2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
La consultance : un modèle de collaboration entre pédiatre, famille et psychothérapeute
Edith Tilmans-Ostyn
[1]
Daniel Bachelart
[2]
En prenant appui sur le lien de confiance – parfois de longue durée – établi
entre le pédiatre et la famille, le psychothérapeute peut se permettre d’entrer dans
ce système de façon tangentielle mais cependant incisive. Une séance de consultance
peut orienter soit le suivi par le pédiatre, soit la famille, vers de nouvelles
perspectives mobilisatrices, soit également déboucher sur une démarche
psychothérapeutique.
Les particularités de cette collaboration et de ce type d’intervention sont
mises en évidence et illustrées par des vignettes cliniques décrites à la fois par la
psychologue et par le pédiatre. Cet article est basé sur une pratique commune d’une
dizaine d’années.Mots-clés :
Séance de consultance, Collaboration multidisciplinaire, Psychosomatique, Consultation pédiatrique, Consultation psychothérapeutique.
With the support of a trustful relationship – sometimes existing already for
a long time – between the pediatrician and the family, the psychotherapist may enter
in this system trough a tangential yet incisive way.
A unique consultative session may have effects at different levels : to advise
the pediatrician in his follow up of the family, to give new viewpoints to the family
members that open up possibilities for change. It may end up in a request for
psychotherapy.
The particularities and specific ways of intervening during such a session are
presented and concretely illustrated by clinical vignettes. The article is written
conjointly by one psychologist and by one pediatrician, and based on a ten years
practice of collaboration.Keywords :
Consultatative session, Collaboration, Multidisciplinary approach, Psychosomatic disorders, Pediatric consultation, Psychotherapy, Family therapy.
La consultance est une consultation (généralement unique) demandée
par un professionnel à un autre pour les personnes dont il s’occupe et pour
améliorer sa relation professionnelle avec eux. Le but premier est une
orientation/réorientation de l’accompagnement du premier professionnel
(plus particulièrement lors d’impasses thérapeutiques), ceci dans une
perspective de continuité de soins.
Cet article concerne la demande de consultance formulée par un
médecin-pédiatre à une psychologue-psychothérapeute, pour les enfants
qu’il suit, souvent depuis leur naissance, pour leurs parents et pour la relation
qu’ils ont ensemble dans le contexte du suivi médical pédiatrique.
La pratique de consultation intégrée, surtout appliquée en psychiatrie
de liaison en milieu hospitalier, s’en rapproche le plus. La différence étant
qu’il s’agit, ici, en premier lieu, d’orientation et non pas de transmission de
cas ou de collaboration à longue durée d’un tandem multidisciplinaire en co-consultation (Siméon & Delvin, 1983).
Le but de cet article est de présenter une expérience de plus de 10 ans
de consultation conjointe entre un pédiatre accompagné par tous les membres
de la famille et une psychologue psychothérapeute.
Pour permettre au lecteur de vivre notre complémentarité en lisant cet
article, nous avons juxtaposé nos textes et gardé nos styles propres. Le
lecteur trouvera donc deux introductions – celle de la psychologue présentant
le travail, et celle du pédiatre expliquant comment il en est venu à sortir de
son cabinet médical, avec ses patients et leur famille, pour se rendre dans
celui de la psychologue.
Des situations cliniques seront présentées « en double » pour faciliter
la compréhension des points de vue et de leur complémentarité.
Nos conclusions seront intégrées pour transmettre notre désir de
partager avec d’autres professionnels notre expérience et notre façon de
« lier la salsa ».
Introduction de la psychologue
Les auteurs présentent ici leur modèle de collaboration autour de
l’accompagnement de l’enfant et de sa famille lors d’une séance de
consultance. Cette présentation sera illustrée de quelques vignettes cliniques.
Cette séance de consultance a comme but principal d’orienter
l’accompagnement de l’enfant et de ses parents par le pédiatre et de faciliter
de nouvelles perspectives mobilisatrices d’évolution dans les relations
familiales. Les interventions témoignent d’un souci constant de continuité
du soin : le pédiatre doit pouvoir continuer à recevoir la famille; si la famille
décide de continuer avec la psychothérapeute, ce sera cette dernière qui
devra assurer le suivi. Il ne doit pas y avoir de passage vers d’autres collègues
à ce moment-là. Un conseil d’orientation vers un spécialiste dans un domaine
particulier sera fait, si cela s’avère utile.
Les auteurs appliquent cette pratique de consultance depuis une
dizaine d’années de façon régulière, avec en moyenne trois nouvelles
consultations par mois. Ce témoignage vise à encourager des collaborations
de confiance entre pédiatres, médecins généralistes et psychothérapeutes
pour découvrir que leur pratique peut être plus diversifiée et ne doit pas se
réduire à des envois, qu’ils soient personnalisés ou dirigés vers un centre.
Le triangle médecin, psychologue, famille, doit pouvoir se construire
et être exploité dans leur collaboration réciproque. Comme il s’agit d’une
demande de consultance faite par le pédiatre, accompagné par la famille dont
il se préoccupe, ce sera donc celui-ci que la psychothérapeute va questionner
en premier lieu lors de la séance. Quel problème incite donc le pédiatre à
solliciter cet entretien de consultance ? Ensuite, dès que le pédiatre a présenté
la famille ainsi que le problème auquel il est confronté actuellement, le
thérapeute demandera aux différents membres de la familles s’ils se retrouvent
dans la représentation du médecin, s’ils veulent ponctuer différemment
certaines observations ou les compléter d’informations supplémentaires. Il
apparaît donc clairement que les professionnels n’ont pas échangé
d’information sur la famille avant la consultance. Le matériel de travail est
« construit » pendant la séance.
Dans ce modèle de co-construction par le pédiatre, la famille et le
thérapeute, dans un souci de maintien du lien, le jugement sur « la bonne »
ou « la mauvaise intervention » ne peut pas se poser.
Il ne peut s’agir de critiques éventuelles quant au style ou au type
d’intervention du pédiatre, ni l’inverse vis-à-vis du thérapeute. Chacun doit
rester facilitateur de nouvelles perspectives mobilisant une ouverture vers
plus de créativité relationnelle.
Un aspect particulier de notre collaboration est que le pédiatre, co-auteur de cet article, a suivi deux années de sensibilisation à l’approche
systémique et à la thérapie familiale. Ceci facilite l’utilisation d’un langage
commun. Il utilise aussi l’homéopathie et partage donc une approche globale
de l’être humain. Néanmoins, dans d’autres relations de collaboration,
comme avec certains médecins généralistes, ces avantages ne se sont pas
avérés indispensables. Ce qui semble essentiel est le respect absolu de l’autre
professionnel et de son engagement envers son client. Un minimum de
confiance est indispensable afin que si le psychothérapeute développe une
vision différente de celle du médecin (ou vice versa), cela ne puisse être vécu
ni transmis comme un désaveu de l’autre, mais plutôt comme une proposition
alternative qui ouvre à de nouvelles possibilités de choix chez le client.
Un autre aspect particulier de notre collaboration est que nous formons
une équipe mixte homme (pédiatre) - femme (psychologue). Quand il s’agit
de jeunes parents, cela s’est fréquemment avéré comme un fonctionnement
parental substitutif, permettant une expérience émotionnellement corrective
par rapport au vécu de carence affective ou d’erreurs, telles qu’elles sont
mémorisées à partir des expériences infantiles.
Dans certains cas, le pédiatre a plus de facilité à inviter et à maintenir
les pères dans le questionnement face à une psychologue qui entrerait plutôt
en résonance avec les incertitudes et la vulnérabilité de jeunes mères.
Le pédiatre s’adressant surtout au niveau verbal des parents, découvre
une approche complémentaire chez la psychologue qui sollicite fréquemment
les jeunes enfants ou ralentit l’échange verbal en résumant les expériences
de vie qui ont pu influencer leurs vécus en s’adressant directement à eux.
Fréquemment, le pédiatre continuera à donner des conseils
pédagogiques aux deux parents avant et après cette séance de consultance.
La psychologue élaborera davantage les thèmes émotionnels en essayant de
les intégrer dans des dynamiques transgénérationnelles. Elle questionnera le
niveau métaphorique de la douleur méconnue de « l’enfant dans l’adulte »
de ses parents que peut exprimer le symptôme de l’enfant et d’autre part, elle
cherchera à comprendre si le symptôme de l’enfant pourrait être l’expression
de douleurs personnelles liées éventuellement à des expériences qui ont
accompagné la grossesse, la naissance, la prime enfance ou d’autres
expériences de vie particulières à l’histoire de cet enfant (Tilmans-Ostyn,
1995; Tilmans-Ostyn & Meynckens, 1999). En même temps, elle observera
le pas de danse qui se développe entre les différents partenaires et sera
attentive à ce que cela peut apporter comme « information relevante »
(Ausloos, 1996). Son attention sera donc orientée aussi bien vers le contenu
de l’échange que vers le processus. Si un suivi thérapeutique s’indique, elle
approfondira les thèmes abordés lors de cette première séance de consultance.
Pour permettre au lecteur de comprendre le modèle de collaboration
entre pédiatre, famille et thérapeute, appelé dans cet article « consultance »,
il est utile de partir d’un des points de départ : la consultation pédiatrique.
La richesse et la complexité
de la consultation pédiatrique
Le jeune pédiatre fraîchement diplômé qui débute une « pratique de
terrain » est vite confronté à la complexité des problèmes qui lui sont soumis.
Le modèle classique qui est enseigné - le malade doit recevoir le diagnostic
approprié et celui-ci implique un traitement médicamenteux qui le guérira -
ne suffit pas à répondre à toutes les demandes qui s’expriment en consultation,
loin s’en faut.
La réalité de la consultation est plus complexe, plus riche aussi. Les
maladies n’ont pas qu’une cause organique, l’émotionnel y est mêlé
intimement dans leur origine, dans leur vécu, dans leur traitement.
Les coliques du nourrisson par exemple, ces douleurs abdominales
dont la cause médicale est souvent obscure, peuvent trouver leur origine dans
un vécu douloureux pendant la grossesse, l’accouchement ou les premières
semaines de vie du nourrisson. Il est souvent illusoire de vouloir faire face
à cette complexité quand on aborde une maladie avec un traitement
médicamenteux dans le modèle linéaire.
D’autre part, certaines consultations adressées au pédiatre sont motivées
par une demande plus clairement « psychologique » : l’enfant qui ne dort
plus depuis la naissance du petit frère, qui déprime sans raison claire, qui est
agressif. La vie moderne impose un stress accru aux enfants et à leur famille;
en même temps elle restreint les possibilités de se rassurer en dehors des
professionnels de la santé. Le pédiatre de terrain doit alors choisir entre
éluder les demandes essentiellement psychologiques ou relever le défi et
affronter la complexité des situations qui lui sont présentées.
Si le pédiatre souhaite se situer dans cette dernière perspective, il peut
le faire de différentes façons.
La première façon consiste à utiliser son expérience et son bon sens.
Beaucoup de médecins utilisent cette méthode intuitive, somme toute
universelle. Les avantages sont nombreux mais elle comporte plusieurs
inconvénients dont son caractère limité (la méthode est plus efficace dans les
cas courants que dans les cas exceptionnels) et son caractère subjectif (le
médecin aura tendance à privilégier les solutions que lui-même valorise, ce
qui peut l’orienter dans une direction erronée et entraîner des conséquences
négatives pour les patients et lui-même). Une deuxième façon de faire face
à la complexité des situations de consultation est de suivre une formation
psychologique. Ici, plusieurs approches peuvent être distinguées.
Soit le pédiatre cherche à acquérir des connaissances et une expérience
de psychothérapeute. Certains médecins qui ont suivi une formation en ce
sens, en arrivent à exercer à certains moments au niveau médical, à d’autres
comme psychothérapeutes, voire à progressivement abandonner la première
pratique au profit de la seconde.
Soit le médecin développe ses ressources comme intervenant médical
dans la famille, sans se positionner cependant comme psychothérapeute. Il
se trouve en effet à une place particulière : observateur à la fois extérieur et
partageant l’intimité de la famille.
Un exemple en est les situations où des bébés de quelques semaines
sont tellement investis de l’attention de leur mère, qu’une relation fusionnelle
s’installe entre eux et ne permet plus à chacun d’avoir l’autonomie nécessaire
à l’être humain. C’est ainsi que certains tout petits ne peuvent pas s’endormir
seuls dans leur lit. Dans ces cas, l’intensité de la fusion mère-bébé est
palpable dans le cabinet, et il suffit souvent que le pédiatre aide la maman à
en prendre conscience pour qu’une amélioration se fasse sentir quasi
instantanément.
La formation systémique que j’ai suivie il y a plusieurs années, m’a
beaucoup aidé à intégrer les dimensions médicale et psychologique, à les
expliciter face aux familles, de manière à leur permettre d’utiliser cette
information à leur avantage. Je ne me sens pas pour autant psychothérapeute;
au contraire, je suis attentif à rester un pédiatre parce que c’est ce qui garantit
le mieux l’efficacité et la sécurité de mes interventions.
L’ouverture de la consultation médicale vers le
psychothérapeute et la préparation de la consultance
Dans l’exemple du bébé ne sachant pas s’endormir seul, le dialogue
entre la mère, le pédiatre et le bébé est souvent suffisant pour résoudre le
problème. Dans des situations plus complexes, plus anciennes ou plus
angoissantes, le pédiatre peut aider mais il se rend rapidement compte que
son intervention n’est plus suffisante. C’est le moment où se pose la question
de la nécessité d’une intervention thérapeutique extérieure.
La première étape de l’ouverture est précisément à ce niveau : il y a
dans le cabinet une prise de conscience des parents et du pédiatre de ce que
l’intervention d’un thérapeute extérieur pourrait être bénéfique. Il s’agit
d’un moment subtil, il y a souvent une connivence se traduisant par des
regards, des silences ou des paroles. Le pédiatre sent, quand il propose cette
ouverture vers un tiers psychothérapeute, qu’il y a accord sur l’opportunité
d’une ouverture à une consultance. Parfois, cette prise de conscience n’est
pas aisée ni immédiate, et les dialogues qui la préparent peuvent être serrés
ou tendus. Mais lorsqu’elle finit par se produire, un apaisement est souvent
palpable, celui de l’espoir d’un mieux.
En même temps que l’espoir, surgit un questionnement dubitatif sur
la nécessité de l’ouverture à un psychologue. Un mouvement d’hésitation, de
balancier est perceptible : « ne peut-on faire autrement que de consulter un
“psy”?» Dans ce cas, je cherche à accompagner et à expliciter ce qui peut
y faire obstacle. Par exemple, nous parlons des risques comparés du
changement ou du statu quo.
Ensuite, nous pouvons évoquer les points de vue maternel et paternel
sur l’opportunité de l’ouverture. Souvent, les pères sont plus réticents, ont un
point de vue qui peut se résumer à : « nous allons être forts, trouver la solution
nous-mêmes ; pas besoin d’intervention d’étrangers à la famille ». Pour
rencontrer certaines inquiétudes de pères, j’utilise souvent la métaphore qui
présente la famille comme un système fait de « rouages » qui s’emboîtent.
Je me sers des doigts des mains pour figurer deux roues dentées qui peuvent
soit glisser l’une dans l’autre harmonieusement, soit se heurter et se coincer.
Cette métaphore m’aide beaucoup à faire passer le message essentiel : la
famille elle-même n’est pas « pathologique » mais quelque chose entrave
son fonctionnement optimal; ce dysfonctionnement se répercute sur un
maillon sensible, « le patient désigné ».
J’explique alors que parfois, des symptômes spectaculaires paraissant
incompréhensibles trouvent une solution rapide si on agit au niveau du
système lui-même. Je cherche aussi à désamorcer une culpabilité toujours
latente et non dite. Le soulagement est souvent visible dans mon cabinet, les
parents sont plus détendus et plus disponibles pour envisager une ouverture.
Il peut être utile de parler de la peur que beaucoup de parents
ressentent, sans pour autant l’exprimer ouvertement, d’être « emprisonné »
dans un processus peut-être utile, mais dont on ne voit plus la fin. Même des
mères favorables à l’ouverture sont inquiètes par l’éventuelle longueur
d’une intervention psychothérapeutique et peuvent être tentées d’y renoncer
pour cette raison. Dans mon expérience, ceci constitue un point fondamental
de divergence entre certains psychothérapeutes et les familles. Combien de
thérapeutes ne proposent-ils pas plusieurs séances préalables pour mieux
comprendre la situation sans que la famille n’ait un « retour palpable » dans
l’immédiat quant à l’utilité pour elle de ces séances, pour ensuite conseiller
un long travail dont elle (et souvent moi-même) ne voit plus la fin. La
métaphore du tunnel noir dont l’extrémité est invisible, s’impose. À l’inverse,
le concept de thérapie brève, voire d’une consultation unique, aide la famille
à s’ouvrir à l’aide extérieure. De cette façon, je souligne que chaque séance
doit apporter quelque chose, que chaque information fournie sera « réinjectée
dans le système ». Intervention courte si possible, et bénéfice palpable dans
l’immédiat, sont des éléments essentiels à l’établissement d’une confiance
dans l’ouverture.
Pour résumer cet entretien de préparation à la consultance, je cherche
à « déminer », à désactiver des inquiétudes, donc des freins à l’établissement
de la consultance, en abordant successivement les éléments qui, dans mon
expérience, sont susceptibles de faire blocage, mais en restant général, sans
impliquer la famille présente de manière trop intense. Parfois même, si un
seul des parents est présent dans mon cabinet, je m’adresse également à
l’autre par personne interposée, en devinant ses réactions ou ses réticences.
C’est ma position de pédiatre, placé dans le concret de la vie des familles et
de leur histoire, qui me permet de remplir ce rôle.
Finalement, je donne des détails pratiques concernant la consultance
elle-même.
Un membre de la famille doit téléphoner à la psychologue pour fixer
un rendez-vous dans les moments compatibles avec mes activités et me
rappeler pour me communiquer la date. J’explique qu’il y aura sans doute un
délai d’un ou deux mois – exception faite pour les urgences où je téléphone
moi-même. J’explicite les honoraires qui seront demandés par elle et moi. Je
donne alors des détails quant au déroulement du début de la consultance :
nous entrerons tous, famille, psychologue et pédiatre dans la pièce où se
déroulera l’entretien. Quand nous serons installés, j’expliquerai la raison de
la consultance en cinq minutes environ, ainsi que mon vécu de la famille. Il
est étonnant de constater comme il est simple de résumer une histoire
commune parfois longue (plus de 10 ans), quand on laisse parler son
« vécu ». Chacun réagira alors à sa façon, par exemple en approuvant ma
présentation ou en la critiquant sur l’un ou l’autre point, et les enfants
s’exprimeront souvent par le jeu, leur comportement ou les dessins. J’explique
que ce qui fait l’efficacité de cette rencontre, c’est que toute la famille est
réunie et que la psychologue peut s’appuyer sur mon vécu de la famille, sur
mes propres réactions, bref sur tout ce que la famille a déposé en moi en me
consultant pendant des années et que cet entretien me permet de lui restituer.
Enfin, je rassure une dernière fois en soulignant que c’est à partir de l’enfant
que la consultance est demandée, et que ma présence en est le garant.
Exemples de séances de consultance
Dans les exemples cliniques qui vont suivre, la présentation est
d’abord faite par la thérapeute, suivie ensuite par les commentaires du
pédiatre.
1. Exemples de séance de consultance unique
1.1. Pierre, onze ans, entre en consultation avec ses parents et le pédiatre.
Ce dernier décrit les raisons qui les amènent à la consultation : il connaît la
famille depuis 10 ans. Les parents disent ne pas être vraiment inquiets par le
comportement de leur fils alors que le pédiatre à l’impression que l’enfant
somatise un mal-être. « Pierre a sa personnalité mais il y a toujours une note
d’anxiété en lui » dit-il. Les parents se sont séparés il y a sept ans, mais
viennent ensemble pour leur fils. La mère indique en hochant la tête qu’elle
est d’accord avec la présentation de leur famille par le pédiatre. Celui-ci se
tourne vers le père pour le faire participer à la discussion.
Après cette présentation, la thérapeute demande à Pierre ce qu’il
voudrait changer avec une baguette magique pour se sentir encore mieux.
Pierre ne changerait rien, il désire seulement que « la vie soit éternelle ». La
thérapeute demande alors s’il y a eu des morts dans la famille. L’hypothèse
sous-jacente étant que s’il y a désir d’éternité, cela peut impliquer la présence
d’une angoisse de mort dans la famille, qui ne peut s’exprimer, et la nécessité
d’une auto-protection et de consolations pour l’apaiser chez chacun. La mère
se rappelle que Pierre a été témoin d’une mort dramatique (le suicide d’une
femme tombant d’une fenêtre) quand il avait deux ou trois ans. Je demande
comment l’enfant a réagi à cette expérience. A-t-il fait des cauchemars ou
dessiné sur ce thème (contrôle des angoisses et des émotions) ?
Les parents n’ont pas d’indices à ce sujet, mais ils ajoutent d’autres
éléments en racontant que le grand-père paternel et la grand-mère maternelle
d’une fille de la classe de Pierre sont morts à la même période. À cette
époque, ils ont également visité une exposition sur la mort. La mère dit : « la
mort s’avoue ». La thérapeute exprime son impression qu’ils ont été trop
exposés. Pierre se cache entre-temps. La thérapeute se tourne vers lui en lui
disant : « Pierre tu me donnes l’impression de te sentir mal; comment peuxtu apaiser ton angoisse ?». On parle alors des croque-morts, du rire, du rêve;
la mère mentionne « regarder des films de terreur ».
Le thérapeute se tourne alors vers le pédiatre et explique que ce qui
l’impressionne, c’est qu’à plusieurs reprises, les parents coupent l’expression
des signes d’angoisse de l’enfant alors que lui a peut-être besoin de petits
vaccins fonctionnant comme protections contre l’envahissement des émotions.
Ensuite, la thérapeute interroge les parents sur leur manière d’intégrer ces
expériences, de se vacciner face à la confrontation à leur séparation et aux
décès. La mère répond que tous les événements se sont succédés trop vite
pour elle. Le pédiatre les soutient en leur rappelant que ces événements ont
eu lieu avant la séparation. Le père explique, après cette intervention,
comment ils se sont soutenus lorsqu’ils ont été confrontés à des pertes
diverses. En même temps, Pierre fait un dessin d’un monstre, un aigle qui
attaque et qui protège (il a bien capté les messages de la thérapeute). La
thérapeute insiste pour que les parents expliquent comment ils ont apaisé
leurs angoisse en dehors de l’aide que Pierre leur a apportée en exprimant son
désir d’éternité. La mère parle de bons souvenirs, mais le père nous apprend
qu’il a fait des tentatives de suicide. La thérapeute en profite pour souligner
l’aide que l’enfant essaie d’apporter pour apaiser l’angoisse. Il a peut-être
voulu protéger sa mère avec son vœu d’éternité... La mère reprend l’idée et
nous raconte que la couverture en laine qu’elle s’est achetée à cette période
pour se consoler, est utilisée par Pierre maintenant.
« Qu’est-ce que le voeu de Pierre, exprimé avec la baguette magique
en main, signifie pour les parents ?» demande à nouveau la thérapeute. Le
père a reçu ce voeu comme un cadeau, il a entendu qu’il y a beaucoup de
bonnes choses entre eux et il veut continuer leur relation. Pierre commence
à pleurer et la thérapeute ne comprend pas pourquoi. Elle se tourne alors vers
le pédiatre pour formuler une hypothèse : « Moi, je ne sens pas la présence
d’un couple divorcé, et si moi je ne le comprends pas, comment est-ce que
Pierre peut comprendre cela ?» On parle de l’organisation des visites, et il
y a un nouvel échange émotionnel entre père et fils.
La thérapeute résume son point de vue : le désir d’éternité de Pierre,
les atouts des parents, le soutien des médicaments homéopathiques et les
échanges lors de cette consultation devraient déjà apaiser pas mal de choses.
Une thérapie individuelle pourrait être bénéfique plus tard. Le pédiatre se
tourne alors vers Pierre et lui dit combien il est impressionné par les forces
de sa famille, la capacité de bien fonctionner de ses parents, même s’ils se
sont séparés. Il espère que Pierre pourra s’apaiser, que l’aigle pourra être
apprivoisé. La thérapeute et le pédiatre conviennent que ce dernier suivra
l’évolution, avec des rendez-vous précis pour vérifier l’apprivoisement de
l’angoisse de mort et de séparation par chaque membre de la famille.
Commentaire du pédiatre
Dans le cas de Pierre, l’ambiance dans le cabinet pédiatrique (avant la
consultance) était dominée par l’anxiété qui s’exprimait de façon intense
(mentalement et physiquement) et par l’omniprésence de la mort.
Manifestement, un changement était nécessaire, le fait était acquis. En outre,
les parents, bien que séparés, avaient tous deux à coeur d’aider leur fils à
accomplir ce changement : la collaboration de chacun était acquise. Ma
présence a pu aider la famille à « franchir le pas » et a pu constituer un
« ciment émotionnel » pour aborder la menace potentielle de l’intervention
d’une personne extérieure. En outre, bien que le couple soit séparé, les deux
parents de cette famille continuaient à me faire confiance : j’étais un élément
d’union.
Dans la séance de consultance, je me suis appliqué à remplir le rôle de
« ciment émotionnel » et de « rassembleur d’énergie ».
1.2. Deuxième exemple de consultation unique
avec la thérapeute
Participent à cet entretien le pédiatre, la mère et son bébé de 3 mois.
Depuis la naissance du bébé, son comportement indique des crises de
pleurs aiguës auxquelles ni les interventions médicales multiples (il a déjà
été hospitalisé à plusieurs reprises pour observation médicale et une opération
chirurgicale) ni des tentatives de réassurance au niveau émotionnel n’ont
changé quoi que ce soit.
Le pédiatre se trouve dans un cul-de-sac au niveau médical avec la
perspective d’une augmentation de recherches organiques, et le risque d’une
décompensation psychique de la mère.
Le père n’a pas reconnu l’enfant à la naissance, et jusqu’à présent, il
est hors circuit, sauf pour lui offrir, de façon tout à fait imprévisible, des
cadeaux matériels.
La première demi-heure, j’observe l’interaction mère-enfant qui
m’apparaît comme mutuellement en syntonie. Le pédiatre décrit ce qui
l’amène à demander d’urgence cette intervention de consultance, et la mère
complète son information à ma demande.
Un thème récursif est l’imprévisibilité des crises de douleur aiguës du
bébé et l’incompréhension qu’elles suscitent. Le pédiatre confirme ce thème
en détaillant son observation lors d’un examen dans son cabinet. À la
dernière consultation, tout allait bien pour la première fois. Le bébé était
apaisé et entrait en contact avec lui. De façon abrupte tout a changé sans qu’il
fasse un toucher médical quelconque. Ceci donne l’occasion à la thérapeute
d’intervenir en demandant à la mère si elle a déjà été confrontée, à d’autres
moments de sa vie, à cette séquence particulière : tout se passe bien, et puis,
de façon imprévisible, suit une réaction violente comme si on était soumis
à une décharge électrique avec un ressenti douloureux.
En réponse à cette question, la mère énumère des faits qui confirment
cette expérience, des suites d’événements que le pédiatre ne connaissait que
très partiellement. Par exemple : après des essais multiples pour être enceinte,
le traitement réussit. Le soir, avant même qu’elle ne puisse annoncer sa
grossesse, son mari décide de la quitter; elle a dû « ravaler » sa joie intense.
La grossesse se passe relativement bien, puis survient une hémorragie
grave alors qu’elle vient d’apprendre la nouvelle de sa promotion au travail.
Le service d’urgence ne suit pas ses instructions et elle doit faire preuve d’un
« savoir diriger » pour aboutir chez sa gynécologue.
À la naissance, l’enfant doit être séparé temporairement de sa mère.
La famille de son mari l’accueille après son séjour en maternité car elle ne
bénéficie pas du soutien de sa propre famille d’origine.
Je souligne donc, en m’adressant au bébé, qu’il a une bonne maman,
qui prend bien soin de lui, qu’elle a dû faire preuve de beaucoup de courage
et qu’apparemment, lui, de son côté, avait déjà inscrit dans son vécu la
logique immuable : « si cela va bien, quelque chose de très douloureux doit
suivre ». Donc, quand tout se passe bien, lors d’une tétée ou chez le pédiatre,
il faut qu’il se mette à hurler de mal. Le bébé qui, dès le début de cet entretien,
commençait à se crisper en syntonie avec la douleur de sa mère, s’apaise et,
jusqu’à la fin de l’entretien, n’aura pas de crise aiguë.
Le pédiatre propose de maintenir cette perspective d’analyse et
d’élaboration émotionnelle lors du suivi du bébé. Il suggère d’inviter le papa
pour reprendre avec lui sa difficulté d’investir la relation avec sa femme
devenue mère et avec son bébé. Le pédiatre souligne que ce changement de
rôle s’avère difficile pour beaucoup d’hommes. La thérapeute souligne que
c’est tout de même la famille du père qui avait accueilli la mère et son bébé
après la naissance et pas la famille maternelle; donc qu’il n’y a pas
d’indications de rejet total du fils par le père. En plus : « Que pouvons-nous
déduire de ce geste de soutien et de reconnaissance de la part des grands-parents paternels ainsi que des cadeaux matériels du père ?»
Je pointe le fait que je ne vois actuellement pas de sens à entamer avec
moi un suivi thérapeutique car je trouve que l’interaction mère-bébé se passe
avec un grand accordage affectif. S’engager dans un processus thérapeutique
risquerait probablement d’augmenter l’incertitude chez la maman qui se sent
déjà tellement en échec et mal jugée par les autres.
Le pédiatre développe alors une autre préoccupation qui l’anime : la
mère travaille le soir de 18 h à 2 heures du matin. Il trouve qu’elle devrait
arrêter ce travail car elle frôle trop l’épuisement. « Est-il bon qu’elle quitte
son enfant chaque soir après tant de séparations et de perturbations ?»
La thérapeute souligne une perspective différente : la valeur structurante
et « aérante » pour la mère d’un travail régulier à l’extérieur de la maison, et
l’organisation qu’elle a mis en place pour garantir la présence d’une même
personne qui gardera son bébé. Ne s’agit-il pas aussi d’une solution de survie
financière puisque le père, jusqu’à ce jour, ne s’engage pas à verser de
pension alimentaire pour son bébé ? Cette différence de position entre la
lecture du pédiatre et la mienne laisse à la mère le choix de sa décision, tout
en se sentant valorisée dans les deux options.
Un mois plus tard, le pédiatre me communique que tout se passe bien,
qu’il est émerveillé de ce que nous avons pu réaliser ensemble; la question
d’hospitalisation est écartée. Le père a donné suite à la proposition de
consultation du pédiatre, et les désaccords entre les parents sont sortis de
l’impasse.
Commentaire du pédiatre
Dans le cas de ce bébé, la situation était pour moi désespérée; rien
n’était venu à bout de ces crises de douleurs intenses qui rendaient sa vie et
celle de sa mère insupportables. Ni les traitements classiques, ni les traitements
homéopathiques, ni les tentatives de réassurance par moi-même ou par une
équipe hospitalière à orientation médicale et psychologique, ni une
intervention chirurgicale pour hernie. La mère était à bout, déstabilisée, et
lorsque je lui ai proposé la consultance, je craignais que ça ne représente la
« goutte d’eau déstabilisante » qui fasse déborder le vase et casse sa
confiance. Mais elle a accepté rapidement, et la psychologue a pu nous
recevoir en urgence. Cette possibilité d’intervention rapide est importante
pour les familles et m’apporte une sécurité précieuse.
J’ai introduit la séance en parlant de cette infernale succession de
hauts et de bas, d’amélioration et de rechute. J’ai eu l’impression que la
psychologue prenait la « balle au bond » lorsqu’elle a dit : « somme toute, ce
bébé sait que chaque fois qu’il se sent bien, il devra être mal, comme dans
une “logique immuable” inscrite dans sa mémoire archaïque. » À ce
moment, j’ai eu la conviction qu’on était au centre du problème et que la
solution était proche. J’ai regardé la mère qui semblait du même avis. Moins
de 30 minutes s’étaient écoulées depuis le début de l’entretien. L’effet a été
décisif : les douleurs ont complètement et définitivement disparu. Outre la
rapidité du résultat et son intensité, j’ai été frappé par le fait que je portais en
moi l’information décisive pour la psychologue, mais que c’est elle, comme
tiers, qui l’ayant reçue et reformulée, en a fait un levier thérapeutique. Il m’a
semblé que cette « passe de ballon » est un élément déterminant de l’efficacité
de la séance de consultance : quand le vécu du médecin rencontre l’analyse
de la psychologue, un résultat thérapeutique se produit.
Ces deux exemples de séance unique illustrent bien la possibilité
d’offrir une nouvelle lecture des événements. Ceci a un effet hautement
préventif, permettant à chaque partenaire de reprendre en main les rênes de
sa vie et de ses décisions. Comme le thème émotionnel qui paralysait
l’évolution personnelle de chaque membre de la famille est maintenant
mieux focalisé, le suivi par le pédiatre sera plus aisé dans le futur.
2. Séance de consultance avec suivi thérapeutique
de courte durée
2.1. Les parents sont divorcés, chacun d’eux a construit une nouveau
couple au sein duquel est né un enfant. Le pédiatre les invite à cette séance,
accompagnés de leur fils commun de 4 ans.
Lors de la première rencontre, j’invite le pédiatre à décrire les bonnes
raisons qu’il a eues pour l’organiser, sollicitant les parents à préciser ou à
corriger certains aspects mentionnés par le médecin.
S’il y a trop d’informations, je ralentis le débit en résumant très
concrètement ce qui a été dit pour l’enfant, et en vérifiant s’il sait déjà cela
ou s’il l’apprend ici pour la première fois. Sa réaction me permet en effet de
vérifier sa manière de « digérer » émotionnellement certaines expériences
de sa vie.
Le pédiatre m’indique qu’il assure régulièrement un suivi de la mère
et de l’enfant. Il n’a rencontré le père qu’une seule fois dans le passé, et il
exprime combien il apprécie sa présence aujourd’hui.
La garde principale de l’enfant commun est confiée à la mère, le père
ayant une profession qui ne lui permet pas d’avoir des engagements réguliers.
La préoccupation principale du pédiatre est qu’il voit la mère
décompenser de plus en plus alors que les enfants se portent bien. D’après
lui, elle frôle une hospitalisation pour dépression et épuisement total. « Je lui
conseille à chaque consultation d’en faire moins et elle revient avec des
informations dont je peux déduire qu’elle en a fait plus », souligne le
pédiatre.
Quand je demande un exemple, il précise – et la mère confirme son
information – qu’elle travaille de nuit; elle prépare chaque jour le repas de
midi (nous y reviendrons), elle amène son fils à des activités para-scolaires,
et le bébé la réveille plusieurs fois quand elle essaie de dormir un peu.
À ce moment, l’enfant se met à dessiner avec le matériel qui est
toujours à portée de mains des petits (feuilles, crayons de couleur et pastels,
un panier avec des peluches comme deux petits lapins qui peuvent se coller
l’un à l’autre, des animaux en bois comme un requin, un canard, un poisson,
et des puzzles constitués de grandes pièces de bois, un tracteur, et un pistolet
en plastic).
Voici une copie du début de son dessin : (dessin 1).
La tentation est alors grande pour la thérapeute d’aborder la violence
intrafamiliale, mais à ce stade de l’entretien, cela risquerait d’augmenter le
vécu d’échec et la disqualification des parents par des tiers, experts de la
famille. L’enfant, sentant ses parents menacés, pourrait bloquer toute
expression libre.
Je le félicite pour son dessin et lui demande où les enfants y apparaissent.
À ce moment, il ajoute les deux larves et indique que ce sont ses deux petits
(demi)-frères issus des nouvelles alliances de chaque parent (dessin 2).
Je poursuis l’entretien avec les adultes en reprenant les questions
habituelles dont l’objectif vise à éclaircir le contexte relationnel. « Qui dans
la famille élargie ou parmi les bons amis, pourrait être étonné, voire choqué,
s’il apprenait que le pédiatre les a invités à consulter un psy et pas un
médecin ? Que pourraient-ils penser, quels jugements pourraient-ils émettre,
même si cette démarche ne leur a pas été communiquée en réalité ? Qui
pourrait soutenir cette démarche, et alors, comment chacun doit-il comprendre
l’insistance du pédiatre pour faciliter la démarche vers un thérapeute
(Tilmans-Ostyn & Meynckens-Fourez, 1987; 1999) ?
Ma préoccupation principale est formulée dans la question : qu’est-ce
que je confirmerais en tant que psychologue et thérapeute familiale - et peut-être à mon insu -, si je commence immédiatement à écouter et à analyser la
plainte ? Que renverrais-je comme message, aussi bien vers le référent que
vers les proches, les membres de la famille élargie inclus ?
Si le spécialiste se focalise trop vite sur la plainte, s’il s’active à vouloir
la comprendre pour éventuellement la changer, il omet un stade préliminaire
essentiel : l’analyse de la démarche et des implications de la demande, tant
pour les individus qu’aux yeux de leur entourage.
Sans ce questionnement, le thérapeute laisse passer l’occasion de
créer un espace libre pour son travail. Il va empêcher la famille de se situer
par rapport aux jugements extérieurs vis-à-vis de sa démarche, et ne lui
permettra pas une prise de recul et de réflexion sur son contexte élargi. Pour
garder sa liberté d’action, le thérapeute doit se situer à la fois par rapport au
référent, à la famille élargie et à l’environnement social. En acceptant de
recevoir une famille en consultation, comment éviter les jugements négatifs
implicites portés par l’environnement sur la famille ?
Pendant que les adultes explorent les réactions supposées des différents
membres de la famille élargie, l’enfant complète son dessin (dessin 3).
Comme je lui demande à qui ou à quoi il a pensé en ajoutant ces lignes
au dessus de la maison, il réagit en ajoutant deux petits personnages avec
comme commentaires : ce sont des échasses et ce sont les grands-parents
maternels là au-dessus (il est évident que l’enfant nomme ses grands-parents
par leur appellation habituelle dans sa famille).
Alors la clarté se fait d’abord en moi, puis en chacun. Je leur
communique mon association : « Ce sont les parents de sa maman qui disent
chaque fois à leur fille : “fais-en plus, marche plus vite, voit les choses de
plus haut”, alors que votre pédiatre vous dit d’en faire moins, de vous
ménager plus, que vos enfants reçoivent suffisamment de soin et d’attention ».
À ma proposition d’assemblage, la mère se met à pleurer et confirme que
depuis toujours, elle n’en a jamais fait assez, plus particulièrement du point
de vue de sa mère, et comme son ex-mari se retirait de toute charge familiale,
elle assume jusqu’à en crever. Elle prend son fils sur les genoux en le
caressant et en lui chuchotant à l’oreille « et donc toi, tu as compris, je ne suis
donc pas seule ! ».
Approchant de la fin de la séance, je questionne le pédiatre pour savoir
s’il a gagné quelques nouvelles perspectives lors de cet échange et s’il veut
les partager avec nous.
Il précise qu’il ne s’était jamais rendu compte à quel point la mère
recevait des injonctions contradictoires venant de ses propres parents d’une
part, et de sa place de pédiatre d’autre part. Il continuera son investigation
pour comprendre pourquoi les deux « pères » de l’enfant, le père de naissance
et le nouveau partenaire de Madame, ne la respectent pas davantage, en
partageant les tâches avec elle. Il invite les deux parents à venir à tour de rôle
avec leur fils en consultation chez lui quand il lui faut un vaccin ou une autre
intervention médicale. Il ne se rendait pas compte que le père n’avait eu quasi
aucun contact comme enfant avec son propre père, et qu’il n’avait donc pas
d’autre modèle dans sa valise transgénérationnelle. Ces thèmes avaient été
abordés lors de l’élargissement du contexte familial/nucléaire par la
psychothérapeute.
La mère demande à ce moment si j’accepterais de réfléchir encore
quelques fois avec elle et son fils. Je lui réponds que le risque serait alors de
lui faire miroiter qu’elle devrait en faire encore plus en venant aux
consultations, mais vu le fait que c’est elle qui me le demande, je peux
l’accepter. Je précise que, lors de la séance suivante, je vérifierai avec son fils
si elle s’est accordé cinq minutes de trêve dans sa course sur les échasses
entre ces deux séances.
2.2. Suivi thérapeutique de courte durée
À la séance suivante, nous allons apprendre que trois fois par semaine,
la mère prépare le repas du midi auquel le père de leur fils est invité. Elle avait
été sermonnée par ses parents avec le message suivant : pour le bien-être de
leur petit-fils, l’enfant doit continuer à rencontrer ses deux parents
régulièrement. L’effet déstabilisateur de ce rituel pour l’enfant n’apparaissait
pas. Chaque rapprochement et nouvelle séparation étaient incompréhensibles
pour l’enfant. Le travail supplémentaire ainsi que l’effort psychologique de
contrôle émotionnel que cela impliquait pour la mère, n’était reconnu par
personne. Donc, l’enfant comme la mère, restaient méconnus dans ce qu’ils
y vivaient.
Je rappelle que dans son dessin, l’enfant n’apparaissait pas ; seuls les
deux bébés (les demi-frères) étaient représentés comme des larves. Il
dénonçait indirectement le traitement injuste de sa mère. Ceci s’est élaboré
lentement, entre autre à partir des questions suivantes : quelles catastrophes
appréhenderait-elle si elle s’arrêtait plus longtemps, si elle se ménageait
plus, si elle se comportait un peu moins conformément aux exigences de ses
parents ? Est-ce alors qu’elle pourrait s’écrouler totalement et se noyer dans
sa dépression ? Mais maintenant, elle se sent moins seule que dans le passé,
puisque son fils lui a communiqué qu’il compatissait à son emprisonnement.
3.1. Utiliser la fin de l’entretien pour jeter les jalons
d’un futur possible
Si à la fin de l’entretien de consultance avec le pédiatre, le projet d’une
demande de continuité dans l’accompagnement thérapeutique prend forme,
je suis une stratégie bien particulière.
En présence de la famille :
- Je demande au pédiatre ce qu’il a découvert comme perspectives
nouvelles pour son accompagnement de cet enfant et de ses parents.
- Un résumé est fait par le pédiatre.
- Je souligne que si le pédiatre a dû faciliter la rencontre avec une
thérapeute, cela peut indiquer :
- – soit que la famille ressent instinctivement de bonnes raisons de ne
pas s’adresser à un spécialiste dans le domaine psychique et relationnel.
- Cela tient généralement à son insertion particulière dans la logique
transgénérationnelle des familles d’origine, logique qui m’échappe à
ce stade de l’entretien, en grande partie vu le manque d’informations.
- Elles devraient être récoltées et approfondies lors de l’entretien
suivant.
- Le pédiatre, médecin, signifiant par sa profession l’intérêt pour
l’organique et non pas le psychique et le relationnel, (du moins dans
la représentation des tiers et de la famille), reste alors le seul
professionnel acceptable pour accompagner et élucider les problèmes. – Soit que la famille a déjà eu une ou plusieurs expériences
malheureuses dans le partage avec des professionnels de la santé
mentale. Quels seraient les écueils que nous pourrions éviter pour ne
pas retomber dans une répétition aveugle (Tilmans-Ostyn & Meynckens-Fourez 1987; 1999) ?
- M’adressant au pédiatre, je souligne qu’avec certaines familles
présentant une plainte psychosomatique – celle-ci, je ne la connais pas
encore suffisamment – j’ai pu observer qu’en cas d’insatisfaction vis-à-vis d’un professionnel, des familles ont alors tendance à communiquer
leurs critiques à un tiers expert et non directement au professionnel
concerné.
- Les interventions du psychologue sont critiquées chez le médecin, et
celles du médecin devant le psychologue. Je m’engage à ce que si cela
devait se produire ici, j’encouragerais chaque membre à s’exprimer en
direct avec son médecin et je demande au pédiatre d’agir de la même
façon pour que la famille puisse découvrir que les critiques exprimées
en direct au professionnel peuvent aider à réajuster une recherche
d’aide et non pas le mettre en difficulté.
- J’utilise donc la relation médecin-psychologue comme un laboratoire
où la famille peut expérimenter le partage en direct de la critique, tant
positive que négative, essayant ainsi de les sortir du vécu répétitif d’un
enchaînement catastrophique. Souvent, les parents ont vécu une
interdiction quant à l’expression d’émotion positive et/ou négative
dans la relation avec la personne concernée surtout si cette dernière
détient une position hiérarchiquement supérieure.
- 4. J’informe la famille que le pédiatre et moi-même n’aurons pas de
contact entre nous à leur propos, sauf si l’un de nous deux s’inquiète
du développement de leur enfant, ou si le processus thérapeutique
passe par une étape critique et que la vigilance du pédiatre doit être
mobilisée sur les « petits signes du corps de l’enfant qui interrogent »
(Siméon & Malvaux, 1990).
- Si cette démarche s’impose à nous, cela se fera en informant la famille
des contacts entre professionnels (ceci concerne aussi d’autres contacts
parallèles comme par exemple avec une enseignante).
Commentaire général du pédiatre sur son rôle
au cours de la consultance
Comme mentionné, chacun s’installe dans la pièce et je présente le
motif de l’entretien et mon vécu de la famille. La psychologue intervient
souvent rapidement sur ce qui se dit ou sur une réaction d’un membre de la
famille, qu’elle soit verbale ou non. Il est fréquent que dans le premier quart
d’heure, des éléments très importants soient déjà abordés, l’interaction étant
très rapide et dès lors le « retour » sur la famille quasi immédiat.
Il s’installe alors une sorte de danse entre les protagonistes. Entre la
psychologue et moi, c’est manifeste : comme dans la danse, chacun est alors
dans son rôle, proche mais différent. Pour ma part, je me concentre sur mes
tâches de médecin dans l’entretien. Tout d’abord, je veille à ce que le
maximum d’informations utiles parvienne à la psychologue. Parfois, je
ralentis ou ne mentionne pas certains faits pour leur laisser l’occasion
d’émerger au moment le plus opportun. Parfois au contraire, je prends le
risque d’accélérer quand je sens qu’on « tourne en rond » - risque que je peux
prendre grâce à la présence de la psychologue. Je fonctionne surtout au
ressenti en tant que médecin et en tant que membre du système élargi de la
famille. Je ne cherche jamais à analyser, à être un « psychothérapeute bis ».
Ensuite, je cherche à sentir les dangers que la consultance fait courir
à l’un ou l’autre membre de la famille et qui ne sont pas nécessairement
perçus par la psychologue qui ne connaît celle-ci que depuis moins d’une
heure. Souvent, j’explicite tout haut ce que je vois, je sens ou je sais, par
exemple que tel membre de la famille n’est pas d’accord, ou va se mettre en
colère, ou tout simplement a envie de décrocher.
Instinctivement, je cherche à me rapprocher des pères, à souligner des
éléments nouveaux de leur comportement, tout en gardant le contact avec les
mères puisqu’elles sont les interlocutrices principales des pédiatres qui sont
souvent imprégnés de leur façon de sentir et de penser. J’ai le sentiment
d’avoir un pied dans le système maternel et un autre dans le système paternel.
Je suis intensément plongé dans ce rôle de communication, de
« transmetteur de ressenti », et en même temps, je sens que la psychologue
analyse ce qui est apporté en séance pour mobiliser le système. Chacun est
dans son rôle. Si nos façons de penser et de sentir sont différentes, les points
de contact, regards, silences, respirations ou paroles brèves échangés entre
nous sont permanents durant toute la consultation. Pour moi, l’analogie avec
la danse est évidente : les points de contact sont communs, les champs des
mouvements sont différents. Cette analogie avait été soulignée par Whitacker
dans son ouvrage « Dancing with the family » (Whitacker & Bumberry,
1988), dans lequel l’auteur décrit la thérapie familiale comme une danse du
thérapeute avec la famille. Ce livre que j’avais lu durant ma formation
systémique – avant la collaboration décrite dans cet article – m’avait
profondément influencé.
Vers la fin de la consultation, je veille à ce que la famille, et moi,
repartions avec un résultat « tangible ».
Dans certains cas, une réelle réassurance est perceptible, la famille
semble posée sur des éléments neufs qui lui donnent confiance pour l’avenir.
Je cherche alors à vérifier si chacun partage cet optimisme, et à établir ce que
pourrait être mon rôle de pédiatre lors des consultations pédiatriques
ultérieures, puisque dans la majorité des cas, un suivi psychologique n’est
pas envisagé.
À d’autres occasions, un travail psychothérapeutique sera nécessaire.
Dans un tel cas, je veille à ce que chaque membre de la famille soit serein face
à cette perspective, comme si la confiance qu’ils m’avaient octroyée en
acceptant la consultance, pouvait être transférée sur le nouveau processus
qui démarre avec la psychothérapeute.
Enfin, dans certains cas, l’échec semble se profiler à la fin de la
consultance : aucun changement ne se dessine, l’ambiance est lourde, l’un
des parents n’a pas confiance. Alors je dis tout haut : « Ça ne va pas ». Cette
voix permet souvent de faire un bond en avant, comme lors de cet entretien
où une mère a « lâché » dans les dernières minutes que son enfant avait subi
durant sa première année de vie un double abandon, élément crucial pour la
compréhension de son symptôme.
Conclusion commune
La consultance, telle qu’elle présentée dans cet article, constitue un
instrument performant à cet égard. Dans notre cas, elle est basée sur une
préoccupation majeure de maintenir une continuité du lien avec chaque
membre de la famille et entre les professionnels, sur le rassemblement en un
même lieu de tous les intervenants, l’ensemble de la famille, la psychologue
et le pédiatre. Un des objectifs de cette présentation est de montrer l’intérêt
pour le médecin et la psychologue de rester chacun dans son propre rôle tout
en gardant un lien étroit. C’est pourquoi l’analogie se fait aisément avec la
danse, pas une danse solitaire comme cela se pratique actuellement, ni une
danse comme la valse ou le tango où les partenaires sont intimement liés,
mais une danse comme la salsa cubaine, ou pour être plus proche de
l’expérience du lecteur, le rock, populaire dans les soirées des années 70.
Dans la danse, un point de contact reste établi : ce sont les mains des
partenaires qui ne se lâchent pas, ou si elles le font, qui se retrouvent à un
point précis après avoir parcouru chacune leur trajectoire. Dans notre cas, ce
sont nos regards, nos attitudes et notre respect de l’autre qui maintiennent ce
lien.
Mais si les mains font le lien, les figures des danseurs sont différentes,
et chacun a sa créativité propre. Parfois, les visages s’écartent et les bras se
tendent, parfois elles se rapprochent. Le médecin et la psychologue restent
chacun dans leur rôle, mais ils forment un ensemble cohérent.
Les danseurs ont une base commune, mais leur pratique peut varier en
fonction des situations. En consultance, cela nous permet de nous adapter à
plusieurs contextes très différents : détresse profonde, défiance d’un membre
de la famille ou brouillard opaque quand plus personne ne voit clair. Même
dans les situations difficiles, nous pouvons garder le lien.
La danse ne peut se faire sans musique. Celle-ci nous vient des
familles que nous sommes amenés à rencontrer ensemble, leur langage
particulier et leur recherche d’un mieux vivre pour chacun et par chacun. Ce
sont elles qui nous inspirent et qui nous indiquent le rythme à suivre.
Le mot de la fin sera donc d’inviter les collègues psychologues et
médecins à entrer dans la danse, à choisir et à laisser se développer leur style
et leur créativité.
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[1]
Licenciée en psychologie, psychothérapeute. Responsable de formation du Groupe
de formation et de recherche en approche systémique et thérapie familiale au SSM
Chapelle-aux-Champs.
[2]
Pédiatre, pratique privée et maternité de la Clinique Edith Cavell, Bruxelles.