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S'inscrire Alertes e-mail - Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezEsprit de famille et conscience de soi : une lecture de la phobie scolaire
AuteursYveline Rey[1] [1] Professeur, Université de Savoie, thérapeute systémicienne,...
suitedu même auteur
Jean-Paul Gaillard[2] [2] Maître de conférences, Université de Savoie, thérapeute...
suitedu même auteur
1. Introduction
Les problèmes de phobie anxieuse qui se traduisent, chez un enfant ou un adolescent (voire un jeune adulte), par un refus de fréquentation scolaire, semblent en constante progression. Ces symptômes, culturellement influencés, ont déjà donné lieu à une abondante littérature systémique calquée sur l’évolution de cette approche. C’est dire que la compréhension de cette problématique n’a cessé de se complexifier. Partant d’hypothèses axées sur le relationnel et le double lien dans le contexte d’apprentissage, puis prenant en compte la dimension fonctionnelle et la situation « ici et maintenant » des interactions, les approches se sont à la fois nuancées et enrichies. En particulier, les derniers développements mettent davantage l’accent sur le besoin d’appartenance de l’individu et les croyances partagées par le groupe (mythe familial), sans pour autant négliger le milieu socio-culturel ambiant. Nous proposons ici d’explorer cette problématique en l’inscrivant dans une perspective complexe et un processus dynamique qui relie esprit de famille et conscience de soi.
2 Ugazio ( 1991) a précisé la théorie du double lien en observant que pour le futur phobique, la construction du monde, via l’expérience relationnelle au sein de la famille, rend incompatible « attachement » et « exploration ». Ce modèle organisant (au sens donné par Caillé, 1991) où « relation » entre en conflit avec « soi » (Ugazio, 1991) nous paraît susceptible de se développer à partir d’une toile de fond, qui émerge elle-même d’un milieu ambiant, que nous nommerons « esprit de famille et conscience de soi ». Les cas cliniques présentés viendront éclairer nos propos.
2. La toile de fond
3 C’était un petit château posé aux confins des Pyrénées, non loin de la frontière espagnole. Les meubles étaient d’époque. Tableaux et tapisseries parlaient de faits glorieux : batailles, traités, mariages, mais racontés autrement qu’on les trouve dans les livres d’histoire. À mesure que la visite avançait, il devenait plus évident que le guide était aussi le maître des lieux et descendait en ligne directe des augustes personnages dont le portrait ornait les murs. Il ne disait pas l’Histoire, il était l’Histoire. Le « je » ici était entièrement recouvert par le « nous » ou, plus précisément, le « nous historique » illuminait, faisait resplendir un « je » qui cependant ne fut jamais prononcé.
4 Pour dire les choses autrement, dans ce petit domaine caché à l’ombre d’un parc séculaire, l’esprit de famille faisait vibrer la conscience de soi. Cette vaste question du lien entre esprit de famille et conscience de soi est familière aux thérapeutes familiaux. Elle peut prendre des éclairages différents selon le point de vue d’où on la considère : par exemple, dans cette jolie demeure médiévale, notre guide portait le flambeau sur l’inscription transgénérationnelle. Il avait reçu de ses ancêtres un récit épique et des objets qui témoignaient de l’épopée et la faisait vivre. Se sentir pleinement un maillon de la chaîne et assurer le passage du reçu au transmis semblait ici procurer une définition acceptable et même revendiquée de la conscience de soi. Mais en serait-il toujours ainsi ? Les enfants du comte, ils étaient au nombre de trois, auraient-ils autant à cœur d’éviter les mésalliances, de faire le guide pour sauvegarder le patrimoine, de conserver précieusement et transmettre à leur tour les quatorze tapisseries offertes lors du mariage de Louis XIV ?
5 Ici comme ailleurs, l’esprit de famille avait un prix. La relation qu’il entretient et conjugue avec la conscience de soi ne peut qu’interroger les praticiens que nous sommes. Notre propos sera d’explorer, à travers la clinique familiale, quelques avatars de cette relation qui conduisent à l’inverse, à un étouffement progressif de la conscience de soi. Il nous paraissait cependant important de surligner d’abord la force du lien.
6 Revenons à l’esprit de famille : pour ouvrir le grand angle, on pourrait déjà dire que l’esprit de famille n’est pas réservé à la famille. Cette expression peut se retrouver à propos d’équipes sportives, de groupes de recherche et même d’un régiment. Mais à ce moment-là, on commence à penser « esprit de corps ». C’est dire combien cette expression est liée à l’idée d’appartenance, ou plus précisément au sentiment de l’identité d’appartenance. L’esprit de famille s’inscrit dans ce que de nombreux auteurs nomment le niveau mythique de la famille ou mythe familial (Caillé 1991, Neuburger 1995, Onnis 1996). Le mythe familial, s’accordent ces différents auteurs, concerne les croyances partagées par les membres du groupe sur ce que signifie être né de Nemours ou Duval. Il a aussi une fonction « d’organisateur » qui aide à savoir comment se comporter ou réagir dans tel type de situation, qui dit comment voir, décoder, ressentir, penser le monde ambiant quand on est un Duval. C’est dire qu’il existe un processus autoréférentiel entre le niveau mythique et le niveau rituel, mais aussi entre l’esprit de famille, la conscience de soi et la façon dont les deux se traduisent dans la communication.
3. Être autonome, c’est savoir qu’on ne l’est pas
7 Cette paraphrase de la formule de Caillé ( 1993) peut paraître provocante, elle résume assez bien la logique récursive telle que l’énonce Morin ( 1999, p. 58): « Ainsi il n’y a pas d’autonomie vivante qui ne soit dépendante. Ce qui produit l’autonomie produit la dépendance qui produit l’autonomie. »
8 Notre guide émérite ne disait pas autre chose en racontant son rêve de famille : il avait besoin d’un autre monde, celui des visiteurs, pour que le récit ne se referme pas sur lui-même, pour que la danse produite par l’interaction reste créative et récréative. En sourdine, on aura reconnu l’hypothèse de l’autopoïèse développée par Maturana et Varela ( 1994). Il est nécessaire, disent ces auteurs, pour que la vie apparaisse et se maintienne, que des mondes différents entrent en relation, agissent l’un sur l’autre, se perturbent l’un l’autre pour qu’apparaisse du nouveau. Cette danse autopoïétique « respecte la spécificité de chaque monde tout en l’enrichissant, tout en permettant à chacun d’être fertilisé par l’autre » (Neuburger, 1997).
9 Notre guide savait et nous montrait tout cela : pour devenir autonome, pour construire une conscience de soi, il faut d’abord appartenir. Appartenir bien sûr à sa famille, mais aussi accepter l’ouverture à d’autres sociétés, s’engager dans d’autres groupes, échanger avec d’autres mondes. Il nous rappelait que la conscience de soi réduite à l’esprit de famille, ne peut que s’étioler, voire s’aliéner.
10 Chaque famille s’inscrit dans un groupe social plus large, qui possède des significations culturelles qui lui sont propres. À ce titre, on peut considérer la famille comme une subculture qui à la fois intègre les valeurs, les traditions, les codes, les rites de son groupe social, tout en s’en démarquant par une histoire singulière et ses échanges, sa confrontation avec d’autres cultures. L’individu, pour se socialiser et construire son identité, est soumis au même processus : il a besoin de tisser des liens au gré des groupes sociaux rencontrés et des situations traversées. L’autonomie va résulter d’un double mouvement entre la possibilité à s’affilier, s’identifier, à se revendiquer de, et simultanément la capacité à se distancier, se démarquer, c’est à dire construire une frontière entre soi et les autres.
11 L’autonomie, qui se dessine à travers les théories de l’autopoïèse et de l’anthropologie moderne, n’est ni solitude, ni isolement et encore moins indépendance, mais l’acceptation de liens sans cesse renégociés dans une dynamique qui relie passé, présent et avenir.
12 Pour la famille, comme pour l’individu, la menace ne vient pas tant d’un déséquilibre de l’homéostasie (qui peut cependant en résulter) que de la crainte d’un effacement plus ou moins progressif des frontières, des limites, qui aboutirait à une dilution du sentiment identitaire (au niveau du groupe comme de la personne) ainsi que le montrent les revendications de certaines communautés. En effet, l’absence de ce qui fait différence ne permet plus de tisser du lien. Pire, les liens établis ne peuvent que se dissoudre dans la fusion. La confusion qui en découle, peut entraîner soit un renforcement de la stabilité (que les premiers systémiciens ont, sans doute, baptisé un peu vite résistance au changement), soit une accélération vers la désorganisation.
13 Actuellement, comme le confirment les problématiques rencontrées par les thérapeutes familiaux, cette crainte a tendance à s’amplifier sous la pression conjuguée de la mondialisation, de la médiatisation qui fait voler en éclat la frontière entre publique/privé et l’évolution des mœurs. Il y a remise en question non seulement de la famille traditionnelle mais aussi de bien d’autres repères concernant la place, le rôle, le statut de chacun dans la société contemporaine.
14 Ces bouleversements, auxquels il faudra trouver de nouvelles réponses, bousculent les grilles de lecture de la psychopathologie traditionnelle, il devient difficile de découper l’individu de son environnement, surtout si on parle de problématiques dites « borderlines » et les apports de Bateson paraissent plus que jamais d’actualité.
15 Les thérapeutes familiaux, en fonction des époques et/ou de leur style personnel, vont apporter des éclairages et utiliser des techniques qui tendront soit à renforcer les frontières intergénérationnelles, intersystémiques ( entre par exemple la famille et une institution ou l’univers médico-social), interpersonnelles, soit à revaloriser l’esprit de famille pour favoriser la conscience de soi. Souvent aussi, et de plus en plus, ils conjuguent les deux attitudes.
16 À travers des problématiques qui mettent en jeu la relation entre esprit de famille et conscience de soi, nous tenterons d’illustrer comment il est possible de travailler à la fois sur la redéfinition des frontières et sur la requalification du groupe familial. Cependant, puisque nous en sommes à la toile de fond, évoquons d’abord brièvement le processus des loyautés, fil qui servira à tisser le lien entre ces deux termes.
4. Les loyautés plus ou moins visibles
17 Dans un film de Téchiné intitulé « Les voleurs », une scène montre un fils, le commissaire de police, devant la dépouille de son frère « le voleur », abattu lors d’un braquage la nuit précédente. Le fils policier, s’adressant à son père ( de la lignée des « voleurs »), dit : « Si vous n’avez plus besoin de moi ici, je retourne à mon devoir. » Son père rétorque d’un voix sourde et accusatrice : « De quel devoir parle-tu ? De celui de fils, de celui de frère ou de celui de flic ?» Cette réplique cinglante résume magistralement la question des loyautés qui nous lient à nos différents groupes d’appartenance et des conflits qui peuvent en découler.
18 À la fois contrainte et ressource, la loyauté est l’ingrédient indispensable à la construction de notre sentiment identitaire.
19 L’approche contextuelle d’Ivan Boszormenyi-Nagy ( 1980) nous a familiarisé avec la dimension transgénérationnelle des loyautés invisibles et la façon dont elles organisent, en passant par l’acquisition de la notion de ce qui est juste et injuste, l’éthique relationnelle dans une famille. Robert Neuburger ( 2000), lui, attire notre attention sur les loyautés visibles qui sont au cœur du contrat confiance/protection de l’enfant avec ses parents mais aussi sur celles qui relient l’enfant à son groupe de pairs et gèrent les échanges : fidélité contre possibilité d’appartenir à ce groupe et donc d’en recevoir une part de reconnaissance. L’hypothèse d’une influence des loyautés visibles et invisibles sur la construction chez l’enfant de la dynamique confiance/défiance n’est plus à démontrer, pas plus que les conséquences de celle-ci sur la manière dont celui-ci va être amené à affronter les relations au groupe de camarades dans l’ici et maintenant.
20 Dans l’émergence de la conscience de soi, le rôle de l’expérience vécue de la fidélité, avec son risque de non reconnaissance, de l’infidélité, avec son risque d’être abandonné paraît primordiale. C’est en tous cas ce que semblent montrer les cas d’enfants ou d’adolescents amenés en consultation avec un diagnostic de phobie scolaire ou phobie sociale, et qu’il nous paraît intéressant de reconsidérer à la lumière de la dynamique esprit de famille-conscience de soi. Ces cas, comme tant d’autres, mettent en lumière que plus une appartenance est menacée, plus elle devient privilégiée. Ce qu’on retrouve de façon aiguë au niveau des guerres ethniques ou de religion prend sa source dans ce qu’on peut appeler une conception tribale de l’identité. Cette conception, comme le remarque A. Maalouf ( 1998), peut favoriser des dérives qui consistent à se regrouper pour « attaquer l’autre au nom des nôtres ».
21 Nous verrons que, dans les cas qui nous intéressent ici et qui touchent de plus en plus d’enfants et d’adolescents, la dérive consiste à s’attaquer soi-même, en sacrifiant son propre développement, ses propres besoins au nom de la survie du groupe, au service de l’esprit de famille. Si comme nous le disions plus avant, la conscience de ses appartenances, et l’affirmation de son identité sont deux aspirations légitimes, elles peuvent aussi devenir contradictoires, aboutir à un choix qui implique la négation de l’autre et/ou la négation de soi. La clinique familiale démontre depuis maintenant trois décennies qu’on ne peut réduire le phénomène de phobie scolaire ou sociale à la seule dimension de la dynamique intra-psychique. Cette dynamique s’inscrit à l’évidence dans une trame tissée de loyautés visibles et invisibles, de conflits de loyauté, de légitimité destructrice où le sentiment identitaire est recouvert totalement par l’appartenance à un groupe familial où pour se sentir exister, il devient nécessaire de s’enrôler.
5. Du château à la chaumière : avènement d’une sentinelle
22 Depuis quelques années, une forme de symptôme familial jusqu’alors rare dans notre pratique, s’est développée au point que nous avons cru, l’espace d’une année, voir se constituer un de ces nouveaux symptômes culturellement déterminés, prêt à prendre la suite de la grande hystérie de la fin du XIXe siècle, puis de l’anorexie mentale de la fin du XXe siècle. Nous accepterons cependant de patienter quelques années supplémentaires, pour savoir si nous tenons LE symptôme du XXIe siècle débutant.
23 De quoi s’agit-il ? Un jeune homme (plus souvent qu’une jeune fille) décide un beau matin de ne plus se rendre à l’école. Il campe dans la maison familiale et, si père et mère tentent de le traîner dehors, il leur fait une superbe crise de tétanie ou une démonstration schizophrénique avec, pour effet immédiat, la réintégration du nid familial.
24 La famille C. est composée de quatre membres : monsieur et madame C., 52 et 45 ans, mariés depuis 27 ans (madame avait 18 ans et monsieur 25), Georges et Laurent leurs fils, 24 et 20 ans.
25 Lors de l’entretien téléphonique préalable, nous apprenons que le parcours professionnel de monsieur C. est assez chaotique : CAP du bâtiment, ouvrier du bâtiment jusqu’à 22 ans, service national en Allemagne, mécanographe, puis en 1990, il crée une Société qui connaît une faillite rapide et le chômage; actuellement, il « entretient des relations commerciales pas très claires dans l’esprit de ses fils ». Madame a un CEP, travaille comme ouvrière dans une entreprise de micromécanique et y prend du grade; elle arrête de travailler à la naissance de son premier enfant et reprend un travail à son compte il y a trois ans : elle vend du matériel bureautique en free lance. Georges a un BEP de mécanique-outillage, travaille 3 ans en intérim, puis achète une épicerie dans un village avec son amie; ils se séparent 6 mois plus tard. Il a toujours son épicerie et se débrouille (nous ne ferons jamais la connaissance de Georges). Laurent est en 1re dans un lycée technique.
26 Monsieur C. voit actuellement sa propre mère (GMP), 72 ans, deux fois par semaine, seul; pendant dix ans, il avait mangé tous les midis avec elle. Son père (GPP) est mort quand Mr C. avait 37 ans.
27 Madame C. ne fréquente pas son père (GPM), 75 ans, divorcé depuis 20 ans et vivant avec une autre femme, bien qu’il soit « très gentil ». Sa mère (GMM) vit avec un homme plus jeune qu’elle; Mme va la voir deux ou trois fois par semaine.
28 Monsieur C. a une sœur aînée qui vit à 200 km et un frère cadet, mort dans un accident professionnel quand Mr C. avait 30 ans.
29 Madame C. a un frère aîné, marginal, avec qui elle entretient des relations épisodiques.
30 Le problème qui les occupe ? C’est Laurent. Il refuse d’aller à l’école. Quand son père peut l’arracher du lit et l’y emmener malgré tout, il part se promener en ville ou va lire à la bibliothèque. Il a une mononucléose depuis quelques mois, et depuis ce temps, n’est allé à l’école qu’un ou deux jours par semaine; il a aussi depuis quelques mois une amie âgée de 16 ans qui vient dormir à la maison[3] [3] L’autre terme, pour nommer la mononucléose adolescente...
suite.
31 Il se montre totalement mutique malgré les trésors de patience dépensés par monsieur et madame C, qui ne l’ont jamais brutalisé. « Le matin, vous pouvez le tirer au bas du lit, l’asseoir, vous revenez un quart d’heure plus tard, il est toujours dans la même position ! Dormir a toujours été son point fort, bien qu’on l’ait parfois surpris devant son ordinateur à une heure du matin; depuis la semaine dernière, il refuse totalement d’aller à l’école; tête baissée, il ne regarde pas ! »
32 Lors du premier rendez-vous, nous apprenons que Laurent a, la veille au soir, opéré un petit coup de théâtre. Monsieur C. annonce en effet que : « si on avait su ses projets avant de prendre RV, on ne serait probablement pas venu :Laurent est un peu secret mais je me retrouve dans certains côtés… » Laurent les a informé de ce qu’il avait décidé d’être scénariste en jeux informatiques : il va très bientôt s’y mettre, ce sera son métier.
33 Nous apprenons rapidement par Laurent qu’il n’a aucune compétence particulière en informatique : il n’a jamais programmé, et ne sait en fait que surfer sur le web. Ses parents ne s’émeuvent aucunement de la disparité entre compétences et projets : « s’il met autant d’acharnement à faire ce qu’il veut qu’à ce qu’il ne veut pas, pas de problème ! » dit son père qui ajoute : « c’est un bon garçon, très tendre : à 18 ans, il est venu s’asseoir sur mes genoux, ça m’a fait très plaisir ! ». Madame commente, impavide : « mon mari est très sensible à l’affection ! ».
34 Dans notre conclusion de cette première séance, nous soulignons la curieuse combinaison entre l’amour inconditionnel que les parents vouent à leur fils et la totale absence d’inquiétude qu’ils affichent à présent, bien qu’il soit évident que le « projet » de Laurent ne soit qu’une pirouette pour les rassurer.
35 La seconde séance commence sur une tonalité nettement moins optimiste : madame C. décrit Laurent comme en léthargie, en « stand by ». Monsieur C. ajoute qu’ils vivent « un peu décalés… on s’aime, mais on n’arrive pas à pénétrer dans le monde l’un de l’autre… ». Laurent a demandé à ses parents de l’aider à faire son curriculum, ils ne l’ont pas fait. Nous intervenons, pour dire à Laurent : « nous vous voyons toujours en danger, au fond du trou, avec des parents qui vous aiment, mais qui ne voient pas le danger dans lequel vous êtes ».
36 La conversation prend alors une tournure plus sérieuse : tous commencent à chercher, à échanger des informations sur les années précédentes. L’année 1990 revenant souvent, nous interrompons la discussion et demandons sur un ton péremptoire et emphatique : « que s’est-il passé en 1990 pour que tout s’arrête ainsi pour Laurent ? »
37 Monsieur déclare que Laurent avait l’âge de son propre frère quand ce dernier est mort, l’âge aussi du frère de madame quand il a mal tourné(ce qui ne colle pas du tout avec les dates que nous possédons); madame ajoute qu’à cette époque, les choses allaient très mal dans leur couple. Elle avait dit à Laurent qu’elle voulait s’en aller de la maison. Laurent avait demandé : « et moi ? ». Madame avait répondu : « tu viens avec moi, ou tu restes avec ton père ! ».
38 Monsieur dit alors : « c’est l’année où j’ai donné ma démission de la Société dans laquelle j’avais travaillé 26 ans ; une semaine après, je savais que c’était une erreur ! »; et madame : « fin 89, j’ai recommencé à travailler, à mon compte ! ».
39 La mort du frère de monsieur C. ?
40 Monsieur C. en a été très touché : il n’accepte toujours pas cette mort brutale.
41 Et nous opérons un saut en arrière de 20 années ! Madame C. nous révèle que, à la mort de son beau-frère, son mari s’était totalement investi dans le soutien à sa mère et à sa belle-sœur, qu’elle-même se sentait complètement abandonnée. Elle ajoute que, 18 mois après la mort de son beau-frère, elle a fait une fausse-couche à 5 mois et demi, dans la solitude et a sombré dans une dépression très sévère. « Tout de suite après ma fausse couche, j’ai perdu mon parrain, avec qui j’avais des relations affectives très importantes (mari de sa grand-mère, par qui madame C. a été élevée)». Deux ans plus tard, madame C. s’est fait opérer pour avoir Laurent. « Accouchement difficile : 29 heures, dont 14 sur la table, dit Mme C., il est né à 22 h 22 ! Je peux dire que cette naissance a été un renouveau, la plus belle période de ma vie… » Jusqu’à quand ? « jusqu’à il y a 4 ou 5 ans. ». Monsieur l’interrompt pour préciser : « avril 1988 ! Une soirée avec des amis… c’est la première fois que j’ai remarqué des signes de détachement de mon épouse »
42 Nous procédons alors à la construction d’un génogramme, pour trouver un accord sur les différentes dates et nous découvrons que la bellesœur de madame C. était enceinte quand son mari est mort. Pendant que madame C. s’acheminait vers une fausse-couche, Mr C. s’occupait de sa belle-sœur et du bébé de cette dernière. Georges avait donc deux ans lorsque le frère de monsieur C. est mort et Laurent est né 4 ans plus tard. Quant au frère « marginal » de madame, son aîné de 3 ans, il était le préféré de la GMM, bien qu’il soit ivrogne, volage et joueur… Monsieur C. précise que, pour sa part, il s’entend bien avec luiqui a su se montrer serviable. MadameC. ajoute alors que c’est à la suite de la mort de son frère, que monsieur C. allait manger quotidiennement chez sa mère.
43 Nous concluons cette séance en demandant à Laurent de rester à la maison pour le prochain RV, car nous n’aurons besoin que de ses parents.
44 À l’ouverture de la quatrième séance, madame C. nous informe de ce que Laurent, en sortant de notre cabinet l’autre jour, souriait d’aise. « Je lui ai dit : c’est toi qu’on vient aider et c’est nous qui allons nous retrouver là ! Il a ri ! Est-ce qu’il était heureux parce que nous sommes son problème ? »
45 Monsieur et madame C. s’accordent pour dire que le comportement de Laurent a déjà commencé à évoluer favorablement : il parle, rit, se montre tendre, s’active dans son petit commerce de jeux vidéos (il ne les fabrique pas, mais les achète d’occasion à bas prix et les revend avec bénéfice !).
46 Les deux séances suivantes (et dernières) seront mises à profit par le couple pour revenir sur les enchaînements désorganisants et les collisions de dates que nous avions mis à jour ensemble. Le mot de la fin fut pour monsieur C, après que son épouse ait dit de lui : « vu la vie qu’il a eue enfant, il n’a jamais pu s’extérioriser, c’est peut-être ça qui blesse aujourd’hui ?! ». Il ajouta : « Par rapport à mon enfance, les 30 ans de couple ont été un changement total et bénéfique (…) je dirais que l’amour paternel je connaissais pas. J’ai même été amené à frapper une fois sur mon père : il fallait que ce soit l’injustice la plus totale ! ».
6. Pourquoi une sentinelle ?
47 Cette histoire est emblématique de ce que nous avons rencontré en la matière : à chaque fois, un garçon veillait attentivement, avec une pugnacité surprenante, sur la destinée familiale à travers celle du couple parental. La symptomatologie présentée par la sentinelle est, dans notre échantillon, assez redondante : elle est faite d’attaques paniques invalidantes, ou de démonstrations schizophrénoïdes (mutisme, catatonie, bizarreries, dépersonnalisation). Il est assez remarquable que, dans les deux séries de cas, les symptômes disparaissent dès que le couple parental montre suffisamment qu’il reprend en main les destinées familiales. Nous avons le souvenir d’un garçon appartenant à la série attaques paniques invalidantes (une année entière à camper dans la maison), qui nous avait rendu visite deux ans après la fin de la thérapie ( 10 séances sur un an), pour nous dire qu’il avait décroché son bac et avait eu une excellente réussite au premier semestre de faculté. Il en avait préalablement discuté avec sa mère qui, semble-t-il, souhaitait nous faire savoir combien ils avaient tous bien travaillé pour les destinées de la famille.
48 Il faut souligner que nous ne prétendons aucunement que tous les jeunes gens présentant une symptomatologie d’attaques paniques ou de comportements schizophréniques sont des sentinelles. Nombre de familles nous ont administré la preuve inverse. Il s’agit bien d’une particularité dont la dynamique semble s’originer dans une double contrainte entre un mythe familial à forte tendance cohésive et réparatrice, et une défaillance du couple parental à assumer la pérennisation des rituels validant le mythe (Gaillard 2000).
7. Phobie scolaire, mission-sentinelle et conscience de soi
49 Nous rencontrons dans ce registre de pathologie familiale, de nombreuses situations entrant tout naturellement dans la catégorie « phobies scolaires », puisque c’est ainsi qu’elles nous sont présentées par les familles. Nous pensons cependant que l’école ne tient en réalité ici qu’un rôle de comparse : il ne s’agit pas de ne pas aller à l’école, mais de garder la Maison. Nous avons d’ailleurs dans notre échantillon des exemples de jeunes gens sortis du circuit scolaire et néanmoins présentant la même dynamiquesentinelle : l’un d’eux avait 28 ans et veillait sur la Maison depuis dix longues années[4] [4] Nous n’avons rencontré cette famille que deux fois, puis...
suite !
50 Il est en outre intéressant, pensons-nous, d’observer chez nos jeunes sentinelles, la présence d’un rapport inverse entre « esprit de famille » et « conscience de soi » : plus ils militent pour la sauvegarde de l’esprit de famille, plus leur conscience de soi semble se diluer, au point que certains d’entre eux présentaient une symptomatologie de type schizophrénique (ambivalence, bizarrerie, impénétrabilité, détachement du réel, mutisme ou semi-mutisme, débit idéique ralenti, pensée floue et glissante, réponses à côté, verbiages et théorisations floues). À la différence cependant de ce que nous observons dans notre travail avec des familles à transaction schizophrénique (Selvini-Palazzoli 1982, Haley 1993), ces symptômes, pour spectaculaires qu’ils se montrent, cédaient aisément dès lors que les parents cessaient de mettre en péril l’esprit du mythe. De même, les sentinelles qui avaient dérivé vers une symptomatologie phobique, montraient un tableau d’attaques paniques et de phobie sociale d’apparence sévère, qui disparaissait avec la même facilité.
8. Symptômes et structures[5] [5] Le terme « structure » désigne ici ce qui ne cesse...
suite
51 Ce rapport inverse entre « manifestation de l’esprit de famille » et « production de conscience de soi », associé, selon, à l’apparition ou à la disparition d’une symptomatologie spectaculaire permet, croyons-nous, que nous nous interrogions sur le statut et sur le caractère des manifestations psychopathologiques, eu égard aux contextes précis au sein desquels elles émergent. L’un de nous avait déjà tenté de mettre en évidence, dans un contexte particulier, les similitudes quant à leur production, entre perception, illusion et hallucination (Gaillard, 1996); nos jeunes sentinelles montrent, là encore, que l’apparente sévérité d’une symptomatologie ne doit jamais conduire les thérapeutes à lui associer a priori une image de fixité et de « profondeur ». Les choses ne deviennent graves que si les modes thérapeutiques utilisés tendent, par leur inadéquation à la structure concernée, à chroniciser les symptômes. On voit bien ici qu’une approche réductionniste, par son effet d’attribution des symptômes manifestés par l’adolescent à une dynamique personnelle d’essence intrapsychique et débouchant alors « naturellement » sur un traitement chimiothérapeutique, pourrait se montrer particulièrement iatrogène. L’approche familiale centrée sur « esprit de famille et conscience de soi » semble au contraire, dans ce contexte précis, montrer une singulière efficacité.
52 Ces situations constituent une occasion, pour nous précieuse, de contribuer à l’édification d’une nosographie proprement systémique. Nous proposons, à ce propos, d’envisager les choses en termes de structures pertinentes du point de vue de l’action thérapeutique : il est évident qu’un thérapeute psychodynamicien s’attacherait, dans le cas de la famille C., à soigner Laurent et lui seul. Dans d’autres contextes, son choix pourrait être pertinent et le nôtre inadéquat; il s’agit donc, pour nous, de repérer des redondances structurelles de tous niveaux, propres à guider les stratégies des thérapeutes. Jay Haley et Mara Selvini-Palazzoli ont offert à la communauté systémicienne des outils à la fois simples et précieux en la matière des cinq questions sur la définition de la relation de Haley (Selvini-Palazzoli 1982 op. cit. ) et des réponses qu’on peut y apporter, significativement différentes entre les familles à structure schizophrénique et les familles à structure anorectique. Philippe Caillé (Caillé 1989), dans un esprit résolument constructiviste, défendait cette idée que : « Le problème de l’intervention systémique est de décider arbitrairement où placer les limites du système qui apparaîtra le plus signifiant ».
53 Nous pensons que chaque modèle thérapeutique propose des analyses de situation, dont les juges, en matière d’efficacité, seront conjointement les qualités professionnelles et personnelles des thérapeutes et les contextes dans lesquels la situation se présente; la situation présentée par la famille cliente constituant alors l’invariant du problème.
54 Le degré de pertinence d’une approche thérapeutique se mesurera donc d’abord, non pas en termes de défense d’une chapelle, mais en termes de structure pertinente du point de vue de l’action thérapeutique et de stratégies d’action thérapeutique efficaces eu égard aux contextes arbitrairement définis.
55 Dans les cas qui nous occupent ici, et quelle que soit l’apparente gravité des symptômes présentés par la sentinelle, il nous semble que la structure pertinente du point de vue de l’action thérapeutique est, au minimum, la famille nucléaire et, en tout cas, jamais la sentinelle seule.
56 Quant aux stratégies d’action thérapeutiqueefficaces eu égard aux contextes, elles doivent, nous semble-t-il, viser à consolider le mythe familial en cause, tout en assurant à chacun des membres de la famille un plus d’autonomie. Autrement dit, elles consistent à travailler simultanément au niveau des frontières et du renforcement de l’idée d’appartenance.
9. Le silence des émotions : un blason pour l’entendre
57 Comme le remarque Laurent ( 1999) la contradiction, génératrice de tension, entre désir d’individuation et besoin d’appartenance aboutit à un malaise qui ne peut trouver d’autre expression que celle d’une accumulation d’anxiété qui respecte « la loi du silence des émotions ». Cette loi du silence des émotions semble se justifier dans les familles dont l’histoire est imprégnée de pertes, de maladies ou d’évènements traumatiques. On constate ici une parenté ou plutôt un continuum des troubles anxieux avec ou sans somatisation avec les maladies psychosomatiques « qui ne seraient que la fixation sur un organe de cette angoisse en vertu de sa fragilité physiologiqueou du caractère métaphorique qu’il peut avoir pour illustrer le point de souffrance. » (Laurent, 1999, p. 188).
58 Dès la première rencontre avec la famille M., ce silence des émotions est assourdissant et apparaît comme la qualité émergeante de l’ambiance familiale. Le fils unique Jean-Michel, 18 ans, a été conduit en consultation à l’hôpital de jour par ses parents, suite à son refus, qui durait maintenant depuis plusieurs mois, de sortir de la maison et de se rendre au lycée. Le médecin consulté nous les adresse pour quelques entretiens familiaux.
59 Dès la première rencontre, une atmosphère singulière se dégage du groupe familial. Atmosphère marquée par la lenteur, la régularité, l’isolement, un timbre de voix murmuré, peu audible et une infinie précaution, pour chacun des membres, à prendre la parole en vérifiant toujours du regard la réaction des deux autres. Cet aspect feutré, contrôlé évoquait un film en noir et blanc, comme tourné au ralenti. Cette absence de couleur rendait bien compte de la tonalité émotionnelle, uniformément blanche.
60 Au cours des premiers entretiens, nous apprendrons que monsieur D., le père de Jean-Michel, est âgé d’environ cinquante ans. Il est expertcomptable dans un cabinet d’entreprise et est amené à beaucoup se déplacer. Il est fils unique de parents retraités qui vivent dans le sud de la France, avec lesquels il entretient des rapports suivis mais souvent tendus, ces derniers ayant tendance à s’ingérer dans la vie familiale de monsieur D. et à donner un avis qu’on ne leur demande pas (c’est en tout cas ainsi que la situation nous est présentée, madame hochant la tête pour approuver).
61 Madame, D., elle, a travaillé par intermittence comme employée dans une bibliothèque. Elle s’est arrêtée de travailler à la naissance de Jean-Michel jusqu’à son entrée à l’école primaire. Elle a repris quelques années, puis cessé définitivement son activité professionnelle, il y a environ deux ans et se dit heureuse d’être femme au foyer ( à noter que d’emblée émerge la fonction de sentinelle du symptôme de Jean-Michel). Nous apprendrons aussi, à travers le génogramme, que Madame D. est l’aînée de cinq enfants et qu’elle a eu une sœur jumelle morte quelques jours après sa naissance. Elle entretient de bonnes relations avec son frère et ses deux sœurs, mais les voit assez peu bien qu’une de ses sœurs vive proche de chez eux. Ses deux parents sont décédés à six mois d’intervalle, peu de temps avant son mariage (en fait la même année). Madame D. raconte tout cela d’une voix qui reste monotone mais en déclarant que ces deuils successifs de parents qu’elle adorait l’ont profondément bouleversée. Cette fois, c’est une voile noir qui s’abat sur la séance et qui nous incitera à introduire le blason familial dans l’espace de la rencontre.
62 Rappelons que le blason familial (Rey, 2000) est un rituel thérapeutique de la lignée des objets flottants (Caillé et Rey, 1994). C’est dire que ses principaux objectifs sont :
- créer un espace de liberté au sein de l’interaction aidant/aidé.
- révéler les différentes facettes de la culture familiale (niveau du rituel et niveau mythique).
- laisser une trace du parcours effectué en commun qui constitue « un message irrécupérable » (Rey et al., 1987).
Plus spécifiquement le blason familial cerne deux dimensions : - celle du processus temporel dans la dynamique familiale ;
- celle de la représentation du sentiment de l’identité d’appartenance.
63 La consigne est simple, il s’agit pour chacun des membres de la famille présents de remplir un blason vide constitué de cinq cases selon les consignes suivantes :
- dans la case objet, chacun est invité à dessiner un objet, qui peut être composite, mais qui est supposé être emblématique de la famille.
- Dans la case devise, chacun inscrit une maxime correspondant à « l’esprit de famille ».
- Dans la case passé, chacun choisit d’y proposer un événement et un personnage qui ont compté dans l’histoire familiale.
- Dans la case présent, chacun indique les ressources actuelles (matérielles et humaines) sur lesquelles il est possible de s’appuyer.
- Dans la case avenir, chacun dessine ou écrit ce qu’il pense être les « missions familiales » et ses projets personnels.
64 Un espace est ouvert où vont pouvoir affleurer les émotions plus ou moins anciennes. Il va commencer à devenir possible de les penser. C’est en tout cas ce que devaient nous montrer et nous apprendre les blasons réalisés avec les membres de la Famille D. Nous insisterons davantage ici sur celui de Madame, qui condense toute la problématique et servira de trame à la construction en commun du blason de la famille (ici ne sont mentionnés que les éléments retenus par les différents membres pour le blason final).
65 L’objet emblème : Madame a dessiné une maison avenante aux balcons fleuris, et aux volets bleu azur qui sont tous clos, elle dira « c’est bien notre famille, fermée sur l’extérieur ». Jean-Michel, lui a esquissé un trident : « un manche commun et trois dents séparées mais qui se ressemblent ». Il gommera dans sa description l’aspect agressif de cette arme.
66 Le passé : madame a noté le décès de ses parents et l’enterrement de son père peu avant son mariage : « c’est comme si c’était hier, je revois tout, quelle tristesse ! ». Jean-Michel curieusement évoque le décès de la sœur jumelle de sa mère, et comme personnages importants (« autant en bien qu’en mal » dira-t-il) ses grands-parents paternels ; c’est aussi eux qui seront nommés par Monsieur.
67 Le présent : madame remarque que la seule aide peut venir de ses sœurs et de son frère, ajoutant une nouvelle fois qu’ils ne se fréquentent pas beaucoup en raison des réticences de son mari. Pour Jean-Michel les ressources actuelles sont la lecture mais surtout les films qu’il passe sur son magnétoscope et qui lui permettent de s’évader ( tout en restant à la maison dira le thérapeute). Monsieur mentionnera, quant à lui, son activité professionnelle où il réussit bien et où il est reconnu dans ses compétences.
68 L’avenir : est difficile pour tous à envisager. Madame n’a rien écrit, elle dira « devenir de bons parents, c’était l’idéal dans ma famille, mais je suis loin d’être une bonne mère. » Jean-Michel n’a rien écrit non plus, il ne sait pas. Seul monsieur D. a noté « la réussite sociale », sans préciser s’il s’agit d’un mission familiale ou d’un projet personnel.
69 La devise : soulève aussi peu d’enthousiasme. Madame a écrit « les feuilles mortes se ramassent à la pelle… » précisant, « c’est une boutade, j’aime beaucoup cette chanson, elle ressemble un peu à notre famille. ». Monsieur a sobrement noté : « fais ce que tu dois » remarquant que c’est ce qui lui a été transmis et Jean-Michel a laissé la case vide.
70 Ce blason nous paraît exemplaire dans la façon dont il vient éclairer l’esprit de famille et mettre en évidence des liens jusqu’alors peu lisibles. En bref, le passé avec ses deuils non résolus, ses chagrins rentrés, ses conflits masqués, oblitère l’avenir qui devient « impensable ». À remarquer qu’ici encore, l’excès de nostalgie véhiculé par madame, tend à magnifier le passé, et « les neiges d’antan » (Rey, 1996) gèlent le présent et l’avenir.
71 Les emblèmes qui évoquent l’isolement, le repli, l’enfermement, le souci de protection et de défense, représentent une limite à user de ressources à l’extérieur de la famille.
72 L’esprit de famille qui se dégage de ce blason étouffe les velléités d’autonomie et ne favorise guère les choix. Comme le remarque Laurent ( 1999, p. 198) : « ce choix impossible crée une souffrance qu’il (le patient) n’a pas appris à verbaliser mais qui lui donne l’impression tout à coup de ne plus rien comprendre à la vie, de devenir fou, de perdre le contrôle… Souffrance que le symptôme exprime mais qu’il renforce aussi paradoxalement en augmentant encore ce sentiment d’incapacité, en resserrant la dépendance, en renforçant l’appartenance à un mythe qui a arrêté le temps, bloqué les rôles, figé les relations. »
73 Suite à ce travail autour du blason familial où apparaissent en clair les douleurs, les blocages, les creux et les manques, qu’il devient donc possible de verbaliser, nous recevrons pendant quelques séances séparément les deux parents et Jean-Michel. Peu à peu, ce dernier reprendra ses cours, tandis que Madame s’inscrira à une école de Langues afin de perfectionner son anglais.
10. En conclusion : le symptôme de la fonction
74 Aborder la problématique des phobies anxieuses touchant des enfants ou des adolescents et se manifestant pas un refus de fréquentation scolaire, par le biais de variations autour du thème « esprit de famille/conscience de soi », nous a permis de préciser la fonction de ce symptôme comme sentinelle de la destinée familiale. Cette fonction entretient un mythe familial où s’inverse le rapport entre manifestation de l’esprit de famille et la production de conscience de soi, où s’excluent « appartenance » et « individuation ». Nous proposons d’aborder ces problèmes en termes de structures pertinentes du point de vue de l’action thérapeutique, ce qui implique de travailler avec au minimum la famille nucléaire, quand cela est possible avec la famille élargie, puis en sous-systèmes générationnels, par exemple avec la fratrie, avec les parents, avec les grands- parents.
75 Dans ce contexte l’utilisation d’un rituel thérapeutique tel le blason familial, qui à la fois renforce l’identité d’appartenance (le blason apparaît comme une signature de cette identité) et favorise l’exploration (qui va ouvrir des chemins où les choix individuants deviennent possible), se révèle particulièrement pertinente.
76 Cependant, comme le remarque Ausloos ( 1995), ce que nous apprend le travail thérapeutique avec ces familles où esprit de famille et conscience de soi deviennent incompatibles ; c’est qu’il est tout aussi judicieux de prendre en considération le symptôme de la fonction que l’inverse. Il s’agit alors de « lire le symptôme comme signal d’une perturbation, d’une ou plusieurs fonctions nécessaires à la survie de la famille. » (Ausloos, 1995, p. 133). C’est dire que notre décodage du symptôme va prendre en compte non seulement l’individu porteur du problème, le fonctionnement du groupe familial et du milieu ambiant (histoire et circonstances actuelles) mais encore la modélisation du thérapeute-décodeur. Cette modélisation inclut les hypothèses qu’il formule sur les fonctions qu’il considère comme problématiques pour la famille.
77 Nous avons tenté ici d’illustrer que si notre hypothèse porte sur une dissonance esprit de famille/conscience de soi, alors il convient de réfléchir sur les structures pertinentes du point de vue de l’action thérapeutique, de créer un cadre qui amplifie cette dissonance, tout en offrant la possibilité d’amorcer de nouveaux pas dans la danse épistémique entre famille et thérapeute (Caillé, 2001) qui conduira la famille à redevenir sa propre thérapeute. Notre expérience thérapeutique dans ce domaine rejoint le discours de l’écrivain :
78
79 Le châtelain du petit domaine aux confins des Pyrénées a ouvert sa demeure séculaire aux passants et partage son histoire qui est aussi l’Histoire. Ici l’esprit de famille nourrit et sublime la conscience de soi qui en retour anime et entretient l’esprit de famille, ce qui n’est pas toujours le cas.
Bibliographie
Références
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Notes
[ 1] Professeur, Université de Savoie, thérapeute systémicienne, directrice du CERAS.
[ 2] Maître de conférences, Université de Savoie, thérapeute systémicien, formateur CERAS.
[ 3] L’autre terme, pour nommer la mononucléose adolescente est « long kissing disease » !
[ 4] Nous n’avons rencontré cette famille que deux fois, puis le père seul quatre fois : il s’agit de l’histoire de racisme intrafamilial la plus extraordinairement violente dont nous ayons eu connaissance. C’est par la presse locale que nous avons été renseigné, deux ans plus tard, sur les suites navrantes de cette histoire. Les sentinelles ne sont pas toujours efficaces !
[ 5] Le terme « structure » désigne ici ce qui ne cesse jamais de changer, contrairement au terme « organisation » qui désigne les invariants d’un système, ce qui ne change pas tout au long de la vie d’un système (Varela, 1989).
Résumé
Les auteurs présentent une lecture de la phobie scolaire à partir de la dimension : esprit de famille/ conscience de soi. Dans ce cas particulier « attachement» et « exploration» deviennent des notions incompatibles. Comme le montrent de nombreuses situations cliniques, l’adolescent symptôme semble veiller à la bonne transmission d’un mythe familial et, ce faisant, perd progressivement toute conscience de soi. Un rituel thérapeutique, tel le blason familial, présente, dans ces cas de phobie scolaire, l’avantage de soutenir le sentiment d’appartenance tout en favorisant les possibilités d’exploration et donc d’individuation.
Mots-clés
Phobie scolaire, Esprit de famille, Conscience de soi, Blason familial, AutonomieThis contribution presents some clue for understanding school phobia from investigation of family spirit and self consciousness. In this specific case, the notion of « attachment» is not compatible with that of « exploration». As shown by clinical situations, patients seem to be more efficient at transmitting the family myth than at taking care of their own consciousness. An interview technique as family blazon presents, in this case of school phobia, the advantage of promoting both family belonging and independence.Key words
School phobia, Family spirit, Self consciousness, Family blazon, Independence
PLAN DE L'ARTICLE
- 1. Introduction
- 2. La toile de fond
- 3. Être autonome, c’est savoir qu’on ne l’est pas
- 4. Les loyautés plus ou moins visibles
- 5. Du château à la chaumière : avènement d’une sentinelle
- 6. Pourquoi une sentinelle ?
- 7. Phobie scolaire, mission-sentinelle et conscience de soi
- 8. Symptômes et structures
5 - 9. Le silence des émotions : un blason pour l’entendre
- 10. En conclusion : le symptôme de la fonction
POUR CITER CET ARTICLE
Yveline Rey et Jean-Paul Gaillard « Esprit de famille et conscience de soi : une lecture de la phobie scolaire », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2/2001 (no 27), p. 135-153.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2001-2-page-135.htm.
DOI : 10.3917/ctf.027.0135.




