2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Parent agresseur – enfant victime : maintenir le lien ?
Charles Heim
[1]
L’affluence des affaires d’agressions sexuelles sur mineurs, et singulièrement
d’incestes, oblige les Juges des Enfants, et ceux qui travaillent avec mandat de ces
magistrats, à mettre au point des techniques d’intervention adaptées. Simultanément,
pour des raisons multiples, la société redécouvre l’importance du lien parents /
enfants, et de la conservation de ce lien quoiqu’il arrive. La restauration de ce lien
ne doit pas être posée comme un objectif a priori , mais comme un objectif éventuel
faisant partie de l’ensemble du traitement familial complexe, prenant la forme d’une
conversation familiale; sinon, la restauration obligatoire de ce lien n’est qu’une
nouvelle contrainte imposée à l’enfant.Mots-clés :
Lien, Loi, Inceste, Interaction, Système familial, Système de traitement.
Sexual children abuses, specially incest, are occurring more often. Therefore
the Youth Courts, and the Children Social Services have to develop specific
intervention techniques. At the same time and for different reasons, we rediscover
the parent / child bond and its maintenance at any price whatsoever. The
reestablishment of this bond isn’t to be looked at the only target: it is one of the
possible targets inside a complex family treatment program, we can build like a
family conversation. Otherwise, the mandatory reestablishment of this bond can
become only another constraint imposed to the child.Keywords :
Bond, Law, Incest, Interaction, Family system, Treatment system.
Qu’en est-il du lien entre un enfant victime et son parent agresseur ?
On a déjà, beaucoup travaillé et écrit sur la prise en charge du dévoilement
de l’inceste. Il reste à réfléchir sur le travail d’accompagnement des familles
( parents et enfants ) dans les temps qui suivent le dévoilement, l’enquête de
police, puis le jugement des actes, et la condamnation de leurs auteurs par la
Justice .
La réflexion que je propose ici sur ce sujet, est menée à partir de bases
théoriques qui fondent mon travail quotidien, et que j’expose brièvement
pour commencer :
- Tout comportement de violence est « une tragédie à trois personnages :
l’agresseur, la victime, et le tiers » (Barudy, 1997). Le tiers peut-être,
selon les cas, soit un des éléments de la situation relationnelle (par
exemple ici, l’autre parent, ou la fratrie, un professionnel), soit le
contexte dans lequel la situation de violence se produit (par exemple
ici l’entourage familial ou plus large, le cadre législatif qui dit quelque
chose de ce /ces comportement(s), le consensus social qui « dit » que
les affaires de familles contraires à la loi peuvent rester en privé, ou
au contraire doivent être dévoilées, etc.)
- L’inceste, comme toute violence intra-familiale, est une déviance « à
deux têtes » : une tête clinique et une tête sociale (Silvestre, 1997); la
seconde appartient à un domaine plus large et qui englobe la première
en lui donnant du sens, de la même manière que, dans tout segment de
communication, la relation englobe le contenu et ainsi lui donne sens
(Watzlawick, 1972).
C’est-à-dire que, pour moi, l’inceste est d’abord une agression
criminelle au sens du Code Pénal (atteinte sexuelle sur mineur de 15 ans, par
ascendant), avant d’être un comportement relationnel déviant du point de
vue sexuel, émotionnel, ou un motif de consultation psycho-thérapeutique,
(Code Pénal, France, 1994).
- Le comportement incestueux fait partie de la classe des messages
analogiques. Comme tout message (verbal ou non), celui-ci peut se
définir ainsi : « Quelqu’un dit quelque chose à quelqu’un, dans un
contexte ». Dans une communication, quel qu’en soit le contenu, c’est
le récepteur du message (ici, l’enfant) qui donne sens, pour lui, au
contexte relationnel ( la famille), et donc au contenu du message, en
fonction de la perception qu’il a de ce contexte (Benoit, 1996). Une
succession de messages redondants finissent par confirmer l’enfant-récepteur dans ses perceptions et sa représentation de la situation
relationnelle et contextuelle dans laquelle il se trouve, et les autres
avec lui. Il dessine ainsi les patterns de sa « carte du monde », c’est-à-dire de la représentation qu’il s’en fait (Pluymakers, 1996).
- Poser la Loi sociale comme cadre du traitement thérapeutique de
l’enfant et de sa famille, permet de produire pour tous, et de faire
produire par tous, de l’information, à partir de la comparaison entre
cette « carte du monde » et le « programme officiel » qui devrait
servir de modèle à la structuration de la famille : cellule familiale,
sous-systèmes parental et fraternel, frontières claires et
infranchissables.
Un procès d’assises venait de se terminer par la condamnation d’un
père de famille à 18 ans de prison , et la reconnaissance de l’état de victime
de ses deux garçons, âgés respectivement de 12 ans et 8 ans. Les deux enfants
avaient témoigné au procès devant le Jury, redisant publiquement les
accusations qu’ils portaient contre leur père depuis longtemps. Ce dernier
avait fini par reconnaître les faits : pendant quatre ans, il avait violé l’aîné,
et porté atteinte sexuellement par des attouchements au cadet. Le Juge des
Enfants venait de renouveler la mesure de protection en milieu familial
(Action Educative en Milieu Ouvert): au cours de l’audience, il avait
demandé à la mère de favoriser la reprise du lien entre les enfants et leur père,
car c’était « leur père malgré tout ».
La mère en était ressortie scandalisée. Les enfants ne voulaient surtout
plus en entendre parler. La question se posait donc à nous, équipe, de savoir
d’une part ce que nous en pensions, d’autre part ce que nous allions faire, et
comment.
Je vais vous présenter ici quelques unes des réflexions que j’avais
proposées alors à mes collègues, travailleurs sociaux en charge de ce dossier
(Septembre 99).
La réaction de la mère et des enfants, à la sortie du cabinet du Juge des
Enfants, mais également certaines de nos propres réactions, montrent bien
qu’il n’est pas simple, ni évident, de se situer professionnellement dans ce
type de situations. Par exemple, comment considérer un père incestueux
comme un père ? Le versant incestueux prend le dessus dans ce que nous
ressentons, dans « notre vécu et notre ressenti ». Ou bien, à l’inverse,
comment ne pas le comprendre jusqu’à être tenté d’excuser ses actes, alors
qu’il a été lui-même violé dans son enfance ?
Nos affects personnels entrent en résonance avec bien des aspects de
ces situations d’agressions sexuelles. Nous sommes nous-mêmes des parents
bien souvent, des enfants « en retraite » toujours. Et il nous est impossible de
travailler avec autre chose que notre « équation personnelle ». Même si nous
n’avons pas personnellement vécu un inceste, nous en avons toujours des
représentations intimes.
Heureusement, nous avons à notre disposition des outils pour travailler
dans ces circonstances. Je ne m’attarde pas sur la nécessité de ne pas
travailler seul dans ces situations : j’espère que c’est une évidence pour nous
tous.
Je veux plutôt parler des textes de loi (en France), qui fondent
légitimement, et législativement, le fait de travailler le lien parent/enfant.
- Art. 371-2 du Code Civil : « L’autorité parentale appartient au
père et à la mère pour protéger l’enfant dans sa sécurité, sa santé et
sa moralité. Ils ont à cet égard droit et devoir de garde, de surveillance,
d’éducation. »
- Art. 375 du CC : Ordonnance du 23/12/58 : le Juge peut prendre des
mesures propres à « apporter aide et assistance aux parents dans
leur tache éducative ».
- Art. 373 et 375 du CC : la loi demande au juge de donner priorité aux
parents pour qu’ils exercent leur autorité, chaque fois que ce n’est pas
contraire à l’intérêt de l’enfant.
Le magistrat est donc bien dans son rôle quand il se préoccupe du lien
père/enfant, comme d’un élément capital pour le développement harmonieux
d’un enfant. La psychologie a suffisamment insisté pour montrer l’importance
des processus d’identification et de différenciation de soi dans la construction
de la personne humaine, autonome et sexuée. Le Juge estime donc
légitimement que le lien père/enfant, non seulement n’est pas contraire à
l’intérêt de ce dernier, mais qu’il lui est plutôt bénéfique. De même estime-t-il à bon droit souhaitable, que l’enfant ne soit pas soumis à l’influence d’une
seule personne, fut-elle sa mère.
3. Le contexte : le double « double-lien ».
Mais nous savons bien l’importance du contexte pour donner du sens
à un événement quel qu’il soit. Et ce qui est valable dans l’absolu peut
s’avérer néfaste, ou discutable, selon les circonstances. Le fait qu’il s’agisse
d’un père et de son enfant prend un sens différent quand il s’agit en même
temps d’un agresseur et de sa victime. Qu’est-ce donc ici que ce lien ? Il
s’agit de deux personnes vivant deux types de relations intriquées l’une à
l’autre, situées sur deux niveaux différents, et dont le sens est contradictoire
dans deux domaines simultanément :
Premier domaine : l’affect
- Dans la relation père/enfant, le message implicite que l’enfant reçoit
est : « Je te protège ».
-
Simultanément, dans la relation agresseur / victime, le message
explicite que l’acte d’agression adresse à l’enfant peut être compris
comme : « Je te fais du mal ».
- De plus ceci se passe dans un contexte d’entière dépendance, une
relation dont sa vie dépend, et l’enfant ne peut y échapper, ni faire des
commentaires.
Second domaine : la Loi
- Dans la relation père/enfant, le message implicite que l’enfant reçoit
est : « Par l’exercice de mon autorité parentale, j’incarne la Loi, et je
t’apprends à la respecter. ».
-
Simultanément, dans la relation agresseur / victime, l’obligation de
secret absolu que le père impose à l’enfant, le cadre cryptique dans
lequel le père organise les viols ou les atteintes sexuelles, donnent à
l’enfant le message : « Je ne respecte pas la Loi et j’en invente une
autre à laquelle tu dois te soumettre. »
- De la même manière que dans le domaine de l’affect, l’enfant ne peut
échapper à cette relation dont sa vie dépend, il ne peut se rebeller ni
en paroles, ni en actes (fuite par exemple, qualifiée alors de fugue).
Domaine de l’affect Domaine de la loi
Relation parent/enfant Je t’aime Je respecte
Relation agresseur/victime Je te fais du mal Je ne respecte pas
Dans ces deux domaines on reconnaît tous les éléments d’une situation
de double « double lien » (Benoit, 1981) qui sidère totalement l’enfant et
assoit le contrôle et la domination du père : c’est une relation d’emprise.
Bien entendu, après la révélation, le procès, et la condamnation de
l’agresseur (je rappelle que je me situe dans ce cas de figure), l’enfant peut
sortir de cette situation de double lien : la victime peut s’écarter de l’emprise
de son agresseur : c’est une des fonctions du procès, que de déterminer les
responsabilités individuelles, de remettre chaque protagoniste à sa place, et
de rétablir une distance entre eux. Mais sur l’autre niveau de relation, il s’agit
toujours d’un enfant et de son père, c’est-à-dire d’une relation par définition
inégalitaire, de dépendance. Et de l’inégalité à l’emprise, il n’y a qu’un pas
qu’il faut les aider à ne pas franchir à nouveau.
4. Le contexte psychosociologique
On juge une personne qui a commis un acte. Mais il ne faut pas
confondre non plus la personne et la fonction. Une fonction se définit
toujours en termes de relation.
Être parent est une fonction, et se définit par le fait qu’on élève un
enfant. Mais comme toute relation, celle-ci se définit entre trois pôles : le
parent, l’enfant, la société. Etre parent est une fonction sociétale. C’est la
société qui pose les limites du champ de compétence parentale. Être parent
est en quelque sorte une délégation d’autorité que la société consent à une
personne, pour que celle-ci élève en son nom des enfants dans le cadre légal.
C’est pourquoi il faut déclarer la naissance des enfants à la mairie. C’est ce
qui justifie que la société exerce un droit de regard, propose ou impose une
assistance, ou demande des comptes, aux parents.
De même, être enfant, du point de vue sociétal, est une fonction qui se
définit par rapport à la société et aux parents. En général notre société admet
que la fonction de parent est exercée vis-à-vis de l’enfant, par les mêmes
personnes qui ont rempli vis-à -vis de lui la fonction biologique de géniteurs,
fonction reproductrice du point de vue sociétal.
On se trouve donc en présence d’une personne, ayant posé un acte
inadéquat par rapport à sa fonction, dans le contexte de la société.
La question que je pose ici est la suivante : est-il possible de contraindre
une personne à exercer une fonction ? C’est une question que nous autres,
intervenants de toutes professions, devrions nous poser plus souvent, plutôt
que d’affirmer de façon péremptoire : « Un parent doit aimer ses enfants,
c’est consubstantiel à sa nature de parent ! »
Oui sans doute la société a-t-elle les moyens de me contraindre à être
un conducteur respectueux du Code de la route. Mais quand l’affect se mêle
aussi intimement à la transgression de la loi, ce qui caractérise l’inceste,
comment faire ? Des personnes peuvent engendrer un être humain, et ne
jamais le reconnaître affectivement et émotionnellement comme leur enfant.
La réciproque devrait être reconnue à l’enfant comme un droit, si nous
prenions l’habitude de considérer les enfants comme des personnes humaines
à part entière. Par exemple j’aime beaucoup la façon dont Jean-Pierre
Rozenczweig, Juge des Enfants, parle de la loi sur l’adoption (je cite de
mémoire): « La loi a donné aux enfants le droit d’avoir des parents », alors
qu’en général on ne parle que du droit des adultes à adopter des enfants.
Il serait nécessaire ici de s’attarder sur la notion de traumatisme.
Disons simplement ceci, qui nous permettra de continuer cette réflexion :
Du point de vue intra-psychique, personnel, la blessure (c’est le sens
du mot traumatisme) résulte d’une effraction, d’une excitation trop forte, de
l’irruption d’un élément étranger, qui perturbe l’organisation psychique de
la personne : un peu comme une lame pénétrant la chair. Cette comparaison
permet de voir que la blessure ne se refermera pas tant qu’on n’aura pas retiré
la lame; mais aussi qu’il ne suffira pas de l’extraire pour que la blessure
cicatrise sans infection : il y faudra des soins longs et minutieux.
De manière complémentaire, l’épistémologie systémique définirait le
traumatisme comme le résultat d’une transgression des frontières
individuelles (la personne est en elle-même un système), interpersonnelles
et intergénérationnelles. Le terme de transgression (passer outre) nous
ramène à la notion d’effraction. Mais on parle ici en termes de relation entre
les personnes, et non de « l’intérieur » de la personne. Le résultat de la
transgression est une désorganisation des relations dans lesquelles les
personnes sont impliquées, une perte totale des repères qui leur permettaient
de vivre de manière adaptée à leur contexte de vie. On passe de la famille à
la horde, du groupe à l’agrégat : les règles et la hiérarchie sont totalement
modifiées.
De ce point de vue, il ne s’agit donc pas seulement d’une perturbation
du lien entre deux personnes : l’agresseur et la victime. Toutes les personnes
de la famille, nucléaire et /ou élargie, ont été plus ou moins durablement
impliquées dans cette organisation particulière des interactions familiales
qu’on appelle l’inceste. Elles y ont réagi de diverses façons, souvent par le
déni quand l’inceste s’est prolongé. C’est dire que la relation entre le parent
agresseur et l’enfant victime a influé sur les autres membres de la famille,
leurs attitudes, leurs réactions par rapport aux deux personnes et à leur
relation incestueuse. Mais c’est dire aussi que cette relation n’a pu s’instaurer
et se poursuivre que grâce à la nature de toutes les autres relations dans le
contexte familial, et des rétroactions adressées par l’entourage (Alexander,
1985).
6. Conséquences de l’inceste
Du point de vue intra-psychique, la personne va mobiliser ses énergies
pour se défendre de cette agression, et à long terme pour que la blessure ou
la cicatrice ne la fasse pas trop souffrir. Parmi les « tactiques » utilisées, nous
retiendrons par exemple l’évitement de tout ce qui, de près ou de loin,
ressemble à l’événement dramatique. Ce serait une bonne tactique si la
prudence n’obligeait à l’utiliser avec excès, un peu comme le chat échaudé
qui craint même l’eau froide et risque donc de mourir de soif. Cette tactique
peut devenir rapidement invalidante, par exemple (dans un domaine différent)
pour cette caissière qui ne peut plus entrer dans un magasin, et va donc perdre
son travail à la suite d’un hold-up. Une autre « tactique » consiste à
« oublier » toutes les informations que la personne a reçues au moment de
l’événement, par tous ses canaux cognitifs, sensoriels, et émotifs. Mais à
long terme, le résultat participe souvent à l’élaboration de ce que l’on a décrit,
selon les corpus théoriques, sous les termes de clivage ou de dissociation de
la personnalité. On trouve par exemple des femmes qui, à l’âge adulte, ont
un désintérêt ou même un rejet des relations sexuelles avec un partenaire
auquel elles sont pourtant attachées sur le plan affectif, sans savoir que ce
n’est pas leur premier « partenaire ».
Du point de vue systémique, on fait l’hypothèse que le but de tout
groupe c’est d’abord sa propre conservation et son propre fonctionnement.
Chaque fois que ce fonctionnement est menacé, un des éléments de l’ensemble
met en œuvre une solution pour ramener le groupe à son état d’équilibre.
Bien entendu cette solution se paye, parfois très cher. Par exemple, la
transgression des frontières est une solution (plutôt qu’un problème) trouvée
par un des éléments de l’ensemble pour régler un problème antérieur. Mais
(prix à payer) c’est une solution qui devient à son tour un problème.
Je ne décrirai pas en détail ici les conséquences possibles à court,
moyen, et long terme, de l’agression dans la vie de l’enfant lui-même, car
ceci a déjà été beaucoup décrit. En revanche, il me paraît important de
souligner encore que si on adopte comme
hypothèse de travail
[2] que
l’inceste peut être considéré comme la solution que la famille aurait mise en
place pour pouvoir fonctionner, ceci implique deux choses essentielles :
- d’abord, l’enfant victime fait partie de la famille, et à ce titre il a,
comme les autres membres, participé au maintien de cette solution.
- C’est souvent l’intuition que les enfants ont eux-mêmes , quand ils se
sentent coupables de ce qui s’est passé. Comme Maud qui disait à
l’éducatrice : « Je l’ai laissé faire sans rien dire ». C’est aussi ce que
manifestent les enfants quand ils se culpabilisent d’avoir tant attendu
avant de parler : pendant longtemps, ils se sont sacrifiés pour maintenir
le système familial en état de fonctionner jusqu’au moment où
l’intensité dramatique de la situation s’est soudain accrue, leur devenant
alors insupportable. Cela se passe, par exemple, quand l’enfant violé
s’aperçoit qu’un frère ou une sœur plus jeune devient victime à son
tour : c’est souvent ce qui sert de déclencheur à la révélation. Il est
alors capital de se rappeler que tous ne sont pas à parité dans cette
relation, ni dans le degré de participation, d’abord parce qu’il y a
relation de dépendance univoque, répétons le; ensuite parce que “si
le maître et l’esclave sont interdépendants, ils ne sont pas égaux. »
(Lovell, 1995). Dans l’interaction familiale, il existe une hiérarchie de
pouvoir qui ne donne à l’enfant aucun autre moyen pour survivre, que
de se soumettre. Nombre d’auteurs ont décrit ces modèles où l’enfant
se retrouve dans une position de participant contraint et forcé (Cirillo&
- Di Blasio, 1992).
- Ensuite, cette solution a été mise à mal par la révélation, et la famille
doit travailler à mettre en place une autre structure viable de
fonctionnement. La révélation, l’enquête, le procès, la situation
officielle des responsabilités, sont des briques qui participent à l’effort
de reconstruction. Mais le travail est loin de s’achever avec cette étape
judiciaire :elle sert de cadre à l’autre versant, le travail personnel et
relationnel. Et si l’on peut penser que l’enfant victime se trouve alors
soulagé par l’arrêt des agressions et l’étape judiciaire, ce n’est pas
toujours le cas. Il arrive que la vie familiale se trouve tellement
désorganisée, que certains ou tous les autres membres fassent sentir
leur malaise, leur réprobation, ou même leur désir de se retrouver dans
une situation (l’inceste) où deux personnes (agresseur et victime)
payaient pour la tranquilité de tous. Dans ce cas, loin d’être soulagé,
l’enfant victime passe alors en position d’accusé. Par culpabilité, et
dans un souci de réparation, il risque « d’accepter » cette nouvelle
position qui équilibre à nouveau la famille autour d’un bouc émissaire.
- Rien alors n’aura changé pour lui, malgré les efforts consentis à la
révélation, et il se refermera définitivement sur le silence, quoiqu’il
arrive.
On voit donc par là, me semble-t-il, que la complexité de la situation
d’inceste ne se trouve pas tout à coup réduite par la condamnation de l’auteur
des faits. Le lien entre le père agresseur et son enfant victime n’est qu’un
des éléments à prendre en considération, pour enrayer le développement
des conséquences que nous venons de décrire.
7. Quelques idées prospectives
- Se préoccuper uniquement de « restaurer » le lien père/enfant serait
donc une vision particulièrement réductrice du traitement des
conséquences de l’inceste. Ceci reviendrait à vouloir rénover un
morceau de tapisserie sur une maison en ruines. Il s’agit bien davantage
d’une reconstruction adéquate de la structure intra-familiale, de
manière telle que chaque personne puisse y retrouver une place en
accord avec son statut d’enfant ou de parent, afin de pouvoir y exercer
sa fonction, parentale, filiale, conjugale, fraternelle, d’une manière
nouvelle.
- Ceci ne signifie pas qu’il faut négliger les souffrances ou préoccupations
de chaque personne, de chaque individu. Bien au contraire, la
reconstruction d’une structure familiale ne peut passer que par une
reconnaissance des plaintes, désirs, demandes explicites ou implicites
de chacun; mais toujours en relation avec la fonction relative de telle
personne par rapport à telle autre et à l’ensemble. Dans les familles à
transactions incestueuses, on observe souvent un enchevêtrement des
relations, ainsi qu’une indifférenciation pathologique et pathogène
des personnes dont le passage à l’acte incestueux a été le signe, et la
révélation, la solution pour en sortir. Il est donc essentiel que le
processus de traitement de la famille inclue des étapes de différenciation
(cf. Bowen, 1972), pour permettre à chacun de se reconnaître et de se
faire reconnaître pour lui-même, de se réapproprier au sein de la
famille une place adéquate et qui n’appartienne qu’à lui.
- Ceci ne veut pas dire pour moi que l’objectif de la restructuration
familiale soit la reconduction à l’identique de ce qu’elle était avant
l’inceste. Rétablir le lien parent/enfant tel qu’il était avant, n’est
ni possible ni souhaitable.
- D’une part ce serait une attitude de déni du réel en encourageant à faire
comme si rien ne s’était passé. On retrouve d’ailleurs cette attitude
chez certains délinquants ou criminels sortant de prison (et aussi pour
d’autres délits ou crimes): « J’ai payé : on n’en parle plus ! ». Il faut
insister ici sur le fait que l’inceste nécessite un traitement à la fois
sociétal (application de la loi) et clinique : aucun des deux n’est
efficace sans l’autre. (« efficace » dans le sens : le mieux à même
d’éviter la récidive).
- D’autre part, revenir à l’état antérieur serait replacer les membres de
la famille dans la situation qui les a conduits à l’inceste, c’est-à-dire
le double-lien évoqué plus haut.
- Reprendre sa place, son statut, sa fonction, signifie que chacun sache
qui il est, et qui sont les autres autour de lui, ce qu’il peut attendre et
refuser de leur part, ce qu’ils peuvent attendre et refuser de sa part.
- Mais ceci ne préjuge en rien du mode de vie et d’organisation pratique
(vie commune, séparation conjugale, etc.)
- Un aspect passionnant et très discuté de ce problème est la notion de
pardon : je renvoie ici le lecteur au cahier très intéressant publié sur
le sujet par l’AFIREM ( 1995).
- Il me semble nécessaire de poser la reconstruction des liens père
agresseur / enfant victime comme un objectif hypothétique,
conditionné d’une part au fait que la loi aurait été préalablement
dite (jugement), et d’autre part à l’acceptation des principaux
intéressés, en particulier et en premier lieu l’enfant victime. La
recherche des conditions nécessaires à la réalisation de cet objectif
serait de notre responsabilité. Il s’agirait de proposer l’ouverture
d’une CONVERSATION FAMILIALE, garantissant le respect des
personnes et de leur sécurité, en particulier des enfants. Elle aurait la
forme d’entretiens « à géométrie variable » : familiaux, et /ou de sous-systèmes, et /ou individuels. Cette conversation aurait plusieurs
objectifs primaires ou intermédiaires :
L’établissement d’une connaissance commune de ce que chacun sait
ou a su. Il s’agit de briser le secret qui a produit ou entretenu le contexte
maltraitant.
La reconnaissance et la verbalisation de la responsabilité exclusive du
ou des adultes, au regard de la loi, pour les actes commis, pour les non-dénonciations, les complicités, les omissions, le manque de protection.
Agresseur et victime, enfant et adulte, ne sont pas interchangeables devant
la loi.
Le retour de chacun, parents et enfants, dans la structure familiale à la
place qu’il n’aurait jamais dû quitter.
Un bon « tissage » du maillage d’informations concernant les
différences entre la loi et l’affect, le parent et l’enfant, la responsabilité et la
participation.
Même s’il est techniquement correct de considérer l’inceste comme le
symptôme d’un dysfonctionnement antérieur plus large du système familial,
il constitue en lui-même un acte illégitime d’emprise d’une personne sur une
autre. Il me paraît important de ne pas reproduire ce que nous voulons
empêcher. L’enfant victime a été contraint par l’agresseur, dans leur
contexte familial : sera-t-il à nouveau contraint par notre intervention, pour
effacer la contrainte précédente ?
Nous devrions cesser de confondre l’intérêt des personnes, avec la
représentation que nous en avons : c’est à elles de choisir en connaissance de
cause, pourvu qu’elles restent dans le cadre de la Loi. C’est pourquoi notre
travail de stimulation de cette conversation familiale ne doit être compris que
comme une préparation à une décision ultérieure, et qui ne nous appartient
pas. Renouer un lien, pardonner au besoin, sont des actes que seule une
personne autonome et aussi libre de ses choix que possible, peut poser de
manière satisfaisante. Ce sont des actes d’adulte que l’on ne peut exiger d’un
enfant, même « pour son bien » (Miller, 1984).
·
AFIREM ( 1995): Maltraitance, et après ? Réparer ? Pardonner ? Les cahiers de
l’AFIREM, n° 25.
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[1]
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[2]
Je veux insister sur le fait, que tout ceci n’est qu’une modélisation théorique.