Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136175
226 pages

p. 155 à 166
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 27 2001/2

2001 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Parent agresseur – enfant victime : maintenir le lien ?

Charles Heim  [1]
L’affluence des affaires d’agressions sexuelles sur mineurs, et singulièrement d’incestes, oblige les Juges des Enfants, et ceux qui travaillent avec mandat de ces magistrats, à mettre au point des techniques d’intervention adaptées. Simultanément, pour des raisons multiples, la société redécouvre l’importance du lien parents / enfants, et de la conservation de ce lien quoiqu’il arrive. La restauration de ce lien ne doit pas être posée comme un objectif a priori , mais comme un objectif éventuel faisant partie de l’ensemble du traitement familial complexe, prenant la forme d’une conversation familiale; sinon, la restauration obligatoire de ce lien n’est qu’une nouvelle contrainte imposée à l’enfant.Mots-clés : Lien, Loi, Inceste, Interaction, Système familial, Système de traitement. Sexual children abuses, specially incest, are occurring more often. Therefore the Youth Courts, and the Children Social Services have to develop specific intervention techniques. At the same time and for different reasons, we rediscover the parent / child bond and its maintenance at any price whatsoever. The reestablishment of this bond isn’t to be looked at the only target: it is one of the possible targets inside a complex family treatment program, we can build like a family conversation. Otherwise, the mandatory reestablishment of this bond can become only another constraint imposed to the child.Keywords : Bond, Law, Incest, Interaction, Family system, Treatment system.
Qu’en est-il du lien entre un enfant victime et son parent agresseur ? On a déjà, beaucoup travaillé et écrit sur la prise en charge du dévoilement de l’inceste. Il reste à réfléchir sur le travail d’accompagnement des familles ( parents et enfants ) dans les temps qui suivent le dévoilement, l’enquête de police, puis le jugement des actes, et la condamnation de leurs auteurs par la Justice .
La réflexion que je propose ici sur ce sujet, est menée à partir de bases théoriques qui fondent mon travail quotidien, et que j’expose brièvement pour commencer :
  • Tout comportement de violence est « une tragédie à trois personnages : l’agresseur, la victime, et le tiers » (Barudy, 1997). Le tiers peut-être, selon les cas, soit un des éléments de la situation relationnelle (par exemple ici, l’autre parent, ou la fratrie, un professionnel), soit le contexte dans lequel la situation de violence se produit (par exemple ici l’entourage familial ou plus large, le cadre législatif qui dit quelque chose de ce /ces comportement(s), le consensus social qui « dit » que les affaires de familles contraires à la loi peuvent rester en privé, ou au contraire doivent être dévoilées, etc.)
  • L’inceste, comme toute violence intra-familiale, est une déviance « à deux têtes » : une tête clinique et une tête sociale (Silvestre, 1997); la seconde appartient à un domaine plus large et qui englobe la première en lui donnant du sens, de la même manière que, dans tout segment de communication, la relation englobe le contenu et ainsi lui donne sens (Watzlawick, 1972).
C’est-à-dire que, pour moi, l’inceste est d’abord une agression criminelle au sens du Code Pénal (atteinte sexuelle sur mineur de 15 ans, par ascendant), avant d’être un comportement relationnel déviant du point de vue sexuel, émotionnel, ou un motif de consultation psycho-thérapeutique, (Code Pénal, France, 1994).
  • Le comportement incestueux fait partie de la classe des messages analogiques. Comme tout message (verbal ou non), celui-ci peut se définir ainsi : « Quelqu’un dit quelque chose à quelqu’un, dans un contexte ». Dans une communication, quel qu’en soit le contenu, c’est le récepteur du message (ici, l’enfant) qui donne sens, pour lui, au contexte relationnel ( la famille), et donc au contenu du message, en fonction de la perception qu’il a de ce contexte (Benoit, 1996). Une succession de messages redondants finissent par confirmer l’enfant-récepteur dans ses perceptions et sa représentation de la situation relationnelle et contextuelle dans laquelle il se trouve, et les autres avec lui. Il dessine ainsi les patterns de sa « carte du monde », c’est-à-dire de la représentation qu’il s’en fait (Pluymakers, 1996).
  • Poser la Loi sociale comme cadre du traitement thérapeutique de l’enfant et de sa famille, permet de produire pour tous, et de faire produire par tous, de l’information, à partir de la comparaison entre cette « carte du monde » et le « programme officiel » qui devrait servir de modèle à la structuration de la famille : cellule familiale, sous-systèmes parental et fraternel, frontières claires et infranchissables.
 
1. Les faits
 
 
Un procès d’assises venait de se terminer par la condamnation d’un père de famille à 18 ans de prison , et la reconnaissance de l’état de victime de ses deux garçons, âgés respectivement de 12 ans et 8 ans. Les deux enfants avaient témoigné au procès devant le Jury, redisant publiquement les accusations qu’ils portaient contre leur père depuis longtemps. Ce dernier avait fini par reconnaître les faits : pendant quatre ans, il avait violé l’aîné, et porté atteinte sexuellement par des attouchements au cadet. Le Juge des Enfants venait de renouveler la mesure de protection en milieu familial (Action Educative en Milieu Ouvert): au cours de l’audience, il avait demandé à la mère de favoriser la reprise du lien entre les enfants et leur père, car c’était « leur père malgré tout ».
La mère en était ressortie scandalisée. Les enfants ne voulaient surtout plus en entendre parler. La question se posait donc à nous, équipe, de savoir d’une part ce que nous en pensions, d’autre part ce que nous allions faire, et comment.
Je vais vous présenter ici quelques unes des réflexions que j’avais proposées alors à mes collègues, travailleurs sociaux en charge de ce dossier (Septembre 99).
 
2. Les textes
 
 
La réaction de la mère et des enfants, à la sortie du cabinet du Juge des Enfants, mais également certaines de nos propres réactions, montrent bien qu’il n’est pas simple, ni évident, de se situer professionnellement dans ce type de situations. Par exemple, comment considérer un père incestueux comme un père ? Le versant incestueux prend le dessus dans ce que nous ressentons, dans « notre vécu et notre ressenti ». Ou bien, à l’inverse, comment ne pas le comprendre jusqu’à être tenté d’excuser ses actes, alors qu’il a été lui-même violé dans son enfance ?
Nos affects personnels entrent en résonance avec bien des aspects de ces situations d’agressions sexuelles. Nous sommes nous-mêmes des parents bien souvent, des enfants « en retraite » toujours. Et il nous est impossible de travailler avec autre chose que notre « équation personnelle ». Même si nous n’avons pas personnellement vécu un inceste, nous en avons toujours des représentations intimes.
Heureusement, nous avons à notre disposition des outils pour travailler dans ces circonstances. Je ne m’attarde pas sur la nécessité de ne pas travailler seul dans ces situations : j’espère que c’est une évidence pour nous tous.
Je veux plutôt parler des textes de loi (en France), qui fondent légitimement, et législativement, le fait de travailler le lien parent/enfant.
  • Art. 371-2 du Code Civil : « L’autorité parentale appartient au père et à la mère pour protéger l’enfant dans sa sécurité, sa santé et sa moralité. Ils ont à cet égard droit et devoir de garde, de surveillance, d’éducation. »
  • Art. 375 du CC : Ordonnance du 23/12/58 : le Juge peut prendre des mesures propres à « apporter aide et assistance aux parents dans leur tache éducative ».
  • Art. 373 et 375 du CC : la loi demande au juge de donner priorité aux parents pour qu’ils exercent leur autorité, chaque fois que ce n’est pas contraire à l’intérêt de l’enfant.
Le magistrat est donc bien dans son rôle quand il se préoccupe du lien père/enfant, comme d’un élément capital pour le développement harmonieux d’un enfant. La psychologie a suffisamment insisté pour montrer l’importance des processus d’identification et de différenciation de soi dans la construction de la personne humaine, autonome et sexuée. Le Juge estime donc légitimement que le lien père/enfant, non seulement n’est pas contraire à l’intérêt de ce dernier, mais qu’il lui est plutôt bénéfique. De même estime-t-il à bon droit souhaitable, que l’enfant ne soit pas soumis à l’influence d’une seule personne, fut-elle sa mère.
 
3. Le contexte : le double « double-lien ».
 
 
Mais nous savons bien l’importance du contexte pour donner du sens à un événement quel qu’il soit. Et ce qui est valable dans l’absolu peut s’avérer néfaste, ou discutable, selon les circonstances. Le fait qu’il s’agisse d’un père et de son enfant prend un sens différent quand il s’agit en même temps d’un agresseur et de sa victime. Qu’est-ce donc ici que ce lien ? Il s’agit de deux personnes vivant deux types de relations intriquées l’une à l’autre, situées sur deux niveaux différents, et dont le sens est contradictoire dans deux domaines simultanément :
Premier domaine : l’affect
  • Dans la relation père/enfant, le message implicite que l’enfant reçoit est : « Je te protège ».
  • Simultanément, dans la relation agresseur / victime, le message explicite que l’acte d’agression adresse à l’enfant peut être compris comme : « Je te fais du mal ».
  • De plus ceci se passe dans un contexte d’entière dépendance, une relation dont sa vie dépend, et l’enfant ne peut y échapper, ni faire des commentaires.
Second domaine : la Loi
  • Dans la relation père/enfant, le message implicite que l’enfant reçoit est : « Par l’exercice de mon autorité parentale, j’incarne la Loi, et je t’apprends à la respecter. ».
  • Simultanément, dans la relation agresseur / victime, l’obligation de secret absolu que le père impose à l’enfant, le cadre cryptique dans lequel le père organise les viols ou les atteintes sexuelles, donnent à l’enfant le message : « Je ne respecte pas la Loi et j’en invente une autre à laquelle tu dois te soumettre. »
  • De la même manière que dans le domaine de l’affect, l’enfant ne peut échapper à cette relation dont sa vie dépend, il ne peut se rebeller ni en paroles, ni en actes (fuite par exemple, qualifiée alors de fugue).


IMGIMGDomaine de l’affect Domaine de la lo...IMGIMF
Domaine de l’affect Domaine de la loi Relation parent/enfant Je t’aime Je respecte Relation agresseur/victime Je te fais du mal Je ne respecte pas

Dans ces deux domaines on reconnaît tous les éléments d’une situation de double « double lien » (Benoit, 1981) qui sidère totalement l’enfant et assoit le contrôle et la domination du père : c’est une relation d’emprise.
Bien entendu, après la révélation, le procès, et la condamnation de l’agresseur (je rappelle que je me situe dans ce cas de figure), l’enfant peut sortir de cette situation de double lien : la victime peut s’écarter de l’emprise de son agresseur : c’est une des fonctions du procès, que de déterminer les responsabilités individuelles, de remettre chaque protagoniste à sa place, et de rétablir une distance entre eux. Mais sur l’autre niveau de relation, il s’agit toujours d’un enfant et de son père, c’est-à-dire d’une relation par définition inégalitaire, de dépendance. Et de l’inégalité à l’emprise, il n’y a qu’un pas qu’il faut les aider à ne pas franchir à nouveau.
 
4. Le contexte psychosociologique
 
 
On juge une personne qui a commis un acte. Mais il ne faut pas confondre non plus la personne et la fonction. Une fonction se définit toujours en termes de relation.
Être parent est une fonction, et se définit par le fait qu’on élève un enfant. Mais comme toute relation, celle-ci se définit entre trois pôles : le parent, l’enfant, la société. Etre parent est une fonction sociétale. C’est la société qui pose les limites du champ de compétence parentale. Être parent est en quelque sorte une délégation d’autorité que la société consent à une personne, pour que celle-ci élève en son nom des enfants dans le cadre légal. C’est pourquoi il faut déclarer la naissance des enfants à la mairie. C’est ce qui justifie que la société exerce un droit de regard, propose ou impose une assistance, ou demande des comptes, aux parents.
De même, être enfant, du point de vue sociétal, est une fonction qui se définit par rapport à la société et aux parents. En général notre société admet que la fonction de parent est exercée vis-à-vis de l’enfant, par les mêmes personnes qui ont rempli vis-à -vis de lui la fonction biologique de géniteurs, fonction reproductrice du point de vue sociétal.
On se trouve donc en présence d’une personne, ayant posé un acte inadéquat par rapport à sa fonction, dans le contexte de la société.
La question que je pose ici est la suivante : est-il possible de contraindre une personne à exercer une fonction ? C’est une question que nous autres, intervenants de toutes professions, devrions nous poser plus souvent, plutôt que d’affirmer de façon péremptoire : « Un parent doit aimer ses enfants, c’est consubstantiel à sa nature de parent ! »
Oui sans doute la société a-t-elle les moyens de me contraindre à être un conducteur respectueux du Code de la route. Mais quand l’affect se mêle aussi intimement à la transgression de la loi, ce qui caractérise l’inceste, comment faire ? Des personnes peuvent engendrer un être humain, et ne jamais le reconnaître affectivement et émotionnellement comme leur enfant. La réciproque devrait être reconnue à l’enfant comme un droit, si nous prenions l’habitude de considérer les enfants comme des personnes humaines à part entière. Par exemple j’aime beaucoup la façon dont Jean-Pierre Rozenczweig, Juge des Enfants, parle de la loi sur l’adoption (je cite de mémoire): « La loi a donné aux enfants le droit d’avoir des parents », alors qu’en général on ne parle que du droit des adultes à adopter des enfants.
 
5. Le contexte familial
 
 
Il serait nécessaire ici de s’attarder sur la notion de traumatisme. Disons simplement ceci, qui nous permettra de continuer cette réflexion :
Du point de vue intra-psychique, personnel, la blessure (c’est le sens du mot traumatisme) résulte d’une effraction, d’une excitation trop forte, de l’irruption d’un élément étranger, qui perturbe l’organisation psychique de la personne : un peu comme une lame pénétrant la chair. Cette comparaison permet de voir que la blessure ne se refermera pas tant qu’on n’aura pas retiré la lame; mais aussi qu’il ne suffira pas de l’extraire pour que la blessure cicatrise sans infection : il y faudra des soins longs et minutieux.
De manière complémentaire, l’épistémologie systémique définirait le traumatisme comme le résultat d’une transgression des frontières individuelles (la personne est en elle-même un système), interpersonnelles et intergénérationnelles. Le terme de transgression (passer outre) nous ramène à la notion d’effraction. Mais on parle ici en termes de relation entre les personnes, et non de « l’intérieur » de la personne. Le résultat de la transgression est une désorganisation des relations dans lesquelles les personnes sont impliquées, une perte totale des repères qui leur permettaient de vivre de manière adaptée à leur contexte de vie. On passe de la famille à la horde, du groupe à l’agrégat : les règles et la hiérarchie sont totalement modifiées.
De ce point de vue, il ne s’agit donc pas seulement d’une perturbation du lien entre deux personnes : l’agresseur et la victime. Toutes les personnes de la famille, nucléaire et /ou élargie, ont été plus ou moins durablement impliquées dans cette organisation particulière des interactions familiales qu’on appelle l’inceste. Elles y ont réagi de diverses façons, souvent par le déni quand l’inceste s’est prolongé. C’est dire que la relation entre le parent agresseur et l’enfant victime a influé sur les autres membres de la famille, leurs attitudes, leurs réactions par rapport aux deux personnes et à leur relation incestueuse. Mais c’est dire aussi que cette relation n’a pu s’instaurer et se poursuivre que grâce à la nature de toutes les autres relations dans le contexte familial, et des rétroactions adressées par l’entourage (Alexander, 1985).
 
6. Conséquences de l’inceste
 
 
Du point de vue intra-psychique, la personne va mobiliser ses énergies pour se défendre de cette agression, et à long terme pour que la blessure ou la cicatrice ne la fasse pas trop souffrir. Parmi les « tactiques » utilisées, nous retiendrons par exemple l’évitement de tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à l’événement dramatique. Ce serait une bonne tactique si la prudence n’obligeait à l’utiliser avec excès, un peu comme le chat échaudé qui craint même l’eau froide et risque donc de mourir de soif. Cette tactique peut devenir rapidement invalidante, par exemple (dans un domaine différent) pour cette caissière qui ne peut plus entrer dans un magasin, et va donc perdre son travail à la suite d’un hold-up. Une autre « tactique » consiste à « oublier » toutes les informations que la personne a reçues au moment de l’événement, par tous ses canaux cognitifs, sensoriels, et émotifs. Mais à long terme, le résultat participe souvent à l’élaboration de ce que l’on a décrit, selon les corpus théoriques, sous les termes de clivage ou de dissociation de la personnalité. On trouve par exemple des femmes qui, à l’âge adulte, ont un désintérêt ou même un rejet des relations sexuelles avec un partenaire auquel elles sont pourtant attachées sur le plan affectif, sans savoir que ce n’est pas leur premier « partenaire ».
Du point de vue systémique, on fait l’hypothèse que le but de tout groupe c’est d’abord sa propre conservation et son propre fonctionnement. Chaque fois que ce fonctionnement est menacé, un des éléments de l’ensemble met en œuvre une solution pour ramener le groupe à son état d’équilibre. Bien entendu cette solution se paye, parfois très cher. Par exemple, la transgression des frontières est une solution (plutôt qu’un problème) trouvée par un des éléments de l’ensemble pour régler un problème antérieur. Mais (prix à payer) c’est une solution qui devient à son tour un problème.
Je ne décrirai pas en détail ici les conséquences possibles à court, moyen, et long terme, de l’agression dans la vie de l’enfant lui-même, car ceci a déjà été beaucoup décrit. En revanche, il me paraît important de souligner encore que si on adopte comme hypothèse de travail [2] que l’inceste peut être considéré comme la solution que la famille aurait mise en place pour pouvoir fonctionner, ceci implique deux choses essentielles :
  • d’abord, l’enfant victime fait partie de la famille, et à ce titre il a, comme les autres membres, participé au maintien de cette solution.
  • C’est souvent l’intuition que les enfants ont eux-mêmes , quand ils se sentent coupables de ce qui s’est passé. Comme Maud qui disait à l’éducatrice : « Je l’ai laissé faire sans rien dire ». C’est aussi ce que manifestent les enfants quand ils se culpabilisent d’avoir tant attendu avant de parler : pendant longtemps, ils se sont sacrifiés pour maintenir le système familial en état de fonctionner jusqu’au moment où l’intensité dramatique de la situation s’est soudain accrue, leur devenant alors insupportable. Cela se passe, par exemple, quand l’enfant violé s’aperçoit qu’un frère ou une sœur plus jeune devient victime à son tour : c’est souvent ce qui sert de déclencheur à la révélation. Il est alors capital de se rappeler que tous ne sont pas à parité dans cette relation, ni dans le degré de participation, d’abord parce qu’il y a relation de dépendance univoque, répétons le; ensuite parce que “si le maître et l’esclave sont interdépendants, ils ne sont pas égaux. » (Lovell, 1995). Dans l’interaction familiale, il existe une hiérarchie de pouvoir qui ne donne à l’enfant aucun autre moyen pour survivre, que de se soumettre. Nombre d’auteurs ont décrit ces modèles où l’enfant se retrouve dans une position de participant contraint et forcé (Cirillo&
  • Di Blasio, 1992).
  • Ensuite, cette solution a été mise à mal par la révélation, et la famille doit travailler à mettre en place une autre structure viable de fonctionnement. La révélation, l’enquête, le procès, la situation officielle des responsabilités, sont des briques qui participent à l’effort de reconstruction. Mais le travail est loin de s’achever avec cette étape judiciaire :elle sert de cadre à l’autre versant, le travail personnel et relationnel. Et si l’on peut penser que l’enfant victime se trouve alors soulagé par l’arrêt des agressions et l’étape judiciaire, ce n’est pas toujours le cas. Il arrive que la vie familiale se trouve tellement désorganisée, que certains ou tous les autres membres fassent sentir leur malaise, leur réprobation, ou même leur désir de se retrouver dans une situation (l’inceste) où deux personnes (agresseur et victime) payaient pour la tranquilité de tous. Dans ce cas, loin d’être soulagé, l’enfant victime passe alors en position d’accusé. Par culpabilité, et dans un souci de réparation, il risque « d’accepter » cette nouvelle position qui équilibre à nouveau la famille autour d’un bouc émissaire.
  • Rien alors n’aura changé pour lui, malgré les efforts consentis à la révélation, et il se refermera définitivement sur le silence, quoiqu’il arrive.
On voit donc par là, me semble-t-il, que la complexité de la situation d’inceste ne se trouve pas tout à coup réduite par la condamnation de l’auteur des faits. Le lien entre le père agresseur et son enfant victime n’est qu’un des éléments à prendre en considération, pour enrayer le développement des conséquences que nous venons de décrire.
 
7. Quelques idées prospectives
 
 
  1. Se préoccuper uniquement de « restaurer » le lien père/enfant serait donc une vision particulièrement réductrice du traitement des conséquences de l’inceste. Ceci reviendrait à vouloir rénover un morceau de tapisserie sur une maison en ruines. Il s’agit bien davantage d’une reconstruction adéquate de la structure intra-familiale, de manière telle que chaque personne puisse y retrouver une place en accord avec son statut d’enfant ou de parent, afin de pouvoir y exercer sa fonction, parentale, filiale, conjugale, fraternelle, d’une manière nouvelle.
  2. Ceci ne signifie pas qu’il faut négliger les souffrances ou préoccupations de chaque personne, de chaque individu. Bien au contraire, la reconstruction d’une structure familiale ne peut passer que par une reconnaissance des plaintes, désirs, demandes explicites ou implicites de chacun; mais toujours en relation avec la fonction relative de telle personne par rapport à telle autre et à l’ensemble. Dans les familles à transactions incestueuses, on observe souvent un enchevêtrement des relations, ainsi qu’une indifférenciation pathologique et pathogène des personnes dont le passage à l’acte incestueux a été le signe, et la révélation, la solution pour en sortir. Il est donc essentiel que le processus de traitement de la famille inclue des étapes de différenciation (cf. Bowen, 1972), pour permettre à chacun de se reconnaître et de se faire reconnaître pour lui-même, de se réapproprier au sein de la famille une place adéquate et qui n’appartienne qu’à lui.
  3. Ceci ne veut pas dire pour moi que l’objectif de la restructuration familiale soit la reconduction à l’identique de ce qu’elle était avant l’inceste. Rétablir le lien parent/enfant tel qu’il était avant, n’est ni possible ni souhaitable.
  4. D’une part ce serait une attitude de déni du réel en encourageant à faire comme si rien ne s’était passé. On retrouve d’ailleurs cette attitude chez certains délinquants ou criminels sortant de prison (et aussi pour d’autres délits ou crimes): « J’ai payé : on n’en parle plus ! ». Il faut insister ici sur le fait que l’inceste nécessite un traitement à la fois sociétal (application de la loi) et clinique : aucun des deux n’est efficace sans l’autre. (« efficace » dans le sens : le mieux à même d’éviter la récidive).
  5. D’autre part, revenir à l’état antérieur serait replacer les membres de la famille dans la situation qui les a conduits à l’inceste, c’est-à-dire le double-lien évoqué plus haut.
  6. Reprendre sa place, son statut, sa fonction, signifie que chacun sache qui il est, et qui sont les autres autour de lui, ce qu’il peut attendre et refuser de leur part, ce qu’ils peuvent attendre et refuser de sa part.
  7. Mais ceci ne préjuge en rien du mode de vie et d’organisation pratique (vie commune, séparation conjugale, etc.)
  8. Un aspect passionnant et très discuté de ce problème est la notion de pardon : je renvoie ici le lecteur au cahier très intéressant publié sur le sujet par l’AFIREM ( 1995).
  9. Il me semble nécessaire de poser la reconstruction des liens père agresseur / enfant victime comme un objectif hypothétique, conditionné d’une part au fait que la loi aurait été préalablement dite (jugement), et d’autre part à l’acceptation des principaux intéressés, en particulier et en premier lieu l’enfant victime. La recherche des conditions nécessaires à la réalisation de cet objectif serait de notre responsabilité. Il s’agirait de proposer l’ouverture d’une CONVERSATION FAMILIALE, garantissant le respect des personnes et de leur sécurité, en particulier des enfants. Elle aurait la forme d’entretiens « à géométrie variable » : familiaux, et /ou de sous-systèmes, et /ou individuels. Cette conversation aurait plusieurs objectifs primaires ou intermédiaires :
L’établissement d’une connaissance commune de ce que chacun sait ou a su. Il s’agit de briser le secret qui a produit ou entretenu le contexte maltraitant.
La reconnaissance et la verbalisation de la responsabilité exclusive du ou des adultes, au regard de la loi, pour les actes commis, pour les non-dénonciations, les complicités, les omissions, le manque de protection. Agresseur et victime, enfant et adulte, ne sont pas interchangeables devant la loi.
Le retour de chacun, parents et enfants, dans la structure familiale à la place qu’il n’aurait jamais dû quitter.
Un bon « tissage » du maillage d’informations concernant les différences entre la loi et l’affect, le parent et l’enfant, la responsabilité et la participation.
 
Conclusion
 
 
Même s’il est techniquement correct de considérer l’inceste comme le symptôme d’un dysfonctionnement antérieur plus large du système familial, il constitue en lui-même un acte illégitime d’emprise d’une personne sur une autre. Il me paraît important de ne pas reproduire ce que nous voulons empêcher. L’enfant victime a été contraint par l’agresseur, dans leur contexte familial : sera-t-il à nouveau contraint par notre intervention, pour effacer la contrainte précédente ?
Nous devrions cesser de confondre l’intérêt des personnes, avec la représentation que nous en avons : c’est à elles de choisir en connaissance de cause, pourvu qu’elles restent dans le cadre de la Loi. C’est pourquoi notre travail de stimulation de cette conversation familiale ne doit être compris que comme une préparation à une décision ultérieure, et qui ne nous appartient pas. Renouer un lien, pardonner au besoin, sont des actes que seule une personne autonome et aussi libre de ses choix que possible, peut poser de manière satisfaisante. Ce sont des actes d’adulte que l’on ne peut exiger d’un enfant, même « pour son bien » (Miller, 1984).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  AFIREM ( 1995): Maltraitance, et après ? Réparer ? Pardonner ? Les cahiers de l’AFIREM, n° 25.
·  ALEXANDER P.C. ( 1985): A systemic conceptualization of incest. Family Process, vol. 24, pp. 79-88 . Traduction française dans : Thérapie Familiale, Genève, 1995, 16 ( 4): 403-414.
·  BARUDY J. ( 1997): Violence organisée, violence familiale et thérapie. In « Les baobabs et l’éléphant », p. 39. Ed. Païdos, Marseille.
·  BENOIT J.C. ( 1981): Les doubles liens. PUF, Nodules, Paris.
·  BENOIT J.C. ( 1996): De l’éthos au contexte, et du contexte au transcontextuel. Générations, Paris, n° 7.
·  BOWEN M.( 1972): « Anonymous : Toward the differenciation of a self in one’s own family. in Family interactions, pp. 111-173, Springer Publishing Company. Traduction française dans : Thérapie Familiale, Genève, 1993, vol. 15, n° 2, pp. 99-148.
·  CIRILLO S. & DI BLASIO P. ( 1992): La famille maltraitante. pp. 89-118. ESF, Paris.
·  CODE PENAL ( 1994) Nouveau Code Pénal, mode d’emploi . Art. 222-3, p. 253, Ed. 10/18.
·  LOVELL J. ( 1995): Atelier : « Impact des rôles masculins et féminins dans les communications familiales et professionnelles », 8° Journées Francophones de Thérapie Familiale Systémique, Lyon. – Cité par CHRISTEN, M. dans : « De la participation des victimes à leur victimisation » in Thérapie Familiale, Genève, 1997,18( 2): 99.
·  MILLER A. ( 1984) : C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant. Aubier, Paris.
·  PLUYMAKERS J. ( 1996): Lecture systémique et quotidien institutionnel, in Familles, institutions, et approche systémique, pp. 63– 65. ESF, Paris. Cité par : AMIGUET O. et JULIER J. : L’intervention systémique dans le travail social, pp. 176-178. Ed. IES, Genève.
·  SILVESTRE M. ( 1997): Application de la loi, et ses conséquences dans les situations de violence intra-familiale. Thérapie Familiale, Vol XVIII, n° 3, Genève.
·  WATZLAWICK P., HELMICK BEAVIN J. & DON JACKSON, D. ( 1972): Une logique de la communication. pp. 49-52. Seuil, Points, Paris.
 
NOTES
 
[1] Psychologue, AEMO , Marseille, France.
[2] Je veux insister sur le fait, que tout ceci n’est qu’une modélisation théorique.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Psychologue, AEMO , Marseille, France. Suite de la note...
[2]
Je veux insister sur le fait, que tout ceci n’est qu’une mo...
[suite] Suite de la note...