[3]
Une illustration clinique distingue trois axes pertinents dans la thérapie
familiale avec l’enfant: l’interaction particulière entre l’enfant et le thérapeute, en
écho des interactions familiales conflictuelles; les jeux psychodramatiques familiaux,
en écho de l’histoire familiale; l’appui à l’encadrement du comportement de
l’enfant, en écho des valeurs familiales.Mots-clés :
Thérapie familiale, Parentalité, Éducation, Usage du self du thérapeute, Techniques non verbales, Interaction symptomatique, Psychodrame familial, Thérapie de fratrie.
A clinical example shows three pertinent axes in family therapy with the
child: the peculiar interaction between the child and the therapist, in regard of the
conflictual interactions within the family; the family psychodramatic games,
regarding the family history; the framing of the child behaviour, regarding family
values and myths.Keywords :
Family Therapy, Parenting, Education, Use of the self of the therapist, Non verbal techniques, Symptomatic interaction, Family psychodrama, Sibling’s therapy.
L’objet de cet article est de décrire simultanément l’interprétation de
l’interaction symptomatique qui émerge et se développe entre l’enfant et le
thérapeute en famille, le travail sur les représentations symboliques de
l’enfant et de la famille dans des jeux psychodramatiques, et l’étayage de la
fonction parentale, en fonction des normes éducatives familiales.
Le premier axe de cette approche multimodale s’intéresse à la relation
thérapeutique. Le thérapeute se met au niveau de l’enfant, sur un mode
ludique et dans un style familier, approprié à l’âge de l’enfant, comme nous
l’avons montré ailleurs (Traube & Steffen, 1990) et comme le prônent par
exemple Zapella ( 1996) et aussi Eiguer ( 1995). Les thèmes de conversation
thérapeutique, selon l’acception de Goolishian et Anderson ( 1987) intéressent
également au premier chef l’enfant : l’école, les camarades, les loisirs.
L’attitude de l’enfant dans le système thérapeutique, par exemple une
attitude d’évitement, peut mettre le thérapeute dans l’embarras et l’amener
à réagir avec détermination, à la manière d’un Whitaker (Whitaker et al.,
1981) ou même d’un Andolfi (Andolfi et al., 1993). Nous avons montré par
une étude micro-analytique comment le thérapeute utilise sa personne
comme reflet de la problématique de l’enfant et de la famille (Traube, 1994).
Nous avons introduit les concepts d’interaction symptomatique et d’interaction
symptomatique initiale, distincts des concepts de résonance d’Elkaïm ( 1989)
et de dialogue interne de Rober ( 1999).
Le second axe sur lequel nous insistons est celui de la pratique du jeu
en thérapie familiale avec l’enfant, pertinent du moment que l’enfant
apprécie le jeu et entre aisément dans des jeux de groupe. Nous appliquons
systématiquement au système thérapeutique de brefs jeux de rôle et sculptures,
tels qu’ils ont été par exemple décrits pour l’enfant par Onnis ( 1989). Nous
avons aussi développé personnellement les jeux psychodramatiques portant
sur les relations familiales, également décrits par Villeneuve & Toharia
( 1997), qui peuvent être à l’origine d’un authentique processus longitudinal
(Traube et Steffen 1990).
Le troisième axe d’analyse présente le travail sur la fonction parentale.
Nous nous appuyons sur les concepts d’encadrement du développement de
Fivaz, Fivaz & Kaufmann ( 1982), dans une intention qui peut être considérée
comme structurale selon Minuchin ( 1984). Nous avons appliqué concrètement
à la famille (Pinesi, 1996), la question des règles et normes éducatives,
étudiées en sociologie entre autres par Kellerhals et al. ( 1991). La dimension
transgénérationnelle, en référence entre autres à Borzomenyi-Nagy ( 1973)
entre autres, est incluse.
Cet article décrit successivement les trois dimensions interactive,
symbolique et éducative. Après un résumé de l’anamnèse et des hypothèses
familiales y relatives, nous illustrons une interaction symptomatique initiale
dès le premier contact entre l’enfant et le thérapeute. Nous rapportons
ensuite, par un mot à mot d’une séance ultérieure vidéo-filmée, une interaction
symptomatique complète entre le thérapeute et l’enfant en famille.
Nous illustrons au long de la thérapie, l’usage des jeux de rôle,
sculptures et jeux psychodramatiques portant sur les relations familiales,
mais aussi de façon originale, sur les interactions dans le système
thérapeutique.
Dans le travail éducatif sur la parentalité, nous incluons comme outil
l’élaboration par les parents d’une liste clarifiant les règles éducatives, en
référence aux valeurs de la famille nucléaire, des familles d’origine, mais
aussi de celles des thérapeutes.
L’histoire de cette thérapie permet aussi de décrire un travail spécifique
sur la relation entre l’enfant et sa fratrie ainsi qu’une consultation thérapeutique
supplémentaire pour la fratrie.
L’évolution de l’enfant est appréciée par le suivi longitudinal durant
la pré-adolescence, puis par la catamnèse à un et deux ans.
Pour décrire les diverses facettes d’une thérapie familiale, nous avons
dégagé dans nos notes de séances les paramètres qui ont émergé de manière
prévalente. La confirmation d’un processus thérapeutique est recherchée
dans l’évolution de ces paramètres reportés à chaque séance. Nous présentons
quelques extraits d’observations.
Voici d’abord un résumé de l’anamnèse. Emily, âgée de 8 ans, est
signalée pour des crises de rage avec menaces suicidaires. Les parents sont
de langue anglaise et de profession libérale. L’anamnèse personnelle est
significative: la grossesse, tardive, a été très désirée et a été provoquée par
un traitement hormonal. Le nourrisson aurait défini d’emblée la relation, par
exemple en ouvrant les bras quand il ne voulait plus de contact. Le
développement du langage a été précoce, celui de la marche plus tardif. La
mère s’est sentie déprimée jusqu’au douzième mois. Elle reprend son travail
à mi-temps quelques mois plus tard et Emily va chez une « maman de jour »,
puis deux mois en crèche. Il y a eu une forte rivalité à la naissance du petit
frère Daniel, 3 ans et demi après elle, précédée de deux fausses couches. La
fillette a été intégrée de 3 ans à 6 ans dans un jardin d’enfants connu pour sa
pédagogie élaborée. Le développement global a été bon. Emily est douée à
l’école, mais autoritaire avec ses camarades, elle dessine volontiers, elle lit
beaucoup, elle regarde à la télévision des feuilletons pour jeunes filles, elle
fait du piano avec sa mère, mais avec réticence, elle n’aime pas les loisirs
familiaux, notamment sportifs. Elle est considérée par son entourage comme
originale, voire exceptionnelle. Dans l’anamnèse familiale, notons une crise
professionnelle du père au moment de la consultation. L’anamnèse du petit
frère Daniel de 4 ans et demi permet de retenir qu’il a été longtemps attendu,
qu’il a présenté des insomnies du nourrisson, et fait encore épisodiquement
pipi au lit. Dans l’anamnèse de la famille d’origine, nous relevons notamment
que la grand-mère maternelle est décrite comme ayant été peu disponible, à
cause du grand-père maternel, alcoolique.
Le premier axe d’analyse de l’intervention est la dimension interactive.
Elle est décrite dans sa phase initiale, puis dans une forme plus aboutie. Nous
décrivons d’abord l’interaction symptomatique initiale, c’est-à-dire l’attitude
de l’enfant, des parents et des thérapeutes à la première séance. Dès la salle
d’attente, l’enfant déclare qu’elle ne veut pas venir. Les thérapeutes expliquent
ensuite que les séances sont enregistrées. Le père opine mais demande à sa
fille si elle est d’accord. Pendant ce temps, la fillette répète à sa mère, dans
leur langue native, qu’elle avait dit qu’elle ne nous parlerait pas. Plus tard,
la fillette jouera bien avec son petit frère pendant que les parents discutent
avec les thérapeutes. La question de l’attitude éducative adéquate est
d’emblée abordée avec les parents. Ils déplorent la nécessité devant laquelle
ils sont mis de crier et contrôler, mais sans taper. Ils décrivent des principes
éducatifs que l’on peut qualifier de libéraux. Peut être discuté l’aspect
provocateur de l’enfant et les sentiments d’ambivalence que cela active chez
la mère, en écho avec sa propre histoire. Le père se décrit d’une tendance
plutôt non autoritaire et peut montrer analogiquement de la sollicitude envers
sa fille. À l’issue de la séance, la fillette dira à sa mère dans le couloir, dans
une crise de pleurs, qu’elle ne veut pas revenir, insistant sur la sphère privée
de la famille. À la maison elle affirmera qu’en fait elle ne se déteste pas, et
pas davantage ses parents.
Nous relèverons après coup que le pédopsychiatre intervient beaucoup
verbalement au fur et à mesure des interactions en séance. Il établit ainsi une
relation très directe, et une ambiance de familiarité complice avec les parents
par une conversation à propos des modèles éducatifs libéraux et traditionnels.
Avec l’enfant, il développe une relation personnalisée et ludique, parfois
même par ses contre-provocations aux attitudes oppositionnelles de la
fillette. La co-thérapeute, en formation et référente d’une exploration
individuelle de l’enfant, garde une position davantage en retrait.
Tout au long de la thérapie familiale, l’attitude oppositionnelle de la
fillette se manifestera et s’aménagera, donnant lieu à des réactions, tant de
la famille que des thérapeutes dans une interaction que nous avons qualifiée
de symptomatique. Nous reproduisons dans le tableau T 1 ci-après une telle
interaction par un mot-à-mot tiré d’une séance vidéo-enregistrée, au début
de la troisième année de traitement.
L’échange verbal et analogique est reporté dans la colonne de gauche
(dialogue); les interventions des thérapeutes et les explications y relatives
sont reportées dans la colonne de droite (interprétation).
La thématique de la séquence d’interaction porte sur l’éducation.
L’enfant reprend sa conduite d’opposition au système thérapeutique,
isomorphe de son opposition en famille. Encouragés par les commentaires
des thérapeutes, les parents engagent avec l’enfant un échange de nature
éducative. Les thérapeutes l’interprètent et exemplifient la distinction
hiérarchique des positions adultes-enfant, en particulier la fonction d’autorité
parentale.
Tableau 1
Interaction symptomatique éducative
Tableau 1 : Interaction symptomatique éducative
Dialogue
Emily garde ses bras croisés sans piper mot.
LA PSYCHOLOGUE: « Tu veux montrer que tu ne veux
pas des consultations comme la fois passée ? »
LE PÈRE: « Answer ! »
LE PSYCHIATRE (à la psychologue) :
« Qu’est-ce qu’on fait dans les familles qui parlent
dans une autre langue ? »
EMILY (à sa mère): « I want to go to the bathroom».
LA PSYCHOLOGUE rit.
EMILY: « I need to go ! Can I go ? »
LA MÈRE: « But don’t take two hours! »
LE PSYCHIATRE: « Je ne sais pas ce que ça veut dire
de partir aux toilettes à son âge, parce que à l’école... »
Emily met la main sur la poignée de la porte.
LE PSYCHIATRE: « Non, non, je ne suis pas
d’accord... ! »
LE PSYCHIATRE (à l’adresse de Emily) : « ... ce n’est
pas que je ne suis pas d’accord que tu ailles aux
toilettes, mais que tes parents t’en donnent l’autorisation
sans en avoir discuté entre nous, comme pour la
question de s’entendre dans quelle langue on parle. »
Interprétation
INTERACTION SYMPTOMATIQUE INITIALE
Le psychiatre métacommunique sur ce qu’il pressent
comme un glissement dans la gestion des échanges.
L’enfant interrompt dans sa langue maternelle
le psychiatre qui échange avec ses parents en
français, ignorant ostensiblement le système
thérapeutique.
L’à-propos symptomatique de l’enfant est frappant
quand elle reprend une attitude oppositionnelle que
les thérapeutes commençaient à relever.
L’enfant insiste.
La mère cède mais limite les risques de glissement.
RÉACTION SYMPTOMATIQUE
Le psychiatre prend une position exemplaire de
l’autorité parentale dans l’espace thérapeutique
transitionnel.
Le psychiatre réajuste intuitivement sa prise de
position autoritaire en partageant la responsabilité
entre tous les participants du système thérapeutique.
EMILY: « J’ai oublié d’aller avant le début. »
LE PSYCHIATRE(à la psychologue) : « Tu la laisserais
aller ?… moi, je suis contre, (il décroise les jambes,
puis se penche davantage en avant) moi, je suis pour
tenir, tenir, tenir »
LA MÈRE : « Je lui ai dit, avant de partir, d’aller aux
toilettes. »
LE PSYCHIATRE: «…J’ai peur que nous perdions
en ce moment toute la thérapie !
…alors combien de temps de time-out? »
EMILY : « Je peux y aller ? »
LE PSYCHIATRE: « Je crois que tu peux attendre just
deux minutes assise, le temps qu’on soit tous
tranquilles, et d’accord. »
Emily retourne s’asseoir
LE PSYCHIATRE: « En fait, moi aussi, je vous ai fait
attendre en début de séance. Alors ce qu’on va faire,
pour essayer de sortir des impasses, des bras-de-fer, o
va arrêter la séance. On dit qu’elle n’a pas commencé.
Alors tous ceux qui ont besoin d’aller aux toilettes
peuvent aller aux toilettes.» Il se lève.
Après trois minutes, Emily revient des toilettes, se
rassied et recroise les bras.
LE PSYCHIATRE: « Voilà, on efface tout, on
recommence, on dit: bonjour, comment ça va ?, ça fait
longtemps qu’on ne s’est pas vu, comment les vacance
d’automne se sont passées? !... Alors, la parole est
aux personnes qui demandent à venir chez nous. »
EMILY: « Moi, je ne veux pas venir chez vous. »
Le psychiatre lance un clin d’œil allusif à la ronde.
L’enfant saisit cette ouverture en s’adressant
directement au psychiatre et en français.
Le psychiatre entre d’abord dans une réflexion sur la
négociation puis revient démonstrativement sur
l’importance du cadre et du mode éducatif.
La mère indique une difficulté à maintenir le cadre.
RÉTROACTION THÉRAPEUTIQUE
Méta-communication sur le système thérapeutique.
Le psychiatre prend position et fait allusion à une
liste éducative où des enfants sont renvoyés dans
leur chambre en cas de dépassement des limites.
L’enfant teste à nouveau le cadre et l’alliance
parents-thérapeutes dans la consultation
thérapeutique, mais elle peut s’adresser directement
au psychiatre et en français.
Le psychiatre s’adresse directement à l’enfant, par
une méta-communication sur la relation conflictuelle
dans l’espace thérapeutique et en assumant un rôle
éducatif qu’il partage avec les parents.
La méta-communication semi-humoristique sur le
thème de la réactivité personnelle conduit à une
désescalade du psychiatre, qui maintient toutefois le
pilotage du cadre.
INTERACTION FINALE
Elle maintient la définition de son opposition.
Il redonne la compétence au système familial, tout en
maintenant un ton de confrontation ludique.
Elle poursuit son bras de fer, comme un enfant de
son âge, mais en parvenant à le verbaliser de
manière non indirecte.
Le psychiatre souligne analogiquement cette
définition explicite de la relation.
Cette séquence permet de mettre en évidence notre concept d’interaction
symptomatique. Celle-ci porte en l’occurrence sur une thématique éducative,
mettant en présence dans le système thérapeutique l’opposition de l’enfant
et l’autorité des adultes. Dans une première phase, nous retrouvons
l’interaction symptomatique initiale, qui peut être mise en évidence dès le
début de la première séance et au cours des rencontres successives. Émerge
d’abord l’opposition de l’enfant envers le système thérapeutique, avec une
tentative spontanée d’ajustement parental. L’enfant accentue ensuite son
opposition au système thérapeutique, les parents tentant à nouveau un
ajustement. La seconde phase met en exergue la réaction personnelle du
thérapeute : le pédopsychiatre fait une intervention autoritaire, soulignant
les fonctions de leadership parental et thérapeutique, en maintenant dans
tous les cas l’encadrement des adultes. La troisième phase montre une
rétroaction thérapeutique, c’est-à-dire la correction de cette séquence de
réactions réciproques. Les thérapeutes légitiment, après une métacommunication, la survenue des réactions individuelles, et mettent fin à
l’escalade en suspendant la séance. La quatrième phase permet de constater
un échange direct sur l’interaction, même s’il comporte un désaccord sur le
contrat thérapeutique. L’attitude de défi qu’a prise l’enfant est acceptable
dans le cadre de l’espace thérapeutique familial transitionnel, du moment
qu’elle est explicitée. Cette explicitation peut se faire par la mise en évidence
de l’ensemble du processus interactif, qui commence par l’escalade symétrique
et se poursuit par la prise de conscience de cette escalade dans une dimension
davantage équilibrée. Les acteurs de l’échange thérapeutique se trouvent
dans une interaction hiérarchique, de par l’âge (enfants et adultes) et la
fonction (patients et thérapeutes). Les thérapeutes parviennent à sortir de
l’interaction symétrique par leurs méta-communications, qui permettent de
généraliser les représentations d’une interaction symptomatique (réaction
du patient, réaction de la famille, réaction des thérapeutes). Ils offrent une
issue sans perdant, avec un rappel du contrat thérapeutique. À la reprise,
l’enfant peut verbaliser directement son opposition. Cette séquence
symptomatique illustre la réaction des thérapeutes à l’attitude symptomatique
d’un enfant. L’attitude de défi de l’enfant, que les parents n’affrontent que
partiellement, amène une reprise de leadership des thérapeutes, qui exercent
dans l’ici et maintenant de la séance thérapeutique une position d’autorité et
assurent la responsabilité du cadre thérapeutique. Cette attitude peut être
exemplaire pour les enfants, les thérapeutes se conduisant en auxiliaires des
parents, qui ont fait appel à des spécialistes pour renforcer l’exercice de leur
autorité parentale.
Nous décrivons maintenant un second axe de l’intervention
thérapeutique, à savoir celui de la représentation symbolique des interactions
familiales et des interactions dans le système thérapeutique. Les jeux de rôle,
sculptures et jeux psychodramatiques permettent d’étoffer par leur dimension
non verbale la représentation des interactions et mettent en évidence des
thèmes fantasmatiques prévalents de l’enfant et de sa famille. De tels jeux
sont illustrés ci-après au cours d’une séance, à la fin de la première année de
traitement.
- Les relations familiales sont sculptées dans la dimension
phénoménologique : la patiente fait mettre ses parents à plat ventre,
pendant que les enfants les sermonnent; le petit frère représente les
parents qui se battent et les enfants qui les séparent; Emily corrige :
« les enfants se battent et les parents les retiennent »; le père associe.
« les parents sont à genoux et les enfants se couchent en travers sur leur
dos »; mais la mère dit que cela fait mal et se lève, sculptant une
famille bien unie, sauf Daniel qui les tire en arrière.
- Suivent des statues vivantes par dyades : Daniel commence : « il se
met en symbiose avec sa mère; il courbe son père au-dessus de lui;
- Emily les gronde »; Emily poursuit : « elle se dispute avec son frère,
devant les parents ; elle joue au piano avec sa mère à son côté; son
père lui enlève une écharde »; Daniel représente ensuite sa sœur qui
se suicide.
- Nous étendons les sculptures aux relations dans le système
thérapeutique : Emily met son frère à califourchon sur le psychiatre et
elle sur la psychologue, les parents étant à côté à genoux aussi
(pictogramme I); nous interprétons cette représentation d’interaction
symptomatique et thérapeutique : « les thérapeutes déchargent les
parents »; Daniel ajoute : « sa soeur boxe le psychiatre, qui est
protégé par la psychologue, alors que les parents entourent les
enfants » (pictogramme II) .
Tableau 2
Sculpture du système thérapeutique
Nous pouvons constater que le conflit parents-enfants est représenté.
Les jeux de rôle psychodramatiques permettent une extension originale au
système thérapeutique lui-même.
Nous rapportons ici un troisième axe de l’intervention, à savoir le
travail éducatif sur la parentalité. La demande parentale apparaît rapidement
de nature éducative. Le père commence à rappeler en séance la règle du
respect, adoptant une position de médiateur entre mère et fille, comme pour
protéger la mère des provocations de l’enfant. L’enfant demeurant impérieux,
nous proposons aux parents de clarifier et structurer leurs attentes éducatives.
Ils établissent une liste des comportements qu’ils reprochent aux enfants, par
ordre de gravité, en rapport avec la panoplie des punitions usuellement
évoquée par les familles. Ceci peut permettre aux parents de ne pas réagir sur
le moment, et aux enfants d’être stabilisés par un cadre plus clair. Cette
élaboration se fait dans une série d’entretiens avec les parents seuls. À la
séance suivante, les parents amènent une liste qu’ils ont élaborée, que nous
reproduisons partiellement dans le tableau ci-après (T 3)
Tableau 3
Liste éducative
Tableau 3 : Liste éducative
Menaces contre la vie du frère
Parle de suicide
Tape son frère
Ment
Manque de respect
Irrespect marqué
Gros mots
Mal élevée en société
Refus des tâches domestiques
Ne fait pas ses devoirs
Placement en maison d’éducation
Rendez-vous chez les thérapeutes
Fessée
Pas d’invitations
Pas de chanson le soir
Savon dans la bouche
Privée de télévision
Privée de sortie
Pas d’argent de poche
Privée de lecture
Après les vacances à l’étranger chez les grands-parents dont on pense
qu’ils peuvent critiquer les parents et avec qui Emily pourrait dans ce cas se
coaliser, les parents signalent une rechute agressive, avec menaces suicidaires.
De plus, les parents n’avaient pas respecté consciencieusement la liste
éducative. Suit une nouvelle série d’entretiens éducatifs avec les parents
seuls. Les thérapeutes demandent de généraliser la liste éducative au frère,
de distinguer davantage les consignes négatives et positives, de préciser
certaines positions, de graduer davantage la gravité, et de tâcher d’improviser
le moins possible même quand les points sont difficiles à prévoir. Les parents
déclarent apprécier cette technique qu’ils reprennent régulièrement en
séance. Un an plus tard, au retour des vacances d’été, l’enfant présente une
nouvelle attitude et des intérêts pré-adolescents (par exemple pour le Rap)
et la liste éducative est ajustée en conséquence. À la catamnèse, les parents
indiquent spontanément qu’ils ajustent la liste éducative à mesure qu’Emily
et son frère grandissent.
La thérapie familiale et parentale comprend également la dimension
mère-enfant. Celle-ci porte sur les représentations transgénérationnelles de
la relation mère-enfant et mère-grand-mère notamment. Ainsi la mère se voit
recommander de noter, lors d’interactions ambivalentes avec sa fille, sa
propre réaction affective, son désir idéal de mère et les sentiments qu’elle
aurait éprouvés en tant qu’enfant autrefois. La mère a davantage de peine que
le père à montrer sa détermination pédagogique par la liste, comme si elle
pouvait se trouver culpabilisée que soient ainsi soulignés les aspects négatifs
de sa relation avec sa fille. Au fil des séances, la mère rapporte des souvenirs
de son enfance, mais aussi de sa maternité. Ainsi, après une période difficile
où elle doute de son affection pour sa fille, elle se souvient de la menace de
sa propre mère : « j’espère que ta fille te le fera payer et qu’elle te maltraitera
comme tu me maltraites ». À son tour, l’on peut penser que la mère est déçue
que sa fille, pourtant pleine de dons, soit méchante avec son frère, mais aussi
avec elle, c’est-à-dire plus gentille qu’elle-même aurait voulu être avec sa
propre mère, qui était absorbée par l’alcoolisme du père. D’autres thèmes
identificatoires sont aussi discutés, tels que la honte qu’Emily déclare avoir
pour ses parents, comme la mère avait honte dit-elle de sa propre mère
passive et de son père alcoolique.
Les interventions au niveau de la fratrie, dans un dispositif original,
contribuent à la clarification de la problématique et à sa représentation.
Emily dit la mère manque d’empathie, depuis l’âge de 3 ans et demi,
coïncidant avec la naissance du frère, Emily pouvant confirmer alors sa
jalousie. Emily révèle qu’elle terrorise son frère et qu’elle demande à être
punie comme sorcière.
Le pédopsychiatre reçoit le petit frère : Emily le menace, raconte-t-il,
avec un œuf magique de fée. S’il ne lui met pas son verre à table, elle lui
augmentera le nombre de gouttes de Sida dans son verre, rapporte-t-il. Elle
lui intime aussi l’ordre de rester au milieu de la route. Emily lui dit encore
qu’elle va le tuer pendant la nuit et que les parents ne pourront l’empêcher.
Le psychiatre propose à l’enfant une contre-suggestion : lui aussi a du
pouvoir, ainsi quand il parvient à faire peur au psychiatre quand il lui raconte
un film fantastique pour enfants, et quand il dit qu’il a fait peur à Emily avec
sa panoplie de Batman. Le frère et la patiente reviennent avec l’œuf
maléfique que le père a analysé, sur prescription des thérapeutes. Il se révèle
de densité variable, mais demeure opaque - comme les pensées. Dans un jeu,
une machine à détecter les mensonges se révèle inefficace. Emily déclare en
fin de compte qu’elle renonce à ses conduites d’emprise. Mais elle dit sa
réticence à enterrer symboliquement l’œuf. Daniel est aussi un peu ambivalent
à renoncer à être l’enfant bien apprécié de la famille.
Un an plus tard, les parents demanderont une consultation thérapeutique
pour le petit frère : il devient oppositionnel à l’école, comme il s’est
d’ailleurs montré progressivement plus affirmé dans les séances. Mais il a
peur de la balle et de sauter, il est rêveur et parle aux arbres, il doit être traité
pour de l’eczéma. La prise en compte de la sensibilité de cet enfant peut être
intégrée dans son histoire, dans celle de sa famille et dans celle de la thérapie.
Le relevé des séances des deux dernières années de suivi complète
l’illustration de la thérapie en montrant notamment l’évolution des interactions
symptomatiques, et d’une manière plus générale la maturation de l’enfant.
Les attitudes oppositionnelles justifient des ajustements psychoéducatifs
durant l’âge évolutif. Après les vacances d’été, après deux ans et demi de
traitement, Emily a développé une attitude pré-adolescente. Ainsi reste-t-elle dans la salle d’attente plongée dans son livre et en séance, elle adopte
ostensiblement une position négligée, puis se bute et boude.
La mère raconte comment Emily se met aussi à distance d’eux en
public. Elle manifeste en fait une volonté d’adolescente un peu précoce, y
compris par les revues qu’elle lit. « Pour quitter la famille plus vite » peut
maintenant formuler Emily. C’est à ce moment que la mère mentionne aussi
que Emily manque d’empathie, non seulement vis-à-vis d’elle mais aussi
vis-à-vis des autres en général, depuis l’âge de trois ans et demi, sans doute
par jalousie à la naissance du frère, ce qu’Emily confirmera.
Par la suite, les thèmes oppositionnels se présentent occasionnellement,
de manière plus simple et plus directe, et avec une moindre fréquence. Un
exemple peut être relevé durant le dernier semestre de traitement. Emily et
une camarade ont été irrespectueuses pendant une visite avec deux
accompagnatrices, fâchées que celles-ci aient amené des petites avec elles,
et elles ont été punies. Emily parvient à donner maintenant sa version avec
pondération, reconnaissant son attitude déplacée avec l’une des
accompagnatrices, qui d’après elle ne l’aimerait pas beaucoup. Il n’y aura
ensuite plus de signalement de conduites négatives. Emily est manifestement
plus détendue. Les parents disent se sentir plus compétents, avec l’aide de la
liste. Nous proposons de suspendre le traitement. La mère s’en inquiétant,
nous donnons un rendez-vous en blanc.
À la séance de catamnèse, quatorze mois après la fin du traitement,
Emily est encore une toute jeune adolescente. Elle refuse toujours de venir
chez nous. Les parents la reprennent pour son attitude envers les thérapeutes,
qu’elle ignore ouvertement, reproduisant l’attitude éprouvée dans le contexte
thérapeutique antérieur. En revanche, les parents disent leur satisfaction de
la thérapie : le père a apprécié surtout la liste éducative, encore en usage. La
mère se souvient du précepte : être parents, c’est une fonction. Les relations
en famille restent difficiles, c’est-à-dire que les conflits sont encore assez
fréquents. Mais ils sont plus brefs, il y a davantage de bons moments, les
parents se sentent aussi moins culpabilisés et les grands-parents constatent
les progrès. C’est en premier chef avec la mère que Emily garde une relation
difficile, disant que « aucun enfant n’aime ses parents » et que « c’est encore
heureux que la mère n’ait pas davantage de moments avec elle ». Emily
tentera de refuser l’autorisation familiale à la diffusion écrite et visuelle de
la thérapie. La honte d’être vue, ainsi que celle d’être reconnue et stigmatisée,
peut alors être discutée. À tout le moins, après lecture et visionnage en
famille, peut-elle choisir son prénom d’emprunt. Elle donne aussi des idées
de prénoms pour son frère dans la continuation de son besoin d’emprise. À
une catamnèse six mois plus tard, les parents continuent de maintenir
fermement les limites pour Emily, dans ses interfaces avec ses pairs comme
avec son frère. Emily commence à se maquiller un peu.
En résumé, l’amélioration est relative. Un repérage des attitudes
symptomatiques chez l’enfant tout au long du suivi, permet de visualiser
l’amélioration progressive. Les parents n’ont plus recours à nos services,
reprenant les rênes selon leur expression, nous « présentifiant » par la liste
éducative. Les thèmes problématiques persistant - des conflits entre l’enfant
et la mère, l’attitude oppositionnelle en séance, la mauvaise image de soi, la
jalousie envers son frère –, nous maintenons le rendez-vous en blanc et
n’écartons pas une thérapie individuelle complémentaire en cas de souffrance
avérée à l’adolescence.
Dans cette partie, nous commentons le processus thérapeutique et
précisons les trois axes d’intervention, interactif, symbolique et éducatif.
Nous résumons d’abord le processus, avec les périodes successives
d’engagement, d’étayage, d’ajustement, puis de consolidation. Nous discutons
ensuite des domaines d’intervention.
L’engagement de l’enfant et de la famille dans l’espace
thérapeutique se développe rapidement et peut être observé tout au long de
la première année. La fréquence moyenne est d’une séance toutes les trois
semaines durant cette phase. L’intervention est focalisée sur le motif de la
consultation, qui est l’occurrence fréquente de crises thymiques et
oppositionnelles. Le symptôme se met en scène d’emblée par une opposition
à la thérapie, que l’enfant justifie par le caractère privé de la sphère familiale.
Le système thérapeutique se met déjà aussi d’emblée en place, par des métacommunications sur cette interaction symptomatique initiale, sur un mode
de contre-provocation. Les interactions familiales sont explorées par des
jeux psychodramatiques. L’enfant demeurant impérieux, les parents acceptent
de s’engager progressivement dans une plus grande fermeté éducative, en
précisant dans une liste de règles les conduites à tenir lors d’attitudes
discutables des enfants. Le père affirme davantage son autorité. La mère
montre un peu d’hésitation, ce qui peut indiquer autant de culpabilité que de
dépit de sa relation ambivalente à sa fille. Les enfants mettent en scène de
manière toujours plus précise, la représentation des relations entre enfants et
parents. Les techniques de jeux symboliques permettent aussi de représenter
le système thérapeutique : ainsi, les enfants à califourchon sur les thérapeutes
montrent qu’ils ont établi une alliance ludique et aussi que ceux-ci déchargent
les parents ; ainsi encore, la fille boxe le psychiatre qui la confronte plus
particulièrement.
La deuxième année consiste en un étayage de la famille et des parents.
La fréquence moyenne est d’une séance toutes les trois semaines durant cette
phase. Le suivi de guidance éducative permet de vivre des rechutes thymiques
et oppositionnelles. Celles-ci surviennent notamment dans l’intervalle des
vacances. L’enfant y a généralement l’occasion d’y revoir ses grands-parents. Les conflits transgénérationnels semblent réactivés à ces occasions.
Sont révélées aussi des conduites symptomatiques jusqu’à présent au second
plan, notamment des conduites d’emprise (menaces imaginaires) de l’enfant
sur son petit frère. Cette relation nécessitera ultérieurement un « debriefing »
pour Daniel, suivi d’un ajustement avec la sœur. Les enfants acceptent,
même si c’est d’assez mauvaise grâce, la liste éducative. Le père renforce sa
fonction paternelle, de manière parfois même trop accentuée pendant une
certaine période. La mère est soutenue dans son triple besoin de comprendre,
d’assurer son rôle et de clarifier son passé. Elle apparaît progressivement
plus sereine, même si des réactions ambivalentes envers son enfant persistent.
Avec le temps, l’enfant devient elle-même plus respectueuse, affectueuse, et
même gaie et épanouie. Elle parvient davantage à exprimer ses sentiments
en séance. La relation avec le psychiatre est mieux investie, tout en demeurant
provocatrice et ambivalente. Les grands-parents eux-mêmes constatent les
progrès.
La troisième année conduit à des ajustements psycho-éducatifs à l’âge
évolutif. Le suivi est plus espacé. La fréquence moyenne durant cette phase
est d’une séance tous les deux mois. Les vacances d’été sont à nouveau
l’occasion d’une rechute oppositionnelle, avec l’entrée dans la pré-adolescence
et ses valeurs, qui s’expriment aussi dans l’espace thérapeutique. Les
questions d’image de soi négative sont également réactivées chez l’enfant,
ainsi que chez la mère dans une certaine mesure. Les investissements extrafamiliaux notamment avec les pairs se développent. Le petit frère présente
aussi une fluctuation évolutive sur le plan affectif, relationnel et
psychosomatique, justifiant une orientation momentanée de la consultation
vers lui.
La quatrième année consiste en une consolidation, au même rythme
bi-mensuel, de l’amélioration des relations enfant-parents. Les fluctuations
comportementales de la pré-adolescente s’espacent. Elle démontre à
l’occasion d’un raté dans son attitude à l’extérieur de la famille, une capacité
satisfaisante d’auto-évaluation et d’auto-correction. Après quatre ans, les
attitudes symptomatiques ne justifient plus les consultations thérapeutiques.
À la catamnèse, l’amélioration est confirmée, même si elle semble
relative. La toute jeune adolescente a repris dans la séance une attitude
ambivalente oppositionnelle, analogue à celle qu’elle a pu montrer durant la
thérapie. Cette interaction symptomatique ultérieure se développe dans un
moment qui peut être qualifié de régressif, de par la reproduction du contexte
antérieur.
L’intervention est analysée selon trois axes : l’axe interactif (les
interactions symptomatiques), l’axe symbolique (les représentations interet transgénérationnelles) et l’axe parental (l’étayage de la fonction parentale).
L’évolution de ces paramètres est reportée séance après séance, permettant
de dégager l’évolution de leur fréquence et de leur intensité.
Un diagramme (Tableau 4), témoigne de l’évolution des interactions
symptomatiques en séance.
Tableau 4
Évolution des interactions symptomatiques de l’enfant
Nous ajoutons quelques commentaires additionnels sur les trois axes
d’intervention selon les domaines interactif, symbolique et éducatif. L’axe
interactif concerne la relation qu’établit l’enfant avec les thérapeutes. La
thérapie implique un engagement direct et personnalisé des thérapeutes
comme protagonistes de l’enfant et de son entourage. La nature oppositionnelle
de cette relation amène les thérapeutes à dégager, parmi d’autres, le thème
de l’ambivalence enfant-thérapeute, écho de l’ambivalence inter- et
transgénérationnelle. L’axe symbolique comporte la représentation des
relations réelles et imaginaires, actuelles et passées, à partir des jeux
psychodramatiques qui peuvent renvoyer aux relations familiales
transgénérationnelles. Les relations entre la famille et les thérapeutes y
figurent aussi. Les thèmes de l’opposition et de l’ambivalence peuvent être
repris dans les trois contextes. L’axe éducatif de la parentalité est exploré à
partir des informations sur la vie quotidienne et des prescriptions psycho-éducatives. La visée est d’étayer les fonctions parentales dont l’enfant a
besoin et de renforcer l’alliance et l’identité parentales.
Dans les trois domaines, on observe une extension des interactions
symptomatiques en famille aux interactions symptomatiques à l’endroit des
thérapeutes et de la thérapie. L’opposition de l’enfant aux thérapeutes est
amplifiée en écho des conflits inter et transgénérationnels de l’enfant en
famille à propos de l’autorité; les thérapeutes sont représentés dans les
sculptures phénoménologiques comme équivalents parentaux pour les
enfants ; les recommandations des thérapeutes rappellent la différence
générationnelle.
L’évolution de la relation thérapeutique comporte une dimension de
guidance familiale. La qualité et la relation thérapeutiques concordent avec
la nature psycho-éducative de l’intervention. Les thérapeutes s’engagent
personnellement et s’impliquent fortement dans l’interaction conflictuelle
avec l’enfant. L’ambiance générale se teinte en conséquence de familiarité.
Dans la discussion avec les parents, les thérapeutes font aussi part de leur
résonance personnelle. Ils deviennent progressivement des interlocuteurs
familiers pour la famille. Leur rôle peut être perçu comme celui d’un parrain
d’emprunt, dont la tâche est de s’assurer que les parents assurent l’éducation
de leurs enfants.
Le poids relatif des interventions suivant les axes peut être déduit de
la comptabilisation des interactions selon les protagonistes. Les interactions
plus fréquentes sont celles de l’enfant avec le pédopsychiatre, notamment
celles dites symptomatiques. D’autres, nombreuses également, concernent
les interactions entre le pédopsychiatre et les parents, respectivement et par
ordre décroissant : la mère, les parents conjointement et le père parallèlement.
C’est le domaine de la thérapie éducative parentale. Les interactions entre
membres de la famille viennent en troisième position et fréquence, avec par
ordre décroissant, les relations mère-enfant, père-enfant, entre parents, puis
du frère avec sa sœur, la mère, et enfin le père.
La distinction des trois niveaux interactif, symbolique et éducatif
renvoie à une analyse du système thérapeutique en thérapie familiale en se
focalisant sur trois sous-systèmes prévalents : le sous-système enfant, c’est-à-dire enfant-thérapeute-famille; le sous-système famille, c’est-à-dire famille-thérapeutes; le sous-système parents, c’est-à-dire parents-thérapeutes. Dans
le premier sous-système, les protagonistes principaux sont la patiente en
interaction symptomatique avec le thérapeute, en présence des parents ; dans
le deuxième sous-système, les protagonistes sont les membres de la famille
autour des jeux symboliques, encadrés par les thérapeutes ; dans le troisième
sous-système les protagonistes sont les parents, conseillés par les thérapeutes
pour l’encadrement de leurs enfants. Les trois sous-systèmes sont de niveau
logique différent. Le sous-système interactif met l’accent sur la relation, en
particulier la relation thérapeutique de la patiente avec le pédopsychiatre; le
sous-système symbolique est défini par un moyen thérapeutique, en l’espèce,
des jeux pour représenter les relations familiales ; le sous-système parental
met l’accent sur les rôles et fonctions, en l’occurrence la fonction éducative
et parentale.
Les trois sous-systèmes, interactif, symbolique et éducatif sont
interdépendants et s’enchevêtrent naturellement. L’interaction
symptomatique renvoie aux relations éducatives intergénérationnelles mère-enfant et symboliques transgénérationnelles mère – grand-mère; les jeux
symboliques s’étendent aux thérapeutes sur le plan interactif ainsi qu’à la
famille d’origine sur le plan éducatif également; d’une part, la thérapie
éducative parentale évoque l’éducation des parents sur le plan symbolique,
et d’autre part, elle amène sur le plan interactif des réactions des enfants, ainsi
que de la famille d’origine. L’enchevêtrement de niveaux logiques des sous-systèmes, notamment interactif, symbolique et éducatif constituent
l’organisation du système familial entier.
Les familles consultent pour un enfant avec lequel les relations sont
arrivées à une impasse. En arrière-plan, les parents consultent du fait de leur
réaction de dépit face à leur enfant, et réciproquement.
L’intervention porte sur les liens et rôles actuels et passés au sein de
la famille et, comme nous l’illustrons ici, sur la relation entre la famille et les
thérapeutes. Les thérapeutes peuvent développer un encadrement des
interactions ambivalentes dans lesquelles ils s’engagent eux-mêmes
personnellement comme médiateurs. Ils favorisent la représentation des
relations en famille par leurs commentaires d’observateurs-participants, y
incluant les méta-communications sur leurs réactions aux réactions de la
famille.
La famille se retrouve dans un espace thérapeutique où l’attention des
thérapeutes est focalisée autant sur l’enfant que sur les parents, ce qui est
propre à la thérapie familiale avec l’enfant. L’intervention permet que
l’enfant se représente sa situation et sa place dans l’intervention, et que
respectivement, les parents réalisent leur participation aux difficultés de leur
enfant. L’enfant fait l’expérience de la mise en évidence de sa relation
symptomatique en famille, à l’extérieur de la famille, et au sein même de
l’espace thérapeutique et de la relation aux thérapeutes. La famille est aussi
engagée dans l’univers psychologique quand les thérapeutes cherchent une
signification plausible à l’évolution symptomatique des relations familiales,
notamment au travers de jeux de rôle et de jeux psychodramatiques. La
pertinence se développe encore quand les thérapeutes articulent la
représentation de la famille nucléaire à celle de la famille d’origine, c’est-à-dire l’histoire des relations des parents à celle de leurs propres parents. La
famille fait aussi l’expérience d’une guidance et d’un étayage de nature
familiale. Elle fait, en particulier, l’expérience de sa propre évolution, et
notamment de la reprise des compétences parentales et de la transmission de
valeurs éducatives ajustées.
Ces prises en charge apparaissent complexes par leurs divers
niveaux d’intervention : interactif, symbolique et éducatif. Mais elles ne
semblent pas être complexes pour l’enfant, directement engagé dans une
relation réelle et dans des jeux imaginaires qu’il pratique couramment. Elles
ne semblent pas non plus être complexes pour les parents, avec qui sont
discutées les questions éducatives quotidiennes. Pour les thérapeutes, elles
mettent en évidence la pluralité des niveaux à prendre en considération dans
les suivis des enfants avec leurs familles : l’enfant est tout autant un sujet en
développement, une fille ou un fils que les parents encadrent et un patient
dans un espace thérapeutique. Nous avons voulu illustrer comment une
thérapie familiale intègre l’élaboration de ces niveaux complémentaires, en
l’occurrence par le travail sur l’interaction, les liens symboliques et l’éducation.
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[1]
Les auteurs remercient Pierre-André Doudin, docteur en psychologie, pour son
soutien rédactionnel.
[2]
Psychiatre-psychothérapeute pour enfants et adolescents. Médecin-directeur à l’Office
médico-pédagogique, Neuchâtel, Suisse.
[3]
Psychologue-psychothérapeute. Office médico-pédagogique, Neuchâtel, Suisse.