2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Du couple à la famille : l’alliance parentale prénatale annonce-t-elle le devenir de la famille ?
[1]
Antoinette Corboz-Warnery
[2]
Elisabeth Fivaz-Depeursinge
[3]
De plus en plus de cliniciens et de chercheurs s’intéressent au développement
précoce de l’enfant et de la famille. Nous avons étudié les relations triangulaires au
sein de la famille formée du père, de la mère et de l’enfant au cours des premières
années de vie et nous cherchons actuellement comment se constitue cette unité à
trois au stade prénatal. Nous présentons une méthode pour observer et analyser
l’alliance parentale pendant la grossesse. Les premiers résultats concernant des
familles volontaires pour participer à la recherche indiquent la pertinence d’une
telle méthode pour prédire l’évolution postnatale. Cet outil sera utile aussi bien pour
les cliniciens que pour les chercheurs dans une optique de prévention.Mots-clés :
Alliance parentale, Alliance familiale, Triade, Stade prénatal, Observation.
Interest of clinicians and researchers for early development of child and
family is growing. We have been studying triangular relationships between father,
mother and child from the outset of family formation. At this time, we explore the
constitution of this unit during pregnancy. We describe a method to observe and
assess the coparenting alliance at the prenatal stage. The first results on a sample
of volunteer families show that the method allows to predict postnatal evolution. It
will be of use for clinicians as well as researchers in the domain of prevention.Keywords :
Coparenting alliance, Family alliance, Triad, Prenatal stage, Observation.
La grossesse n’est pas seulement la période pendant laquelle l’embryon
se développe dans le ventre de sa mère. C’est aussi une période où les parents
se préparent psychologiquement à leur parentalité et à la relation à leur
enfant. Une image interne de l’enfant se construit progressivement dans
l’esprit des parents, « le bébé dans la tête » ou l’enfant imaginaire (Soulé,
1982, Bydlowski, 1997).
Dans la perspective de la famille, c’est le moment où se constitue
l’alliance familiale dans le triangle primaire entre père, mère et bébé (Fivaz-Depeursinge & Corboz-Warnery, 1999). Cependant les auteurs ont surtout
étudié les représentations maternelles de l’enfant à naître et leur influence sur
la relation mère-enfant après la naissance (Stoleru
et al. 1985; Zeenah &
Barton, 1989; Fava
et al., 1993, Ammaniti
et al., 1999). Peu de travaux
abordent les représentations paternelles et encore moins celles des deux
parents ensemble. Néanmoins, les études de Bürgin & von Klitzing ( 1995)
[4]
et de von Klitzing
et al ( 1999) ont ouvert de nouveaux horizons en montrant
que les représentations triangulaires des parents (père et mère) pendant la
grossesse prédisent la place qu’ils donneront à l’enfant dans l’interaction à
trois, 4 mois après la naissance.
D’autres études pointent l’influence de la relation conjugale sur le
développement de l’enfant (Gottman et al., 1989; Cowan et Cowan, 1992)
ainsi que l’évolution de cette relation lors de la transition à la parentalité
(Lewis et al., 1988; Heinicke & Guthrie, 1996); mais les recherches les plus
récentes concernent l’impact du couple parental, par distinction avec le
couple conjugal, sur ce développement (Katz et al., 1996, McHale et al.,
1996,1999).
La socialisation de l’enfant à l’âge scolaire constitue l’une des
manifestations de cet impact (McHale & Fivaz-Depeursinge, 1999), au-delà
de ce que l’on peut prédire de l’impact des relations dyadiques entre parent
et enfant. Le « co-parentage », déjà un concept central dans la théorie de
Minuchin ( 1974), se réfère à la qualité de la coordination entre adultes dans
leurs rôles de parents. Les études dans ce domaine ont en général évalué le
co-parentage dans un contexte d’interactions familiales : les parents se
soutiennent-ils ou s’opposent-ils l’un à l’autre dans leurs interventions vis-à-vis de l’enfant ? (McHale et al., 1996; Belsky et al, 1994). Supposant que
le co-parentage se fonde déjà durant la grossesse, les auteurs cherchent les
moyens de prédire dès cette période la qualité de l’alliance parentale une fois
l’enfant né.
Dans cet article, nous présentons une méthode pour observer et
analyser les manifestations de l’alliance parentale pendant la grossesse, à des
fins de recherche et de clinique. Cette méthode s’inscrit dans la continuité de
nos travaux sur l’alliance familiale post-natale, travaux que nous commençons
donc par résumer.
Le paradigme du « Lausanne Trilogue Play »
Nous avons tracé la trajectoire, dans les premières années de vie, de
l’unité triadique observée comme une unité différente des unités dyadiques
qui la composent (Fivaz-Depeursinge & Corboz-Warnery, 1999). L’élément
central de la méthode est la situation du « Lausanne Trilogue Play » (LTP en
abrégé). Elle permet d’observer et d’enregistrer comment les parents et leur
bébé jouent ensemble dans un système triangulaire constitué de quatre
configurations : une fois « les trois ensemble » (tous sont actifs) et trois fois
« deux plus un » (deux partenaires actifs et un tiers). Le but du jeu est
d’atteindre des moments de plaisir à trois malgré des passages transitoires du
bébé par des états négatifs (fatigue, frustration).
Le degré de coordination que les partenaires atteignent quand ils
jouent ensemble, définit « l’alliance familiale ». Elle est fonctionnelle
quand les interactions de la famille sont bien coordonnées et atteignent plus
ou moins régulièrement des moments de plaisir ensemble. Elle est
problématique quand les interactions de la famille sont peu coordonnées -
enfermées dans des boucles de réciprocité négative.
Nos premiers résultats ont montré que le type d’alliance formé à 3
mois par une triade est relativement stable pendant la première année. Il
constitue un contexte plus ou moins favorable au développement socio-affectif de l’enfant (Fivaz-Depeursinge et al., 1998).
Si l’alliance familiale est déjà en formation entre les parents pendant
la grossesse, il s’agit alors de la coopération entre les futurs parents à propos
du bébé à venir, autrement dit de leur alliance parentale prénatale. En la
comparant avec l’alliance familiale postnatale, on vérifiera dans quelle
mesure elle en est un prédicteur.
Le contexte de la recherche
Notre étude est longitudinale et prospective, s’étendant de la grossesse
à 18 mois après la naissance. Les familles sont vues au 6e mois de grossesse,
puis à 3,4,9 et 18 mois postnatal. Volontaires, elles sont recrutées par le
service d’échographie de la maternité publique et par voie de presse. Elles
attendent leur premier enfant. Elles viennent dans notre laboratoire aux
environs de la 25e semaine de grossesse, moment favorable pour évoquer
leur futur enfant. Les parents sont accueillis par une consultante qui restera
leur référent. Après avoir évoqué leur situation actuelle et leurs histoires
familiales respectives, les futurs parents sont interrogés sur leurs
représentations de leur futur bébé (comment ils voient son physique et son
caractère, comment ils s’imaginent l’un et l’autre et les deux avec le bébé,
etc.); cet entretien les met en condition pour le jeu qui suit.
En effet, pour évaluer l’alliance parentale prénatale nous avons
imaginé une tâche en relation avec l’enfant à venir et non pas une tâche
concernant uniquement le couple.
La situation d’observation : le LTP prénatal
Les futurs parents sont assis en triangle face à un couffin avec une
« poupée » qui représente le bébé (elle a le corps d’un bébé, mais un visage
indéfini). Trois caméras les filment pour obtenir deux images vidéo : une vue
générale de la situation (caméra 1) et les visages des parents (caméra 2 et 3).
La consultante leur demande de s’imaginer le moment où ils se
retrouveront tous les trois ensemble pour la première fois après l’accouchement
(voir consigne in extenso en annexe). Le jeu se passera en quatre
parties (comme dans le LTP post-natal): d’abord l’un joue avec le bébé,
ensuite l’autre, puis les deux ensemble; finalement, ils laissent le bébé
dormir et ils discutent entre eux de ce qu’ils viennent de vivre.
La consultante les prépare au jeu en jouant elle-même la nurse qui leur
présente le bébé. Elle leur indique une durée de 4 à 5 minutes en tout.
Demander aux parents de jouer leur première rencontre avec leur
bébé, mais par anticipation, avec une poupée inanimée, et sous le regard des
caméras, revient à leur poser un défi. La tâche fait appel à leurs capacités de
jeu au sens ludique et au sens de jeu de rôles, ceci d’autant plus que les parents
ne reçoivent aucun feed-back de ce « bébé » inanimé. De plus, le thème fait
appel à leur créativité et met en jeu des émotions très profondes. Pour les
parents, relever ce défi revient à jouer en acceptant les limites qu’impose la
consigne, mais en puisant dans leur imagination pour co-construire un
espace aussi bien physique que symbolique et ludique pour le bébé. Il s’agit
de la mise en acte de leurs représentations d’être à trois. Cette capacité est
influencée par leurs histoires personnelles, la qualité de leur relation conjugale,
leurs représentations du bébé et la relation réelle avec le fœtus (mouvements
du fœtus, échographie, haptonomie… etc.). Il ne s’agit donc pas d’un jeu
structuré comme avec un vrai bébé mais d’ébauches de prise de contact
marqué par un partage affectif intense entre les partenaires, étant donné les
émotions profondes que suscite le jeu. Parfois un peu gênés par cette
situation inhabituelle, les couples arrivent en général à se l’approprier,
souvent avec humour, même s’ils relèvent aussi la difficulté de la tâche.
Figure 1
Agencement d’observation
Pour aider le lecteur à mieux se représenter cette situation, nous allons
d’abord suivre une famille qui joue le jeu avec plaisir au travers des quatre
configurations. Par contraste, nous décrirons ensuite une famille pour qui ce
jeu pose problème. Pour simplifier la description nous parlerons de bébé
pour désigner la poupée qui représente le nourrisson à naître, et de père et de
mère pour les futurs parents.
Dans la première partie, le parent actif (ici la mère) active son
répertoire de comportements intuitifs parentaux (Papousek & Papousek, 1987):
elle se penche vers le « bébé » pour l’explorer, lui touche délicatement le
ventre puis manipule ses mains. Elle décide rapidement de le prendre dans
ses bras en l’enveloppant étroitement dans sa couverture
[5]. Elle le tient
fermement au creux de son bras et le regarde intensément. Elle ne dit rien,
mais semble très émue, souriant légèrement. L’autre parent, en position de
tiers (ici le père), attentif et résonnant, l’encourage verbalement. Il reste en
arrière et lui parle doucement. Il lui demande si elle le trouve beau et la
félicite d’avoir si bien réussi. Étant donné la non-réaction du « bébé », la
mère se tourne vers son conjoint pour partager ses émotions et son plaisir. Ils
se sourient mutuellement. Cet aller-retour entre le bébé et le conjoint va se
reproduire à plusieurs reprises avec à chaque fois un partage affectif intense
entre les deux partenaires.
Finalement la mère s’adresse au bébé avec la voix typique du « parler
bébé », lui annonçant qu’il va maintenant aller chez papa. Elle le passe
délicatement au père.
Pendant la deuxième partie, le père est plus actif. Tout en tenant
le bébé au creux de son bras, il ouvre la couverture, touche les parties du corps
du bébé l’une après l’autre pour bien vérifier que « tout est en ordre ». Il
tourne régulièrement la tête vers sa femme qui reste en retrait mais lui répond
à chaque fois par un large sourire à chaque étape de ce « tour du propriétaire ».
Ayant fini sa vérification, le père met fin à cette partie du jeu, mais ne sait plus
très bien la suite de la consigne. Madame rappelle qu’ils doivent jouer
ensemble mais elle ne voit pas comment faire.
La troisième partie va se passer en deux étapes. D’abord Monsieur
se tourne complètement vers sa femme et se rapproche d’elle en mettant le
bébé sur ses genoux. Il soutient le bébé alors que la mère se penche vers lui
et lui caresse la joue. Puis ils remettent le bébé dans le couffin. Ils sont
inclinés vers lui à égale distance. Ils vont consciencieusement l’installer pour
dormir en remettant la couverture et en s’assurant qu’il est bien confortable.
Ils sourient quasiment constamment et parlent très doucement. Ils sont
essentiellement centrés sur le bébé.
Figure 2
les quatre parties du LTP prénatal
Finalement dans la quatrième partie, le bébé repose dans son
couffin et les parents se redressent pour se parler l’un à l’autre tout en lançant
des coups d’œil réguliers au « bébé ». À ce moment-là les parents rigolent
franchement entre eux. Ils commentent la difficulté de la tâche et ne
s’estiment pas très bons acteurs. Par contre le « bébé » a été parfait à leur avis.
Tout en riant, Madame se touche le ventre, comme pour rappeler que le vrai
bébé est bien là. Monsieur lui prend tendrement les mains. Ils se tournent
ensemble vers la vitre pour mettre fin au jeu en demandant si la prestation a
été bonne.
Le tout a duré 4 minutes, chaque partie durant environ une minute.
Juste après cette séquence, la consultante discute avec le couple de
leur vécu pendant le jeu. Ces futurs parents peuvent ainsi exprimer leur
difficulté à accomplir cette tâche inhabituelle, de se projeter dans l’avenir
dans une situation aussi intime pour eux. Ils ont éprouvé un mélange de
crainte et de plaisir. Mais aussi ils avouent leur surprise d’avoir eu tellement
d’émotions à imaginer leur futur bébé d’une façon aussi concrète. De
nouvelles questions et de nouvelles perspectives s’ouvrent à eux maintenant
et ils vont pouvoir les partager en couple.
Dans la première partie, c’est le père qui commence le jeu. Il
prend le bébé tout de suite dans les bras. Visiblement emprunté, il le tient à
distance l’appuyant à moitié sur une cuisse. Il ne le regarde quasiment pas,
ne le touche pas. Il s’adresse à la mère avec un sourire gêné : « Alors, ça s’est
bien passé ? Tu vas bien ?». La mère regarde surtout le bébé, sourit
légèrement, fait oui de la tête, mais il y a peu d’échanges mutuels entre les
conjoints. Très rapidement le père propose à la mère de prendre le bébé, ce
qu’elle fait immédiatement.
Dans la deuxième partie, la mère tient le bébé fortement serré
contre elle. Elle le regarde, explore son visage, le caresse. Elle semble émue,
voire un peu triste. Elle ne se tourne pas vers le père, qui reste en retrait les
bras croisés, un sourire un peu crispé sur les lèvres. À un moment donné, elle
s’avance cependant vers lui en attirant son attention sur les mains du bébé.
Le père prend une main, mais du bout des doigts en restant appuyé contre le
dossier de sa chaise. Il propose de remettre le bébé dans le couffin.
Dans la troisième partie, la mère installe le bébé, remet la
couverture en place. Elle reste penchée en avant dans une sorte de
contemplation triste de son bébé. Le père est toujours en retrait, à nouveau
les bras croisés, tendu et crispé. Il lance des coups d’œil à sa femme.
Finalement c’est elle qui se redresse et indiquera aux chercheurs que le jeu
est terminé.
Il n’y a pas de quatrième partie.
Le tout a duré environ 4 minutes, mais avec une répartition du temps
très inégale entre les parties. À noter qu’il y a eu très peu d’échanges affectifs
entre les conjoints, ni par le regard, ni par les gestes.
Dans la discussion avec la consultante, les parents sont très critiques
vis-à-vis de la situation et de ce « bébé qui ne réagit pas ». Madame s’étonne
cependant d’avoir ressenti de la tristesse, « comme si elle préparait un babyblues », dit-elle, très émue. Soutenue par la consultante qui valorise
l’expression de ce sentiment, elle peut dire ses craintes de mal vivre
l’accouchement et le post-partum. Mais Monsieur supporte visiblement mal
l’expression de sentiments dont il ne sait que faire et dévie alors la
conversation sur un autre sujet. Madame le rejoint dans cette issue, recouvrant
à nouveau toutes ses émotions.
Sur la base de telles descriptions de différents LTP prénataux, nous
avons mis au point une grille d’évaluation.
Il s’agit d’un grille globale comprenant 6 échelles :
1. l’espace transitionnel; 2. la coopération avec les chercheurs ; 3. la
structure du jeu; 4. les comportements intuitifs parentaux; 5. la coopération
dans le couple; 6. le climat affectif familial (« Family warmth » selon
McHale et al., 2001).
Les 4 premières échelles ont chacune 3 scores, du plus au moins
approprié ( 2-1-0).
1. L’espace transitionnel correspond à l’impression générale de
l’observateur sur l’engagement des partenaires dans le jeu : les parents
s’engagent-ils affectivement et prennent-ils du plaisir tout au long du jeu ?
Ou au contraire ne s’engagent-ils dans aucun jeu, ou font-ils quelques essais
mais sans dimension ludique ?
2. La coopération avec les chercheursmet au premier plan la qualité
de l’alliance de travail avec la consultante : Coopèrent-ils de bonne grâce ?
Ou au contraire se soumettent-ils à la consigne comme un devoir à faire, ou
même dénigrent-ils la tâche ouvertement ?
3. La structure du jeu demande une analyse du déroulement du jeu
pour répondre aux questions suivantes : le jeu est-il structuré en 4 parties ?
l’une ou l’autre des parties est-elle escamotée, voir inexistante ? Y-a-t-il une
répartition égalitaire du temps entre les parties ?
4. Les comportements intuitifs parentaux sont évalués pour
chaque parent séparément pour obtenir ensuite un score de couple. Ainsi,
même si un partenaire est codé excellent alors que l’autre est assez moyen
dans son comportement vis-à-vis du bébé, le score du couple est moyen. On
évalue 6 items connus pour être caractéristiques des comportements intuitifs
parentaux (Papousek & Papousek, 1987): le « holding » et l’orientation en
face, la distance de dialogue, le « baby-talk » et les sourires au bébé, les
caresses et/ou le bercement, l’exploration du corps du bébé et finalement la
préoccupation du bien-être du bébé.
Les deux dernières échelles sont inspirées du « Coparenting and
Family Rating Scale » (CFRS, McHale, Kuersten-Hogan, Lauretti, 2000).
Elles sont évaluées sur 5 scores du meilleur ( 4) au pire ( 0).
5. La coopération dans le couple est évaluée au niveau des
actions et des comportements des deux partenaires. À un extrême, les futurs
parents s’engagent dans le jeu et se soutiennent mutuellement en fonction
des différents rôles qu’ils doivent tenir tout au long du jeu. À l’autre extrême,
soit ils jouent chacun pour soi ou ils interfèrent dans le jeu de l’autre; soit ils
se désengagent et dénigrent la tâche ou le conjoint.
6. Le climat affectif familial ou « family warmth » concerne la
manifestation d’affection et de tendresse dans le couple entre les partenaires
et vis-à-vis du bébé. C’est la tonalité affective qui est prise en compte. Elle
se manifeste à un extrême par des regards et des sourires mutuels, des rires
partagés, des gestes affectueux. À l’autre extrême, les partenaires sont froids
et distants ou tendus et méprisants, en particulier vis-à-vis du bébé.
Finalement les scores des 6 échelles sont additionnés et on obtient un
score total pour chaque famille se situant entre 16 et 0.
Les images des deux caméras sont compressées sur le même écran afin
que les codeurs puissent voir en même temps la vue générale et les visages
des parents. Ils peuvent ainsi évaluer le déroulement du jeu dans son
ensemble, du moment où la consultante donne la consigne jusqu’à son retour
dans le studio. Ils peuvent aussi tenir compte des expressions faciales des
parents, souvent fugaces, mais révélatrices des émotions ressenties par
chacun.
Pour chaque échelle de la grille, les codeurs visionnent le jeu en temps
réel, parfois au ralenti. Ils notent au fur et à mesure leurs codages sur une
feuille ad hoc.
Cette évaluation nécessite une connaissance de l’observation des
interactions familiales et du développement du bébé. Il est par ailleurs
indispensable que les codeurs suivent un entraînement sous supervision. Ils
travaillent ensemble au début sur des films d’entraînement pour mettre en
évidence les biais systématiques et pour résoudre les divergences. Les
données sont ensuite codées séparément et comparées pour mesurer la
reliabilité.
Actuellement l’évaluation est faite sur un échantillon de 20 familles
par deux codeurs aveugles aux autres données de l’étude. La reliabilité est
bonne (R = . 88, p. 0001).
A ce stade de l’étude, nous pouvons répartir les familles en deux
groupes principaux : les alliances parentales fonctionnelles (score de16 à 8)
et les alliances parentales problématiques (score de 7 à 0). Les familles A et
B sont des exemples types de ces deux groupes.
Relations avec les alliances postnatales
Voyons en premier lieu ce qui se passe à 3 mois dans les familles A
et B. Les deux familles ont un petit garçon en bonne santé après un
accouchement sans problèmes.
Lors de la séance dans notre laboratoire et après le repas du bébé, nous
leur demandons de jouer le LTP dans les 4 parties du jeu(l’ordre est ici
imposé): d’abord le père joue avec le bébé, la mère étant tout simplement
présente; puis c’est l’inverse, la mère joue directement avec le bébé et le père
est simplement présent; dans la troisième partie, ils jouent les trois ensemble
et finalement les parents discutent entre eux et c’est le bébé qui est tout
simplement présent.
Dans la famille A, le jeu est tout en nuance et en harmonie. Dans les
deux premières parties, aussi bien le père que la mère établit un dialogue avec
leur bébé, chacun dans son style : Monsieur tranquille et posé, Madame plus
impétueuse et expressive. En position de tiers, ils résonnent chacun à ce qui
se passe dans la dyade active et participent affectivement aux moments forts.
La mère doit parfois se retenir, même se détourner pour ne pas interférer dans
le jeu du père avec le bébé. Ce dernier réagit au début très positivement aux
stimulations parentales puis se détourne et montre des signes de fatigue, ce
qui incite les parents à changer de partie du jeu. Dans la troisième partie, les
parents chantent ensemble et le bébé ravi passe de l’un à l’autre en leur
souriant aux moments clés de la chanson. La quatrième partie est très animée
entre les parents, le bébé calme et attentif les suit du regard comme s’il
participait à leur dialogue.
On note ici l’étroite coordination entre les parents et la façon dont ils
arrivent à coopérer ensemble malgré leurs tempéraments si différents. Ils
atteignent régulièrement des moments de plaisir à trois.
Dans la famille B, le dialogue est plus difficile à établir avec le bébé,
qui montre surtout son intérêt pour les objets. En dépit de l’absence de jouets,
il explore son environnement, inspecte la chaise-relax, mâchouille la ceinture,
tripote ses chaussures, etc. Chacun à son tour, les parents déploient beaucoup
d’efforts pour attirer son attention; mais le père garde une certaine distance
tandis que la mère est très proche. On observe néanmoins quelques épisodes
fugaces de contact affectif. Dans la troisième partie, les parents ont de la
difficulté à jouer ensemble et à structurer un jeu commun. Ils essaient chacun
de leur côté, sans succès. Sentant que quelque chose ne va pas, ils relèvent
l’inclinaison de la chaise du bébé, mais cela n’améliore pas la situation. Au
contraire le bébé, mal tenu, se désengage de plus en plus. Pour finir, les
parents partagent entre eux leur sentiment d’impuissance, laissant le bébé
poursuivre son exploration solitaire.
La différence de style entre ces parents s’accentue et semble empêcher
une coordination suffisante entre eux surtout quand il s’agit de jouer
ensemble. Le résultat est l’exclusion de l’enfant qui doit alors faire appel à
ses propres ressources pour se réguler.
La lecture clinique de ces interactions illustre les résultats que nous
obtenons sur les relations entre l’alliance parentale prénatale et l’alliance
familiale à 3 mois dans l’échantillon actuel de 20 familles. À ce point, les
résultats des analyses statistiques sont indicatifs. Les corrélations indiquent
une certaine continuité entre l’alliance prénatale et l’alliance à 3 mois
(RHO=. 50).
Nos précédentes études montraient déjà une continuité de l’alliance
familiale dans la première année de vie de l’enfant entre 3,6 et 9 mois (Fivaz-Depeursinge et al., 1998). On peut donc supposer qu’il en sera de même pour
cet échantillon avec en plus une certaine continuité de l’alliance, dès la
grossesse et jusqu’à 18 mois. Par ailleurs les résultats globaux indiquent une
baisse générale du degré de coordination entre le prénatal et 3 mois. Elle
témoigne de la crise provoquée par l’arrivée de l’enfant, comme le montrent
presque toutes les études sur la transition à la parentalité, période à risque
pour les couples (Lewis 1989, Shapiro et al., 2000).
Ces résultats doivent encore être confirmés sur l’ensemble de
l’échantillon (N = 40).
Mais on peut d’ores et déjà dire que les ressources et les difficultés
observées avec le bébé sont déjà apparentes avant la naissance. Plus
précisément, la capacité versus l’impossibilité pour les parents de se
coordonner pour interagir ensemble avec le bébé semble être présente dès la
grossesse et se maintenir à l’arrivée de l’enfant.
En résumé, nous avons présenté une méthode pour étudier l’alliance
parentale pendant la grossesse comme moyen de prédiction de l’alliance
familiale après la naissance, à des fins de recherche et de clinique. Cette
méthode se situe dans la continuité de nos travaux sur les interactions
familiales à trois entre parents et bébé. À partir de la situation du LTP conçue
au départ pour la première année de vie de l’enfant, nous avons aménagé le
setting et le contenu de la tâche de manière à ce qu’elle soit applicable au
stade prénatal en gardant la même structure de base
[6]. Cette situation bien
particulière consiste à mettre en acte, pour les futurs parents, leurs
représentations de la première rencontre avec leur bébé. L’illustration de
notre méthode par la description des interactions de deux familles contrastées
a démontré la richesse et la pertinence clinique des observations générées
dans cette situation.
Nous avons ensuite proposé une méthode d’analyse des observations
sous la forme d’une grille d’évaluation permettant l’établissement d’un
score global de l’alliance parentale prénatale comparable aux scores de
l’alliance familiale post-natale. Nos premiers résultats indiquent une
corrélation entre les scores au 6e mois de grossesse et ceux à 3 mois post-natal. Ils montrent une certaine continuité du type d’alliance, fonctionnelle
versus problématique, avant et après la naissance.
Quand on interroge des futurs parents pendant la grossesse sur leurs
représentations d’être à trois, on obtient des informations importantes sur la
façon dont ils vont intégrer le bébé dans leur famille (Von Klitzing et al,
1999). Nous avons fait un pas de plus en favorisant la mise en acte de ces
représentations dans une situation observable. Comme déjà dit précédemment,
le défi posé aux parents les oblige à mobiliser leurs ressources et met au jour
des fonctionnements dont ils ne sont pas toujours conscients. Certains
parents, comme dans la famille A, peuvent utiliser cette expérience pour
intégrer des informations nouvelles dans leur évolution. Pour d’autres,
comme pour la famille B, la situation sera révélatrice d’émotions profondes
souvent négatives, insoupçonnées et réprimées jusqu’ici. C’est l’occasion
pour eux de pouvoir parler d’un vécu douloureux difficilement abordable.
Dans tous les cas, c’est une expérience intense que les couples peuvent vivre
en profitant de l’accompagnement de l’équipe. Rappelons qu’il s’agit de
couples volontaires pour participer à la recherche. Ils ne nous adressent pas
de demande de soins, en tout cas pas explicitement. Cependant, la conduite
des observations de recherche dans un contexte cliniquement orienté, nous
oblige à prendre un soin tout particulier de l’établissement de l’alliance de
travail avec ces couples et à envisager parfois des interventions préventives
ou thérapeutiques. Les interviews et les discussions qui suivent le LTP sont
des moments privilégiés pour approcher les préoccupations des futurs
parents. Nous proposons le cas échéant une séance séparée pour répondre à
certaines de leurs questions, voire pour les orienter vers des contextes de
soins.
S’il s’agissait d’une thérapie, nous pourrions travailler plus à fond
leurs représentations d’être à trois et leur coordination parentale. Nous
pourrions travailler directement sur les patterns interactifs dans le setting
même du LTP comme nous le faisons après la naissance (Corboz & Fivaz,
1994; Stern, 1995). Nous pourrions aussi faire des liens avec les représentations
des parents d’être à trois dans leurs familles d’origine (Byng-Hall, 1995).
Pour la recherche, il reste à préciser le devenir de l’enfant et de sa
famille à plus long terme après la naissance (McHale et al, 2001). Mais il
serait aussi intéressant de chercher les origines transgénérationnelles des
patterns interactifs que nous observons. Comment les parents ont-ils appris
à interagir à trois dans leurs propres familles alors qu’ils étaient eux-mêmes
enfants ? Comment les règles de communication se transmettent-elles d’une
génération à une autre ? Un futur père qui a toujours vécu l’exclusion de son
propre père, peut-il s’engager pleinement dans l’interaction à trois avec son
enfant ? Choisira-il une femme qui justement ne peut pas partager son
affection entre ses deux parents ? La liste de questions serait longue et il
faudrait trouver une méthodologie appropriée pour y répondre. Nous
imaginons parfois utiliser le modèle du LTP pour observer et analyser les
interactions avec les grands-parents, entre eux et les futurs parents d’une
part, entre eux et les enfants d’autre part. Mais ce serait une autre histoire…
Les cliniciens et les chercheurs s’intéressent de plus en plus au
développement précoce de l’enfant et de la famille dès la grossesse. Attendre
un enfant est une période non seulement de transparence psychique pour la
femme enceinte (Bydlowsky, 1997) mais aussi de remaniement des relations
au sein de la famille. Peut-on obtenir des indices sur les interactions
familiales postnatales à partir des interactions entre les futurs parents
pendant la grossesse ? C’est la question que nous nous sommes posées, dans
la continuité de nos études sur le triangle primaire père-mère-bébé. Nos
premiers résultats confirment l’existence de patterns interactifs prénataux
prédictifs de l’alliance familiale à 3 mois postnataux. Malgré la crise de la
naissance, les parents semblent conserver un mode de communication qui
leur est propre et qu’ils ont construit dès la grossesse. Il reste à vérifier si cette
continuité se conserve au-delà des trois premiers mois et quelle influence elle
a sur l’enfant.
En effet de nombreuses recherches restent à faire : préciser l’impact
de la dynamique familiale sur le développement de l’enfant à plus long
terme, mieux délimiter les domaines conjugaux et parentaux et leurs influences
respectives sur ce même développement, définir les modes de transmission
des patterns interactifs d’une génération à l’autre, etc. Dans le domaine du
développement, les études ont été principalement basées sur des mesures
individuelles et dyadiques. Le défi actuel est d’y ajouter des mesures
familiales (Parke, 1988; Deal et al., 1999).
Notre étude confirme que la place de l’enfant dans la famille se
prépare dès la grossesse. Ces résultats soulignent l’importance de développer
des outils d’observation appropriés à la clinique et à la prévention pendant
cette période si propice aux changements.
Annexe 1 : Consigne du LTP prénatal
Nous allons vous demander une chose un peu particulière, un jeu
qu’on vous demande de jouer maintenant pour nous. Nous discuterons
ensuite comment ça s’est passé pour vous.
Imaginez que l’accouchement s’est bien passé. Madame vous avez
reçu le bébé sur votre ventre, Monsieur vous a accompagnée. Maintenant
vous vous retrouvez tous les deux dans votre chambre et la nurse vous
apporte le bébé. C’est la première fois que vous retrouvez tous les trois
ensemble et je vous demande de jouer pour nous ce fabuleux moment.
Voilà, je vais chercher le bébé.
La consultante va chercher le bébé, le tient dans ses bras et continue la
consigne.
Nous vous demandons de jouer avec le bébé en 4 parties :
D’abord l’un joue avec le bébé, puis l’autre; puis, vous jouez avec le
bébé les deux ensemble; finalement, vous le laissez dormir et vous discutez
ensemble de ce que vous venez de vivre.
Vous pouvez prendre le bébé dans vos bras. Le jeu dure en général 4
à 5 minutes et vous me faites signe quand vous aurez fini.
La consultante s’adresse au bébé « bonjour, comme tu es beau, tes parents peuvent être fiers de toi » puis présente le bébé à la mère et au père.
Finalement elle le pose dans la corbeille.
Juste avant de partir, elle répète :
D’abord l’un, puis l’autre et les deux ensemble; à la fin vous le laissez
dormir et vous discutez ensemble.
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[1]
Cette recherche est menée grâce aux subsides No 32-52508.97 du Fonds National
Suisse de la Recherche Scientifique.
[2]
Psychiatre-Psychothérapeute, médecin associé, Centre d’Étude de la Famille,
Département Universitaire de Psychiatrie Adulte, Prilly (Suisse).
[3]
Psychologue-Psychothérapeute, PD, MER, Présidente du Centre d’Étude de la
Famille (CEF), Département Universitaire de Psychiatrie Adulte – Prilly/Lausanne.
[4]
Cette équipe fait partie du « réseau trilogie » réunissant plusieurs équipes de recherche
autour de l’étude des relations triangulaires et utilisant le jeu trilogique de Lausanne
(LTP) comme situation d’observation.
[5]
À noter que les parents tiennent pratiquement tous le bébé sur le bras opposé au
conjoint, que ce soit à gauche ou à droite, ce qui permet à ce dernier de voir le bébé
de face et d’y avoir facilement accès.
[6]
Nous avons aussi aménagé la situation aux stades ultérieurs du développement
( 18 mois, 4 ans).