2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Esprit de famille et conscience de soi : une lecture de la phobie scolaire
Yveline Rey
[1]
Jean-Paul Gaillard
[2]
Les auteurs présentent une lecture de la phobie scolaire à partir de la
dimension : esprit de famille/ conscience de soi. Dans ce cas particulier
« attachement» et « exploration» deviennent des notions incompatibles. Comme le
montrent de nombreuses situations cliniques, l’adolescent symptôme semble veiller
à la bonne transmission d’un mythe familial et, ce faisant, perd progressivement
toute conscience de soi. Un rituel thérapeutique, tel le blason familial, présente,
dans ces cas de phobie scolaire, l’avantage de soutenir le sentiment d’appartenance
tout en favorisant les possibilités d’exploration et donc d’individuation.Mots-clés :
Phobie scolaire, Esprit de famille, Conscience de soi, Blason familial, Autonomie.
This contribution presents some clue for understanding school phobia from
investigation of family spirit and self consciousness. In this specific case, the notion
of « attachment» is not compatible with that of « exploration». As shown by clinical
situations, patients seem to be more efficient at transmitting the family myth than at
taking care of their own consciousness. An interview technique as family blazon
presents, in this case of school phobia, the advantage of promoting both family
belonging and independence.Keywords :
School phobia, Family spirit, Self consciousness, Family blazon, Independence.
Les problèmes de phobie anxieuse qui se traduisent, chez un enfant ou
un adolescent (voire un jeune adulte), par un refus de fréquentation scolaire,
semblent en constante progression. Ces symptômes, culturellement influencés,
ont déjà donné lieu à une abondante littérature systémique calquée sur
l’évolution de cette approche. C’est dire que la compréhension de cette
problématique n’a cessé de se complexifier. Partant d’hypothèses axées sur
le relationnel et le double lien dans le contexte d’apprentissage, puis prenant
en compte la dimension fonctionnelle et la situation « ici et maintenant » des
interactions, les approches se sont à la fois nuancées et enrichies. En
particulier, les derniers développements mettent davantage l’accent sur le
besoin d’appartenance de l’individu et les croyances partagées par le groupe
(mythe familial), sans pour autant négliger le milieu socio-culturel ambiant.
Nous proposons ici d’explorer cette problématique en l’inscrivant dans une
perspective complexe et un processus dynamique qui relie esprit de famille
et conscience de soi.
Ugazio ( 1991) a précisé la théorie du double lien en observant que
pour le futur phobique, la construction du monde, via l’expérience relationnelle
au sein de la famille, rend incompatible « attachement » et « exploration ».
Ce modèle organisant (au sens donné par Caillé, 1991) où « relation » entre
en conflit avec « soi » (Ugazio, 1991) nous paraît susceptible de se développer
à partir d’une toile de fond, qui émerge elle-même d’un milieu ambiant, que
nous nommerons « esprit de famille et conscience de soi ». Les cas cliniques
présentés viendront éclairer nos propos.
C’était un petit château posé aux confins des Pyrénées, non loin de la
frontière espagnole. Les meubles étaient d’époque. Tableaux et tapisseries
parlaient de faits glorieux : batailles, traités, mariages, mais racontés autrement
qu’on les trouve dans les livres d’histoire. À mesure que la visite avançait,
il devenait plus évident que le guide était aussi le maître des lieux et
descendait en ligne directe des augustes personnages dont le portrait ornait
les murs. Il ne disait pas l’Histoire, il était l’Histoire. Le « je » ici était
entièrement recouvert par le « nous » ou, plus précisément, le « nous
historique » illuminait, faisait resplendir un « je » qui cependant ne fut
jamais prononcé.
Pour dire les choses autrement, dans ce petit domaine caché à l’ombre
d’un parc séculaire, l’esprit de famille faisait vibrer la conscience de soi.
Cette vaste question du lien entre esprit de famille et conscience de soi est
familière aux thérapeutes familiaux. Elle peut prendre des éclairages différents
selon le point de vue d’où on la considère : par exemple, dans cette jolie
demeure médiévale, notre guide portait le flambeau sur l’inscription
transgénérationnelle. Il avait reçu de ses ancêtres un récit épique et des objets
qui témoignaient de l’épopée et la faisait vivre. Se sentir pleinement un
maillon de la chaîne et assurer le passage du reçu au transmis semblait ici
procurer une définition acceptable et même revendiquée de la conscience de
soi. Mais en serait-il toujours ainsi ? Les enfants du comte, ils étaient au
nombre de trois, auraient-ils autant à cœur d’éviter les mésalliances, de faire
le guide pour sauvegarder le patrimoine, de conserver précieusement et
transmettre à leur tour les quatorze tapisseries offertes lors du mariage de
Louis XIV ?
Ici comme ailleurs, l’esprit de famille avait un prix. La relation qu’il
entretient et conjugue avec la conscience de soi ne peut qu’interroger les
praticiens que nous sommes. Notre propos sera d’explorer, à travers la
clinique familiale, quelques avatars de cette relation qui conduisent à
l’inverse, à un étouffement progressif de la conscience de soi. Il nous
paraissait cependant important de surligner d’abord la force du lien.
Revenons à l’esprit de famille : pour ouvrir le grand angle, on pourrait
déjà dire que l’esprit de famille n’est pas réservé à la famille. Cette
expression peut se retrouver à propos d’équipes sportives, de groupes de
recherche et même d’un régiment. Mais à ce moment-là, on commence à
penser « esprit de corps ». C’est dire combien cette expression est liée à
l’idée d’appartenance, ou plus précisément au sentiment de l’identité
d’appartenance. L’esprit de famille s’inscrit dans ce que de nombreux
auteurs nomment le niveau mythique de la famille ou mythe familial (Caillé
1991, Neuburger 1995, Onnis 1996). Le mythe familial, s’accordent ces
différents auteurs, concerne les croyances partagées par les membres du
groupe sur ce que signifie être né de Nemours ou Duval. Il a aussi une
fonction « d’organisateur » qui aide à savoir comment se comporter ou
réagir dans tel type de situation, qui dit comment voir, décoder, ressentir,
penser le monde ambiant quand on est un Duval. C’est dire qu’il existe un
processus autoréférentiel entre le niveau mythique et le niveau rituel, mais
aussi entre l’esprit de famille, la conscience de soi et la façon dont les deux
se traduisent dans la communication.
3. Être autonome, c’est savoir qu’on ne l’est pas
Cette paraphrase de la formule de Caillé ( 1993) peut paraître
provocante, elle résume assez bien la logique récursive telle que l’énonce
Morin ( 1999, p. 58): « Ainsi il n’y a pas d’autonomie vivante qui ne soit
dépendante. Ce qui produit l’autonomie produit la dépendance qui produit
l’autonomie. »
Notre guide émérite ne disait pas autre chose en racontant son rêve de
famille : il avait besoin d’un autre monde, celui des visiteurs, pour que le récit
ne se referme pas sur lui-même, pour que la danse produite par l’interaction
reste créative et récréative. En sourdine, on aura reconnu l’hypothèse de
l’autopoïèse développée par Maturana et Varela ( 1994). Il est nécessaire,
disent ces auteurs, pour que la vie apparaisse et se maintienne, que des
mondes différents entrent en relation, agissent l’un sur l’autre, se perturbent
l’un l’autre pour qu’apparaisse du nouveau. Cette danse autopoïétique
« respecte la spécificité de chaque monde tout en l’enrichissant, tout en
permettant à chacun d’être fertilisé par l’autre » (Neuburger, 1997).
Notre guide savait et nous montrait tout cela : pour devenir autonome,
pour construire une conscience de soi, il faut d’abord appartenir. Appartenir
bien sûr à sa famille, mais aussi accepter l’ouverture à d’autres sociétés,
s’engager dans d’autres groupes, échanger avec d’autres mondes. Il nous
rappelait que la conscience de soi réduite à l’esprit de famille, ne peut que
s’étioler, voire s’aliéner.
Chaque famille s’inscrit dans un groupe social plus large, qui possède
des significations culturelles qui lui sont propres. À ce titre, on peut
considérer la famille comme une subculture qui à la fois intègre les valeurs,
les traditions, les codes, les rites de son groupe social, tout en s’en démarquant
par une histoire singulière et ses échanges, sa confrontation avec d’autres
cultures. L’individu, pour se socialiser et construire son identité, est soumis
au même processus : il a besoin de tisser des liens au gré des groupes sociaux
rencontrés et des situations traversées. L’autonomie va résulter d’un double
mouvement entre la possibilité à s’affilier, s’identifier, à se revendiquer de,
et simultanément la capacité à se distancier, se démarquer, c’est à dire
construire une frontière entre soi et les autres.
L’autonomie, qui se dessine à travers les théories de l’autopoïèse et de
l’anthropologie moderne, n’est ni solitude, ni isolement et encore moins
indépendance, mais l’acceptation de liens sans cesse renégociés dans une
dynamique qui relie passé, présent et avenir.
Pour la famille, comme pour l’individu, la menace ne vient pas tant
d’un déséquilibre de l’homéostasie (qui peut cependant en résulter) que de
la crainte d’un effacement plus ou moins progressif des frontières, des
limites, qui aboutirait à une dilution du sentiment identitaire (au niveau du
groupe comme de la personne) ainsi que le montrent les revendications de
certaines communautés. En effet, l’absence de ce qui fait différence ne
permet plus de tisser du lien. Pire, les liens établis ne peuvent que se
dissoudre dans la fusion. La confusion qui en découle, peut entraîner soit un
renforcement de la stabilité (que les premiers systémiciens ont, sans doute,
baptisé un peu vite résistance au changement), soit une accélération vers la
désorganisation.
Actuellement, comme le confirment les problématiques rencontrées
par les thérapeutes familiaux, cette crainte a tendance à s’amplifier sous la
pression conjuguée de la mondialisation, de la médiatisation qui fait voler en
éclat la frontière entre publique/privé et l’évolution des mœurs. Il y a remise
en question non seulement de la famille traditionnelle mais aussi de bien
d’autres repères concernant la place, le rôle, le statut de chacun dans la
société contemporaine.
Ces bouleversements, auxquels il faudra trouver de nouvelles réponses,
bousculent les grilles de lecture de la psychopathologie traditionnelle, il
devient difficile de découper l’individu de son environnement, surtout si on
parle de problématiques dites « borderlines » et les apports de Bateson
paraissent plus que jamais d’actualité.
Les thérapeutes familiaux, en fonction des époques et/ou de leur style
personnel, vont apporter des éclairages et utiliser des techniques qui tendront
soit à renforcer les frontières intergénérationnelles, intersystémiques ( entre
par exemple la famille et une institution ou l’univers médico-social),
interpersonnelles, soit à revaloriser l’esprit de famille pour favoriser la
conscience de soi. Souvent aussi, et de plus en plus, ils conjuguent les deux
attitudes.
À travers des problématiques qui mettent en jeu la relation entre esprit
de famille et conscience de soi, nous tenterons d’illustrer comment il est
possible de travailler à la fois sur la redéfinition des frontières et sur la
requalification du groupe familial. Cependant, puisque nous en sommes à la
toile de fond, évoquons d’abord brièvement le processus des loyautés, fil qui
servira à tisser le lien entre ces deux termes.
4. Les loyautés plus ou moins visibles
Dans un film de Téchiné intitulé « Les voleurs », une scène montre un
fils, le commissaire de police, devant la dépouille de son frère « le voleur »,
abattu lors d’un braquage la nuit précédente. Le fils policier, s’adressant à
son père ( de la lignée des « voleurs »), dit : « Si vous n’avez plus besoin de
moi ici, je retourne à mon devoir. » Son père rétorque d’un voix sourde et
accusatrice : « De quel devoir parle-tu ? De celui de fils, de celui de frère ou
de celui de flic ?» Cette réplique cinglante résume magistralement la
question des loyautés qui nous lient à nos différents groupes d’appartenance
et des conflits qui peuvent en découler.
À la fois contrainte et ressource, la loyauté est l’ingrédient indispensable
à la construction de notre sentiment identitaire.
L’approche contextuelle d’Ivan Boszormenyi-Nagy ( 1980) nous a
familiarisé avec la dimension transgénérationnelle des loyautés invisibles et
la façon dont elles organisent, en passant par l’acquisition de la notion de ce
qui est juste et injuste, l’éthique relationnelle dans une famille. Robert
Neuburger ( 2000), lui, attire notre attention sur les loyautés visibles qui sont
au cœur du contrat confiance/protection de l’enfant avec ses parents mais
aussi sur celles qui relient l’enfant à son groupe de pairs et gèrent les
échanges : fidélité contre possibilité d’appartenir à ce groupe et donc d’en
recevoir une part de reconnaissance. L’hypothèse d’une influence des
loyautés visibles et invisibles sur la construction chez l’enfant de la dynamique
confiance/défiance n’est plus à démontrer, pas plus que les conséquences de
celle-ci sur la manière dont celui-ci va être amené à affronter les relations au
groupe de camarades dans l’ici et maintenant.
Dans l’émergence de la conscience de soi, le rôle de l’expérience
vécue de la fidélité, avec son risque de non reconnaissance, de l’infidélité,
avec son risque d’être abandonné paraît primordiale. C’est en tous cas ce que
semblent montrer les cas d’enfants ou d’adolescents amenés en consultation
avec un diagnostic de phobie scolaire ou phobie sociale, et qu’il nous paraît
intéressant de reconsidérer à la lumière de la dynamique esprit de famille-conscience de soi. Ces cas, comme tant d’autres, mettent en lumière que plus
une appartenance est menacée, plus elle devient privilégiée. Ce qu’on
retrouve de façon aiguë au niveau des guerres ethniques ou de religion prend
sa source dans ce qu’on peut appeler une conception tribale de l’identité.
Cette conception, comme le remarque A. Maalouf ( 1998), peut favoriser des
dérives qui consistent à se regrouper pour « attaquer l’autre au nom des
nôtres ».
Nous verrons que, dans les cas qui nous intéressent ici et qui touchent
de plus en plus d’enfants et d’adolescents, la dérive consiste à s’attaquer soi-même, en sacrifiant son propre développement, ses propres besoins au nom
de la survie du groupe, au service de l’esprit de famille. Si comme nous le
disions plus avant, la conscience de ses appartenances, et l’affirmation de
son identité sont deux aspirations légitimes, elles peuvent aussi devenir
contradictoires, aboutir à un choix qui implique la négation de l’autre et/ou
la négation de soi. La clinique familiale démontre depuis maintenant trois
décennies qu’on ne peut réduire le phénomène de phobie scolaire ou sociale
à la seule dimension de la dynamique intra-psychique. Cette dynamique
s’inscrit à l’évidence dans une trame tissée de loyautés visibles et invisibles,
de conflits de loyauté, de légitimité destructrice où le sentiment identitaire
est recouvert totalement par l’appartenance à un groupe familial où pour se
sentir exister, il devient nécessaire de s’enrôler.
5. Du château à la chaumière :
avènement d’une sentinelle
Depuis quelques années, une forme de symptôme familial jusqu’alors
rare dans notre pratique, s’est développée au point que nous avons cru,
l’espace d’une année, voir se constituer un de ces nouveaux symptômes
culturellement déterminés, prêt à prendre la suite de la grande hystérie de la
fin du XIXe siècle, puis de l’anorexie mentale de la fin du XXe siècle. Nous
accepterons cependant de patienter quelques années supplémentaires, pour
savoir si nous tenons LE symptôme du XXIe siècle débutant.
De quoi s’agit-il ? Un jeune homme (plus souvent qu’une jeune fille)
décide un beau matin de ne plus se rendre à l’école. Il campe dans la maison
familiale et, si père et mère tentent de le traîner dehors, il leur fait une superbe
crise de tétanie ou une démonstration schizophrénique avec, pour effet
immédiat, la réintégration du nid familial.
La famille C. est composée de quatre membres : monsieur et madame
C., 52 et 45 ans, mariés depuis 27 ans (madame avait 18 ans et monsieur 25),
Georges et Laurent leurs fils, 24 et 20 ans.
Lors de l’entretien téléphonique préalable, nous apprenons que le
parcours professionnel de monsieur C. est assez chaotique : CAP du bâtiment,
ouvrier du bâtiment jusqu’à 22 ans, service national en Allemagne,
mécanographe, puis en 1990, il crée une Société qui connaît une faillite
rapide et le chômage; actuellement, il « entretient des relations commerciales
pas très claires dans l’esprit de ses fils ». Madame a un CEP, travaille
comme ouvrière dans une entreprise de micromécanique et y prend du
grade; elle arrête de travailler à la naissance de son premier enfant et reprend
un travail à son compte il y a trois ans : elle vend du matériel bureautique en
free lance. Georges a un BEP de mécanique-outillage, travaille 3 ans en
intérim, puis achète une épicerie dans un village avec son amie; ils se
séparent 6 mois plus tard. Il a toujours son épicerie et se débrouille (nous ne
ferons jamais la connaissance de Georges). Laurent est en 1re dans un lycée
technique.
Monsieur C. voit actuellement sa propre mère (GMP), 72 ans, deux
fois par semaine, seul; pendant dix ans, il avait mangé tous les midis avec
elle. Son père (GPP) est mort quand Mr C. avait 37 ans.
Madame C. ne fréquente pas son père (GPM), 75 ans, divorcé depuis
20 ans et vivant avec une autre femme, bien qu’il soit « très gentil ». Sa mère
(GMM) vit avec un homme plus jeune qu’elle; Mme va la voir deux ou trois
fois par semaine.
Monsieur C. a une sœur aînée qui vit à 200 km et un frère cadet, mort
dans un accident professionnel quand Mr C. avait 30 ans.
Madame C. a un frère aîné, marginal, avec qui elle entretient des
relations épisodiques.
Le problème qui les occupe ? C’est Laurent. Il refuse d’aller à l’école.
Quand son père peut l’arracher du lit et l’y emmener malgré tout, il part se
promener en ville ou va lire à la bibliothèque. Il a une mononucléose depuis
quelques mois, et depuis ce temps, n’est allé à l’école qu’un ou deux jours
par semaine; il a aussi depuis quelques mois une amie âgée de 16 ans qui
vient dormir à la maison
[3].
Il se montre totalement mutique malgré les trésors de patience
dépensés par monsieur et madame C, qui ne l’ont jamais brutalisé. « Le
matin, vous pouvez le tirer au bas du lit, l’asseoir, vous revenez un quart
d’heure plus tard, il est toujours dans la même position ! Dormir a toujours
été son point fort, bien qu’on l’ait parfois surpris devant son ordinateur à une
heure du matin; depuis la semaine dernière, il refuse totalement d’aller à
l’école; tête baissée, il ne regarde pas ! »
Lors du premier rendez-vous, nous apprenons que Laurent a, la veille
au soir, opéré un petit coup de théâtre. Monsieur C. annonce en effet que : « si
on avait su ses projets avant de prendre RV, on ne serait probablement pas
venu :Laurent est un peu secret mais je me retrouve dans certains côtés… »
Laurent les a informé de ce qu’il avait décidé d’être scénariste en jeux
informatiques : il va très bientôt s’y mettre, ce sera son métier.
Nous apprenons rapidement par Laurent qu’il n’a aucune compétence
particulière en informatique : il n’a jamais programmé, et ne sait en fait que
surfer sur le web. Ses parents ne s’émeuvent aucunement de la disparité entre
compétences et projets : « s’il met autant d’acharnement à faire ce qu’il veut
qu’à ce qu’il ne veut pas, pas de problème ! » dit son père qui ajoute : « c’est
un bon garçon, très tendre : à 18 ans, il est venu s’asseoir sur mes genoux,
ça m’a fait très plaisir ! ». Madame commente, impavide : « mon mari est
très sensible à l’affection ! ».
Dans notre conclusion de cette première séance, nous soulignons la
curieuse combinaison entre l’amour inconditionnel que les parents vouent à
leur fils et la totale absence d’inquiétude qu’ils affichent à présent, bien qu’il
soit évident que le « projet » de Laurent ne soit qu’une pirouette pour les
rassurer.
La seconde séance commence sur une tonalité nettement moins
optimiste : madame C. décrit Laurent comme en léthargie, en « stand by ».
Monsieur C. ajoute qu’ils vivent « un peu décalés… on s’aime, mais on
n’arrive pas à pénétrer dans le monde l’un de l’autre… ». Laurent a
demandé à ses parents de l’aider à faire son curriculum, ils ne l’ont pas fait.
Nous intervenons, pour dire à Laurent : « nous vous voyons toujours en
danger, au fond du trou, avec des parents qui vous aiment, mais qui ne voient
pas le danger dans lequel vous êtes ».
La conversation prend alors une tournure plus sérieuse : tous
commencent à chercher, à échanger des informations sur les années
précédentes. L’année 1990 revenant souvent, nous interrompons la discussion
et demandons sur un ton péremptoire et emphatique : « que s’est-il passé en
1990 pour que tout s’arrête ainsi pour Laurent ? »
Monsieur déclare que Laurent avait l’âge de son propre frère quand ce
dernier est mort, l’âge aussi du frère de madame quand il a mal tourné(ce qui
ne colle pas du tout avec les dates que nous possédons); madame ajoute qu’à
cette époque, les choses allaient très mal dans leur couple. Elle avait dit à
Laurent qu’elle voulait s’en aller de la maison. Laurent avait demandé : « et
moi ? ». Madame avait répondu : « tu viens avec moi, ou tu restes avec ton
père ! ».
Monsieur dit alors : « c’est l’année où j’ai donné ma démission de la
Société dans laquelle j’avais travaillé 26 ans ; une semaine après, je savais
que c’était une erreur ! »; et madame : « fin 89, j’ai recommencé à travailler,
à mon compte ! ».
La mort du frère de monsieur C. ?
Monsieur C. en a été très touché : il n’accepte toujours pas cette mort
brutale.
Et nous opérons un saut en arrière de 20 années ! Madame C. nous
révèle que, à la mort de son beau-frère, son mari s’était totalement investi
dans le soutien à sa mère et à sa belle-sœur, qu’elle-même se sentait
complètement abandonnée. Elle ajoute que, 18 mois après la mort de son
beau-frère, elle a fait une fausse-couche à 5 mois et demi, dans la solitude et
a sombré dans une dépression très sévère. « Tout de suite après ma fausse
couche, j’ai perdu mon parrain, avec qui j’avais des relations affectives très
importantes (mari de sa grand-mère, par qui madame C. a été élevée)».
Deux ans plus tard, madame C. s’est fait opérer pour avoir Laurent.
« Accouchement difficile : 29 heures, dont 14 sur la table, dit Mme C., il est
né à 22 h 22 ! Je peux dire que cette naissance a été un renouveau, la plus
belle période de ma vie… » Jusqu’à quand ? « jusqu’à il y a 4 ou 5 ans. ».
Monsieur l’interrompt pour préciser : « avril 1988 ! Une soirée avec des
amis… c’est la première fois que j’ai remarqué des signes de détachement
de mon épouse »
Nous procédons alors à la construction d’un génogramme, pour
trouver un accord sur les différentes dates et nous découvrons que la bellesœur de madame C. était enceinte quand son mari est mort. Pendant que
madame C. s’acheminait vers une fausse-couche, Mr C. s’occupait de sa
belle-sœur et du bébé de cette dernière. Georges avait donc deux ans lorsque
le frère de monsieur C. est mort et Laurent est né 4 ans plus tard. Quant au
frère « marginal » de madame, son aîné de 3 ans, il était le préféré de la
GMM, bien qu’il soit ivrogne, volage et joueur… Monsieur C. précise que,
pour sa part, il s’entend bien avec luiqui a su se montrer serviable.
MadameC. ajoute alors que c’est à la suite de la mort de son frère, que
monsieur C. allait manger quotidiennement chez sa mère.
Nous concluons cette séance en demandant à Laurent de rester à la
maison pour le prochain RV, car nous n’aurons besoin que de ses parents.
À l’ouverture de la quatrième séance, madame C. nous informe de ce
que Laurent, en sortant de notre cabinet l’autre jour, souriait d’aise. « Je lui
ai dit : c’est toi qu’on vient aider et c’est nous qui allons nous retrouver là !
Il a ri ! Est-ce qu’il était heureux parce que nous sommes son problème ? »
Monsieur et madame C. s’accordent pour dire que le comportement de
Laurent a déjà commencé à évoluer favorablement : il parle, rit, se montre
tendre, s’active dans son petit commerce de jeux vidéos (il ne les fabrique
pas, mais les achète d’occasion à bas prix et les revend avec bénéfice !).
Les deux séances suivantes (et dernières) seront mises à profit par le
couple pour revenir sur les enchaînements désorganisants et les collisions de
dates que nous avions mis à jour ensemble. Le mot de la fin fut pour monsieur
C, après que son épouse ait dit de lui : « vu la vie qu’il a eue enfant, il n’a
jamais pu s’extérioriser, c’est peut-être ça qui blesse aujourd’hui ?! ». Il
ajouta : « Par rapport à mon enfance, les 30 ans de couple ont été un
changement total et bénéfique (…) je dirais que l’amour paternel je
connaissais pas. J’ai même été amené à frapper une fois sur mon père : il
fallait que ce soit l’injustice la plus totale ! ».
6. Pourquoi une sentinelle ?
Cette histoire est emblématique de ce que nous avons rencontré en la
matière : à chaque fois, un garçon veillait attentivement, avec une pugnacité
surprenante, sur la destinée familiale à travers celle du couple parental. La
symptomatologie présentée par la sentinelle est, dans notre échantillon,
assez redondante : elle est faite d’attaques paniques invalidantes, ou de
démonstrations schizophrénoïdes (mutisme, catatonie, bizarreries,
dépersonnalisation). Il est assez remarquable que, dans les deux séries de cas,
les symptômes disparaissent dès que le couple parental montre suffisamment
qu’il reprend en main les destinées familiales. Nous avons le souvenir d’un
garçon appartenant à la série attaques paniques invalidantes (une année
entière à camper dans la maison), qui nous avait rendu visite deux ans après
la fin de la thérapie ( 10 séances sur un an), pour nous dire qu’il avait décroché
son bac et avait eu une excellente réussite au premier semestre de faculté. Il
en avait préalablement discuté avec sa mère qui, semble-t-il, souhaitait nous
faire savoir combien ils avaient tous bien travaillé pour les destinées de la
famille.
Il faut souligner que nous ne prétendons aucunement que tous les
jeunes gens présentant une symptomatologie d’attaques paniques ou de
comportements schizophréniques sont des sentinelles. Nombre de familles
nous ont administré la preuve inverse. Il s’agit bien d’une particularité dont
la dynamique semble s’originer dans une double contrainte entre un mythe
familial à forte tendance cohésive et réparatrice, et une défaillance du couple
parental à assumer la pérennisation des rituels validant le mythe (Gaillard
2000).
7. Phobie scolaire, mission-sentinelle
et conscience de soi
Nous rencontrons dans ce registre de pathologie familiale, de
nombreuses situations entrant tout naturellement dans la catégorie « phobies
scolaires », puisque c’est ainsi qu’elles nous sont présentées par les familles.
Nous pensons cependant que l’école ne tient en réalité ici qu’un rôle de
comparse : il ne s’agit pas de ne pas aller à l’école, mais de garder la Maison.
Nous avons d’ailleurs dans notre échantillon des exemples de jeunes gens
sortis du circuit scolaire et néanmoins présentant la même dynamiquesentinelle : l’un d’eux avait 28 ans et veillait sur la Maison depuis dix longues
années
[4] !
Il est en outre intéressant, pensons-nous, d’observer chez nos jeunes
sentinelles, la présence d’un rapport inverse entre « esprit de famille » et
« conscience de soi » : plus ils militent pour la sauvegarde de l’esprit de
famille, plus leur conscience de soi semble se diluer, au point que certains
d’entre eux présentaient une symptomatologie de type schizophrénique
(ambivalence, bizarrerie, impénétrabilité, détachement du réel, mutisme ou
semi-mutisme, débit idéique ralenti, pensée floue et glissante, réponses à
côté, verbiages et théorisations floues). À la différence cependant de ce que
nous observons dans notre travail avec des familles à transaction
schizophrénique (Selvini-Palazzoli 1982, Haley 1993), ces symptômes,
pour spectaculaires qu’ils se montrent, cédaient aisément dès lors que les
parents cessaient de mettre en péril l’esprit du mythe. De même, les
sentinelles qui avaient dérivé vers une symptomatologie phobique, montraient
un tableau d’attaques paniques et de phobie sociale d’apparence sévère, qui
disparaissait avec la même facilité.
8. Symptômes et structures
[5]
Ce rapport inverse entre « manifestation de l’esprit de famille » et
« production de conscience de soi », associé, selon, à l’apparition ou à la
disparition d’une symptomatologie spectaculaire permet, croyons-nous, que
nous nous interrogions sur le statut et sur le caractère des manifestations
psychopathologiques, eu égard aux contextes précis au sein desquels elles
émergent. L’un de nous avait déjà tenté de mettre en évidence, dans un
contexte particulier, les similitudes quant à leur production, entre perception,
illusion et hallucination (Gaillard, 1996); nos jeunes sentinelles montrent,
là encore, que l’apparente sévérité d’une symptomatologie ne doit jamais
conduire les thérapeutes à lui associer a priori une image de fixité et de
« profondeur ». Les choses ne deviennent graves que si les modes
thérapeutiques utilisés tendent, par leur inadéquation à la structure concernée,
à chroniciser les symptômes. On voit bien ici qu’une approche réductionniste,
par son effet d’attribution des symptômes manifestés par l’adolescent à une
dynamique personnelle d’essence intrapsychique et débouchant alors
« naturellement » sur un traitement chimiothérapeutique, pourrait se montrer
particulièrement iatrogène. L’approche familiale centrée sur « esprit de
famille et conscience de soi » semble au contraire, dans ce contexte précis,
montrer une singulière efficacité.
Ces situations constituent une occasion, pour nous précieuse, de
contribuer à l’édification d’une nosographie proprement systémique. Nous
proposons, à ce propos, d’envisager les choses en termes de structures
pertinentes du point de vue de l’action thérapeutique : il est évident qu’un
thérapeute psychodynamicien s’attacherait, dans le cas de la famille C., à
soigner Laurent et lui seul. Dans d’autres contextes, son choix pourrait être
pertinent et le nôtre inadéquat; il s’agit donc, pour nous, de repérer des
redondances structurelles de tous niveaux, propres à guider les stratégies des
thérapeutes. Jay Haley et Mara Selvini-Palazzoli ont offert à la communauté
systémicienne des outils à la fois simples et précieux en la matière des cinq
questions sur la définition de la relation de Haley (Selvini-Palazzoli 1982 op.
cit. ) et des réponses qu’on peut y apporter, significativement différentes
entre les familles à structure schizophrénique et les familles à structure
anorectique. Philippe Caillé (Caillé 1989), dans un esprit résolument
constructiviste, défendait cette idée que : « Le problème de l’intervention
systémique est de décider arbitrairement où placer les limites du système qui
apparaîtra le plus signifiant ».
Nous pensons que chaque modèle thérapeutique propose des analyses
de situation, dont les juges, en matière d’efficacité, seront conjointement les
qualités professionnelles et personnelles des thérapeutes et les contextes
dans lesquels la situation se présente; la situation présentée par la famille
cliente constituant alors l’invariant du problème.
Le degré de pertinence d’une approche thérapeutique se mesurera
donc d’abord, non pas en termes de défense d’une chapelle, mais en termes
de structure pertinente du point de vue de l’action thérapeutique et de
stratégies d’action thérapeutique efficaces eu égard aux contextes
arbitrairement définis.
Dans les cas qui nous occupent ici, et quelle que soit l’apparente
gravité des symptômes présentés par la sentinelle, il nous semble que la
structure pertinente du point de vue de l’action thérapeutique est, au
minimum, la famille nucléaire et, en tout cas, jamais la sentinelle seule.
Quant aux stratégies d’action thérapeutiqueefficaces eu égard aux
contextes, elles doivent, nous semble-t-il, viser à consolider le mythe
familial en cause, tout en assurant à chacun des membres de la famille un plus
d’autonomie. Autrement dit, elles consistent à travailler simultanément au
niveau des frontières et du renforcement de l’idée d’appartenance.
9. Le silence des émotions : un blason pour l’entendre
Comme le remarque Laurent ( 1999) la contradiction, génératrice de
tension, entre désir d’individuation et besoin d’appartenance aboutit à un
malaise qui ne peut trouver d’autre expression que celle d’une accumulation
d’anxiété qui respecte « la loi du silence des émotions ». Cette loi du silence
des émotions semble se justifier dans les familles dont l’histoire est imprégnée
de pertes, de maladies ou d’évènements traumatiques. On constate ici une
parenté ou plutôt un continuum des troubles anxieux avec ou sans somatisation
avec les maladies psychosomatiques « qui ne seraient que la fixation sur un
organe de cette angoisse en vertu de sa fragilité physiologiqueou du
caractère métaphorique qu’il peut avoir pour illustrer le point de souffrance. »
(Laurent, 1999, p. 188).
Dès la première rencontre avec la famille M., ce silence des émotions
est assourdissant et apparaît comme la qualité émergeante de l’ambiance
familiale. Le fils unique Jean-Michel, 18 ans, a été conduit en consultation
à l’hôpital de jour par ses parents, suite à son refus, qui durait maintenant
depuis plusieurs mois, de sortir de la maison et de se rendre au lycée. Le
médecin consulté nous les adresse pour quelques entretiens familiaux.
Dès la première rencontre, une atmosphère singulière se dégage du
groupe familial. Atmosphère marquée par la lenteur, la régularité, l’isolement,
un timbre de voix murmuré, peu audible et une infinie précaution, pour
chacun des membres, à prendre la parole en vérifiant toujours du regard la
réaction des deux autres. Cet aspect feutré, contrôlé évoquait un film en noir
et blanc, comme tourné au ralenti. Cette absence de couleur rendait bien
compte de la tonalité émotionnelle, uniformément blanche.
Au cours des premiers entretiens, nous apprendrons que monsieur D.,
le père de Jean-Michel, est âgé d’environ cinquante ans. Il est expertcomptable dans un cabinet d’entreprise et est amené à beaucoup se déplacer.
Il est fils unique de parents retraités qui vivent dans le sud de la France, avec
lesquels il entretient des rapports suivis mais souvent tendus, ces derniers
ayant tendance à s’ingérer dans la vie familiale de monsieur D. et à donner
un avis qu’on ne leur demande pas (c’est en tout cas ainsi que la situation
nous est présentée, madame hochant la tête pour approuver).
Madame, D., elle, a travaillé par intermittence comme employée dans
une bibliothèque. Elle s’est arrêtée de travailler à la naissance de Jean-Michel jusqu’à son entrée à l’école primaire. Elle a repris quelques années,
puis cessé définitivement son activité professionnelle, il y a environ deux ans
et se dit heureuse d’être femme au foyer ( à noter que d’emblée émerge la
fonction de sentinelle du symptôme de Jean-Michel). Nous apprendrons
aussi, à travers le génogramme, que Madame D. est l’aînée de cinq enfants
et qu’elle a eu une sœur jumelle morte quelques jours après sa naissance. Elle
entretient de bonnes relations avec son frère et ses deux sœurs, mais les voit
assez peu bien qu’une de ses sœurs vive proche de chez eux. Ses deux parents
sont décédés à six mois d’intervalle, peu de temps avant son mariage (en fait
la même année). Madame D. raconte tout cela d’une voix qui reste monotone
mais en déclarant que ces deuils successifs de parents qu’elle adorait l’ont
profondément bouleversée. Cette fois, c’est une voile noir qui s’abat sur la
séance et qui nous incitera à introduire le blason familial dans l’espace de la
rencontre.
Rappelons que le blason familial (Rey, 2000) est un rituel thérapeutique
de la lignée des objets flottants (Caillé et Rey, 1994). C’est dire que ses
principaux objectifs sont :
- créer un espace de liberté au sein de l’interaction aidant/aidé.
- révéler les différentes facettes de la culture familiale (niveau du rituel
et niveau mythique).
- laisser une trace du parcours effectué en commun qui constitue « un
message irrécupérable » (Rey et al., 1987).
- Plus spécifiquement le blason familial cerne deux dimensions :
- celle du processus temporel dans la dynamique familiale ;
- celle de la représentation du sentiment de l’identité d’appartenance.
La consigne est simple, il s’agit pour chacun des membres de la
famille présents de remplir un blason vide constitué de cinq cases selon les
consignes suivantes :
- dans la case objet, chacun est invité à dessiner un objet, qui peut être
composite, mais qui est supposé être emblématique de la famille.
- Dans la case devise, chacun inscrit une maxime correspondant à
« l’esprit de famille ».
- Dans la case passé, chacun choisit d’y proposer un événement et un
personnage qui ont compté dans l’histoire familiale.
- Dans la case présent, chacun indique les ressources actuelles
(matérielles et humaines) sur lesquelles il est possible de s’appuyer.
- Dans la case avenir, chacun dessine ou écrit ce qu’il pense être les
« missions familiales » et ses projets personnels.
Un espace est ouvert où vont pouvoir affleurer les émotions plus ou
moins anciennes. Il va commencer à devenir possible de les penser. C’est en
tout cas ce que devaient nous montrer et nous apprendre les blasons réalisés
avec les membres de la Famille D. Nous insisterons davantage ici sur celui
de Madame, qui condense toute la problématique et servira de trame à la
construction en commun du blason de la famille (ici ne sont mentionnés que
les éléments retenus par les différents membres pour le blason final).
L’objet emblème : Madame a dessiné une maison avenante aux
balcons fleuris, et aux volets bleu azur qui sont tous clos, elle dira
« c’est bien notre famille, fermée sur l’extérieur ». Jean-Michel, lui a
esquissé un trident : « un manche commun et trois dents séparées mais
qui se ressemblent ». Il gommera dans sa description l’aspect agressif
de cette arme.
Le passé : madame a noté le décès de ses parents et l’enterrement de
son père peu avant son mariage : « c’est comme si c’était hier, je
revois tout, quelle tristesse ! ». Jean-Michel curieusement évoque le
décès de la sœur jumelle de sa mère, et comme personnages importants
(« autant en bien qu’en mal » dira-t-il) ses grands-parents paternels ;
c’est aussi eux qui seront nommés par Monsieur.
Le présent : madame remarque que la seule aide peut venir de ses
sœurs et de son frère, ajoutant une nouvelle fois qu’ils ne se fréquentent
pas beaucoup en raison des réticences de son mari. Pour Jean-Michel
les ressources actuelles sont la lecture mais surtout les films qu’il
passe sur son magnétoscope et qui lui permettent de s’évader ( tout en
restant à la maison dira le thérapeute). Monsieur mentionnera, quant
à lui, son activité professionnelle où il réussit bien et où il est reconnu
dans ses compétences.
L’avenir : est difficile pour tous à envisager. Madame n’a rien écrit,
elle dira « devenir de bons parents, c’était l’idéal dans ma famille,
mais je suis loin d’être une bonne mère. » Jean-Michel n’a rien écrit
non plus, il ne sait pas. Seul monsieur D. a noté « la réussite sociale »,
sans préciser s’il s’agit d’un mission familiale ou d’un projet personnel.
La devise : soulève aussi peu d’enthousiasme. Madame a écrit « les
feuilles mortes se ramassent à la pelle… » précisant, « c’est une
boutade, j’aime beaucoup cette chanson, elle ressemble un peu à
notre famille. ». Monsieur a sobrement noté : « fais ce que tu dois »
remarquant que c’est ce qui lui a été transmis et Jean-Michel a laissé
la case vide.
Ce blason nous paraît exemplaire dans la façon dont il vient éclairer
l’esprit de famille et mettre en évidence des liens jusqu’alors peu lisibles. En
bref, le passé avec ses deuils non résolus, ses chagrins rentrés, ses conflits
masqués, oblitère l’avenir qui devient « impensable ». À remarquer qu’ici
encore, l’excès de nostalgie véhiculé par madame, tend à magnifier le passé,
et « les neiges d’antan » (Rey, 1996) gèlent le présent et l’avenir.
Les emblèmes qui évoquent l’isolement, le repli, l’enfermement, le
souci de protection et de défense, représentent une limite à user de ressources
à l’extérieur de la famille.
L’esprit de famille qui se dégage de ce blason étouffe les velléités
d’autonomie et ne favorise guère les choix. Comme le remarque Laurent
( 1999, p. 198) : « ce choix impossible crée une souffrance qu’il (le patient)
n’a pas appris à verbaliser mais qui lui donne l’impression tout à coup de
ne plus rien comprendre à la vie, de devenir fou, de perdre le contrôle…
Souffrance que le symptôme exprime mais qu’il renforce aussi paradoxalement
en augmentant encore ce sentiment d’incapacité, en resserrant la dépendance,
en renforçant l’appartenance à un mythe qui a arrêté le temps, bloqué les
rôles, figé les relations. »
Suite à ce travail autour du blason familial où apparaissent en clair les
douleurs, les blocages, les creux et les manques, qu’il devient donc possible
de verbaliser, nous recevrons pendant quelques séances séparément les deux
parents et Jean-Michel. Peu à peu, ce dernier reprendra ses cours, tandis que
Madame s’inscrira à une école de Langues afin de perfectionner son anglais.
10. En conclusion : le symptôme de la fonction
Aborder la problématique des phobies anxieuses touchant des enfants
ou des adolescents et se manifestant pas un refus de fréquentation scolaire,
par le biais de variations autour du thème « esprit de famille/conscience de
soi », nous a permis de préciser la fonction de ce symptôme comme
sentinelle de la destinée familiale. Cette fonction entretient un mythe
familial où s’inverse le rapport entre manifestation de l’esprit de famille et
la production de conscience de soi, où s’excluent « appartenance » et
« individuation ». Nous proposons d’aborder ces problèmes en termes de
structures pertinentes du point de vue de l’action thérapeutique, ce qui
implique de travailler avec au minimum la famille nucléaire, quand cela est
possible avec la famille élargie, puis en sous-systèmes générationnels, par
exemple avec la fratrie, avec les parents, avec les grands- parents.
Dans ce contexte l’utilisation d’un rituel thérapeutique tel le blason
familial, qui à la fois renforce l’identité d’appartenance (le blason apparaît
comme une signature de cette identité) et favorise l’exploration (qui va
ouvrir des chemins où les choix individuants deviennent possible), se révèle
particulièrement pertinente.
Cependant, comme le remarque Ausloos ( 1995), ce que nous apprend
le travail thérapeutique avec ces familles où esprit de famille et conscience
de soi deviennent incompatibles ; c’est qu’il est tout aussi judicieux de
prendre en considération le symptôme de la fonction que l’inverse. Il s’agit
alors de « lire le symptôme comme signal d’une perturbation, d’une ou
plusieurs fonctions nécessaires à la survie de la famille. » (Ausloos, 1995,
p. 133). C’est dire que notre décodage du symptôme va prendre en compte
non seulement l’individu porteur du problème, le fonctionnement du groupe
familial et du milieu ambiant (histoire et circonstances actuelles) mais
encore la modélisation du thérapeute-décodeur. Cette modélisation inclut les
hypothèses qu’il formule sur les fonctions qu’il considère comme
problématiques pour la famille.
Nous avons tenté ici d’illustrer que si notre hypothèse porte sur une
dissonance esprit de famille/conscience de soi, alors il convient de réfléchir
sur les structures pertinentes du point de vue de l’action thérapeutique, de
créer un cadre qui amplifie cette dissonance, tout en offrant la possibilité
d’amorcer de nouveaux pas dans la danse épistémique entre famille et
thérapeute (Caillé, 2001) qui conduira la famille à redevenir sa propre
thérapeute. Notre expérience thérapeutique dans ce domaine rejoint le
discours de l’écrivain :
« Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre
diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses
appartenances, au lieu de se confondre avec une seule, érigée en appartenance
suprême, et en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre. »
(A. Maalouf, Les identités meurtrières, 1998)
Le châtelain du petit domaine aux confins des Pyrénées a ouvert sa
demeure séculaire aux passants et partage son histoire qui est aussi l’Histoire.
Ici l’esprit de famille nourrit et sublime la conscience de soi qui en retour
anime et entretient l’esprit de famille, ce qui n’est pas toujours le cas.
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VARELA F. ( 1989): Autonomie et connaissance. Seuil, Paris.
[1]
Professeur, Université de Savoie, thérapeute systémicienne, directrice du CERAS.
[2]
Maître de conférences, Université de Savoie, thérapeute systémicien, formateur
CERAS.
[3]
L’autre terme, pour nommer la mononucléose adolescente est «
long kissing disease » !
[4]
Nous n’avons rencontré cette famille que deux fois, puis le père seul quatre fois : il
s’agit de l’histoire de racisme intrafamilial la plus extraordinairement violente dont
nous ayons eu connaissance. C’est par la presse locale que nous avons été renseigné,
deux ans plus tard, sur les suites navrantes de cette histoire. Les sentinelles ne sont pas
toujours efficaces !
[5]
Le terme « structure » désigne ici ce qui ne cesse jamais de changer, contrairement
au terme « organisation » qui désigne les invariants d’un système, ce qui ne change
pas tout au long de la vie d’un système (Varela, 1989).